Les metteurs en scène

Part 11

Chapter 113,875 wordsPublic domain

Même la grande ville industrielle où, pendant quelques années, ma jeunesse se trouva rivée à un bureau de comptable, n’était pas dépourvue de pittoresque. Beaucoup d’ouvriers des manufactures de Dunstable étaient Italiens, et s’étaient établis dans ce quartier peu agréable et malsain de la ville appelé la «Marine». La «Marine», tout comme les petites villes plus aristocratiques, avait son quartier commerçant et son quartier bien habité, son église, son théâtre et son restaurant. Quand j’étais pris de la maladie de la couleur locale, je me mettais à fréquenter le restaurant, baraque en planches, basse de plafond et aux vitres ternies, où le fait de consommer du macaroni gluant ou une friture graisseuse suffisait pour me transporter à Venise, au restaurant du Cappello d’Oro, tandis qu’une simple tasse de café et un cigare effilé transformaient la nappe maculée en un de ces dessus de marbre des petites tables du café Pedrotti à Padoue. Ce jeu d’imagination était complété par Agostino, le garçon aux yeux cernés et au col las, qui maniait avec une élégance toute classique sa serviette d’un blanc douteux, et dont le zèle allait pour moi jusqu’à s’assurer du degré de chaleur de mon potage en y trempant son doigt. Par Agostino j’appris l’histoire de la colonie ouvrière, avec tous les détails de ses querelles et de ses vengeances, et je connus, de vue au moins, les principales figures de ces drames domestiques. Le restaurant était fréquenté par les principaux personnages de la Marine: le surveillant des ouvriers italiens à l’usine Meriton, le docteur, son épouse la sage-femme, une Napolitaine plantureuse aux boucles huileuses, au grand chapeau de peluche, au cou gras entouré d’un collier de corail, et enfin Don Egidio, le curé de la petite église italienne. Le docteur et sa femme ne venaient que les jours de fête, mais le surveillant et Don Egidio étaient des clients réguliers. Le premier était un homme affable mais silencieux, et je comptais surtout pour me distraire sur Don Egidio, dont les grosses lèvres étaient toujours prêtes à s’ouvrir quand il s’agissait de causer. Les paroles qu’elles émettaient avaient les sons gutturaux du dialecte bergamasque, et l’on devinait aisément le paysan du nord sous la soutane usée du prêtre. Par le fait, Don Egidio lui-même me raconta qu’il venait d’un village du val Camonica, la radieuse vallée qui s’étend vers le nord du lac Iseo jusqu’aux glaciers de l’Adamello. Son beau-père avait été journalier dans l’un des jardins fruitiers que louait un comte milanais, propriétaire de grands domaines dans le val Camonica: et ce gentilhomme s’était intéressé au jeune garçon, qu’il avait vu travailler dans un de ses vergers, l’avait pris chez lui, dans sa villa sur le lac d’Iseo, et l’avait ensuite préparé à entrer dans les ordres.

C’était sans doute à cet incident que Don Egidio était redevable du mélange d’aisance et de simplicité qui donnait un charme imprévu à sa personne lourde et négligée. On pouvait le comparer à un fruit sauvage qui aurait été transplanté dans les vergers du comte, et que la culture aurait rendu plus moelleux sans lui faire perdre sa saveur. Je n’ai jamais vu pratiquer avec un art aussi naturel les rapports sociaux. Et ce qui prouvait combien cette sociabilité était instinctive, c’est qu’elle s’exerçait surtout vis-à-vis des ouvriers qui formaient sa paroisse.

Il régnait sur ses ouailles avec l’autorité indulgente du bon prêtre. Sur les points importants il demeurait inflexible; mais sur des questions plus insignifiantes il avait cette élasticité de jugement qui permet à la discipline catholique de s’adapter à toutes les inégalités de la conscience humaine. Lorsqu’il avait prononcé son jugement, c’était en dernier ressort et sans appel; mais avant de juger il ne manquait pas d’envisager la question sous des angles divers. Son influence était reconnue non seulement par les fidèles de sa paroisse, mais par le sergent de ville du coin, le propriétaire du cabaret, et l’épicier ambitieux qui dirigeait la politique du quartier. L’opinion générale, à Dunstable, était que la Marine eût été un véritable enfer sans le prêtre; non pas que ce fût avec lui précisément le paradis; mais Don Egidio reflétait dans sa personne le peu de ciel bleu visible à travers la fumée des usines. On n’exerce pas une telle influence sans en jouir, et, somme toute, le prêtre était probablement un homme satisfait; mais il ne s’ensuit pas que ce fût un homme heureux. Ce point demeura obscur pour moi dans les débuts. A première vue, Don Egidio semblait la bonhomie même. Son extérieur indiquait l’absence de tout souci. Il marchait avec lenteur et en se dandinant, il avait le rire prompt, et ce regard amical dont la sympathie est toujours en éveil. Il me fallut longtemps pour découvrir sous sa parole facile la réticence inhérente à sa profession, et sous cette gaieté presque enfantine un fonds de mélancolie cachée. L’aspect et la conversation de Don Egidio étaient si loin d’évoquer l’idée des moindres complexités psychologiques que j’attribuais cette tristesse à sa pauvreté ou au mal du pays. Il n’y a pas d’homme plus frugal dans ses goûts et ses habitudes que le prêtre de campagne en Italie; mais je savais que Don Egidio avait connu, à un âge où les impressions sont encore fraîches, tous les raffinements d’une vie luxueuse. Quelles qu’aient pu être les privations auxquelles son apostolat l’avait condamné depuis, on sentait trop, dans sa conversation, l’influence de cette vie antérieure pour ne pas voir qu’elle avait fait une profonde impression sur ses goûts; et, malgré sa simplicité évangélique, il était le type de l’aumônier qui a son couvert mis à la table du châtelain.

Il se trouvait que j’avais profité d’un de mes congés en Europe pour explorer les vallées romantiques reliant la Valteline au lac Iseo, et le souvenir que j’en gardais était tel qu’il me parut impossible que Don Egidio pût, sans un serrement de cœur, s’habituer aux rues boueuses de la Marine. Le contraste était trop complet entre ces paysages du Titien et les bicoques de briques qui bordaient les trottoirs malpropres de la Marine.

Cette impression s’accentua encore lorsque Don Egidio me fit sa première visite. Il vint un soir d’hiver, au moment où un bon feu éclairait joyeusement mes rayons de bibliothèque, mes vieilles gravures et les quelques potiches chinoises achetées sur mes modestes économies.

«Ah! dit-il avec un soupir de bien-être, en déposant son chapeau luisant et son parapluie mal plié, il y a bien longtemps que je ne suis entré dans une _casa signorile_.»

Le souvenir que j’avais gardé de son pauvre appartement--il logeait avec le docteur et la sage-femme--enlevait à ce compliment toute teinte d’ironie, et je gardai le silence tandis qu’il s’effondrait avec volupté dans mon fauteuil.

«C’est bien, répéta-t-il en regardant autour de lui: des livres, des porcelaines, des bibelots. Je me réjouis de voir qu’il existe encore de tels objets!» Et il jeta un coup d’œil satisfait sur le verre de Marsala que je lui avais versé.

Don Egidio était l’homme le plus tempérant du monde et ne buvait jamais plus d’un verre de vin, mais il aimait à savourer lentement mes cigares de la Havane. Sous l’influence de mon tabac, il devint encore plus aimablement bavard, et je me figurai parfois que de tous les devoirs imposés par son ministère, aucun ne devait lui être plus pénible que le secret de la confession. Il parlait souvent de sa jeunesse dans la villa du comte, où il avait été élevé avec les deux fils de son protecteur, et je voyais bien que les années passées dans l’intimité de ses bienfaiteurs étaient encore le souvenir le plus vivant de son existence. L’amour pour la beauté de son pays natal, qui existe à l’état latent chez presque tous les paysans italiens, s’était spécialisé en lui au contact de goûts plus raffinés. Non seulement il pouvait me dire en connaisseur que le comte avait une merveilleuse collection de tableaux, mais encore que la chapelle de la villa contenait un monument funéraire de Bambaja, et que les critiques n’étaient pas d’accord quant à l’authenticité du Léonard de Vinci du palais de la famille à Milan.

Sur tous ces sujets il était inépuisable; il n’y en avait qu’un seul qu’il n’abordait jamais: c’était celui de son séjour en Amérique. Je me rappelle encore la façon dont il me coupa la parole lorsque je le questionnai là-dessus.

«Un prêtre, me dit-il, est un soldat, et doit obéir aveuglément aux ordres qu’il reçoit.» Puis il posa son verre de Marsala et traversa lentement la pièce.

«Je n’avais pas remarqué, ajouta-t-il aussitôt, que vous aviez ici une photographie du «Sposalizio» de la Brera. Quel tableau! _E stupendo!_»

Puis il revint s’asseoir et alluma en souriant un autre cigare.

Je vis aussitôt que j’avais touché à un sujet que la discipline ecclésiastique protégeait contre le bavardage. Je respectais trop mon ami pour insister, et plus d’une fois je crus comprendre qu’il m’était reconnaissant de ne pas mettre sa réserve à l’épreuve.

Bien que Don Egidio eût soixante ans passés quand je fis connaissance avec lui, ce ne fut qu’à la fin d’un hiver très rigoureux, et cinq ou six ans plus tard, que je commençai à le considérer comme un vieillard. On aurait dit que le froid persistant de notre climat l’avait flétri. Il s’était courbé, sa poitrine s’était creusée, et sa lèvre inférieure tremblotait continuellement. La chaleur de l’été ne sembla pas le remonter, et en septembre, quand je rentrai de mon congé, je le trouvai relevant à peine d’une pneumonie. Durant l’automne il n’osa affronter l’air froid du soir, et de temps à autre j’allai lui tenir compagnie dans sa petite chambre, où j’avais introduit un luxe inusité sous forme d’un fauteuil et d’un poêle à gaz.

Mes occupations rendaient pourtant ces visites assez rares, et j’avais passé plusieurs semaines sans voir le curé, lorsqu’un matin de novembre, par la neige, je le rencontrai à la gare. J’allais passer la journée à New-York, et je n’eus que le temps de lui faire un signe amical, avant de monter dans mon wagon; mais quelques instants après je le vis grimper péniblement dans le même train. Je le trouvai assis dans le wagon ordinaire, son parapluie entre les jambes; à côté de lui, sur le siège, il avait posé un petit ballot enveloppé d’un mouchoir de coton rouge. La précaution avec laquelle, à mon approche, il s’empara du paquet, attira mon regard, et il répondit à mon coup d’œil par un sourire:

«Ce sont, me dit-il, des fleurs pour les morts, les fleurs les plus belles des serres de M. Meriton--_si figuri_! Un de mes jeunes paroissiens, qui est employé par le jardinier, m’apporte tous les ans, pour cet anniversaire, une superbe gerbe de fleurs--dans des cas comme celui-ci ce n’est pas un péché, ajouta-t-il, avec cette souplesse de jugement qui est un des grands charmes du caractère italien. Une quinte de toux l’arrêta.

--Et pourquoi voyagez-vous par ce temps de neige, monsieur le curé? lui dis-je.

De son œil naïf, il me fixa gravement.

--Parce que c’est le jour des morts, mon fils, dit-il, et que je vais porter ces fleurs au cimetière pour honorer la mémoire du plus noble cœur qui ait jamais existé.

--Vous allez à New-York?

--A Brooklyn, répondit-il.

J’hésitai un instant. J’aurais bien voulu l’interroger, et je me demandais si c’était à cause de sa toux, ou parce qu’il ne tenait pas à être questionné, qu’il me faisait des réponses aussi brèves.

--Avec un tel rhume, vous avez tort de circuler par un temps comme celui-ci.

Il fit un geste d’indifférence.

--Je n’ai jamais manqué cet anniversaire, pas une seule fois en dix-huit ans. Sans moi, il n’aurait personne!

Il croisa les mains sur son parapluie et détourna la tête pour cacher le tremblement de sa lèvre.

Je me décidai subitement à pénétrer malgré lui son secret.

--Votre ami est enterré au cimetière du Mont-Calvaire?

Il fit un signe d’assentiment.

--C’est une longue route à faire seul, monsieur le curé. Les rues seront sûrement glissantes, et il souffle un vent glacial. Donnez-moi vos fleurs, et je les enverrai par un commissionnaire. Je vous donne ma parole qu’elles arriveront sûrement à destination.

Il eut un regard de doux entêtement.

--Mon fils, vous êtes jeune, dit-il, et vous ne savez pas combien les morts ont besoin de nous.

Il tira son bréviaire de sa poche et l’ouvrit en souriant: _Mi scusi?_ murmura-t-il.

L’affaire qui m’appelait en ville m’obligea à me séparer de lui dès que le train fut en gare, et, pressé par l’heure, je le laissai loin derrière moi, cherchant à se frayer un passage à travers la foule compacte qui encombrait le quai. Avant de nous séparer j’avais appris toutefois qu’il retournerait à Dunstable par le train de quatre heures, et j’étais décidé à terminer mon affaire à temps pour rentrer avec lui. En arrivant à Wall Street, j’appris que la personne avec laquelle j’avais rendez-vous était malade et retenue à la campagne. J’avais donc ma journée devant moi et je ne me sentais guère embarrassé de son emploi, étant à l’âge où les distractions ne manquent pas; mais, en route pour aller demander à déjeuner dans une maison amie, je me jetai tout à coup dans un fiacre et me fis conduire rapidement à la gare de Brooklyn. J’avais déjà pris mon billet, et j’étais installé sur le bac, lorsque je me rendis nettement compte que j’avais été distrait de mon projet par un sentiment de réelle inquiétude au sujet de Don Egidio. Je calculai qu’il n’avait guère plus d’une heure d’avance, et qu’étant donnés ma plus grande agilité, et le fiacre que j’avais à ma disposition, j’arriverais à temps au cimetière pour le faire mettre à l’abri avant que les rafales de grésil, qui déjà balayaient l’estuaire, ne se fussent transformées en neige.

A la grille du cimetière je perdis un peu de ma confiance. Par ce triste anniversaire les avenues étaient pleines de pieux visiteurs, et le gardien ne se souvint pas d’avoir vu entrer un gros prêtre italien, très enrhumé, portant dans un mouchoir rouge une gerbe de fleurs. Il me donna bien quelques indications vagues, mais je me gardai de les suivre, et, grâce à cette précaution, au bout d’une demi-heure de recherches, je découvris mon pauvre curé, agenouillé sur la terre gelée dans une des allées les plus écartées de la grande nécropole. La tombe sur laquelle il priait était jonchée de fleurs prises en cachette dans les serres de M. Meriton, et sur la pierre tombale je lus l’inscription suivante:

IL CONTE SIVIANO DA MILANO

_Super flumina Babylonis, illic sedimus et flevimus._

Je restai là quelques instants sans que Don Egidio me vît, et lorsqu’il se leva il était si absorbé par la douleur qu’il me regarda presque sans surprise.

--Monsieur le curé, dis-je, j’ai une voiture qui attend à la grille. Il faut que vous rentriez avec moi.

Il fit un signe d’assentiment et je passai sa main sous mon bras.

Il voulut retourner sur la tombe.

--Encore un instant, mon fils, dit-il; c’est peut-être pour la dernière fois!

Il restait là, immobile, les yeux fixés sur les fleurs amoncelées, qui étaient déjà meurtries et noircies par le froid.

--Le laisser seul ainsi--après soixante ans! Mais Dieu est partout, murmura-t-il au moment où je l’emmenais.

Il me sembla peu disposé à parler en revenant, et j’étais surtout préoccupé de le tenir enveloppé dans mon gros manteau, et de lui faire faire son lit dès que je l’eus ramené chez lui. La sage-femme alla chercher dans sa chambre un couvre-pieds capitonné, et le dorlota comme s’il eût appartenu au sexe qui avait d’habitude recours à ses services; tandis qu’Agostino, sur mon ordre, apportait un bol de soupe chaude, qui s’annonça de loin par un réconfortant parfum d’ail. Je laissai le curé aux mains expertes de la garde-malade, comptant passer le lendemain soir pour prendre des nouvelles; mais un surcroît de travail me retint très tard à l’usine, et, le jour suivant, il se présenta encore un autre empêchement. Le troisième jour, au moment où je quittais mon bureau, un petit gamin de la Marine vint me dire que le curé était plus mal, et demandait à me voir. Je sautai dans le tramway le plus rapproché, et dix minutes plus tard je montais quatre à quatre l’escalier du docteur.

Je fus tout étonné de trouver la chambre de Don Egidio froide et inoccupée. Mais la sage-femme vint aussitôt me rassurer, en m’annonçant qu’elle avait transporté le malade dans son appartement à elle, où il aurait au moins un bon lit et quelques rayons de soleil pour l’égayer. Il était là, en effet, faible mais souriant, dans un milieu qui contrastait singulièrement avec la simplicité monastique de celui auquel il était habitué. La chambre de la sage-femme était gaie, sinon soignée, et le bon curé se trouvait entouré de chromos anecdotiques, de photographies de jeunes accouchées présentant fièrement leur rejeton à l’objectif, et d’innombrables _santolini_ napolitains enguirlandés de feuilles de palmiers.

La sage-femme me dit tout bas que le pauvre homme avait une pleurésie et qu’il devait être près de la dernière étape. Je constatai, en effet, qu’il était bien bas, mais rien n’indiquait un danger immédiat, et j’avais le pressentiment qu’il lutterait encore quelque temps. Il était clair qu’il prévoyait d’avance l’issue du conflit, et la solennité avec laquelle il me reçut me prouva qu’il se préparait à la suprême épreuve.

--Mon fils, dit-il, lorsque la sage-femme se fut retirée, j’ai une faveur à vous demander. Vous m’avez trouvé hier faisant mes adieux à mon meilleur ami. (Une quinte de toux interrompit sa phrase.) Je ne vous ai jamais dit, continua-t-il, le nom de la famille avec laquelle j’ai été élevé. Ce nom est Siviano, et la tombe sur laquelle je priais était celle du fils aîné du comte, avec lequel j’étais lié comme un frère. Il repose depuis dix-huit ans sur cette terre étrangère--_in terrâ alienâ_--et lorsque je mourrai, il n’y aura plus personne pour soigner sa tombe.

Je vis ce qu’il attendait de moi.

--J’en aurai soin, monsieur le curé.

--Je savais bien pouvoir compter sur votre promesse, mon enfant, et vous êtes toujours de parole. Mais mon ami est un étranger pour vous--vous êtes jeune, et à votre âge la vie est une maîtresse qui efface vite les douloureux souvenirs. A quel titre vous chargeriez-vous de soigner la tombe d’un étranger? Je ne puis l’exiger, mais je vous raconterai son histoire--et je crois qu’alors, dans la joie comme dans la douleur, vous penserez à lui; car dans la joie vous vous rappellerez combien il fut malheureux, et dans la douleur son souvenir sera comme la main d’un ami dans la vôtre.

II

Vous me dites (commença Don Egidio) que vous connaissez notre petit lac, et, si vous l’avez vu, vous comprendrez pourquoi il me rappelait toujours le _hortus inclusus_ du Cantique des Cantiques.

_Colomba mea in foraminibus petræ!_ ces mots me revenaient chaque fois que, rentrant d’un petit voyage dans les hauteurs, j’apercevais, bien loin en dessous, le lac bleu caché dans ses montagnes. Nous ne jalousions nullement la beauté des grands lacs. Ils ressemblent aux tableaux d’apparat que le grand seigneur accroche dans sa galerie, mais notre lac d’Iseo est le petit chef-d’œuvre qu’il cache dans sa propre chambre.

Vous m’avez dit l’avoir vu en été, lorsqu’il reflète le ciel bleu, et c’est à cette époque aussi que je le connus pour la première fois. Le vieux comte m’avait trouvé travaillant sur un de ses vergers dans la vallée, et, apprenant que j’étais maltraité par mon beau-père,--un colporteur ivrogne du Val Mastellone que ma pauvre mère avait rencontré à la foire de Lovere, une ou deux années auparavant,--il m’avait ramené chez lui à Iseo. Je servais la messe dans notre village montagnard de Cerveno, et les enfants m’appelaient le «petit prêtre», parce que, mon travail achevé, je me faufilais dans l’église pour échapper aux coups et aux jurons de mon beau-père. «Je ferai de lui un vrai prêtre», déclara le comte, et cet après-midi-là, perché sur le siège de sa berline de voyage, je fus arraché aux terribles scènes qui avaient attristé mon enfance, pour entrer dans une autre vie, où il me sembla que tout le monde était heureux comme un ange sur un _presepio_.

Vous rappelez-vous la villa du comte? Située sur le bord du lac, en face du mont Isola, elle est dominée par le village de Siviano et par la vieille église paroissiale où j’ai dit la messe pendant quinze heureuses années. Le village s’échelonne sur le penchant de la montagne, mais la villa surplombe le lac, souriant à sa propre image comme le baigneur sur les bords de l’eau. Quelle vision du paradis j’eus ce jour-là! Dans notre église, au fond de la vallée, se trouvait un vieux tableau sombre de saint Sébastien: dans le fond on voyait le palais le plus magnifique, avec des jardins en terrasse, ornés de statues et de fontaines, et dans lesquels des gens richement vêtus se promenaient de long en large sans se préoccuper du martyr. La villa du comte, avec ses terrasses, ses roses, ses escaliers de marbre descendant jusqu’au lac, me rappelait ce palais; seulement, au lieu d’être habitée par des oisifs cruels et malfaisants comme ceux du tableau, c’était la demeure de gens qui furent, pour le pauvre gars recueilli par eux, les meilleurs des amis.

Le vieux comte était veuf lorsque je le connus. Il s’était marié deux fois et sa première femme lui avait laissé deux enfants: une fille et un fils. L’aînée, Donna Marianna, avait alors vingt ans; elle tenait la maison de son père et était véritablement la mère des deux garçons. Ni belle ni savante, elle n’aimait guère le monde, mais elle était comme le pied de lavande que le pauvre cultive sur sa fenêtre, une petite fleur incolore dont l’odeur se répand dans toute la maison. Son frère, le comte, studieux, mais d’une constitution délicate, portait sur son visage cette empreinte de mélancolie que l’on voit dans certains portraits de jeunes gens du Titien. Il ressemblait à un prince exilé et en deuil. De sa seconde femme le comte avait un enfant de mon âge, le comte Andrea, beau comme un saint Georges, mais moins bon que les autres. A cause de son plus jeune âge, il n’était sans doute pas à même de comprendre aussi bien que son frère et sa sœur pourquoi un fils de paysan, sans aucune éducation, avait été amené à la table de son père, et les deux aînés avaient si peur de me blesser que, sans les taquineries d’Andrea, je n’aurais jamais corrigé mes manières vulgaires, ou appris à me tenir en présence de mes supérieurs. Le comte Andrea ne me ménageait pas ses agaceries, et le comte Roberto, malgré sa faiblesse native, savait châtier sévèrement son frère lorsqu’il pensait que la leçon avait été trop rude; mais il me semblait pour ma part assez naturel qu’un être tellement supérieur jouât le maître vis-à-vis d’un ver de terre comme moi.

Je ne m’attarderai pas sur les débuts de cette nouvelle existence, car c’est plutôt à sa fin qu’a trait mon récit. Je voudrais cependant que vous vous rendissiez compte de ce que ce changement de vie put être pour moi. Pensez donc ce que dut ressentir le jeune paysan que j’étais, en quittant un travail pénible, agrémenté de coups, et abandonnant une cabane délabrée de montagne, pour entrer dans une belle maison, pleine d’objets rares et magnifiques, et d’êtres qui me parurent encore plus rares et plus beaux. Serez-vous surpris si je vous dis que je me sentais prêt à baiser la trace de leurs pas et à donner la dernière goutte de mon sang pour les servir?