Chapter 7
--Est-ce que personne n'a cherché à te défendre?
--Me défendre! Ah oui! vraiment! ils ont tous crié: «C'est bien fait! c'est bien fait! Fouette-le, Jules, pour qu'il recommence pas.--Soyez tranquilles, répondit Jules, je n'irai pas de main-morte; vous allez voir comme je vais le faire chanter.» Et à mon premier cri, ils ont tous battu des mains et crié: «Bravo! Encore, encore!»
--Méchants petits drôles! m'écriai-je. Mais pourquoi as-tu pris ce morceau de pain, Médor? Est-ce qu'on ne t'avait pas donné ton souper?
--Si fait, si fait. J'avais mangé; mais le pain de ma soupe était si émietté, que je n'ai pu en rien retirer pour toi, et si j'avais pu emporter ce gros morceau que les enfants avaient fait tomber, tu aurais eu un bon régal.
--Mon pauvre Médor, c'est pour moi que tu as été battu!... Merci, mon ami, merci; je n'oublierai jamais ton amitié, ta bonté!... Mais ne recommence pas, je t'en supplie; crois-tu que ce pain m'eût fait plaisir, si j'avais su ce qu'il devait te faire souffrir? J'aimerais cent fois mieux ne vivre que de chardons, et te savoir bien traité et heureux.
Nous causâmes longtemps encore, et je fis promettre à Médor de ne plus se mettre, à cause de moi, dans le cas d'être battu; je lui promis aussi de faire toutes sortes de tours à tous les gens de la ferme, et je tins parole. Un jour, je jetai dans un fossé plein d'eau Jules et sa soeur, et je me sauvai, les laissant barboter et se débattre. Un autre jour, je poursuivis le petit de trois ans comme si j'avais voulu le mordre; il criait et courait avec une terreur qui me réjouissait. Une autre fois, je fis semblant d'être pris de coliques, et je me roulai sur la grande route avec une charge d'oeufs sur le dos; tous les oeufs furent écrasés; la fermière, quoique furieuse, n'osait pas me frapper; elle me croyait réellement malade; elle pensa que j'allais mourir; que l'argent que je leur avais coûté serait perdu, et, au lieu de me battre, elle me ramena et me donna du foin et du son. Je n'ai jamais fait un meilleur tour de ma vie, et le soir, en le racontant à Médor, nous nous pâmions de rire. Une autre fois, je vis tout leur linge étalé sur la haie pour sécher. Je pris toutes les pièces l'une après l'autre avec mes dents, et je les jetai dans le jus du fumier. Personne ne m'avait vu faire; quand la maîtresse ne trouva plus son linge, et qu'après l'avoir cherché partout, elle le trouva dans le jus du fumier, elle se mit dans une épouvantable colère; elle battit la servante, qui battit les enfants, qui battirent les chats, les chiens, les veaux, les moutons. C'était un vacarme charmant pour moi, car tous criaient, tous juraient, tous étaient furieux. Ce fut encore une soirée bien gaie que nous passâmes, Médor et moi.
En réfléchissant depuis à toutes ces méchancetés, je me les suis sincèrement reprochées, car je me vengeais sur des innocents des fautes des coupables. Médor me blâmait quelquefois, et me conseillait d'être meilleur et plus indulgent; mais je ne l'écoutais pas, je devenais de plus en plus méchant; j'en ai été bien puni, comme on le verra plus tard.
Un jour, jour de tristesse et de deuil, un monsieur qui passait vit Médor, l'appela, le caressa; puis il alla parler au fermier, et le lui acheta pour cent francs. Le fermier, qui croyait avoir un chien de peu de valeur, était enchanté; mon pauvre ami fut immédiatement attaché avec un bout de corde, et emmené par son nouveau maître; il me regarda d'un air douloureux; je courus de tous côtés pour chercher un passage dans la haie, les brèches étaient bouchées; je n'eus même pas la consolation de recevoir les adieux de mon cher Médor. Depuis ce jour je m'ennuyai mortellement; ce fut peu de temps après qu'eut lieu l'histoire du marché, et ma fuite dans la forêt de Saint-Evroult. Pendant les années qui ont suivi cette aventure, j'ai souvent, bien souvent pensé à mon ami, et j'ai bien désiré le retrouver; mais où le chercher? J'avais su que son nouveau maître n'habitait pas le pays, qu'il n'y était venu que pour voir un de ses amis.
Quand je fus amené chez votre grand'mère par mon petit Jacques, jugez de mon bonheur en voyant quelques temps après arriver, avec votre oncle et vos cousins Pierre et Henri, mon ami, mon cher Médor. Il fallait voir la surprise générale lorsqu'on vit Médor courir à moi, me faire mille caresses, et moi le suivre partout. On crut que c'était pour Médor la joie de se trouver à la campagne; pour moi, on pensa que j'étais bien aise d'avoir un compagnon de promenade. Si l'on avait pu nous comprendre, deviner nos longues conversations, on aurait compris ce qui nous attirait l'un vers l'autre.
Médor fut heureux de tout ce que je lui racontais de ma vie calme et heureuse, de la bonté de mes maîtres, de ma bonne et même glorieuse réputation dans le pays; il gémit avec moi au récit de mes tristes aventures; il rit, tout en me blâmant, des tours que j'avais joués au fermier qui m'avait acheté du père Georget; il frémit d'orgueil au récit de mon triomphe dans la course d'ânes; il gémit de l'ingratitude des parents de la pauvre Pauline, et il versa quelques larmes sur le triste sort de cette malheureuse enfant.
XVII
LES ENFANTS DE L'ECOLE
Médor s'était écarté un jour de la maison où il était né, et où il vivait assez heureux; il poursuivait un chat qui lui avait enlevé un morceau de viande donnée par le cuisinier. On la trouvait trop avancée; Médor, qui n'était pas si délicat, l'avait saisie et posée près de sa niche, lorsque le chat, caché à côté, s'élança dessus et l'emporta. Mon ami ne faisait pas souvent d'aussi friands repas; il courut à toutes jambes après le voleur et, l'aurait bientôt attrapé, si le méchant chat n'avait imaginé de grimper sur un arbre. Médor ne pouvait le suivre si haut; il fut donc obligé de regarder le fripon dévorer sous ses yeux l'excellent morceau qu'il avait dérobé. Justement irrité d'une semblable effronterie, il resta au pied de l'arbre, aboyant, grondant, et faisant mille reproches. Ses aboiements attirèrent des enfants qui sortaient de l'école; ils se joignirent à Médor pour injurier le chat; ils finirent même par ramasser des pierres et lui en jeter; c'était une véritable grêle. Le chat se sauva au haut de l'arbre, se cacha dans les endroits les plus touffus: ce qui n'empêcha pas les méchants garçons de continuer leur jeu et de faire des hourras de joie chaque fois qu'un miaulement plaintif leur apprenait que le chat avait été touché et blessé.
Médor commençait à s'ennuyer de ce jeu; les miaulements douloureux du chat avaient fait passer sa colère, et il craignait que les enfants ne fussent trop cruels. Il se mit donc à aboyer contre eux et à les tirer par leurs blouses; ils n'en continuèrent pas moins à lancer des pierres; seulement, ils en jetèrent aussi quelques-unes à mon pauvre ami. Enfin un cri rauque et horrible, suivi d'un craquement dans les branches, annonça qu'ils avaient réussi, que le chat était grièvement blessé, et qu'il tombait de l'arbre. Une minute après, il était par terre, non seulement blessé, mais raide mort; il avait eu la tête brisée par une pierre. Les méchants enfants se réjouirent de leur succès, au lieu de pleurer sur leur cruauté et sur les souffrances qu'ils avaient fait endurer à ce pauvre animal. Médor regardait son ennemi d'un air compatissant, et les garçons d'un air de reproche; il allait retourner à la maison, lorsqu'un des enfants s'écria:
--Faisons-lui prendre un bain dans la rivière, ce sera très amusant.
--Bien dit, bien imaginé! s'écrièrent les autres. Attrape-le, Frédéric; le voilà qui se sauve.
Et voilà Médor poursuivi par ces méchants vauriens, eux et lui courant à toutes jambes; ils étaient malheureusement une douzaine, qui s'étaient espacés, ce qui l'obligeait à toujours courir droit devant lui, car aussitôt qu'il cherchait à leur échapper à droite ou à gauche, tous l'entouraient, et il retardait ainsi sa fuite au lieu de l'accélérer. Il était bien jeune alors, il n'avait que quatre mois; il ne pouvait courir vite ni longtemps; il finit donc par être pris. L'un le saisit par la queue, l'autre par la patte, d'autres par le cou, les oreilles, le dos, le ventre; ils le tiraient chacun de leur côté, et s'amusaient de ses cris. Enfin, ils lui attachèrent au cou une ficelle qui le serrait à l'étrangler, le tirèrent après eux, et le firent avancer avec force coups de pied; ils arrivèrent ainsi jusqu'à la rivière; l'un deux allait l'y jeter après avoir défait la ficelle; mais le plus grand s'écria:
--Attends, donne-moi la ficelle, attachons-lui deux vessies au cou pour le faire nager, nous le pousserons jusqu'à l'usine, et nous le ferons passer sous la roue.
Le pauvre Médor se débattait vainement; que pouvait-il faire contre une douzaine de gamins dont les plus jeunes avaient pour le moins dix ans? André, le plus méchant de la bande, lui attacha les deux vessies autour du cou, et le lança au beau milieu de la petite rivière. Mon malheureux ami, poussé par le courant plus encore que par les perches que tenaient ses bourreaux, était à moitié noyé et à moitié étranglé par la ficelle que l'eau avait resserrée. Il arriva ainsi jusqu'à l'endroit où l'eau se précipitait avec violence sous la roue de l'usine. Une fois sous la roue, il devait nécessairement y être broyé.
Les ouvriers revenaient de dîner, et s'apprêtaient à lever la pale qui retenait l'eau. Celui qui devait la lever aperçut Médor, et s'adressa aux méchants enfants qui attendaient en riant que la pale, une fois levée, laissât passer Médor, et que l'eau l'entraînât sous la roue.
--Encore un de vos méchants tours, mauvais garnements. Eh! les amis, à moi! Venez corriger ces gamins qui s'amusent à noyer un pauvre chien.
Ses camarades accoururent, et, pendant qu'il sauvait Médor en lui tendant une planche, sur laquelle il monta, les autres firent la chasse à ses tourmenteurs, les attrapèrent tous, et les fouettèrent, les uns avec des cordes, les autres avec des fouets, d'autres avec des baguettes. Ils criaient tous à qui mieux mieux; les ouvriers n'en tapaient que plus fort. Enfin, ils les laissèrent aller, et la bande partit, criant, hurlant et se frottant les reins.
Le sauveur de Médor avait coupé la ficelle qui l'étranglait; il l'avait couché au soleil sur du foin; Médor fut bientôt sec et prêt à retourner à la maison. Le forgeron l'y ramena, mais on lui dit qu'il pouvait bien le garder, qu'on avait déjà trop de chiens, et qu'on jetterait celui-là à l'eau avec une pierre au cou s'il ne voulait pas l'emmener. C'était un brave homme; il eut pitié de Médor et le ramena chez lui. Quand sa femme vit le chien, elle jeta les hauts cris, disant que son mari la ruinait, qu'elle n'avait pas de quoi nourrir un animal propre à rien, qu'il faudrait encore payer l'impôt sur les chiens.
Enfin, elle cria et se plaignit si haut, que le mari, pour avoir la paix, se débarrassa de Médor, en le donnant au méchant fermier chez lequel je vivais déjà, et qui avait besoin d'un chien de garde.
Voilà comment Médor et moi nous nous sommes connus, et voilà pourquoi nous nous sommes aimés.
XVIII
LE BAPTEME
Pierre et Camille devaient être parrain et marraine d'un enfant qui venait de naître, et dont la mère avait été bonne de Camille.
Camille voulait qu'on donnât son nom à sa filleule.
--Pas du tout, dit Pierre; puisque je suis le parrain, j'ai droit de lui donner un nom, et je veux l'appeler Pierrette.
_Camille_:--Pierrette! mais c'est un affreux nom! Pas du tout. Je ne veux pas qu'elle s'appelle Pierrette. Elle s'appellera Camille; je suis la marraine, et j'ai le droit de l'appeler comme moi.
_Pierre_:--Non; c'est le parrain qui a le plus de droits, et je l'appellerai Pierrette.
_Camille_:--Si tu l'appelles Pierrette, je ne veux pas être marraine.
_Pierre_:--Si tu l'appelles Camille, je ne veux pas être parrain.
_Camille_:--Eh bien! faites comme vous voulez; je demanderai à papa d'être parrain à votre place.
_Pierre_:--Et moi, mademoiselle, je demanderai à maman d'être marraine à votre place.
_Camille_:--D'abord, je suis sûre que ma tante ne voudra pas qu'elle s'appelle Pierrette; c'est affreux et ridicule!
_Pierre_:--Et moi je suis certain que mon oncle ne voudra pas qu'elle s'appelle Camille; c'est horrible et bête!
_Camille_:--Et comment donc m'a-t-il appelée Camille, moi? Va lui dire que c'est un nom horrible et bête; va, mon bonhomme, et tu verras comme tu seras bien reçu.
_Pierre_:--Enfin, tu diras ce que tu voudras, mais je dis que je ne serai pas parrain d'une Camille.
--Papa, dit malicieusement Camille en courant à son père, voulez-vous être parrain avec moi de la petite Camille?
_Le papa_:--Quelle Camille, chère Minette? je ne connais de Camille que toi.
_Camille_:--C'est ma petite filleule, papa, que je veux appeler Camille quand on la baptisera aujourd'hui.
_Le papa_:--Mais Pierre doit être parrain avec toi; on n'a jamais deux parrains.
_Camille_:--Papa, Pierre ne veut plus l'être.
_Le papa_:--Ne veut plus? Pourquoi ce caprice?
_Camille_:--Parce qu'il trouve le nom de Camille horrible et bête, et qu'il veut l'appeler Pierrette.
_Le papa_:--Pierrette! Mais c'est bien ce nom-là qui serait horrible et bête.
_Camille_:--C'est ce que je lui ai dit, papa; il ne veut pas me croire.
_Le papa_:--Ecoute, ma fille, tâche de t'entendre avec ton cousin. Mais, s'il persiste à ne vouloir être parrain qu'à la condition de l'appeler Pierrette, je le remplacerai très volontiers.
Pendant cette conversation de Camille avec son papa, Pierre avait couru chez sa maman.
--Maman, lui dit-il, voulez-vous remplacer Camille, et être marraine avec moi de la petite fille qu'on doit baptiser aujourd'hui?
_La maman_:--Pourquoi donc remplacer Camille? La bonne demande que ce soit elle qui soit marraine.
_Pierre_:--Maman, c'est parce qu'elle veut que la petite fille s'appelle Camille; je trouve ce nom très laid, et, comme je suis parrain, je veux qu'elle s'appelle Pierrette.
_La maman_:--Pierrette! Mais c'est un affreux nom! Autant Pierre est joli, autant Pierrette est ridicule.
_Pierre_:--Oh! maman, je vous en prie, laissez-moi l'appeler Pierrette.... D'abord, je ne veux pas qu'elle s'appelle Camille.
_La maman_:--Mais, si aucun de vous ne veut céder, comment vous arrangerez-vous?
_Pierre_:--Voilà pourquoi, maman, je viens vous demander de remplacer Camille pour appeler la petite Pierrette.
_La maman_:--Mon pauvre Pierre, d'abord je te dirai franchement que je ne veux pas non plus de Pierrette, parce que c'est un nom ridicule. Et puis la mère de l'enfant a été bonne de Camille et non pas la tienne, et tu penses bien que c'est surtout Camille qu'elle veut avoir pour marraine de sa fille. Je crois même qu'elle sera contente que son enfant porte le nom de Camille.
_Pierre_:--Alors je ne veux pas être parrain.
Camille accourut au même instant.
_Camille_:--Eh bien! Pierre, es-tu décidé? On va partir dans une heure; et il faut absolument un parrain.
_Pierre_:--Je veux bien qu'elle ne s'appelle pas Pierrette, mais je ne veux pas qu'elle s'appelle Camille.
_Camille_:--Puisque tu veux bien céder pour Pierrette, je veux bien aussi te céder pour Camille. Tiens, faisons une chose, demandons à ma bonne quel nom elle veut donner à sa fille!
_Pierre_:--Tu as raison; va le lui demander.
Camille repartit en courant; elle revint bientôt.
--Pierre, Pierre, ma bonne veut que sa fille s'appelle Marie-Camille.
_Pierre_:--Lui as-tu demandé s'il ne fallait pas l'appeler Pierrette, puisque je suis parrain?
_Camille_:--Si, je le lui ai demandé: elle s'est mise à rire; maman a ri aussi: elles ont dit que c'était impossible, que Pierrette était trop laid.
Pierre rougit un peu; pourtant comme il commençait lui-même à trouver Pierrette un nom ridicule, il ne dit rien et soupira.
--Où sont les dragées? demanda-t-il.
_Camille_:--Dans un grand panier qu'on emportera à l'église. On laissera ici les boîtes et les paquets. Tout est prêt; viens voir combien il y en a.
Ils coururent à l'antichambre, où tout était préparé.
_Pierre_:--Pour quoi faire tous ces centimes? Il y en a presque autant que de dragées.
_Camille_:--C'est pour jeter aux enfants de l'école.
_Pierre_:--Comment, aux enfants de l'école? Nous irons donc à l'école après le baptême?
_Camille_:--Mais non: c'est pour jeter à la porte de l'église. Tous les enfants du village sont rassemblés, et on jette en l'air des poignées de dragées et de centimes; ils les attrapent et les ramassent par terre.
_Pierre_:--Est-ce que tu as déjà vu jeter des dragées?
_Camille_:--Non, jamais, mais on dit que c'est très amusant.
_Pierre_:--Je crois que je n'aimerai pas cela; bien certainement ils se battent, ils se font mal. Et puis je n'aime pas qu'on jette les dragées aux enfants comme à des chiens.
--Camille, Pierre, venez, voici l'enfant qui arrive; on va bientôt partir, s'écria Madeleine qui arrivait tout essoufflée.
Tous partirent en courant pour aller au-devant de l'enfant.
--Oh! que notre filleule est belle! dit Pierre.
_Camille_:--Je crois bien! elle a une robe brodée tout autour, un bonnet de dentelle, un manteau doublé de soie rose.
_Pierre_:--Est-ce toi qui as donné tout cela?
_Camille_:--Oh non! Je n'avais pas assez d'argent; c'est maman qui a tout payé, excepté le bonnet, que j'ai acheté de mon argent.
Tout le monde était prêt; quoiqu'il fît très beau temps, la calèche était attelée pour mener l'enfant avec sa nourrice, le parrain et la marraine. Camille et Pierre étaient fiers de se trouver, comme de grandes personnes, tout seuls dans la voiture. Ils partirent; moi, j'attendais, attelé à la petite voiture des enfants; Louis, Henriette et Elisabeth se mirent devant pour mener, et Henri grimpa derrière; les mamans, les papas et les bonnes étaient partis les uns après les autres pour se trouver près de nous en cas d'accident, mais ce n'était que par excès de prudence, car, avec moi, ils savaient qu'il n'y avait rien à craindre.
Je partis au galop, malgré la charge que je traînais; mon amour-propre me poussait à atteindre et même à dépasser la calèche. J'allais comme le vent; les enfants étaient enchantés.
--Bravo! criaient-ils. Courage, Cadichon! Encore un temps de galop! Vive Cadichon, le roi des ânes.
Ils battaient des mains, ils applaudissaient.
--Bravo! criaient les personnages que je dépassais sur la route. En voilà-t-il un âne! Il court tout comme un cheval. Allons, hardi, bonne chance et pas de culbute!
Les papas et les mamans, qui étaient échelonnés le long du chemin, n'étaient pas très rassurés; ils voulurent me faire ralentir, mais je ne les écoutai pas, et je n'en galopai que mieux. Je ne tardai pas à rattraper la calèche; je passai triomphalement devant les chevaux, qui me regardaient avec surprise. Se trouvant humiliés, eux qui étaient partis avant, d'être dépassés par un âne, ils voulurent aussi se mettre au galop; mais le cocher les retint, et ils furent obligés de ralentir leur pas, tandis que j'allongeais le mien.
Quand la calèche arrêta à la porte de l'église, tous mes petits maîtres et maîtresses étaient déjà descendus de voiture, et moi, je m'étais rangé le long d'une haie pour avoir de l'ombre; j'avais chaud, j'étais essoufflé.
A mesure que les parents arrivaient, ils admiraient ma vitesse, et ils faisaient compliment aux enfants sur leur équipage.
Le fait est que nous faisions un bon effet, ma voiture et moi. J'étais bien brossé, et bien peigné; mon harnais étais ciré, verni; il était semé de pompons rouges; on m'avait mis des dahlias panachés rouge et blanc au-dessus des oreilles. La voiture était brossée, vernie. Nous avions très bon air.
J'entendis par la fenêtre ouverte la cérémonie du baptême; l'enfant cria comme si on l'égorgeait. Camille et Pierre, un peu embarrassés de leurs grandeurs, s'embrouillèrent en disant le _Credo_; le curé fut obligé de les souffler. Je jetai un cou d'oeil à la fenêtre: je vis la pauvre marraine et le malheureux parrain rouges comme des cerises, et les larmes dans les yeux. Pourtant, ce qui leur arrivait était bien naturel, et arrive à bien des grandes personnes.
Quand la petite Marie-Camille fut baptisée, on sortit de l'église pour jeter aux enfants, qui attendaient à la porte, les dragées et les centimes. Aussitôt que le parrain et la marraine parurent, les enfants crièrent tous ensemble: «Vive le parrain! vive la marraine!»
Le panier de dragées était prêt; on l'apporta à Camille, pendant qu'on donnait à Pierre le panier de centimes. Camille prit une poignée et la fit retomber en pluie sur les enfants; là commença une véritable bataille, une vraie scène de chiens affamés. Les enfants se disputaient les dragées et les centimes: tous se précipitaient vers le même point; ils s'arrachaient les cheveux; ils se battaient, ils se roulaient par terre, ils se disputaient chaque dragée et chaque centime. Il y en eut la moitié de perdus, foulés aux pieds, disparus dans l'herbe. Pierre ne riait pas; Camille, qui avait ri aux premières poignées, ne riait plus, elle voyait que les batailles étaient sérieuses, que plusieurs enfants pleuraient, que d'autres avaient la figure égratignée.
Quand ils furent remontés en voiture:
--Tu avais raison, Pierre, dit-elle; la prochaine fois que je serai marraine, je donnerai les dragées à tous les enfants, mais je ne les jetterai pas.
--Ni moi les centimes, dit Pierre, je les donnerai comme toi.
La voiture partit; je n'entendis pas la suite de leur conversation.
Les miens remontèrent dans mon équipage. Mais, cette fois, les papas et les mamans voulurent nous accompagner.
--Cadichon a produit son effet, dit la maman de Camille; il peut revenir plus sagement, ce qui nous permettra de faire la route avec vous.
--Maman, dit Madeleine, est-ce que vous aimez cet usage de jeter aux enfants des dragées et des centimes?
_La maman_:--Non, ma chère enfant, je trouve cela ignoble: les enfants deviennent semblables à des chiens qui se battent pour un os. Si jamais je suis marraine dans ce pays-ci, je ferai donner des dragées, et je ferai porter aux pauvres l'argent qu'on dépense en centimes, perdus en grande partie.
_Madeleine_:--Vous avez bien raison, maman; tâchez, je vous en prie, que je sois aussi marraine pour faire comme vous dites.
_La maman, souriant_:--Pour être marraine, il faut avoir un enfant à baptiser, et je n'en connais pas.
_Madeleine_:--C'est ennuyeux! J'aurais été marraine avec Henri. Comment nommeras-tu ton filleul, Henri?
_Henri_:--Henri, comme de raison; et toi?
_Madeleine_:--Je l'appellerai Madelon.
_Henri_:--Quelle horreur! Madelon! D'abord ce n'est pas un nom.
_Madeleine_:--C'est un nom tout comme Pierrette.
_Henri_:--Pierrette est plus joli; et puis, tu vois bien que Pierre a cédé.
--Je pourrai bien céder aussi, dit Madeleine en riant: mais nous avons le temps d'y penser.
Nous arrivions au château; chacun descendit de voiture et alla défaire sa belle toilette; on m'enleva aussi mes pompons, mes dahlias, et je revins brouter mon herbe pendant que les enfants mangeaient leur goûter.
XIX
L'ANE SAVANT