Les Mémoires d'un âne.

Chapter 6

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J'avais tout entendu, puisque la porte était restée ouverte; j'étais indigné contre Mme Juivet, qui faisait payer à mes bonnes petites maîtresses le double au moins de ce que valaient ses marchandises. J'espérais que les mamans ne les laisseraient pas faire le marché. Nous retournâmes à la maison; tout le monde fut d'accord en revenant, ... grâce à Mme Juivet, ... comme avait dit innocemment Madeleine.

Il faisait beau temps; on était assis sur l'herbe devant la maison quand nous arrivâmes. Pierre, Henri, Louis et Jacques avaient pêché dans un des étangs pendant que nous étions au village; ils venaient de rapporter trois beaux poissons et beaucoup de petits. Pendant que Louis et Jacques m'ôtaient mon bât et ma bride, les quatre cousines expliquèrent à leurs mamans ce qu'elles avaient acheté.

--Pour combien d'argent en avez-vous? demanda la maman de Thérèse. Combien te reste-t-il de tes vingt francs, Thérèse?

Thérèse fut un peu embarrassée; elle rougit légèrement.

--Il ne me reste rien, maman, dit-elle.

--Vingt francs pour habiller un enfant de six à sept ans; dit la maman de Camille; mais c'est horriblement cher. Qu'avez-vous donc acheté?

Thérèse ne savait seulement pas ce que Madeleine et Elisabeth s'étaient dépêchées d'acheter, de sorte qu'elle ne put répondre.

Mais la marchande, arrivant avec son paquet, interrompit la conversation, à la grande joie de Madeleine et d'Elisabeth, qui commençaient à craindre d'avoir acheté des choses trop belles.

--Bonjour, madame Juivet, dit la grand'mère; défaites votre paquet ici sur l'herbe, et faites-nous voir les emplettes de ces demoiselles.

Mme Juivet salua, posa son paquet, le défit, en tira la note, qu'elle présenta à Madeleine, et étala ses marchandises.

Madeleine avait rougi en prenant la note; sa grand'mère la lui prit des mains, et poussa une exclamation de surprise:

--Trente-deux francs pour habiller une petite mendiante!... Madame Juivet, ajouta-t-elle d'un ton sévère, vous avez abusé de l'ignorance de mes petites-filles; vous savez très bien que les étoffes que vous apportez sont beaucoup trop belles et trop chères pour habiller une enfant pauvre; remportez tout cela, et sachez qu'à l'avenir aucun de nous n'achètera rien chez vous.

--Madame, dit Mme Juivet avec une colère retenue, ces demoiselles ont pris ce qu'elles ont voulu, je ne les ai contraintes sur aucun article.

_La grand'mère:_--Mais vous auriez dû ne leur montrer que des étoffes convenables, et ne pas chercher à leur passer vos vieilles marchandises dont personne ne veut.

_Madame Juivet:_--Madame, ces demoiselles ayant pris les étoffes doivent les payer.

--Elles ne payeront rien du tout, et vous allez remporter tout cela, dit la grand'mère avec sévérité. Partez sur-le-champ; j'enverrai ma femme de chambre acheter chez Mme Jourdan ce qui est nécessaire.

Mme Juivet se retira dans une colère effroyable. Je la reconduisis un bout de chemin en brayant d'un air moqueur et en gambadant autour d'elle, ce qui amusa beaucoup les enfants, mais ce qui lui fit grand-peur, car elle se sentait coupable, et elle craignait que je voulusse l'en punir; on me croyait un peu sorcier dans le pays, et tous les méchants me redoutaient.

Les mamans grondèrent les enfants, les cousins se moquèrent d'elles; je restai près d'eux, mangeant de l'herbe, et les regardant sauter, courir, gambader. J'entendis, pendant ce temps, que les papas arrangeaient une partie de chasse pour le lendemain, que Pierre et Henri devaient avoir de petits fusils pour être de la partie, et qu'un jeune voisin de campagne devait y venir aussi.

XV

LA CHASSE

Le lendemain devait avoir lieu, comme je l'ai dit, l'ouverture de la chasse. Pierre et Henri furent prêts avant tout le monde; c'était leur début; ils avaient leurs fusils en bandoulière, leur carnassière passée sur l'épaule; leurs yeux brillaient de bonheur; ils avaient pris un air fier et batailleur qui semblait dire que tout le gibier du pays devait tomber sous leurs coups. Je les suivais de loin, et je vis les préparatifs de la chasse.

--Pierre, dit Henri d'un air délibéré, quand nos carnassières seront pleines, où mettrons-nous le gibier que nous tuerons?

--C'est précisément à quoi je pensais, répondit Pierre; je demanderai à papa d'emmener Cadichon.

Cette idée ne me plut pas; je savais que les jeunes chasseurs tiraient partout et sur tout, sans s'occuper de ce qui était devant et près d'eux. En visant une perdrix, ils pouvaient m'envoyer leur plomb, et j'attendis avec inquiétude la suite de la proposition.

--Papa, dit Pierre à son père qui arrivait, pouvons-nous emmener Cadichon?

--Pour quoi faire? répondit le papa en riant; tu veux donc chasser à âne, et poursuivre les perdrix à la course! Dans ce cas, il faut d'abord attacher des ailes à Cadichon.

_Henri_, contrarié:--Mais non, papa, c'est pour notre gibier quand nos carnassières seront trop pleines.

_Le papa_, avec surprise et riant:--Porter votre gibier! Vous croyez donc, pauvres innocents, que vous allez tuer quelque chose, et même beaucoup de choses?

_Henri, piqué_:--Certainement, papa; j'ai vingt cartouches dans ma veste, et je tuerai au moins quinze pièces.

_Le papa:_--Ah! ah! ah! Elle est bonne, celle-là! Sais-tu ce que vous tuerez, vous deux et votre ami Auguste?

_Henri:_--Quoi donc, papa?

_Le papa:_--Le temps, et rien avec.

_Henri_, très piqué:--Alors, papa, je ne sais pas pourquoi vous nous avez donné des fusils, et pourquoi vous nous faites aller à la chasse, si vous nous croyez assez sots, assez maladroits pour ne rien tuer.

_Le papa:_--C'est pour vous apprendre à chasser, petits nigauds, que je vous fais aller à la chasse. On ne tue jamais rien les premières fois.

La conversation fut interrompue par l'arrivée d'Auguste, prêt aussi à tuer tout ce qu'il rencontrerait. Pierre et Henri étaient encore rouges d'indignation quand Auguste les rejoignit.

_Pierre:_--Papa croit que nous ne tuerons rien, Auguste; nous lui ferons voir que nous sommes plus adroits qu'il ne le pense.

_Auguste:_--Sois tranquille, nous tuerons plus de gibier qu'eux.

_Henri:_--Pourquoi plus qu'eux?

_Auguste:_--Parce que nous sommes jeunes, vifs, lestes et adroits, tandis que nos papas sont déjà un peu vieux.

_Henri:_--C'est vrai, cela. Papa a quarante-deux ans. Pierre en a quinze, et moi treize. Quelle différence!

_Auguste:_--Et mon papa à moi donc! Il a quarante-trois ans! Et moi qui en ai quatorze!

_Pierre_:--Ecoute, je vais, sans le lui dire, faire mettre à Cadichon le bât avec les paniers. Il nous suivra et nous lui ferons porter notre gibier.

_Auguste_:--Bien, très bien; fais mettre les grands paniers; si nous tuons un chevreuil, il lui faudra une fameuse place.

Henri fut chargé de la commission. Je riais sous cape de la prévoyance. J'étais bien sûr de ne pas avoir la charge d'un chevreuil et de revenir avec les paniers vides comme au départ.

--En route! dirent les papas. Nous marcherons devant. Et vous, gamins, suivez de près. Quand nous serons en plaine, nous nous débanderons....

--Qu'est-ce donc? ajouta le papa de Pierre avec surprise; Cadichon nous suit? Cadichon orné de deux énormes paniers?

--C'est pour le gibier de ces messieurs, dit le garde en riant.

_Le papa_:--Ah! ah! ah! ils ont voulu faire à leur tête, ... soit ... je veux bien que Cadichon suive la chasse, s'il a du temps à perdre.

Il regarda en souriant Pierre et Henri, qui prirent un air dégagé.

--Ton fusil est-il armé, Pierre? demanda Henri.

_Pierre_:--Non, pas encore; c'est si dur à armer et à désarmer, que j'aime mieux attendre qu'une perdrix parte.

_Le papa_:--Nous voici en plaine; à présent, marchons tous sur la même ligne, et tirons devant nous, et pas à droite ni à gauche, pour ne pas nous entre-tuer.

Les perdrix ne tardèrent pas à partir de tous côtés; j'étais resté prudemment derrière, et même un peu loin: je fis bien; car plus d'un chien retardataire reçut des grains de plomb. Les chiens guettaient, arrêtaient, rapportaient; les coups de fusil partaient sur toute la ligne. Je ne perdais pas de vue mes trois jeunes vantards; je les voyais tirer souvent, mais ramasser, jamais: aucun des trois ne toucha ni lièvre, ni perdrix. Ils s'impatientaient, tiraient hors de portée, trop loin, trop près; quelquefois tous trois tiraient la même perdrix, qui n'en volait que mieux. Les papas faisaient au contraire de la bonne besogne: autant de coups de fusil, autant de pièces dans leurs carnassières. Après deux heures de chasse, le papa de Pierre et de Henri s'approcha d'eux.

--Eh bien! mes enfants, Cadichon est-il bien chargé? Y a-t-il encore de la place pour vider ma carnassière, qui est trop pleine?

Les enfants ne répondirent pas: ils voyaient à l'air moqueur de leur papa, qu'il savait leur maladresse. Moi, j'approchai en courant, et je tournai un des paniers vers le papa.

_Le papa_:--Comment! rien dedans? Vos carnassières vont crever, si vous les remplissez trop.

Les carnassières étaient plates et vides. Le papa se mit à rire de l'air déconfit des jeunes chasseurs, se débarrassa de son gibier dans un de mes paniers, et retourna à son chien, qui était en arrêt.

_Auguste:_--Je crois bien que ton père tue une quantité de perdreaux! Il a deux chiens qui arrêtent et rapportent; et nous, on ne nous en a pas laissé un seul.

_Henri:_--C'est vrai, ça; nous avons peut-être tué beaucoup de perdrix, seulement nous n'avions pas de chiens pour nous les rapporter.

_Pierre:_--Pourtant, je n'en ai pas vu tomber.

_Auguste:_--Parce qu'une perdrix tuée ne tombe jamais sur le coup; elle vole encore quelque temps, et elle va tomber très loin.

_Pierre:_--Mais quand papa et mes oncles tirent, leurs perdrix tombent tout de suite.

_Auguste:_--Cela te semble ainsi parce que tu es loin, mais, si tu étais à leur place, tu verrais filer la perdrix longtemps encore.

Pierre ne répondit pas, mais il n'avait pas trop l'air de croire ce que disait Auguste. Tous marchaient d'un pas moins fier et moins léger qu'au départ. Ils commençaient à demander l'heure.

--J'ai faim, dit Henri.

--J'ai soif, dit Auguste.

--Je suis fatigué, dit Pierre.

Mais il fallait bien suivre les chasseurs qui tiraient, tuaient et s'amusaient. Pourtant ils n'oubliaient pas leurs jeunes compagnons de chasse, et, pour ne pas trop les fatiguer, ils proposèrent une halte pour déjeuner. Les jeunes gens acceptèrent avec joie. On rappela les chiens, qu'on remit en laisse, et l'on se dirigea vers une ferme qui était à cent pas, et où la grand'mère avait envoyé des provisions.

On s'assit par terre sous un vieux chêne; on étala le contenu des paniers. Il y avait, comme à toutes les chasses, un pâté de volaille, un jambon, des oeufs, du fromage, des marmelades, des confitures, un gros baba, une énorme brioche et quelques bouteilles de vieux vin. Tous les chasseurs, jeunes et vieux, avaient grand appétit, et mangèrent à effrayer les passants. Pourtant la grand'mère avait si largement pourvu aux faims les plus voraces, que la moitié des provisions restèrent aux gardes et aux gens de la ferme. Les chiens avaient la soupe pour apaiser leur faim, et l'eau de la mare pour se désaltérer.

--Vous n'avez donc pas été heureux, enfants? dit le papa d'Auguste. Cadichon ne marchait pas comme un âne trop chargé.

_Auguste:_--Ce n'est pas étonnant, papa nous n'avions pas de chiens; vous les aviez tous.

_Le père:_--Ah! tu crois qu'un, deux, trois chiens vous auraient fait tuer des perdreaux qui vous passaient sous le nez.

_Auguste:_--Ils ne les auraient pas fait tuer, papa, mais ils auraient cherché et rapporté ceux que nous avons tués, et alors...

_Le père_, interrompant d'un air surpris:--Ceux que vous avez tués! Vous croyez avoir tué des perdreaux?

_Auguste:_--Certainement, papa; seulement, comme nous ne les voyions pas tomber, nous ne pouvions pas les ramasser.

_Le père_, de même:--Et tu crois que, s'il en était tombé, vous ne les auriez pas vus?

_Auguste:_--Non, car nous n'avons pas d'aussi bons yeux que les chiens.

Le père, les oncles, les gardes même partirent d'un éclat de rire qui rendit les enfants rouges de colère.

--Ecoutez, dit enfin le papa de Pierre et de Henri, puisque c'est faute de chiens que votre gibier a été perdu, vous allez avoir chacun le vôtre quand nous nous remettrons en chasse.

_Pierre:_--Mais les chiens ne voudront pas nous suivre, papa ils ne nous connaissent pas autant que vous.

_Le père:_--Pour les obliger à vous suivre, nous vous donnerons les deux gardes, et nous ne partirons qu'une demi-heure après vous, afin que les chiens n'aient pas la tentation de nous rejoindre.

_Pierre_, radieux:--Oh! merci, papa! à la bonne heure! avec les chiens, nous sommes bien sûrs de tuer autant que vous.

Le déjeuner finissait, on était reposé, et les jeunes chasseurs étaient pressés de se remettre en chasse avec les chiens et les gardes.

--Nous allons avoir l'air de vrais chasseurs, dirent-ils d'un air satisfait.

Les voilà partis encore une fois, et moi suivant comme avant le déjeuner, mais toujours de loin. Les papas avaient dit aux gardes de marcher près des enfants, et d'empêcher toute imprudence. Les perdrix partaient de tous côtés comme le matin, les jeunes gens tiraient comme le matin, et ne tuaient rien comme le matin. Pourtant les chiens faisaient bien leur office; ils quêtaient, ils arrêtaient, seulement ils ne rapportaient pas, puisqu'il n'y avait rien à rapporter. Enfin, Auguste, impatienté de tirer sans tuer, voit un des chiens en arrêt; il croit qu'en tirant avant que la perdrix parte, il tuera plus facilement. Il vise, il tire, ... le chien tombe en se débattant et en poussant un cri de douleur.

--Corbleu! c'est notre meilleur chien! s'écria le garde en s'élançant vers lui.

Quand il arriva, le chien expirait. Le coup l'avait frappé à la tête; il était sans mouvement et sans vie.

--Voilà un beau coup que vous avez fait là, monsieur Auguste! dit le garde en laissant retomber le pauvre animal. Je crois bien que voilà la chasse finie.

Auguste restait immobile et consterné; Pierre et Henri étaient très émus de la mort du chien, le garde concentrait sa colère et le regardait sans mot dire.

J'approchai pour voir quelle était la malheureuse victime de la maladresse et de l'amour-propre d'Auguste. Quelle ne fut pas ma douleur en reconnaissant Médor, mon ami, mon meilleur ami! Et quels ne furent pas mon horreur et mon chagrin quand je vis le garde relever Médor, et le poser dans un des paniers que je portais sur mon dos! Voilà donc le gibier que j'étais condamné à rapporter! Médor, mon ami, tué par un mauvais garçon maladroit et orgueilleux.

Nous retournâmes du côté de la ferme, les enfants ne parlant pas, le garde laissant échapper de temps à autre un juron furieux, et moi ne trouvant de consolation que dans la réprimande sévère et l'humiliation que le meurtrier aurait à subir.

En arrivant à la ferme, nous y trouvâmes encore les chasseurs, qui, n'ayant plus de chiens, préféraient se reposer et attendre le retour des enfants.

--Déjà! s'écrièrent-ils en nous voyant revenir.

_Le papa de Pierre:_--Je crois, en vérité, qu'ils ont tué une grosse pièce. Cadichon marche comme s'il était chargé, et un des paniers penche comme s'il contenait quelque chose de lourd.

Ils se levèrent et vinrent à nous. Les enfants restaient en arrière; leur mine confuse frappa ces messieurs.

_Le père d'Auguste_, riant:--Ils n'ont pas l'air de triomphateurs!

_Le papa de Pierre_, riant:--Ils ont peut-être tué un veau ou un mouton qu'ils ont pris pour un lapin.

Le garde approcha.

_Le papa:_--Qu'y a-t-il donc, Michaud? Tu as l'air aussi penaud que les chasseurs.

--C'est qu'il y a de quoi, m'sieur, répondit le garde. Nous rapportons un triste gibier.

_Le papa_, riant:--Qu'est-ce donc? Un mouton, un veau, un ânon?

_Le garde:_--Ah! m'sieur, il n'a a pas de quoi rire, allez! C'est votre chien Médor, le meilleur de la bande, que M. Auguste a tué, le prenant pour une perdrix.

_Le papa:_--Médor! le maladroit! Si jamais il revient chasser ici!...

--Approchez, Auguste, lui dit son père. Voilà donc où vous ont mené votre sot orgueil et votre ridicule présomption! Faites vos adieux à vos amis, monsieur; vous allez retourner sur l'heure à la maison, et vous porterez votre fusil dans ma chambre pour n'y plus toucher, jusqu'à ce que vous ayez pris de la raison et de la modestie.

--Mais papa, répondit Auguste d'un air dégagé, je ne sais pas pourquoi vous êtres si fâché. Il arrive très souvent qu'on tue des chiens, à la chasse.

--Des chiens!... On tue des chiens! s'écria le père stupéfait. En vérité, c'est trop fort... Où avez-vous pris ces belles notions de chasse, monsieur.

--Mais, papa, dit Auguste toujours du même air dégagé, tout le monde sait qu'il arrive très souvent aux grands chasseurs de tuer des chiens.

--Mes chers amis, dit le père en se retournant vers ces messieurs, veuillez m'excuser de vous avoir amené un garçon malapris comme Auguste. Je ne croyais pas qu'il fût capable de tant d'impudence et de sottise.

Puis, se retournant vers son fils:

--Vous avez entendu mes ordres, monsieur, allez.

_Auguste:_--Mais, papa.

_Le père_, d'une voix sévère:--Silence! vous dis-je. Pas un mot, si vous ne voulez faire connaissance avec la baguette de mon fusil.

Auguste baissa la tête et se retira tout confus.

«Vous voyez, mes enfants, dit le papa de Pierre et de Henri, où mène la présomption, c'est-à-dire la croyance d'un mérite qu'on n'a pas. Ce qui arrive à Auguste aurait pu vous arriver aussi. Vous vous êtes tous figuré que rien n'était plus facile que de bien tirer, qu'il suffisait de vouloir pour tuer; voyez le résultat, vous avez été tous trois ridicules dès ce matin; vous avez méprisé nos conseils et notre expérience; et enfin vous êtes tous trois la cause de la mort de mon pauvre Médor. Je vois, d'après cela, que vous êtes trop jeunes pour chasser. Dans un an ou deux nous verrons. Jusque-là retournez à vos jardins et à vos amusements d'enfants. Tout le monde s'en trouvera mieux.»

Pierre et Henri baissèrent la tête sans répondre. On rentra tristement à la maison; les enfants voulurent enterrer eux-mêmes dans le jardin mon malheureux ami, dont je vais vous raconter l'histoire. Vous verrez pourquoi je l'aimais tant.

XVI

MEDOR

Je connaissais Médor depuis longtemps; j'étais jeune, et il était plus jeune encore quand nous nous sommes connus et aimés. Je vivais alors misérablement chez ces méchants fermiers qui m'avaient acheté à un marchand d'ânes, et de chez lesquels je m'étais sauvé avec tant d'habileté. J'étais maigre, car je souffrais sans cesse de la faim. Médor, qu'on leur avait donné comme chien de garde, et qui s'est trouvé être un superbe et excellent chien de chasse, était moins malheureux que moi; il amusait les enfants qui lui donnaient du pain et des restes de laitage; de plus, il m'a avoué que lorsqu'il pouvait se glisser à la laiterie avec la maîtresse ou la servante, il trouvait toujours moyen d'attraper quelques gorgées de lait ou de crème, et de saisir les petits morceaux de beurre qui sautaient de la baratte pendant qu'on le faisait. Médor était bon; ma maigreur et ma faiblesse lui firent pitié; un jour il m'apporta un morceau de pain, et me le présenta d'un air triomphant.

--Mange, mon pauvre ami, me dit-il, dans son langage; j'ai assez du pain qu'on me donne pour me nourrir, et toi, tu n'as que des chardons et de mauvaises herbes en quantité à peine suffisante pour te faire vivre.

--Bon Médor, lui répondis-je, tu te prives pour moi, j'en suis certain. Je ne souffre pas autant que tu le penses; je suis habitué à peu manger, à peu dormir, à beaucoup travailler et à être battu.

--Je n'ai pas faim. Prouve-moi ton amitié en acceptant mon petit présent. C'est bien peu de chose, mais je te l'offre avec plaisir, et si tu me refusais, j'en aurais du chagrin.

--Alors j'accepte, mon bon Médor, lui répondis-je, parce que je t'aime; et je t'avoue que ce pain me fera grand bien, car j'ai faim.

Et je mangeai le pain du bon Médor, qui regardait avec joie l'empressement avec lequel je broyais et j'avalais. Je me sentis tout remonté par ce repas inaccoutumé; je le dis à Médor, croyant par là lui mieux témoigner ma reconnaissance; il en résulta que tous les jours il m'apportait le plus gros morceau de ceux qu'on lui donnait. Le soir, il venait se coucher près de moi sous l'arbre ou le buisson que je choisissais pour passer ma nuit; nous causions alors sans parler. Nous autres animaux, nous ne prononçons pas des paroles comme les hommes, mais nous nous comprenons par des clignements d'yeux, des mouvements de tête, d'oreilles, de la queue, et nous causons entre nous tout comme les hommes.

Un soir, je le vis arriver triste et abattu.

--Mon ami, me dit-il, je crains de ne plus pouvoir à l'avenir t'apporter une partie de mon pain; les maîtres ont décidé que j'étais assez grand pour être attaché toute la journée, qu'on ne me lâcherait qu'à la nuit. De plus, la maîtresse a grondé les enfants de ce qu'ils me donnaient trop de pain; elle leur a défendu de me rien donner à l'avenir, parce qu'elle voulait me nourrir elle-même, et peu, pour me rendre bon chien de garde.

--Mon bon Médor, lui dis-je, si c'est le pain que tu m'apportes qui te tourmente, rassure-toi, je n'en ai plus besoin; j'ai découvert ce matin un trou dans le mur du hangar à foin; j'en ai déjà tiré un peu, et je pourrai facilement en manger tous les jours.

--En vérité! s'écria Médor, je suis heureux de ce que tu me dis; mais j'avais pourtant un grand plaisir à partager mon pain avec toi. Et puis, être attaché tout le jour, ne plus venir te voir, c'est triste.

Nous causâmes encore quelque temps, il me quitta fort tard.

--J'aurai le temps de dormir le jour, disait-il; et toi tu n'as pas grand'chose à faire dans cette saison-ci.

Toute la journée du lendemain se passa en effet sans que je visse mon pauvre ami. Vers le soir, je l'attendais avec impatience, lorsque j'entendis ses cris. Je courus près de la haie; je vis la méchante fermière qui le tenait par la peau du cou, pendant que Jules le frappait avec le fouet du charretier. Je m'élançai au travers de la haie par une brèche mal fermée; je me jetai sur Jules, et je le mordis au bras de façon à lui faire tomber le fouet des mains. La fermière lâcha Médor, qui se sauva, c'est ce que je voulais; je lâchai aussi le bras de Jules, et j'allais retourner dans mon enclos, lorsque je me sentis saisir par les oreilles; c'était la fermière, qui dans sa colère, criait à Jules:

--Donne-moi le grand fouet, que je corrige ce mauvais animal! Jamais plus méchant âne n'a été vu en ce monde. Donne donc, ou claque-le toi-même.

--Je ne peux remuer le bras, dit Jules en pleurant; il est tout engourdi.

La fermière saisit le fouet tombé à terre, et courut à moi pour venger son méchant garçon. Je n'eus pas la sottise de l'attendre comme vous pouvez bien penser. Je fis un saut et m'éloignai quand elle fut près de m'atteindre; elle continua à me poursuivre et moi à me sauver, ayant grand soin de me tenir hors de la portée du fouet. Je m'amusai beaucoup à cette course; je voyais la colère de ma maîtresse augmenter à mesure qu'elle se fatiguait; je la faisais courir et suer sans me donner de mal, la méchante femme était en nage, était rendue, sans avoir eu le plaisir de m'attraper seulement du bout de son fouet. Mon ami était suffisamment vengé quand la promenade fut terminée. Je le cherchai des yeux, car je l'avais vu courir du côté de mon enclos; mais il attendait, pour se montrer, le départ de sa cruelle maîtresse.

--Misérable! scélérat! cria l'enragée fermière en se retirant; tu me le payeras quand tu seras sous le bât.

Je restai seul. J'appelai; Médor sortit timidement la tête du fossé où il était caché; je courus à lui.

--Viens! lui dis-je. Elle est partie. Qu'as-tu fait? Pourquoi te faisait-elle battre par Jules?

--Parce que j'avais un morceau de pain qu'un des enfants avait posé par terre: elle m'a vu, s'est élancée sur moi, a appelé Jules, et lui a ordonné de me battre sans pitié.