Les Mémoires d'un âne.

Chapter 5

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Le jour commençait à baisser lorsque nous arrivâmes au couvent. L'officier donna ordre de suivre tous mes mouvements et de marcher tous ensemble. Mais, comme leurs chevaux pouvaient les gêner, ils les avaient laissés dans un village voisin de la forêt. Je les menai sans hésiter à l'entrée de l'arche, près des broussailles d'où j'avais vu sortir les douze voleurs. Je vis avec inquiétude qu'ils restaient près de l'entrée. Pour les éloigner, je fis quelques pas derrière le mur; ils me suivirent. Quand ils y furent tous, je revins aux broussailles, les empêchant d'avancer quand ils voulaient me suivre. Ils me comprirent, et restèrent cachés le long du mur.

Je m'approchai alors de l'entrée des souterrains, et je mis à braire de toutes les forces de mes poumons. Je ne tardai pas à obtenir ce que je voulais. Tous mes camarades enfermés dans les caveaux me répondirent à qui mieux mieux. Je fis un pas vers les gendarmes, qui devinèrent ma manoeuvre, et je revins me placer près de l'entrée des souterrains. Je me remis à braire; cette fois personne ne me répondit; je devinai que les voleurs, pour empêcher mes camarades de les trahir, leur avaient attaché des pierres à la queue. Tout le monde sait que, pour braire, nous dressons notre queue; ne pouvant pas la dresser à cause du poids de la pierre, mes camarades se taisaient.

Je restais toujours à deux pas de l'entrée, lorsque je vis une tête d'homme sortir des broussailles et regarder avec précaution, ne voyant que moi, il dit:

--Voilà le coquin que nous n'avons pas pris ce matin. Tu vas rejoindre tes camarades, mon braillard.

Mais, comme il allait me saisir, je m'éloignai de deux pas; il me suivit, je m'éloignai encore, jusqu'à ce que je l'eusse amené à l'angle du mur derrière lequel étaient mes amis les gendarmes. Avant que mon voleur eût eu le temps de pousser un cri, ils se jetèrent sur lui, le bâillonnèrent, le garrottèrent et l'étendirent par terre. Je me remis à l'entrée et je recommençai à braire, ne doutant pas qu'un autre viendrait voir ce que devenait leur compagnon. En effet, j'entendis bientôt les broussailles s'écarter, et je vis apparaître une nouvelle tête, qui regarda de même avec précaution; ne pouvant m'atteindre, ce second voleur fit comme le premier; moi, j'exécutai la même manoeuvre, et je le fis prendre par les gendarmes sans qu'il eût eu le temps de se reconnaître. Je recommençai ainsi jusqu'à ce que j'en eusse fait prendre six. Après le sixième, j'eus beau braire, personne n'apparut. Je pensai que, ne voyant revenir aucun des hommes qui allaient savoir des nouvelles de leurs camarades, les voleurs avaient soupçonné quelque piège et n'avaient plus osé se risquer. Pendant ce temps, la nuit était venue tout à fait, on n'y voyait presque plus. L'officier de gendarmerie envoya un de ses hommes chercher du renfort pour attaquer les voleurs dans les souterrains, et emmener garrottés, dans une charrette, les six voleurs déjà faits prisonniers. Les gendarmes qui restèrent eurent ordre de se partager en deux bandes, pour surveiller les sorties du couvent; moi, on me laissa à mon idée, après m'avoir bien caressé et m'avoir fait les plus grands compliments sur ma conduite.

--S'il n'était pas un âne, dit un gendarme, il mériterait la croix.

--N'en a-t-il pas une sur le dos? dit un autre.

--Tais-toi, mauvais plaisant, dit un troisième; tu sais bien que cette croix-là est marquée sur les ânes pour rappeler qu'un des leurs a eu l'honneur d'être monté par Notre-Seigneur Jésus-Christ.

--Voilà pourquoi c'est une croix d'honneur, reprit l'autre.

--Silence! dit l'officier à voix basse: Cadichon dresse les oreilles.

J'entendis en effet un bruit extraordinaire du côté de l'arche; ce n'était pas un bruit de pas, on aurait dit plutôt comme un craquement et des cris étouffés. Les gendarmes entendaient bien aussi, mais sans pouvoir deviner ce que c'était. Enfin, une fumée épaisse s'échappa de plusieurs soupiraux et fenêtres basses du couvent, puis quelques flammes jaillirent: quelques instants après tout était en feu.

--Ils ont mis le feu dans les caves pour s'échapper par les portes, dit l'officier.

--Il faut courir l'éteindre, mon lieutenant, répondit un gendarme.

--Gardez-vous-en bien! Surveillons plus que jamais toutes les issues, et si les voleurs paraissent, feu de vos carabines; les pistolets viendront après.

L'officier avait bien deviné la manoeuvre de ces voleurs; ils avaient compris qu'ils étaient découverts, que leurs camarades avaient été faits prisonniers, et ils espéraient qu'à la faveur de l'incendie et des efforts des gendarmes pour l'éteindre, ils pourraient s'échapper et reprendre leurs amis. Nous vîmes bientôt les six voleurs restants et leur capitaine sortir avec précipitation de l'entrée masquée par des broussailles; trois gendarmes seulement se trouvaient à ce poste; ils tirèrent chacun leur coup de carabine avant que les voleurs eussent eu le temps de faire usage de leurs armes. Deux voleurs tombèrent; un troisième laissa échapper son pistolet: il avait le bras cassé. Mais les trois derniers et leur capitaine s'élancèrent avec fureur sur les gendarmes, qui, le sabre d'une main, le pistolet de l'autre, se battirent comme des lions. Avant que l'officier et les deux autres gendarmes qui surveillaient le côté opposé du couvent eussent eu le temps d'accourir, le combat était presque terminé; les voleurs étaient tous tués ou blessés; le capitaine se défendait encore contre un gendarme, le seul qui fût sur pied; les deux autres étaient grièvement blessés. L'arrivée du renfort mit fin au combat. Et un clin d'oeil le capitaine fut entouré, désarmé, garrotté et couché près des six voleurs prisonniers.

Pendant ce combat, le feu s'était éteint; ce qui avait brûlé n'était que des broussailles et du menu bois; mais, avant de pénétrer dans les souterrains, l'officier voulut attendre l'arrivée du renfort qu'il avait demandé. La nuit était bien avancée quand nous vîmes arriver six gendarmes nouveaux et la charrette qui devait emmener les prisonniers. On les coucha côte à côte dans la voiture; l'officier était humain: il avait donné ordre de les débâillonner, de sorte qu'ils disaient aux gendarmes mille injures. Les gendarmes n'y faisaient seulement pas attention. Deux d'entre eux montèrent sur la charrette pour escorter les prisonnier; on fit des brancards pour emporter les blessés.

Pendant ces préparatifs, j'accompagnai l'officier dans la descente qu'il fit aux souterrains, escorté de huit hommes. Nous traversâmes un long corridor qui allait toujours en descendant, puis nous arrivâmes dans les souterrains où les brigands avaient établi leur demeure. Un de ces caveaux leur servait d'écurie; nous y trouvâmes tous mes camarades pris de la veille, qui avaient tous une pierre à la queue. On les en délivra immédiatement, et ils se mirent à braire à l'unisson. Dans ce souterrain, c'était un bruit à rendre sourd.

--Silence, les ânes! dit un gendarme, sans quoi nous allons vous rattacher vos breloques.

--Laisse-les dire, répond un autre gendarme: tu vois bien qu'ils chantent les louanges de Cadichon.

--J'aimerais mieux qu'ils chantassent sur un autre ton, reprit le premier gendarme en riant.

«Cet homme, assurément, n'aime pas la musique, me dis-je à part moi. Que trouve-t-il à redire aux voix de mes camarades?» Ces pauvres camarades! ils chantaient leur délivrance.

Nous continuâmes à marcher. Un des souterrains était plein d'effets volés. Dans un autre ils avaient enfermé des prisonniers qu'ils gardaient pour les servir: les uns faisaient la cuisine, le service de la table, nettoyaient les souterrains; d'autres faisaient les vêtements et les chaussures. Il y avait de ces malheureux qui y étaient depuis deux ans; ils étaient enchaînés deux à deux, et ils avaient tous de petites sonnettes aux bras et aux pieds, pour qu'on pût savoir de quel côté ils allaient. Deux voleurs restaient toujours près d'eux pour les garder; on n'en laissait jamais plus de deux dans le même souterrain. Pour ceux qui travaillaient aux vêtements, on les réunissait tous, mais le bout de leur chaîne était attaché, pendant le travail, à un anneau scellé dans le mur.

Je sus plus tard que ces malheureux étaient les voyageurs et les visiteurs des ruines qui avaient disparu depuis deux ans. Il y en avait quatorze; ils racontèrent que les voleurs en avaient tué trois sous leurs yeux: deux parce qu'ils étaient malades, et un qui refusait obstinément de travailler.

Les gendarmes délivrèrent tous ces pauvres gens, ramenèrent les ânes au château, portèrent les blessés à l'hospice, et menèrent les voleurs en prison. Ils furent jugés et condamnés, le capitaine à mort et les autres à être envoyés à Cayenne. Quant à moi, je fus admiré par tout le monde; chaque fois que je sortais, j'entendais dire aux personnes qui me rencontraient:

«C'est Cadichon, le fameux Cadichon, qui vaut à lui seul plus que tous les ânes du pays.»

XIV

THÉRÈSE

Mes petites maîtresses (car j'avais autant de maîtres et de maîtresses que la grand'mère avait de petits-enfants) avaient une cousine qu'elles aimaient beaucoup, qui était leur meilleure amie, et à peu près de leur âge. Cette amie s'appelait Thérèse; elle était bonne, bien bonne, la pauvre petite. Quand elle me montait, jamais elle ne prenait de baguette, et ne permettait à personne de me taper. Dans une des promenades que firent mes jeunes maîtresses, elles virent une petite fille assise sur le bord de la route, qui se leva péniblement à leur approche, et vint en boitant leur demander la charité; son air triste et timide frappa Thérèse et ses amies.

--Pourquoi boites-tu, ma petite? dit Thérèse.

_La petite:_--Parce que mes sabots me blessent, mam'selle.

_Thérèse:_--Pourquoi n'en demandes-tu pas d'autres à ta maman?

_La petite:_--Je n'ai pas de maman, mam'selle.

_Thérèse:_--A ton papa alors?

_La petite:_--Je n'ai pas de papa, mam'selle.

_Thérèse:_--Mais avec qui vis-tu?

_La petite:_--Avec personne; je vis seule.

_Thérèse:_--Qui est-ce qui te donne à manger?

_La petite:_--Quelquefois personne, quelquefois tout le monde.

_Thérèse:_--Quel âge as-tu?

_La petite:_--Je ne sais pas, mam'selle; peut-être bien sept ans.

_Thérèse:_--Où couches-tu?

_La petite:_--Chez celui qui veut bien me recevoir. Lorsque tout le monde me chasse, je couche dehors, sous un arbre, près d'une haie, n'importe où.

_Thérèse:_--Mais l'hiver, tu dois geler?

_La petite:_--J'ai froid; mais j'y suis habituée.

_Thérèse:_--As-tu dîné aujourd'hui?

_La petite:_--Je n'ai pas mangé depuis hier.

--Mais c'est affreux, c'la,... dit Thérèse, les larmes aux yeux. Mes chères amies, n'est-ce pas que votre grand'mère voudra bien que nous donnions à manger à cette pauvre petite, que nous la fassions coucher quelque part au château?

--Certainement, répondirent les trois cousines, grand'mère sera enchantée; d'ailleurs elle fait tout ce que nous voulons.

_Madeleine:_--Mais comment faire pour la mener jusqu'à la maison, Thérèse? Regarde comme elle boite.

_Thérèse:_--Mettons-la sur Cadichon; nous suivrons toutes à pied au lieu de le monter deux à deux, chacune à notre tour.

--C'est vrai, quelle bonne idée! s'écrièrent les trois cousines.

Elles placèrent la petite fille sur mon dos.

Camille avait encore dans sa poche un morceau de pain qui restait de son goûter, elle le lui donna; la petite le mangea avec avidité; elle semblait ravie de se trouver sur mon dos, mais elle ne disait rien; elle était fatiguée et elle souffrait de la faim.

Quand j'arrêtai devant le perron, Camille et Elisabeth firent entrer la petite à la cuisine, pendant que Madeleine et Thérèse couraient chez la grand'mère.

--Grand'mère, dit Madeleine, permettez-nous de donner à manger à une petite fille très pauvre que nous avons trouvée sur la route.

_La grand'mère:_--Très volontiers, chère petite; mais qui est-elle?

_Madeleine:_--Je ne sais pas, grand'mère.

_La grand'mère:_--Où demeure-t-elle?

_Madeleine_--Nulle part, grand'mère.

_La grand'mère:_--Comment, nulle part? Mais ses parents doivent demeurer quelque part.

_Madeleine:_--Elle n'a pas de parents, grand'mère; elle est seule.

--Voulez-vous permettre, ma tante, dit timidement Thérèse, qu'elle couche ici, cette pauvre petite?

--Si elle n'a réellement pas d'asile, je ne demande pas mieux, dit la grand'mère. Il faut que je la voie et que je lui parle.

Elle se leva et suivit les enfants à la cuisine, où la pauvre petite approcha tout en boitant. La grand'mère la questionna et en obtint les mêmes réponses. Elle se trouva fort embarrassée. Renvoyer cette enfant dans l'état d'abandon et de souffrance où elle la voyait lui semblait impossible. La garder était difficile. A qui la confier? Par qui la faire élever?

--Ecoute, petite, lui dit-elle: en attendant que je puisse prendre des informations sur ton compte et savoir si tu m'as dit la vérité, tu coucheras et tu mangeras ici. Je verrai dans quelques jours ce que je puis faire pour toi.

Elle donna ses ordres pour qu'on préparât un lit pour l'enfant et qu'on ne la laissât manquer de rien. Mais la pauvre petite était si sale, que personne ne voulait ni la toucher ni l'approcher. Thérèse en était désolée; elle ne pouvait obliger les domestiques de sa tante de faire ce qui leur répugnait.

--C'est moi, pensa-t-elle, qui ai amené cette petite; ce serait moi qui devrais en avoir soin. Comment faire?

Elle réfléchit un instant; une idée se présenta à son esprit.

--Attends, ma petite, dit-elle; je vais revenir tout à l'heure.

Elle courut chez sa maman.

--Maman, dit-elle, je dois prendre un bain, n'est-ce pas?

_La maman:_--Oui, Thérèse, vas-y; ta bonne t'attend.

--Maman, voulez-vous me permettre de faire baigner à ma place la petite fille que nous avons amenée ici?

_La maman:_--Quelle petite fille? Je ne l'ai pas vue.

_Thérèse:_:--Une pauvre, pauvre petite, qui n'a ni papa, ni maman, ni personne pour la soigner; qui couche dehors, qui ne mange que ce qu'on lui donne. La grand'mère de Camille consent à la garder, mais aucun des domestiques ne veut la toucher.

_La maman:_--Pourquoi donc?

_Thérèse:_--Parce qu'elle est si sale, si sale, qu'elle est dégoûtante; alors, maman, si vous voulez bien, je la ferai baigner à ma place; pour ne pas dégoûter ma bonne, je la déshabillerai moi-même, je la savonnerai; je lui couperai les cheveux, qui sont tout emmêlés et pleins de petites puces blanches, mais qui ne sautent pas.

_La maman:_--Mais, ma pauvre Thérèse, toi-même ne seras-tu pas dégoûtée de la toucher et de la laver?

_Thérèse:_--Un peu, maman, mais je penserai que, si j'étais à sa place, je serais bien heureuse qu'on voulût bien me soigner, et cette idée me donnera du courage. Et puis, maman, voulez-vous me permettre, quand elle sera lavée, de lui mettre quelques-unes de mes vieilles affaires jusqu'à ce que je lui en achète d'autres?

_La maman:_--Certainement, ma petite Thérèse; mais avec quoi lui achèteras-tu des vêtements? Tu n'as que deux ou trois francs, tout juste de quoi payer une chemise.

_Thérèse:_--Oh! maman, vous oubliez ma pièce de vingt francs.

_La maman:_--Celle que tu as donnée à garder à ton papa pour ne pas la dépenser? Tu la conservais pour acheter un beau livre de messe comme celui de Camille.

_Thérèse:_--Je peux bien me passer de ce beau livre de messe, maman, j'ai encore mon vieux.

_La maman:_--Fais comme tu voudras, mon enfant; quand c'est pour faire le bien, tu sais que je te donne une entière liberté.

Sa maman l'embrassa, et elle alla avec elle pour voir cette petite fille que personne ne voulait toucher.

«Si elle a quelque maladie de peau que Thérèse puisse gagner, se dit-elle, je ne permettrai pas qu'elle y touche.»

La petite fille attendait toujours à la porte; la maman la regarda, examina ses mains, sa figure, et vit qu'il n'y avait que de la saleté, mais aucune maladie de peau. Seulement, elle trouva ses cheveux si pleins de vermine, qu'elle demanda des ciseaux, fit asseoir la petite sur l'herbe, et lui coupa les cheveux tout court sans y toucher avec les mains. Quand ils furent tombés à terre, elle les ramassa avec une pelle, et pria un des domestiques de les jeter sur le fumier; puis elle demanda un baquet d'eau tiède, et, avec l'aide de Thérèse, elle lui savonna et lava la tête de manière à la bien nettoyer. Après l'avoir essuyée, elle dit à Thérèse:

--Maintenant, ma chère petite, va la faire baigner, et fais jeter ses haillons au feu.

Camille, Madeleine et Elisabeth étaient venues aider Thérèse; elles l'emmenèrent toutes quatre dans la salle de bain, la déshabillèrent malgré le dégoût que leur inspirait la saleté extrême de l'enfant et l'odeur qu'exhalaient ses haillons. Elles s'empressèrent de la plonger dans l'eau et de la savonner des pieds à la tête. Elles prirent goût à l'opération, qui les amusait et qui enchantait la petite fille; elles la savonnèrent et la tinrent dans l'eau un peu plus de temps qu'il n'était nécessaire. A la fin du bain, l'enfant en avait assez et témoigna une vive satisfaction quand ses quatre protectrices la firent sortir de la baignoire; elles la frottèrent, pour l'essuyer, jusqu'à lui faire rougir la peau, et ce ne fut qu'après l'avoir séchée comme un jambon, qu'elles lui mirent une chemise, un jupon et une robe de Thérèse. Tout cela allait assez bien, parce que Thérèse portait ses robes très courtes, comme le font toutes les petites filles élégantes, et que la petite mendiante devait avoir ses jupons tombant sur les chevilles: la taille était bien un peu longue, mais on n'y regarda pas de si près; tout le monde était content. Quand il fallut la chausser, les enfants s'aperçurent qu'elle avait une plaie sur le cou-de-pied: c'était ce qui la faisait boiter. Camille courut chez sa grand'mère pour lui demander de l'onguent. La grand'mère lui donna ce qu'il fallait, et Camille, aidée de ses trois amies, dont l'une soutenait la petite, tandis que l'autre tenait le pied, et la troisième déroulait une bande, lui mit l'onguent sur la plaie; elles furent près d'un quart d'heure à arranger une compresse et la bande; tantôt c'était trop serré; tantôt ce ne l'était pas assez; la bande était trop bas, la compresse était trop haut; elles se disputaient et s'arrachaient le pied de la pauvre petite, qui n'osait rien dire, se laissait faire et ne se plaignait pas. Enfin la plaie fut bandée, on lui mit des bas et de vieilles pantoufles à Thérèse, et on la laissa aller. Quand la petite fille revint à la cuisine, personne ne la reconnaissait.

--Pas possible que ce soit cette petite horreur de tout à l'heure, disait un domestique.

--Si, c'est la même, reprit un second domestique; elle est tout autre, car la voilà devenue gentille, d'affreuse qu'elle était.

_Le cuisinier:_--C'est tout de même bien beau aux enfants et à Mme d'Arbé de l'avoir nettoyée comme cela; quant à moi, on m'aurait donné vingt francs, que je ne l'aurais pas touchée.

_La fille de cuisine:_--C'est qu'elle sentait si mauvais!

_Le cocher:_--Vous ne devriez pas avoir le nez si sensible, la belle, avec votre graillon, vos casseroles à écurer et toutes sortes de saletés à manier.

_La fille de cuisine_, piquée:--Mon graillon et mes casseroles ne sentent toujours pas le fumier comme des gens que je connais.

_Les domestiques:_--Ah! ah! ah! la fille est en colère; prends garde au balai.

_Le cocher:_--Si elle prend le sien, je saurai bien trouver le mien, et la fourche aussi, et encore l'étrille.

_Le cuisinier:_--Allons, allons, ne la poussez pas trop; elle est vive: vous savez, faut pas l'irriter.

_Le cocher:_--Tiens! qu'est-ce que ça me fait, moi? Qu'elle se fâche, je me fâcherai aussi.

_Le cuisinier:_--Mais je ne veux pas de ça, moi, madame n'aime pas les disputes; il est bien certain que nous aurions tous du désagrément.

_Le premier domestique:_--Le Vatel a raison. Thomas, tais-toi, tu nous amènes toujours quelque chose comme une querelle. Ce n'est pas ta place ici, d'abord.

_Le cocher:_--Tiens! ma place est partout quand je n'ai pas d'ouvrage à l'écurie.

_Le cuisinier:_--Mais vous en avez de l'ouvrage, regardez donc Cadichon, qui n'est pas encore débâté, et qui se promène en long et en large comme un bourgeois qui attend son dîner.

_Le cocher:_--Cadichon me fait l'effet d'écouter aux portes; il est plus fin qu'il n'en l'air; c'est un vrai malin.

Le cocher m'appela, me prit par la bride, m'emmena à l'écurie, et, après m'avoir ôté mon bât et m'avoir donné ma pitance, il me laissa seul, c'est-à-dire en compagnie des chevaux et d'un âne que je dédaignais trop pour lier conversation avec lui.

Je ne sais ce qui se passa le soir au château; le lendemain, dans l'après-midi, on me remit mon bât, on monta sur mon dos la petite mendiante; mes quatre petites maîtresses suivirent à pied et me firent aller au village. Je compris en route qu'elles voulaient acheter de quoi habiller la petite. Thérèse voulait tout payer; les autres voulaient payer chacune leur part; elles se disputaient avec un tel acharnement, que, si je ne m'étais pas arrêté à la porte de la boutique, elles l'auraient dépassée. Elles manquèrent jeter la petite par terre en la descendant de dessus mon dos, parce qu'elles s'élancèrent sur elle toutes à la fois; l'une lui tirait les jambes, l'autre la tenait par un bras, la troisième l'avait prise à bras-le-corps, et Elisabeth, la quatrième, qui était forte comme deux ou trois, les poussait toutes pour aider seule la petite à descendre. La pauvre enfant, effrayée et tiraillée de tous côtés, se mit à crier; les passants commençaient à s'arrêter, la marchande ouvrit la porte.

--Bien le bonjour, mesdemoiselles; permettez que je vous aide.

Mes jeunes maîtresses, contentes de n'avoir pas à se céder entre elles, lâchèrent la petite fille; la marchande la prit et la posa à terre.

--Qu'y a-t-il pour votre service, mesdemoiselles? dit la marchande.

_Madeleine_:--Nous venons acheter de quoi habiller cette petite fille, madame Juivet.

_Madame Juivet_:--Volontiers, mesdemoiselles. Vous faut-il une robe ou une jupe, ou du linge?

_Camille_:--Il nous faut tout, madame Juivet; donnez-moi de quoi lui faire trois chemises, un jupon, une robe, un tablier, un fichu, deux bonnets.

_Thérèse_, bas:--Dis donc, Camille, laisse-moi parler, puisque c'est moi qui paye.

_Camille_, bas:--Non, tu ne payeras pas tout, nous voulons payer avec toi.

_Thérèse_, bas:--J'aime mieux payer seule, c'est ma fille.

--Non, elle est à nous toutes, répliqua tout bas Camille.

--Quelle est l'étoffe que prennent ces demoiselles? interrompit la marchande, impatiente de vendre.

Pendant que Camille et Thérèse continuaient leur dispute à voix basse, Madeleine et Elisabeth se dépêchèrent d'acheter tout ce qu'il fallait.

--Adieu, madame Juivet, dirent-elles; envoyez-nous tout cela chez nous, et le plus vite possible, je vous en prie; vous enverrez aussi la note.

--Comment, comment, vous avez déjà tout acheté? s'écrièrent Camille et Thérèse.

--Mais oui; pendant que vous causiez, dit Madeleine d'un air malin, nous avons choisi tout ce qui est nécessaire.

--Il fallait nous demander si cela nous convenait, reprit Camille.

--Certainement, puisque c'est moi qui paye, dit Thérèse.

--Nous payerons aussi, nous payerons aussi, s'écrièrent en choeur les trois autres.

--Pour combien y en a-t-il? demanda Thérèse.

_La marchande:_--Pour trente-deux francs, mademoiselle.

--Trente-deux francs! s'écria Thérèse effrayée: mais je n'ai que vingt francs!

_Camille:_--Eh bien! nous payerons le reste.

_Elisabeth:_--Tant mieux, cela fait que nous aurons aussi habillé la petite fille.

_Madeleine, riant:_--Nous voilà donc enfin d'accord, grâce à Mme Juivet: ce n'est pas sans peine.