Les Mémoires d'un âne.

Chapter 4

Chapter 43,900 wordsPublic domain

La confiance de ce bon petit garçon me toucha; je remarquai avec plaisir qu'au lieu de demander un bâton pour me faire avancer, il n'avait songé qu'aux moyens de douceur et d'amitié. Aussi, à peine avait-il achevé sa phrase et sa petite caresse, que je me mis en marche.

--Vous voyez, ma bonne, il me comprend, il m'aime! s'écria Jacques, rouge de joie, les yeux brillants de bonheur, et courant en avant pour me montrer le chemin.

_La bonne_:--Est-ce qu'un âne peut comprendre quelque chose? Il marche parce qu'il s'ennuie ici.

_Jacques_:--Vous croyez qu'il a faim, ma bonne?

_La bonne_:--Probablement; vois comme il est maigre.

_Jacques_:--C'est vrai! pauvre Cadichon et moi qui ne pensais pas à lui donner mon pain!

Et, tirant aussitôt de sa poche le morceau que la bonne y avait mis pour son goûter, il me le présenta.

J'avais été offensé de la mauvaise pensée de la bonne, et je fus bien aise de lui prouver qu'elle m'avait mal jugé, que ce n'était pas par intérêt que je suivais Jacques, et que je portais Jeanne sur mon dos par complaisance, par bonté.

Je refusai donc le pain que m'offrait le bon petit Jacques et je me contentai de lui lécher la main.

_Jacques_:--Ma bonne, ma bonne, il me baise la main, s'écria Jacques; il ne veut pas de mon pain! Mon cher petit Cadichon, comme je t'aime! Vous voyez bien, ma bonne, qu'il me suit parce qu'il m'aime, ce n'est pas pour avoir du pain.

_La bonne_:--Tant mieux pour toi si tu crois avoir un âne comme on n'en voit pas, un âne modèle. Moi, je sais que les ânes sont tous entêtés et méchants, je ne les aime pas.

_Jacques_:--Oh! ma bonne, le pauvre Cadichon n'est pas méchant, voyez comme il est bon pour moi.

_La bonne_:--Nous verrons bien si cela durera.

--N'est-ce pas, mon Cadichon, que tu seras toujours bon pour moi et pour Jeanne, dit le petit Jacques en me caressant.

Je me tournai vers lui et le regardai d'un air si doux qu'il le remarqua malgré sa grande jeunesse; puis je me tournai vers la bonne et lui lançai un regard furieux, qu'elle vit bien aussi, car elle dit aussitôt:

--Comme il a l'oeil mauvais! il a l'air méchant, il me regarde comme s'il voulait me dévorer!

--Oh! ma bonne, dit Jacques, comment pouvez-vous dire cela? Il me regarde d'un air doux comme s'il voulait m'embrasser!

Tous deux avaient raison, et moi je n'avais pas tort: je me promis d'être excellent pour Jacques, Jeanne et les personnes de la maison qui seraient bonnes pour moi; et j'eus la mauvaise pensée d'être méchant pour ceux qui me maltraiteraient ou qui m'insulteraient comme l'avait fait la bonne. Ce besoin de vengeance fut plus tard la cause de mes malheurs.

Tout en causant, nous marchions toujours et nous arrivâmes bientôt au château de la grand'mère de Jacques et de Jeanne. On me laissa à la porte, où je restai comme un âne bien élevé, sans bouger, sans même goûter l'herbe qui bordait le chemin sablé.

Deux minutes après, Jacques reparut, traînant après lui sa grand'mère.

--Venez voir, grand'mère, venez voir comme il est doux, comme il m'aime! Ne croyez pas ma bonne, je vous en prie, dit Jacques en joignant les mains.

--Non, grand'mère, croyez pas, je vous en prie, reprit Jeanne.

--Voyons, dit la grand'mère en souriant, voyons ce fameux âne!

Et, s'approchant de moi, elle me toucha, me caressa, me prit les oreilles, mit sa main à ma bouche sans que je fisse mine de la mordre ou même de m'éloigner.

_La grand'mère_:--Mais il a en effet l'air fort doux; que disiez-vous donc, Emilie, qu'il avait l'air méchant?

_Jacques_:--N'est-ce pas, grand'mère, n'est-ce pas qu'il est bon, qu'il faut le garder?

_La grand'mère_:--Cher petit, je le crois très bon; mais comment pouvons-nous le garder, puisqu'il n'est pas à nous? Il faudra le ramener à son maître.

_Jacques_:--Il n'a pas de maître, grand'mère.

--Bien sûr il n'a pas de maître, grand'mère, reprit Jeanne, qui répétait tout ce que disait son frère.

_La grand'mère_:--Comment, pas de maître, c'est impossible.

_Jacques_:--Si, grand'mère, c'est très vrai, la mère Tranchet me l'a dit.

_La grand'mère_:--Alors, comment a-t-il gagné le prix de la course pour elle? Puisqu'elle l'a pris pour courir, c'est qu'elle l'a emprunté à quelqu'un.

_Jacques_:--Non, grand'mère, il est venu tout seul; il a voulu courir avec les autres. La mère Tranchet a payé pour prendre ce qu'il gagnerait, mais il n'a pas de maître: c'est CADICHON, l'âne de la pauvre Pauline qui est morte, ses parents l'ont chassé, et il a vécu tout l'hiver dans la forêt.

_La grand'mère_:--Cadichon! le fameux Cadichon qui a sauvé de l'incendie sa petite maîtresse? Ah! je suis bien aise de le connaître; c'est vraiment un âne extraordinaire et admirable!

Et, tournant tout autour de moi, elle me regarda longtemps. J'étais fier de voir ma réputation si bien établie; je me rengorgeais, j'ouvrais les narines, je secouais ma crinière.

--Comme il est maigre! Pauvre bête! Il n'a pas été récompensé de son dévouement, dit la grand'mère d'un air sérieux et d'un ton de reproche. Gardons-le mon enfant, gardons-le puisqu'il a été abandonné, chassé par ceux qui auraient dû le soigner et l'aimer. Appelle Bouland; je le ferai mettre à l'écurie avec une bonne litière.

Jacques, enchanté, courut chercher Bouland, qui arriva tout de suite.

_La grand'mère_:--Bouland, voici un âne que les enfants ont ramené; mettez-le à l'écurie et donnez-lui à boire et à manger.

_Bouland_:--Faudra-t-il le remettre à son maître ensuite?

_La grand'mère_:--Non; il n'a pas de maître. Il paraît que c'est le fameux Cadichon, qui a été chassé après la mort de sa petite maîtresse; il est venu au village, et mes petits-enfants l'ont trouvé abandonné dans le pré. Ils l'ont ramené, et nous le garderons.

_Bouland_:--Et madame fait bien de le garder. Il n'y a pas son pareil dans tout le pays. On m'a raconté de lui des choses vraiment étonnantes; on dirait qu'il entend et qu'il comprend tout ce qui se dit. Madame va voir.... Viens, mon Cadichon, viens manger ton picotin d'avoine.

Je me retournai aussitôt, et je suivis Bouland qui s'en allait.

--C'est étonnant, dit la grand'mère, il a vraiment compris.

Elle rentra à la maison; Jacques et Jeanne voulurent m'accompagner à l'écurie. On me plaça dans une stalle; j'avais pour compagnons deux chevaux et un âne. Bouland, aidé de Jacques, me fit une belle litière; il alla me chercher une mesure d'avoine.

--Encore, encore, Bouland, je vous en prie, dit Jacques; il lui en faut beaucoup, il a tant couru!

_Bouland_:--Mais, monsieur Jacques, si vous lui donnez trop d'avoine, vous le rendrez trop vif; vous ne pourrez pas le monter, ni Mlle Jeanne non plus.

_Jacques_:--Oh! il est si bon! nous pourrons le monter tout de même.

On me donna une énorme mesure d'avoine, et l'on mit près de moi un seau plein d'eau. J'avais soif, je commençai par boire la moitié du seau; puis je croquai mon avoine, en me réjouissant d'avoir été emmené par ce bon petit Jacques. Je fis encore quelques réflexions sur l'ingratitude de la mère Tranchet; je mangeai ma botte de foin, je m'étendis sur ma paille; je me trouvai couché comme un roi et je m'endormis.

XI

CADICHON MALADE

Le lendemain, je n'eus d'autre occupation que de promener les enfants pendant une heure. Jacques venait me donner lui-même mon avoine, et, malgré les observations de Bouland, il m'en donnait de quoi nourrir trois ânes de ma taille. Je mangeais tout; j'étais content. Mais ... le troisième jour, je me sentis mal à l'aise; j'avais la fièvre; je souffrais de la tête et de l'estomac; je ne pus manger ni avoine ni foin, et je restai étendu sur ma paille.

Quand Jacques vint me voir:

--Tiens, dit-il, Cadichon est encore couché! Allons, mon Cadichon, il est temps de te lever; je vais te donner ton avoine.

Je cherchai à me lever, mais ma tête retomba lourdement sur la paille.

--Ah! mon Dieu! Cadichon est malade, s'écria le petit Jacques; Bouland, Bouland, venez vite. Cadichon est malade.

--Tiens, qu'est-ce qu'il a donc? reprit Bouland. Il a pourtant eu son déjeuner de grand matin.

Il s'approcha de la mangeoire, regarda dedans et dit:

--Il n'a pas touché à son avoine; c'est qu'il est malade.... Il a les oreilles chaudes, ajouta-t-il en me prenant les oreilles; son flanc bat.

--Qu'est-ce que cela veut dire, Bouland? s'écria le pauvre Jacques alarmé.

--Cela veut dire, monsieur Jacques, que Cadichon a la fièvre, que vous l'avez trop nourri, et qu'il faut faire venir le vétérinaire.

--Qu'est-ce que c'est qu'un vétérinaire? reprit Jacques de plus en plus effrayé.

--C'est un médecin de chevaux. Voyez-vous, monsieur Jacques, je vous le disais bien. Ce pauvre âne a eu de la misère; il a souffert cet hiver, cela se voit bien à son poil et à sa maigreur. Puis il s'est échauffé à courir très fort le jour de la course des ânes. Il aurait fallu lui donner peu d'avoine, et de l'herbe pour le rafraîchir, et vous lui donniez de l'avoine tant qu'il en voulait.

--Mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre Cadichon! il va mourir! Et c'est ma faute! dit le pauvre petit en sanglotant.

--Non, monsieur Jacques, il ne va pas mourir pour cela; mais il va falloir le mettre à l'herbe et le saigner.

--Ça va lui faire mal de le saigner, reprit Jacques pleurant toujours.

--Pour ça non, vous allez voir; je vais le saigner tout de suite en attendant le vétérinaire.

--Je ne veux pas voir, je ne veux pas voir s'écria Jacques en se sauvant. Je suis sûr que cela lui fera mal.

Et il partit en courant. Pendant ce temps. Bouland prit sa lancette, me la posa sur une veine du cou, la frappa d'un petit coup de marteau, et le sang jaillit aussitôt. A mesure que le sang coulait, je me sentais soulagé; ma tête n'était plus si lourde; je n'étouffais plus; je fus bientôt en état de me relever. Bouland arrêta le sang, me donna de l'eau de son, et une heure après me lâcha dans un pré. J'allais mieux, mais je n'étais pas guéri; je fus près de huit jours à me remettre. Pendant ce temps, Jacques et Jeanne me soignèrent avec une bonté que je n'oublierai jamais: ils venaient me voir plusieurs fois par jour; ils me cueillaient de l'herbe afin de m'éviter la peine de me baisser pour la brouter; ils m'apportaient des feuilles de salade du potager, des choux, des carottes, ils me faisaient rentrer eux-mêmes tous les soirs dans mon écurie, et je trouvais ma mangeoire pleine de choses que j'aimais, des épluchures de pommes de terre avec du sel. Un jour, ce bon petit Jacques voulut me donner son oreiller, parce que, disait-il, j'avais la tête trop basse quand je dormais. Une autre fois, Jeanne voulut me couvrir avec le couvre-pied de son lit pour me tenir chaud la nuit. Un autre jour, ils me mirent des morceaux de laine autour des jambes de crainte que je n'eusse froid. J'étais désolé de ne pouvoir leur témoigner ma reconnaissance, mais j'avais le malheur de tout comprendre et de ne pouvoir rien dire. Je me rétablis à la fin, et je sus qu'on projetait une partie d'ânes dans la forêt avec les cousins et cousines.

XII

LES VOLEURS

Tous les enfants se trouvaient réunis dans la cour; beaucoup d'ânes avaient été rassemblés de tous les villages voisins. Je reconnus presque tous ceux de la course; celui de Jeannot me regardait d'un air farouche, tandis que je lui lançais des regards moqueurs. La grand'mère de Jacques avait chez elle presque tous ses petits-enfants: Camille, Madeleine, Elisabeth, Henriette, Jeanne, Pierre, Henri, Louis et Jacques. Les mamans de tous ces enfants devaient venir avec eux à âne, tandis que les papas suivraient à pied, armés de baguettes, pour faire marcher les paresseux. Avant de partir, on se querella un peu, comme il arrive toujours, à qui prendrait le meilleur âne: tout le monde voulait m'avoir, personne ne voulait me céder, de sorte qu'on résolut de me tirer au sort. Je tombai en partage au petit Louis, cousin de Jacques; c'était un excellent petit garçon, et j'aurais été très content de mon sort, si je n'avais vu le pauvre petit Jacques essuyer en cachette ses yeux pleins de larmes. Chaque fois qu'il me regardait, ses larmes débordaient; il me faisait de la peine, mais je ne pouvais le consoler; il fallait bien d'ailleurs qu'il apprît comme moi la résignation et la patience. Il finit par prendre son parti, et monta son âne en disant au cousin Louis:

--Je resterai toujours près de toi, Louis; ne fais pas trop galoper Cadichon, pour que je ne reste pas en arrière.

_Louis_:--Et pourquoi resterais-tu en arrière? Pourquoi ne galoperais-tu pas comme moi?

_Jacques_:--Parce que Cadichon galope plus vite que tous les ânes du pays.

_Louis_:--Comment sais-tu cela?

_Jacques_:--Je les ai vus courir pour gagner le prix le jour de la fête du village, et Cadichon les a tous dépassés.

Louis promit à son cousin qu'il n'irait pas trop vite, et tous deux partirent au trot. Mon camarade n'était pas mauvais, de sorte que je n'eus pas à me gêner beaucoup pour ne pas le dépasser. Les autres nous suivaient tant bien que mal; nous arrivâmes ainsi jusqu'à une forêt où les enfants devaient voir de très belles ruines d'un vieux couvent et d'une ancienne chapelle. Elles avaient une mauvaise réputation dans le pays; on n'aimait pas à y aller autrement qu'en nombreuse compagnie. La nuit, disait-on, des bruits étranges semblaient sortir de dessous les décombres; des gémissements, des cris, des cliquetis de chaînes; plusieurs voyageurs qui s'étaient moqués de ces récits et qui avaient voulu aller visiter seuls ces ruines, n'en étaient pas revenus; on n'en avait jamais entendu parler depuis.

Quand tout le monde fut descendu d'âne, et qu'on nous eut laissés paître, la bride sur le cou, les papas et les mamans prirent leurs enfants par la main, leur défendant de s'écarter et de rester en arrière; je les regardais avec inquiétude s'éloigner et se perdre dans ces ruines. Je m'éloignai aussi de mes camarades et je me mis à l'abri du soleil sous une arche à moitié ruinée qui se trouvait sur une hauteur adossée au bois, et un peu plus loin que le couvent. J'y étais depuis un quart d'heure à peine lorsque j'entendis du bruit près de l'arche; je me blottis dans une épaisseur du mur ruiné d'où je pouvais voir au loin sans être vu. Le bruit, quoique sourd, augmentait; il semblait venir de dessous terre.

Je ne tardai pas à voir paraître une tête d'homme qui sortait avec précaution d'entre les broussailles.

--Rien... dit-il tout bas après avoir regardé autour de lui. Personne... Vous pouvez venir camarades. Que chacun prenne un de ces ânes et l'emmène lestement.

Il se rangea pour donner passage à une douzaine d'hommes, auxquels il dit encore à mi-voix:

--Si les ânes se sauvent, ne vous amusez pas à courir après. Vite, et pas de bruit, c'est la consigne.

Les hommes se glissèrent le long du bois, très fourré dans cette partie de la futaie; ils marchaient avec précaution, mais vite; les ânes, qui cherchaient l'ombre, broutaient de l'herbe près de la lisière du bois. A un signal donné, chacun des voleurs prit un des ânes par la bride et l'attira dans le fourré. Ces ânes, au lieu de résister, de se débattre, de braire, pour donner l'éveil, se laissèrent emmener comme des imbéciles; un mouton n'eût pas été plus bête. Cinq minutes après, les voleurs arrivaient au fourré qui se trouvait au pied de l'arche. On fit entrer mes camarades un à un dans les broussailles, où ils disparurent. J'entendis le bruit de leurs pas sous terre, puis tout rentra dans le silence.

«Voilà l'explication des bruits qui effrayent le pays, pensai-je: une bande de voleurs est cachée dans les caves du couvent. Il faut les faire prendre; mais comment? Voilà la difficulté.»

Je restai caché sous ma voûte, d'où je voyais les ruines en entier et le pays tout autour, et je n'en sortis que lorsque j'entendis les voix des enfants qui cherchaient leurs ânes. J'accourus pour les empêcher d'approcher de cette arche et des broussailles qui cachaient si bien l'entrée des souterrains, qu'il était impossible de l'apercevoir.

--Voici Cadichon! s'écria Louis.

--Mais où sont les autres? dirent à la fois tous les enfants.

--Ils doivent être ici près, dit le papa de Louis; cherchons-les.

--Nous ferions bien de les chercher du côté du ravin, derrière l'arche que je vois là-bas, dit le père de Jacques; l'herbe y est belle, ils auront voulu en goûter.

Je tremblai en songeant au danger qu'ils allaient courir, et je me précipitai du côté de l'arche pour les empêcher de passer. Ils voulurent m'écarter, mais je leur résistai avec tant d'insistance, leur barrant le passage de quelque côté qu'ils voulussent aller, que le papa de Louis arrêta son beau-frère et lui dit:

--Ecoutez, mon cher: l'insistance de Cadichon a quelque chose d'extraordinaire. Vous savez ce qu'on nous a raconté de l'intelligence de cet animal. Ecoutons-le, croyez-moi, et retournons sur nos pas. D'ailleurs, il n'est pas probable que tous les ânes aient été de l'autre côté des ruines.

--Vous avez d'autant plus raison, mon cher, répondit le papa de Jacques, que je vois l'herbe foulée près de l'arche, comme si elle avait été récemment piétinée. Je croirais assez que nos ânes ont été volés.

Ils retournèrent vers les mamans, qui avaient empêché les enfants de s'écarter; je les suivis, le coeur léger et content de leur avoir peut-être évité un terrible malheur. Ils causèrent bas, et je les vis se mettre tous en groupe: on m'appela.

--Comment allons-nous faire? dit la maman de Louis. Un seul âne ne peut pas porter tous les enfants.

--Mettons les plus petits sur Cadichon; les grands suivront avec nous, dit la maman de Jacques.

--Viens, mon Cadichon; voyons combien tu en pourras porter, dit la maman d'Henriette.

On commença par mettre Jeanne devant comme la plus petite, puis Henriette, puis Jacques, puis Louis. Ils n'étaient lourds ni les uns ni les autres; je fis voir, en prenant le trot, que je les portais bien tous les quatre sans fatigue.

--Holà! oh! Cadichon, s'écrièrent les papas, tout doucement, pour que nous puissions tenir nos gamins.

Je me mis au pas et je marchai, entouré de près par les enfants plus grands et les mamans; les papas suivaient pour rallier les traînards.

--Maman, pourquoi donc papa n'a-t-il pas cherché nos ânes? dit Henri, le plus jeune de la bande, et qui trouvait le chemin long.

_La maman:_--Parce que ton papa croit qu'ils ont été volés, et qu'il était alors inutile de les chercher.

_Henri:_--Volés! Par qui donc? Je n'ai vu personne.

_La maman:_--Ni moi non plus, mais il y avait auprès de l'arche des traces de pas.

_Pierre:_--Mais alors, maman, il fallait chercher les voleurs.

_La maman:_--Ç'eût été imprudent. Pour avoir pris treize ânes, il faut qu'il y ait eu plusieurs hommes. Ils avaient probablement des armes et ils auraient pu tuer ou blesser vos papas.

_Pierre:_--Quelles armes, maman?

_La maman:_--Des bâtons, des couteaux, peut-être des pistolets.

_Camille:_--Oh! mais c'est très dangereux, cela. Je crois que papa a bien fait de revenir avec mes oncles.

_La maman:_--Et dépêchons-nous de rentrer à la maison; les oncles et papas doivent aller à la ville en rentrant.

_Pierre:_:--Pour quoi faire, maman?

_La maman:_--Pour prévenir les gendarmes.

_Camille:_--Je suis fâchée que nous ayons été à ces ruines.

_Madeleine:_--Pourquoi cela? c'était très beau.

_Camille:_--Oui, mais très dangereux. Si, au lieu de prendre les ânes, les voleurs nous avaient tous pris?

_Elisabeth:_--C'est impossible! nous étions trop de monde.

_Camille:_--Mais s'il y a beaucoup de voleurs?

_Elisabeth:_--Nous nous serions tous battus.

_Camille:_--Avec quoi? Nous n'avions pas seulement un bâton.

_Elisabeth:_--Et nos pieds, nos poings, nos dents? Moi, d'bord, j'aurais égratigné, mordu; j'aurais crevé les yeux avec mes ongles.

_Pierre:_--Le voleur t'aurait tuée: voilà tout.

_Elisabeth:_--Tuée? Et papa donc! et maman! Tu crois qu'ils m'auraient laissé emporter ou tuer!

_Madeleine:_--Les voleurs les auraient tués aussi.

_Elisabeth:_--Tu penses donc qu'il y en avait une armée?

_Madeleine:_--Mais quand même il n'y en aurait qu'une douzaine!

_Elisabeth:_--Une douzaine? Quelle bêtise! Tu crois que les voleurs marchent par douzaines comme les huîtres.

_Madeleine:_--Tu te moques toujours! On ne peut rien te dire. Je parie, moi, que pour enlever treize ânes ils étaient au moins douze.

_Elisabeth:_--Je veux bien, moi, et le treizième par-dessus le marché comme les petits pâtés.

Les mamans et les autres enfants riaient de cette conversation, mais comme elle dégénérait en dispute, la maman d'Elisabeth la fit taire, en leur disant que Madeleine avait très probablement raison quant au nombre des voleurs.

On se trouvait près de la maison, et l'on ne tarda pas à arriver. Lorsqu'on vit revenir tout le monde à pied, et moi, Cadichon, portant quatre enfants, la surprise fut grande. Mais, quand les papas racontèrent la disparition des ânes, mon obstination à ne pas les laisser chercher les bêtes perdues, les gens de la maison secouèrent la tête et firent une foule de suppositions plus singulières les unes que les autres; les uns disaient que les ânes avaient été engloutis et enlevés par les diables; les autres prétendaient que les religieuses enterrées dans la chapelle s'en étaient emparées pour parcourir la terre; d'autres assuraient que les anges qui gardaient le couvent réduisaient en cendre et en poussière tous les animaux qui approchaient de trop près du cimetière où erraient les âmes des religieuses. Aucun n'eut l'idée des voleurs cachés dans les souterrains.

Aussitôt après leur retour, les trois papas allèrent raconter à la grand'mère le vol probable de leurs ânes. Ils firent mettre ensuite les chevaux à la voiture pour aller porter leur plainte à la gendarmerie de la ville voisine. Ils revinrent deux heures après avec l'officier de gendarmerie et six gendarmes. J'avais une telle réputation d'intelligence, qu'ils jugèrent la chose grave dès qu'ils surent la résistance que j'avais opposée vers l'arche. Ils étaient tous armés de pistolets, de carabines, prêts à se mettre en campagne. Pourtant ils acceptèrent le dîner que leur offrit la grand'mère, et ils se mirent à table avec les dames et les messieurs.

XIII

LES SOUTERRAINS

Le dîner ne fut pas long; les gendarmes étaient pressés de faire leur inspection avant la nuit. Ils demandèrent à la grand'mère la permission de m'emmener.

--Il nous sera bien utile dans notre expédition, madame, dit l'officier. Ce Cadichon n'est pas un âne ordinaire; il a déjà fait des choses plus difficiles que ce que nous allons lui demander.

--Prenez-le, messieurs, si vous le croyez nécessaire, répondit la grand'mère; mais ne le fatiguez pas trop, je vous en prie. La pauvre bête a déjà fait la route ce matin, et il est revenu avec quatre de mes petits-enfants sur son dos.

--Quant à cela, madame, reprit l'officier, vous pouvez être tranquille; soyez sûre que nous le traiterons le plus doucement possible.

On m'avait donné mon dîner: un picotin d'avoine, une brassée de salade, carottes et autres légumes; j'avais bu, j'avais mangé, j'étais prêt à partir. Quand on vint me prendre, je me plaçai tout d'abord à la tête de la troupe, et nous nous mîmes en route, l'âne servant de guide aux gendarmes. Ils n'en furent pas humiliés, car ils étaient bonnes gens. On croit que les gendarmes sont sévères, méchants, c'est tout le contraire, pas de meilleures gens, de plus charitables, de plus patients, de plus généreux que ces bons gendarmes. Pendant toute la route ils eurent pour moi tous les soins possibles: ralentissant le pas de leurs chevaux quand ils me croyaient fatigué, et me proposant de boire à chaque ruisseau que nous traversions.