Chapter 2
--Pourquoi bats-tu ton âne, Ernest? s'écria Caroline; il est excellent. Il t'a mené ventre à terre et t'a fait dépasser Charles.
--Je le bats parce qu'il s'entête à ne pas vouloir passer le pont, dit Ernest; il s'est obstiné à revenir sur ses pas.
--Ah! bah! c'est parce qu'il était seul; maintenant que nous voilà tous il passera le pont tout comme les autres.
Les malheureux! pensai-je. Ils vont tous tomber dans la rivière! Il faut que je tâche de leur montrer qu'il y a du danger. Et me voilà reparti au galop, courant vers le pont, à la grande satisfaction d'Ernest et aux cris de joie des enfants.
Je galope jusqu'au pont; arrivé là, je m'arrête brusquement comme si j'avais peur. Ernest, étonné, me presse de continuer: je recule d'un air de frayeur, qui surprend plus encore Ernest. L'imbécile ne voyait rien; la planche pourrie était pourtant bien visible. Les autres avaient rejoint, et regardaient en riant les efforts d'Ernest pour me faire passer et les miens pour ne pas passer. Ils finissent par descendre de leurs ânes; chacun me pousse, me bat sans pitié; je ne bouge pas.
--Tirez-le par la queue! s'écrie Charles. Les ânes sont si entêtés, que lorsqu'on veut les faire reculer, ils avancent.
Les voilà qui veulent me saisir la queue. Je me défends en ruant; ils me battent tous ensemble: je n'en bouge pas davantage.
--Attends, Ernest, dit Charles; je passerai le premier, ton âne me suivra certainement.
Il veut avancer, je me mets en travers du pont; il me fait reculer à force de coups.
«Au fait, me dis-je, si ce méchant garçon veut se noyer, qu'il se noie, j'ai fait ce que j'ai pu pour le sauver; qu'il boive un coup, puisqu'il le veut absolument.»
A peine son âne met-il le pied sur la planche pourrie, qu'elle casse, et voilà Charles et son âne à l'eau. Pour son camarade, il n'y avait pas de danger, car il savait nager comme tous les ânes. Mais Charles se débattait et criait sans pouvoir se tirer de là.
--Une perche! une perche! disait-il.
Les enfants criaient et couraient de tous côtés. Enfin Caroline aperçoit une longue perche, la ramasse et la présente à Charles, qui la saisit. Son poids entraîne Caroline, qui appelle _au secours!_ Ernest, Antoine et Albert courent à elle; ils parviennent avec peine à retirer le malheureux Charles, qui avait bu plus qu'il n'avait soif, et qui était trempé des pieds à la tête. Quand il est sauvé, les enfants se mettent à rire de sa mine piteuse; Charles se fâche; les enfants sautent sur leurs ânes et lui conseillent en riant de rentrer à la maison pour changer d'habits et de linge. Il remonte tout mouillé sur son âne. Je riais à part moi de sa figure ridicule. Le courant avait entraîné son chapeau et ses souliers, l'eau ruisselait jusqu'à terre; ses cheveux, trempés, se collaient à sa figure, son air furieux achevait de le rendre complètement risible. Les enfants riaient, mes camarades sautaient et couraient pour témoigner leur gaieté.
Je dois ajouter que l'âne de Charles était détesté de nous tous, parce qu'il était querelleur, gourmand et bête, ce qui est très rare parmi les ânes.
Enfin, Charles disparut, les enfants et mes camarades se calmèrent. Chacun me caressa et admira mon esprit; nous repartîmes tous, moi en tête de la bande.
V
LE CIMETIÈRE
Nous marchions au pas, et nous approchions du cimetière du village, qui est à une lieue du château. «Si nous retournions, dit Caroline, et que nous reprenions le chemin de la forêt?»
--Pourquoi cela? dit Cécile.
_Caroline:_--C'est que je n'aime pas les cimetières.
_Cécile:_ d'un air moqueur.--Pourquoi n'aimes-tu pas les cimetières? Est-ce que tu as peur d'y rester?
--Non, mais je pense aux pauvres gens qui y sont enterrés, et j'en suis attristée.
Les enfants se moquèrent de Caroline, et passèrent exprès tout contre le mur. Ils allaient le dépasser, lorsque Caroline, qui paraissait inquiète, arrêta son âne, sauta à terre, et courut à la grille du cimetière.
--Que fais-tu, Caroline? où vas-tu? s'écrièrent les enfants.
Caroline ne répondit pas; elle poussa précipitamment la grille, entra dans le cimetière, regarda autour d'elle, et courut vers une tombe fraîchement remuée.
Ernest l'avait suivie avec inquiétude, et la rejoignit au moment où, se baissant vers la tombe, elle relevait un pauvre petit garçon de trois ans dont elle avait entendu les gémissements.
--Qu'as-tu, mon pauvre petit? Pourquoi pleures-tu?
L'enfant sanglotait et ne pouvait répondre; il était très joli et misérablement vêtu.
_Caroline:_--Comment es-tu tout seul ici, mon pauvre petit?
_L'enfant:_ sanglotant.--Ils m'ont laissé ici; j'ai faim.
_Caroline:_--Qui est-ce qui t'a laissé ici?
_L'enfant:_ sanglotant.--Les hommes noirs; j'ai faim.
_Caroline:_--Ernest, va vite chercher nos provisions; il faut donner à manger à ce pauvre petit; il nous expliquera ensuite pourquoi il pleure et pourquoi il est ici.
Ernest courut chercher le panier aux provisions, pendant que Caroline tâchait de consoler l'enfant. Peu d'instants après Ernest reparut, suivi de toute la bande, que la curiosité attirait. On donna à l'enfant du poulet froid et du pain trempé dans du vin; à mesure qu'il mangeait, ses larmes se séchaient, son visage reprenait un air riant. Quand il fut rassasié, Caroline lui demanda pourquoi il était couché sur cette tombe.
_L'enfant:_--C'est grand'mère qu'ils ont mise là. Je veux attendre qu'elle revienne.
_Caroline:_--Où est ton papa?
_L'enfant:_--Je ne sais pas, je ne le connais pas.
_Caroline:_--Et ta maman?
_L'enfant:_--Je ne sais pas; des hommes noirs l'ont emportée comme grand'mère.
_Caroline:_--Mais qui est-ce qui te soigne?
_L'enfant:_--Personne.
_Caroline:_--Qui est-ce qui te donne à manger?
_L'enfant:_--Personne; je tétais nourrice.
_Caroline:_--Où est-elle ta nourrice?
_L'enfant:_--Là-bas, à la maison.
_Caroline:_--Qu'est-ce qu'elle fait?
_L'enfant:_--Elle marche; elle mange de l'herbe.
_Caroline:_--De l'herbe? Et tous les enfants se regardèrent avec surprise.
--Elle est donc folle? dit tout bas Cécile.
_Antoine:_--Il ne sait ce qu'il dit, il est trop jeune.
_Caroline:_--Pourquoi ta nourrice ne t'a-t-elle pas emporté?
_L'enfant:_--Elle ne peut pas; elle n'a pas de bras.
La surprise des enfants redoubla.
_Caroline:_--Mais alors comment peut-elle te porter?
_L'enfant:_--Je monte sur son dos.
_Caroline:_--Est-ce que tu couches avec elle?
_L'enfant:_ souriant.--Oh non! je serais trop mal.
_Caroline:_--Mais où couche-t-elle donc? N'a-t-elle pas un lit?
L'enfant se mit à rire et dit:
--Oh non! elle couche sur la paille.
--Que veut dire tout cela? dit Ernest. Demandons-lui de nous mener dans sa maison, nous verrons sa nourrice; elle nous expliquera ce qu'il veut dire.
--J'avoue que je n'y comprends rien, dit Antoine.
_Caroline:_--Peux-tu retourner chez toi, mon petit?
_L'enfant:_--Oui, mais pas tout seul; j'ai peur des hommes noirs; il y en a plein la chambre de grand'mère.
_Caroline:_--Nous irons tous avec toi; montre-nous par où il faut aller.
Caroline remonta sur son âne, et prit le petit garçon sur ses genoux. Il lui indiqua le chemin, et, cinq minutes après, nous arrivâmes tous à la cabane de la mère Thibaut, qui était morte de la veille et enterrée du matin. L'enfant courut à la maison et appela: «Nourrice, nourrice!» Aussitôt une chèvre bondit hors de l'écurie restée ouverte, courut à l'enfant et témoigna sa joie de le revoir par mille sauts et caresses. L'enfant l'embrassait aussi; puis il dit: «Téter, nourrice». La chèvre se coucha aussitôt par terre; le petit garçon s'étendit près d'elle et se mit à téter comme s'il n'avait ni bu ni mangé.
--Voilà la nourrice expliquée, dit enfin Ernest. Que ferons-nous de cet enfant?
--Nous n'avons rien à en faire, dit Antoine qu'à le laisser là avec sa chèvre.
Les enfants se récrièrent tous avec indignation.
_Caroline:_--Ce serait abominable d'abandonner ce pauvre petit; il mourrait peut-être bientôt, faute de soins.
_Antoine:_--Que veux-tu en faire? Vas-tu l'emmener chez toi?
_Caroline:_--Certainement; je prierai maman de faire demander qui il est, s'il a des parents, et, en attendant, de le garder à la maison.
_Antoine:_--Et notre partie d'âne? Nous allons donc tous rentrer?
_Caroline:_--Mais non, Ernest aura la complaisance de m'accompagner. Continuez,! vous autres, votre promenade; vous êtes encore quatre, vous pouvez bien vous passer de moi et d'Ernest.
--Au fait, elle a raison, dit Antoine; remontons à âne et continuons notre promenade.
Et ils partirent, laissant la bonne Caroline avec son cousin Ernest.
«Comme c'est heureux qu'on ne m'ait pas écoutée et qu'on ait voulu me taquiner en passant si près du cimetière, dit Caroline: sans cela je n'aurais pas entendu pleurer ce pauvre enfant et il aurait passé la nuit entière sur la terre froide et humide!»
C'était moi qu'Ernest montait. Je compris, avec mon intelligence accoutumée, qu'il fallait arriver le plus promptement possible au château. Je me mis donc à galoper, mon camarade me suivit, et nous arrivâmes en une demi-heure. On fut d'abord effrayé de notre retour si prompt. Caroline raconta ce qui leur était arrivé avec l'enfant. Sa maman ne savait trop qu'en faire, lorsque la femme du garde offrit de l'élever avec son fils, qui était du même âge. La maman accepta son offre. Elle fit demander au village le nom du petit garçon et ce qu'étaient devenus ses parents. On apprit que le père était mort l'année d'avant, la mère depuis six mois; l'enfant était resté avec une vieille grand'mère méchante et avare, qui était morte la veille. Personne n'avait pensé à l'enfant, et il avait suivi le cercueil jusqu'au cimetière; du reste, la grand'mère avait du bien, l'enfant n'était pas pauvre.
On fit venir la bonne chèvre chez le garde, qui éleva l'enfant et en fit un bon petit sujet. Je le connais, il s'appelle Jean Thibaut: il ne fait jamais de mal aux animaux, ce qui prouve son bon coeur; et il m'aime beaucoup, ce qui prouve son esprit.
VI
LA CACHETTE
J'étais heureux, je l'ai déjà dit; mon bonheur devait bientôt finir. Le père de Georget était soldat; il revint dans son pays, rapporta de l'argent, que lui avait laissé en mourant son capitaine, et la croix, qui lui avait donnée son général. Il acheta une maison à Mamers, emmena son petit garçon et sa vieille mère, et me vendit à un voisin qui avait une petite ferme. Je fus triste de quitter ma bonne vieille maîtresse et mon petit maître Georget; tous deux avaient toujours été bons pour moi, et j'avais bien rempli tous mes devoirs.
Mon nouveau maître n'était pas mauvais, mais il avait la sotte manie de vouloir faire travailler tout le monde, et moi comme les autres. Il m'attelait à une petite charrette, et il me faisait charrier de la terre, du fumier, des pommes, du bois. Je commençais à devenir paresseux; je n'aimais pas à être attelé, et je n'aimais pas surtout le jour du marché. On ne me chargeait pas trop et l'on ne me battait pas, mais il fallait ce jour-là rester sans manger depuis le matin jusqu'à trois ou quatre heures de l'après-midi. Quand la chaleur était forte, j'avais soif à mourir, et il fallait attendre que tout fût vendu, que mon maître eût reçu son argent, qu'il eût dit bonjour aux amis, qui lui faisaient boire la goutte.
Je n'étais pas très bon alors; je voulais qu'on me traitât avec amitié, sans quoi je cherchais à me venger. Voici ce que j'imaginai un jour; vous verrez que les ânes ne sont pas bêtes; mais vous verrez aussi que je devenais mauvais.
Le jour du marché, on se levait de meilleure heure que de coutume à la ferme; on cueillait les légumes, on battait le beurre, on ramassait les oeufs. Je couchais pendant l'été dans une grande prairie. Je voyais et j'entendais ces préparatifs, et je savais qu'à dix heures du matin on devait venir me chercher pour m'atteler à la petite charrette, remplie de tout ce qu'on voulait vendre. J'ai déjà dit que ce marché m'ennuyait et me fatiguait. J'avais remarqué dans la prairie un grand fossé rempli de ronces et d'épines; je pensai que je pourrais m'y cacher, de manière qu'on ne pût me trouver au moment du départ. Le jour du marché, quand je vis commencer les allées et venues des gens de la ferme, je descendis tout doucement dans le fossé, et je m'y enfonçai si bien qu'il était impossible de m'apercevoir. J'étais là depuis une heure, blotti dans les ronces et les épines, lorsque j'entendis le garçon m'appeler, en courant de tous côtés, puis retourner à la ferme. Il avait sans doute appris au maître que j'étais disparu, car peu d'instants après j'entendis la voix du fermier lui-même appeler sa femme et tous les gens de la ferme pour me chercher.
--Il aura sans doute passé au travers de la haie, disait l'un.
--Par où veux-tu qu'il ait passé? Il n'y a de brèche nulle part, répondit l'autre.
--On aura laissé la barrière ouverte, dit le maître. Courez dans les champs, garçons, il ne doit pas être loin; allez vite et ramenez-le, car le temps passe, et nous arriverons trop tard.
Les voilà tous partis dans les champs, dans les bois, à courir, à m'appeler. Je riais tout bas dans mon trou, et je n'avais garde de me montrer. Les pauvres gens revinrent essoufflés, haletants; pendant une heure ils avaient cherché partout. Le maître jura après moi, dit qu'on m'avait sans doute volé, que j'étais bien bête de m'être laisse prendre, fit atteler un de ses chevaux à la charrette et partit de fort mauvaise humeur. Quand je vis que chacun était retourné à son ouvrage, que personne ne pouvait me voir, je passai la tête avec précaution hors de ma cachette, je regardai autour de moi, et, me voyant seul, je sortis tout à fait; je courus à l'autre bout de la prairie, pour qu'on ne pût deviner où j'avais été, et je me mis à braire de toutes mes forces.
A ce bruit, les gens de la ferme accoururent.
--Tiens, le voilà revenu! s'écria le berger.
--D'où vient-il donc? dit la maîtresse.
--Par où a-t-il passé? reprit le charretier.
Dans ma joie d'avoir évité le marché, je courus à eux. Ils me reçurent très bien, me caressèrent, me dirent que j'étais une bonne bête de m'être sauvé d'entre les mains des gens qui m'avaient volé, et me firent tant de compliments que j'en fus honteux, car je sentais bien que je méritais le bâton bien plus que des caresses. On me laissa paître tranquillement, et j'aurais passé une journée charmante, si je ne m'étals pas senti troublé par ma conscience, qui me reprochait d'avoir attrapé mes pauvres maîtres.
Quand le fermier revint et qu'il apprit mon retour, il fut bien content, mais aussi bien surpris. Le lendemain, il fit le tour de la prairie, et boucha avec soin tous les trous de la haie qui l'entourait.
«Il sera bien fin s'il s'échappe encore, dit-il en finissant. J'ai bouché avec des épines et des piquets jusqu'aux plus petites brèches; il n'y a pas de quoi donner passage à un chat.»
La semaine se passa tranquillement; on ne pensait plus à mon aventure. Mais au marché suivant je recommençai mon méchant tour, et je me cachai dans ce fossé qui m'évitait une si grande fatigue et un si grand ennui. On me chercha comme la dernière fois, on s'étonna plus encore, et l'on crut qu'un habile voleur m'avait enlevé en me faisant passer par la barrière.
«Cette fois, dit tristement mon maître, il est définitivement perdu. Il ne pourra pas s'échapper une seconde fois, et quand même il s'échapperait, il ne pourra rentrer; j'ai trop bien bouché toutes les brèches de la haie.»
Et il partit en soupirant; ce fut encore un des chevaux qui me remplaça à la charrette. De même que la semaine précédente je sortis de ma cachette quand tout le monde fut parti; mais je trouvai plus prudent de ne pas annoncer mon retour en faisant _hi! han!_ comme l'autre fois.
Quand on me trouva mangeant tranquillement l'herbe dans la prairie. et quand mon maître apprit que j'étais revenu peu de temps après son départ, je vis qu'on soupçonnait quelque tour de ma façon; personne ne me fit de compliments, on me regardait d'un air méfiant, et je m'aperçus bien que j'étais surveillé plus que par le passé. Je me moquai d'eux, et je me dis en moi-même:
«Mes bons amis, vous serez bien fins si vous découvrez le tour que je vous joue; je suis plus fin que vous, et je vous attraperai encore et toujours.»
Je me cachai donc une troisième fois, bien content de ma finesse. Mais j'étais à peine blotti dans mon fossé, quand j'entendis l'aboiement formidable du gros chien de garde, et la voix de mon maître qui disait:
«Attrape-le, _Garde à vous_, hardi, hardi! descends dans le fossé, mords-lui les jarrets, amène-le! bravo! mon chien; attrape, _Garde à vous!_»
_Garde à vous_ s'était en effet élancé dans le trou, il me mordait les jarrets, le ventre; il m'aurait dévoré si je ne m'étais décidé à sauter hors du fossé; j'allais courir vers la haie et chercher à m'y frayer un passage, quand le fermier, qui m'attendait, me lança un noeud coulant et m'arrêta tout court. Il s'était armé d'un fouet, qu'il me fit rudement sentir; le chien continuait à me mordre, le maître me battait; je me repentais amèrement de ma paresse. Enfin le fermier renvoya _Garde à vous_, cessa de me battre, détacha le noeud coulant, me passa un licou, et m'emmena tout penaud et tout meurtri pour m'atteler à la charrette qui m'attendait.
Je sus depuis qu'un des enfants était resté sur la route, près de la barrière, pour m'ouvrir si je revenais; il m'avait aperçu sortant du fossé, et il l'avait dit à son père. Le petit traître!
Je lui en voulus de ce que j'appelais une méchanceté, jusqu'à ce que mes malheurs et mon expérience m'eussent rendu meilleur.
Depuis ce jour on fut bien plus sévère pour moi; on voulut m'enfermer, mais j'avais trouvé moyen d'ouvrir toutes les barrières avec mes dents; si c'était un loquet, je le levais; si c'était un bouton, je le tournais; si c'était un verrou, je le poussais. J'entrais partout, je sortais de partout. Le fermier jurait, grondait, me battait: il devenait méchant pour moi, et moi, je l'étais de plus en plus pour lui. Je me sentais malheureux par ma faute; je comparais ma vie misérable avec celle que je menais autrefois chez ces mêmes maîtres; mais, au lieu de me corriger, je devenais de plus en plus entêté et méchant. Un jour, j'entrai dans le potager, je mangeai toute la salade; un autre jour, je jetai par terre son petit garçon, qui m'avait dénoncé; une autre fois, je bus un baquet de crème qu'on avait mis dehors pour battre du beurre. J'écrasais leurs poulets, leurs petits dindons, je mordais leurs cochons; enfin je devins si méchant, que la maîtresse demanda à son mari de me vendre à la foire de Mamers, qui devait avoir lieu dans quinze jours. J'étais devenu maigre et misérable à force de coups et de mauvaise nourriture. On voulut, pour me mieux vendre, me mettre en bon état, comme disent les fermiers. On défendit aux gens de la ferme et aux enfants de me maltraiter; on ne me fit plus travailler, on me nourrit très bien: je fus très heureux pendant ces quinze jours. Mon maître me mena à la foire et me vendit cent francs. En le quittant, j'aurais bien voulu lui donner un bon coup de dent, mais je craignis de faire prendre mauvaise opinion de moi à mes nouveaux maîtres, et je me contentai de lui tourner le dos avec un geste de mépris.
VII
LE MEDAILLON
J'avais été acheté par un monsieur et une dame qui avaient une fille de douze ans toujours souffrante, et qui s'ennuyait. Elle vivait à la campagne et seule, car elle n'avait pas d'amies de son âge. Son père ne s'occupait pas d'elle; sa maman l'aimait assez, mais elle ne pouvait souffrir de lui voir aimer personne, pas même des bêtes. Pourtant, comme le médecin avait ordonné de la distraction, elle pensa que des promenades à âne l'amuseraient suffisamment. Ma petite maîtresse s'appelait Pauline; elle était triste et souvent malade; très douce, très bonne et très jolie. Tous les jours elle me montait; je la menais promener dans les jolis chemins et les jolis petits bois que je connaissais. Dans le commencement, un domestique ou une femme de chambre l'accompagnait; mais quand on vit combien j'étais doux, bon et soigneux pour ma petite maîtresse, on la laissa aller seule. Elle m'appela Cadichon: ce nom m'est resté.
«Va te promener avec Cadichon, lui disait son père: avec un âne comme celui-là, il n'y a pas de danger; il a autant d'esprit qu'on homme, et il saura toujours te ramener à la maison.»
Nous sortions donc ensemble. Quand elle était fatiguée de marcher, je me rangeais contre une butte de terre, ou bien descendais dans un petit fossé pour qu'elle pût monter facilement sur mon dos. Je la menais près des noisetiers chargés de noisettes; je m'arrêtais pour la laisser en cueillir à son aise. Ma petite maîtresse m'aimait beaucoup; elle me soignait, me caressait. Quand il faisait mauvais et que nous ne pouvions pas sortir, elle venait me voir dans mon écurie; elle m'apportait du pain, de l'herbe fraîche, des feuilles de salade, des carottes; elle me parlait, croyant que je ne la comprenais pas; elle me contait ses petis chagrins, quelquefois elle pleurait.
«Oh! mon pauvre Cadichon, disait-elle; tu es un âne, et tu ne peux me comprendre; et pourtant tu es mon seul ami; car à toi seul je puis dire tout ce que je pense. Maman m'aime, mais elle est jalouse; elle veut que je n'aime qu'elle; je ne connais personne de mon âge, et je m'ennuie.»
Et Pauline pleurait et me caressait. Je l'aimais aussi, et je la plaignais, cette pauvre petite. Quand elle était près de moi, j'avais soin de ne pas bouger, de peur de la blesser avec mes pieds.
Un jour, je vis Pauline accourir vers moi toute joyeuse.
«Cadichon, Cadichon, s'écria-t-elle, maman m'a donné un médaillon de ses cheveux; je veux y ajouter des tiens, car tu es aussi mon ami; je t'aime, et j'aurai ainsi les cheveux de ceux que j'aime le plus au monde.»
En effet, Pauline coupa du poil à ma crinière, ouvrit son médaillon, et les mêla avec les cheveux de sa maman.
J'étais heureux de voir combien Pauline m'aimait; j'étais fier de voir mes poils dans un médaillon, mais je dois avouer qu'ils ne faisaient pas un joli effet; gris, durs, épais, ils faisaient paraître les cheveux de la maman rudes et affreux. Pauline ne le voyait pas; elle tournait dans tous les sens et admirait son médaillon, lorsque la maman entra.
--Qu'est-ce que tu regardes là? lui dit-elle.
--C'est mon médaillon, maman, répondit Pauline en le cachant à moitié.
_La maman:_--Pourquoi l'as-tu apporté ici.
_Pauline:_--Pour le faire voir à Cadichon.
_La maman:_--Quelle sottise! En vérité, Pauline, tu perds la tête avec ton Cadichon! Comme s'il pouvait comprendre ce que c'est qu'un médaillon de cheveux.
_Pauline:_--Je vous assure, maman, qu'il comprend très bien; il m'a léché la main quand ... quand ...
Pauline rougit et se tut.
_La maman:_--Eh bien! pourquoi n'achèves-tu pas? A quel propos Cadichon t'a-t-il léché la main?
_Pauline:_ embarrassée.--Maman, j'aime mieux ne pas vous le dire; j'ai peur que vous ne me grondiez.
_La maman:_ avec vivacité.--Qu'est-ce donc? Voyons; parle. Quelle bêtise as-tu faite encore?
_Pauline:_--Ce n'est pas une bêtise, maman, au contraire.
_La maman:_--Alors, de quoi as-tu peur? Je parie que tu as donné à Cadichon de l'avoine à le rendre malade.
_Pauline:_--Non, je ne lui ai rien donné, au contraire.
_La maman:_--Comment, au contraire! Ecoute, Pauline, tu m'impatientes; je veux que tu me dises ce que tu as fait, et pourquoi tu m'as quittée depuis près d'une heure.
En effet, l'arrangement de mes poils avait été très long; il avait fallu enlever le papier collé derrière le médaillon, ôter le verre, placer les poils et recoller le tout.
Pauline hésita encore un instant; puis elle dit bien bas et en hésitant bien fort:
--J'ai coupé des poils de Cadichon pour...
_La maman:_ avec impatience.--Pour? Eh bien! achève donc! Pour quoi faire?
_Pauline:_ très bas.--Pour mettre dans le médaillon.
_La maman:_ avec colère.--Dans quel médaillon?
_Pauline:_--Dans celui que vous m'avez donné.