Chapter 11
Je me retirai de la fenêtre, et j'allai manger des chardons qui poussaient au bord d'un fossé; j'entrai ensuite dans l'écurie de l'auberge, où je trouvai déjà plusieurs chevaux occupant les meilleures places; je me rangeai dans un coin dont personne n'avait voulu: j'y pus réfléchir à mon aise, car personne ne me connaissait, et personne ne s'occupait de moi. A la fin de la journée, Henriette Hutfer entra à l'écurie, regarda si chacun avait ce qu'il fallait, et, m'apercevant dans mon coin humide et obscur, sans litière, sans foin, ni avoine, elle appela un des garçons d'écurie.
--Ferdinand, dit-elle, donnez de la paille à ce pauvre âne pour qu'il ne couche pas sur la terre humide, mettez devant lui un picotin d'avoine et une botte de foin, et voyez s'il ne veut pas boire.
_Ferdinand_:--Mam'zelle Henriette, vous ruinerez votre papa, vous êtes trop soigneuse pour le monde. Que vous importe que cette bête couche sur la dure ou sur une bonne litière? c'est de la paille gâchée, ça!
_Henriette_:--Vous ne trouvez pas que je suis trop bonne quand c'est vous que je soigne, Ferdinand; je veux que tout le monde soit bien traité ici, les bêtes comme les hommes.
_Ferdinand_, d'un air malin:--Sans compter qu'il y a pas mal d'hommes qu'on prendrait volontiers pour des bêtes, quoiqu'ils marchent sur deux pieds.
_Henriette_, souriant:--Voilà pourquoi on dit: Bête à manger du foin.
_Ferdinand_:--Ce ne sera toujours pas à vous, mam'zelle, que je servirai une botte de foin. Vous avez de l'esprit,... de l'esprit ... et de la malice comme un singe!
_Henriette_, riant:--Merci du compliment, Ferdinand! Qu'êtes-vous donc, si je suis un singe?
_Ferdinand_:--Ah! mam'zelle, je n'ai point dit que vous étiez un singe: et si je me suis mal exprimé pour cela, mettez que je suis un âne, un cornichon, une oie.
_Henriette_:--Non, non, pas tant que cela, Ferdinand, mais seulement un babillard qui parle quand il devrait travailler. Faites la litière de l'âne, ajouta-t-elle d'un ton sérieux, et donnez-lui à boire et à manger.
Elle sortit; Ferdinand fit en grommelant ce que lui avait ordonné sa jeune maîtresse. En faisant ma litière, il me donna quelques coups de fourche, me jeta avec humeur une botte de foin, une poignée d'avoine, et posa près de moi un seau d'eau. Je n'étais pas attaché; j'aurais pu m'en aller, mais j'aimai mieux souffrir encore un peu, et donner le lendemain, pour achever ma bonne oeuvre, ma seconde et dernière représentation.
En effet, quand la journée du lendemain fut avancée, on vint me prendre; mon maître m'amena sur une grande place qui était pleine de monde; on m'avait tambouriné le matin, c'est-à-dire que le tambour du village s'était promené partout de grand matin en criant: «Ce soir, grande représentation de l'âne savant dit Mirliflore; on se réunira à huit heures sur la place en face la mairie et l'école.»
Je recommençai les tours de la veille et j'y ajoutai des danses exécutées avec grâce; je valsai, je polkai, et je jouai à Ferdinand le tour innocent de l'engager à valser en brayant devant lui, et en lui présentant le pied de devant comme on criait: «Oui, oui, une valse avec l'âne!» il s'élança dans le cercle en riant, et il se mit à faire mille sauts et gambades, que j'imitai de mon mieux.
Enfin, me sentant fatigué, je laissai Ferdinand gambadant tout seul, j'allai comme la veille chercher une terrine; n'en trouvant pas, je pris dans mes dents un panier sans couvercle, et je fis le tour, comme la veille, présentant mon panier à chacun. Il fut bientôt si plein, que je dus le vider dans la blouse de celui qu'on croyait mon maître; je continuai la quête; quand tout le monde m'eut donné, je saluai la société et j'attendis que mon maître eût compté l'argent que je lui avais fait gagner ce soir-là, et qui se montait à plus de trente-quatre francs. Trouvant que j'avais assez fait pour lui, que mon ancienne faute était réparée, et que je pouvais retourner chez moi, je saluai mon maître, et, fendant la foule, je partis au trot.
--Tiens! v'là votre bourri qui s'en va, dit Hutfer, l'aubergiste.
--C'est qu'il file joliment, dit Ferdinand.
Mon prétendu maître se retourna, me regarda d'un air inquiet, m'appela: «Mirliflore, Mirliflore!» et, me voyant continuer mon trot, je l'entendis s'écrier d'un ton piteux:
--Arrêtez-le, arrêtez-le, de grâce! c'est mon pain, ma vie qu'il m'emporte; courez, attrapez-le; je vous promets encore une représentation si vous me le ramenez.
--D'où l'avez-vous donc, cet âne? dit un des hommes nommé Clouet; et depuis quand l'avez-vous?
--Je l'ai ... depuis qu'il est à moi, répondit mon faux maître avec un peu d'embarras.
--J'entends bien, reprit Clouet; mais depuis quand est-il à vous?
L'homme ne répondit pas.
--C'est qu'il me semble bien le reconnaître, dit Clouet; il ressemble à Cadichon, l'âne du château de la Herpinière; je serais bien trompé si ce n'est pas là Cadichon.
Je m'étais arrêté; j'entendis des murmures; je voyais l'embarras de mon maître, lorsque, au moment où l'on s'y attendait le moins, il s'élança au travers de la foule et courut du côté opposé à celui que j'avais pris, suivi de sa femme et de son garçon.
Quelques-uns voulurent courir après lui, d'autres dirent que c'était bien inutile puisque je m'étais sauvé, et que l'homme n'emportait que l'argent qui était à lui, et que je lui avais fait gagner honnêtement.
--Et quant à Cadichon, ajouta-t-on, il ne sera pas embarrassé pour retrouver son chemin, et il ne se laissera prendre que s'il le veut bien.
La foule se dispersa, et chacun rentra chez soi; je repris ma course, espérant arriver chez mes vrais maîtres avant la nuit; mais il y avait beaucoup de chemin à faire, j'étais fatigué, et je fus obligé de me reposer à une lieue du château. La nuit était venue, les écuries devaient être fermées; je me décidai à coucher dans un petit bois de sapins qui bordait un ruisseau.
J'étais à peine établi sur mon lit de mousse, que j'entendis marcher avec précaution et parler bas. Je regardai, mais je ne vis rien; la nuit était trop noire. J'écoutai de toutes mes oreilles, et j'entendis la conversation suivante:
XXIV
LES VOLEURS
--Il ne fait pas encore assez nuit, Finot; il serait plus sage de nous blottir dans ce bois.
--Mais, Passe-Partout, dit Finot, il nous faut un peu de jour pour nous reconnaître; moi, d'abord, je n'ai pas étudié les portes d'entrée.
--Tu n'as jamais rien étudié, toi, reprit Passe-Partout; c'est à tort que les camarades t'ont appelé FINOT; si ce n'était que moi, je t'aurais plutôt nommé _Pataud_.
_Finot_:--Ça n'empêche pas que c'est moi qui ai toujours les bonnes idées.
_Passe-Partout_:--Bonnes idées! ça dépend. Qu'est-ce que nous allons faire au château?
_Finot_:--Ce que nous allons faire? Dévaliser le potager, couper les têtes d'artichaut, arracher les cosses de pois, de haricots, les navets, les carottes, enlever les fruits. En voilà de la besogne!
_Passe-Partout_:--Et puis?
_Finot_:--Comment, et puis? Nous ferons un tas de tout ce jardinage, nous le passerons par dessus le mur, et nous irons le vendre au marché de Moulins.
_Passe-Partout_:--Et par où entreras-tu dans le jardin, imbécile?
_Finot_:--Par-dessus le mur, avec une échelle, bien sûr. Voudrais-tu que j'allasse demander poliment au jardinier la clef et ses outils?
_Passe-Partout_:--Mauvais plaisant, va! Je te demande seulement si tu as marqué la place où nous devons grimper sur le mur?
_Finot_:--Mais non, te dis-je, je ne l'ai pas marquée: voilà pourquoi j'aimerais mieux aller en avant pour reconnaître.
_Passe-Partout_:--Et si on te voit, qu'est-ce que tu diras?
_Finot_:--Je dirai ... que je viens demander un verre de cidre et une croûte de pain.
_Passe-Partout_:--Ça ne vaut rien; j'ai une idée, moi. Je connais le potager; il y a un endroit où le mur est dégradé, en mettant les pieds dans les trous, j'arriverai au haut du mur, je trouverai une échelle et je te la passerai, car tu n'es pas fort pour grimper.
_Finot_:--Non, je ne tiens pas du chat comme toi.
_Passe-Partout_:--Mais si quelqu'un vient nous déranger?
_Finot_:--Tiens, tu es bon enfant, toi! Si quelqu'un vient me déranger, je saurai bien l'arranger.
_Passe-Partout_:--Qu'est-ce que tu lui feras?
_Finot_:--Si c'est un chien, je l'égorge; ce n'est pas pour rien que j'ai mon couteau affilé.
_Passe-Partout_:--Mais si c'est un homme?
--Un homme? dit Finot se grattant l'oreille, c'est plus embarassant, ça.... Un homme? on ne peut pourtant pas tuer un homme comme un chien. Si c'était pour quelque chose qui vaille, on verrait, mais pour des légumes! Et puis, ce château qui est plein de monde!
_Passe-Partout_:--Mais enfin, qu'est-ce que tu feras?
_Finot_:--Ma foi, je me sauverai: c'est plus sûr.
_Passe-Partout_:--T'es un lâche, toi! sais-tu bien? Si tu vois ou si tu entends un homme, tu n'as qu'à m'appeler, et je lui ferai son affaire.
_Finot_:--Fais à ton goût, ce n'est pas le mien.
_Passe-Partout_:--Pour lors donc, c'est convenu. Nous attendons la nuit, nous arrivons près du mur du potager, tu restes à un bout pour avertir s'il vient quelqu'un; je grimpe à l'autre bout, je te passe une échelle et tu me rejoins.
--C'est bien ça, dit Finot.
Il se retourne avec inquiétude, écoute et dit tout bas:
--J'ai entendu remuer là derrière. Est-ce qu'il y aurait quelqu'un?
--Qui veux-tu qui se cache dans les bois? répondit Passe-Partout. Tu as toujours peur. Ce ne peut être qu'un crapaud ou une couleuvre.
Ils ne dirent rien: je ne bougeai pas non plus, et je me demandai ce que j'allais faire pour empêcher les voleurs d'entrer et pour les faire prendre. Je ne pouvais prévenir personne, je ne pouvais même pas défendre l'entrée du potager. Pourtant, après avoir bien réfléchi, je pris un parti qui pouvait empêcher les voleurs d'agir et les faire arrêter. J'attendis qu'ils fussent partis pour m'en aller à mon tour. Je ne voulais pas bouger jusqu'au moment où ils ne pourraient plus m'entendre.
La nuit était noire; je savais qu'ils ne pouvaient marcher très vite; je pris un chemin plus court en sautant par-dessus des haies, et j'arrivai longtemps avant eux au mur du potager. Je connaissais l'endroit dégradé dont avait parlé Passe-Partout. Je me serrai près de là, contre le mur: on ne pouvait me voir.
J'attendis un quart d'heure; personne ne venait; enfin j'entendis des pas sourds et un léger chuchotement; les pas approchèrent avec précaution; les uns se dirigeaient vers moi, c'était Passe-Partout; les autres s'éloignaient vers l'autre bout du mur, du côté de la porte d'entrée, c'était Finot. Je ne voyais pas, mais j'entendais tout. Quand Passe-Partout fut arrivé à l'endroit où quelques pierres tombées avaient fait des trous assez grands pour y poser les pieds, il commença à grimper en tâtonnant avec les pieds et avec les mains. Je ne bougeais pas, je respirais à peine: j'entendais et je reconnaissais chacun de ses mouvements. Quand il eut grimpé à la hauteur de ma tête, je m'élançai contre le mur, je le saisis par la jambe, et je le tirai fortement; avant qu'il eût le temps de se reconnaître, il était par terre, étourdi par la chute, meurtri par les pierres; pour l'empêcher de crier ou d'appeler son camarade, je lui donnai sur la tête un grand coup de pied, qui acheva de l'étourdir et le laissa sans connaissance; je restai ensuite immobile, près de lui, pensant bien que le camarade viendrait voir ce qui se passait. Je ne tardai pas, en effet, à entendre Finot avancer avec précaution. Il faisait quelques pas, il s'arrêtait, il écoutait, ... rien, ... il avançait encore.... Il arriva ainsi tout près de son camarade; mais, comme il regardait en l'air sur le mur, il ne le voyait pas étendu tout de son long par terre, sans mouvements.
«Pst! ... pst! ... as-tu l'échelle? ..., puis-je monter? ...» disait-il à voix basse. L'autre n'avait garde de répondre, il ne l'entendait pas. Je vis qu'il n'avait pas envie de grimper; je craignis qu'il ne s'en allât; il était temps d'agir. Je m'élançai sur lui, je le fis tomber en le tirant par le dos de sa blouse, et je lui donnai, comme à l'autre un bon coup de pied sur la tête; j'obtins le même succès, il resta sans connaissance près de son ami. Alors, n'ayant plus rien à perdre, je me mis à braire de ma voix la plus formidable; je courus à la maison du jardinier, aux écuries, au château, brayant avec une telle violence, que tout le monde fut éveillé; quelques hommes, les plus braves, sortirent avec des armes et des lanternes; je courus à eux, et je les menai, courant en avant, près des deux voleurs étendus au pied du mur.
--Deux hommes morts! que veut dire cela? dit le papa de Pierre.
_Le papa de Jacques:_--Ils ne sont pas morts, ils respirent.
_Le jardinier:_--En voilà un qui vient de gémir.
_Le cocher:_--Du sang! une blessure à la tête!
_Le papa de Pierre:_--Et l'autre aussi, même blessure! On dirait que c'est un coup de pied de cheval ou d'âne.
_Le papa de Jacques:_--Oui, voilà la marque du fer sur le front.
_Le cocher_:--Qu'ordonnent ces messieurs? Que veulent-ils qu'on fasse de ces hommes?
_Le papa de Pierre_:--Il faut les porter à la maison, atteler le cabriolet, et aller chercher le médecin. Nous autres, en attendant le médecin, nous tâcherons de leur faire reprendre connaissance.
Le jardinier apporta un brancard; on y posa les blessés, et on les porta dans une grande pièce qui servait d'orangerie pendant l'hiver. Ils restaient toujours sans mouvement.
--Je ne connais pas ces visages-là, dit le jardinier après les avoir examinés attentivement à la lumière.
--Peut-être ont-ils sur eux des papiers qui les feront reconnaître, dit le papa de Louis; on ferait savoir à leurs familles qu'ils sont ici et blessés.
Le jardinier fouilla dans leurs poches, en retira quelques papiers, qu'il remit au papa de Jacques, puis deux couteaux bien aiguisés, bien pointus, et un gros paquet de clefs.
--Ah! ah! ceci indique l'état de ces messieurs! s'écria-t-il; ils venaient voler et peut-être tuer.
--Je commence à comprendre, dit le papa de Pierre. La présence de Cadichon et ses braiments expliquent tout. Ces gens-là venaient pour voler; Cadichon les a devinés avec son instinct accoutumé; il a lutté contre eux, il a rué et leur a cassé la tête, après quoi il s'est mis à braire pour nous appeler.
--C'est bien cela, ce doit être cela, dit le papa de Jacques. Il peut se vanter de nous avoir rendu un fier service, ce brave Cadichon. Viens, mon Cadichon, te voilà rentré en grâce cette fois.
J'étais content; je me promenais en long et en large devant la serre, pendant qu'on donnait des soins à Finot et à Passe-Partout. M. Tudoux ne tarda pas à arriver; les voleurs n'avaient pas encore repris connaissance.
Il examina les blessures.
--Voilà deux coups bien appliquées, dit-il. On voit distinctement la marque d'un très petit fer à cheval, comme qui dirait un pied d'âne. Et mais, ... ajouta-t-il en m'apercevant, ne serait-ce pas une nouvelle méchanceté de cet animal qui nous examine comme s'il comprenait?
--Pas méchanceté, mais fidèle service et intelligence, répondit le papa de Pierre. Ces gens-là sont des voleurs; voyez ces couteaux et ces papiers qu'ils avaient sur eux.
Et il se mit à lire:
«N° 1. Château Herp. Beaucoup de monde; pas bon à voler; potager facile; légumes et fruits, mur peu élevé.
«N° 2. Presbytère. Vieux curé; pas d'armes. Servante sourde et vieille. Bon à voler pendant la messe.
«N° 3. Château de Sourval. Maître absent; femme seule au rez-de-chaussée, domestique au second; belle argenterie; bon à voler. Tuer si on crie.
«N° 4. Château de Chanday. Chiens de garde vigoureux à empoisonner; personne au rez-de-chaussée; argenterie; galerie de curiosités riches et bijoux. Tuer si on vient.»
--Vous voyez, continua le papa, que ces hommes sont des brigands qui venaient dévaliser le potager, faute de mieux. Pendant que vous leur donnerez vos soins, je vais envoyer à la ville prévenir le brigadier de gendarmerie.
M. Tudoux tira de sa poche une trousse, y prit une lancette, et saigna les deux voleurs. Ils ne tardèrent pas à ouvrir les yeux, et parurent effrayés de se voir entourés de monde et dans une chambre du château. Quand ils furent tout à fait remis, ils voulurent parler.
--Silence, coquins, leur dit M. Tudoux avec calme et lenteur. Silence; nous n'avons pas besoin de vos discours pour savoir qui vous êtes et ce que vous veniez faire ici.
Finot porta la main à sa veste, les papiers n'y étaient plus; il chercha son couteau, il ne le trouva pas. Il regarda Passe-Partout d'un air sombre, et lui dit à voix basse:
--Je te disais bien dans le bois que j'avais entendu du bruit.
--Tais-toi, dit Passe-Partout de même; on pourrait t'entendre. Il faut tout nier.
_Finot_:--Mais les papiers? ils les ont.
_Passe-Partout_:--Tu diras que nous avons trouvé les papiers.
_Finot_:--Et les couteaux?
_Passe-Partout_:--Les couteaux aussi, parbleu! Il faut de l'audace.
_Finot_:--Qui est-ce qui t'a assené sur la tête ce coup de massue qui t'a si bien engourdi?
_Passe-Partout_:--Je n'en sais, ma foi, rien; je n'ai pas eu le temps de voir ni d'entendre. Je me trouvai par terre, frappé en moins de rien.
_Finot_:--Et moi de même. Il faudrait pourtant savoir si on nous a vus grimper au mur.
_Passe-Partout_:--Nous le saurons bien. Ne faut-il pas que ceux qui nous ont assommés viennent dire comment et pourquoi?
_Finot_:--Tiens! c'est vrai. Jusque-là il faut tout nier. Convenons à présent des détails pour ne pas nous contredire. D'abord, faisions-nous route ensemble? Où avons-nous trouvé les...?
--Séparez ces deux hommes, dit le papa de Louis; ils vont s'entendre sur les contes qu'ils nous feront.
Deux hommes saisirent Finot, pendant que deux autres s'emparèrent de Passe-Partout, et, malgré leur résistance, ils leur garrottèrent les pieds et les mains, et emportèrent Passe-Partout dans une autre salle.
La nuit était bien avancée; on attendait avec impatience le brigadier de gendarmerie; il arriva au petit jour, escorté de quatre gendarmes, car on leur avait dit qu'il s'agissait de l'arrestation de deux voleurs. Les papas de mes petits maîtres lui racontèrent tout ce qui était arrivé, et lui firent voir les papiers et les couteaux trouvés dans les poches des voleurs.
--Ce genre de couteaux, dit le brigadier, indique des voleurs dangereux qui assassinent pour voler: ce qui, du reste, est facile à voir d'après leurs papiers, qui sont des indications de vols à faire dans les environs. Je ne serais pas surpris que ces deux hommes fussent les nommés Finot et Passe-Partout, des brigands très dangereux échappés des galères, et qu'on cherche dans plusieurs départements où ils ont commis des vols nombreux et audacieux. Je vais les interroger séparément; vous pouvez assister à l'interrogatoire, si vous le désirez.
En achevant ces mots, il entra dans la serre, où était resté Finot. Il regarda un instant et dit:
--Bonjour Finot! tu t'es donc laissé reprendre?
Finot tressaillit, rougit, mais ne répondit pas.
--Eh bien! Finot, dit le brigadier, nous avons perdu notre langue? Elle était pourtant bien pendue au dernier procès.
--A qui parlez-vous, monsieur? répondit Finot, en regardant de tous côtés; il n'y a que moi ici.
_Le brigadier_:--Je le sais bien qu'il n'y a que toi; c'est bien à toi que je parle.
_Finot_:--Je ne sais pas, monsieur, pourquoi vous me tutoyez; je ne vous connais pas.
_Le brigadier_:--Mais moi, je te connais bien. Tu es Finot, échappé du bagne, condamné aux galères pour vol et blessures.
_Finot_:--Vous vous trompez, monsieur; je ne suis pas ce que vous prétendez si bien savoir.
_Le brigadier_:--Et qui êtes-vous donc? D'où venez-vous? Où alliez-vous?
_Finot_:--Je suis un marchand de moutons; j'allai à une foire, à Moulins, acheter des agneaux.
_Le brigadier_:--En vérité? Et votre camarade? Est-il aussi un marchand de moutons et d'agneaux?
_Finot_:--Je n'en sais rien; nous nous étions rencontrés peu d'instants avant d'avoir été attaqués et assommés par une bande de voleurs.
_Le brigadier_:--Et ces papiers que vous aviez dans vos poches?
_Finot_:--Je ne sais seulement pas ce que c'est; nous les avons trouvés pas loin d'ici, et nous n'avons pas eu le temps d'y regarder.
_Le brigadier_:--Et les couteaux?
_Finot_:--Les couteaux étaient avec les papiers.
_Le brigadier_:--Tiens! c'est de la chance d'avoir trouvé et ramassé tout cela sans y voir; la nuit était sombre.
_Finot_:--Aussi est-ce le hasard. Mon camarade a marché dessus, cela lui a semblé drôle; il s'est baissé, je l'ai aidé; et, en tâtonnant, nous avons trouvé les papiers et les couteaux, nous avons partagé.
_Le brigadier_:--C'est malheureux pour vous d'avoir partagé. Ça fait que chacun avait de quoi se faire fourrer en prison.
_Finot_:--Vous n'avez pas le droit de nous mettre en prison; nous sommes d'honnêtes gens....
_Le brigadier_:--C'est ce que nous verrons, et ce ne sera pas long. Au revoir, Finot. Ne vous dérangez pas, ajouta-t-il, voyant que Finot cherchait à se lever de dessus son banc. Gendarmes, veillez bien sur monsieur, afin qu'il ne manque de rien. Et ne le quittez pas des yeux, c'est un Finot qui nous a échappé plus d'une fois.
Le brigadier sortit, laissant Finot abattu et inquiet.
«Pourvu que Passe-Partout dise comme moi, pensa-t-il. Ce serait bien de la chance qu'il dît de même.»
En voyant entrer le brigadier, Passe-Partout se sentit perdu; pourtant il parvint à cacher son inquiétude. Il regarda d'un air indifférent le brigadier, qui l'examinait attentivement.
--Comment vous trouvez-vous ici, blessé et garrotté? dit le brigadier.
--Je n'en sais rien, répondit Passe-Partout.
_Le brigadier_:--Vous savez toujours bien qui vous êtes? où vous alliez? par qui vous avez été blessé?
_Passe-Partout_:--Je sais bien qui je suis et où j'allais, mais je ne sais pas qui m'a brutalement attaqué.
_Le brigadier_:--Alors, procédons par ordre. Qui êtes-vous?
_Passe-Partout_:--Est-ce que cela vous regarde? vous n'avez pas le droit de demander aux gens qui passent qui ils sont.
_Le brigadier_:--J'en ai si bien le droit, que je mets les poucettes à ceux qui ne me répondent pas, et que je les fais mener à la prison de la ville. Je recommence. Qui êtes-vous?
_Passe-Partout_:--Je suis un marchand de cidre.
_Le brigadier_:--Votre nom, s'il vous plaît?
_Passe-Partout_:--Robert Partout.
_Le brigadier_:--Où alliez-vous?
_Passe-Partout_:--Un peu partout, acheter du cidre là où on en vend.
_Le brigadier_:--Vous n'étiez pas seul? Vous aviez un camarade?
_Passe-Partout_:--Oui, c'est mon associé; nous faisions des affaires ensemble.
_Le brigadier_:--Vous aviez des papiers dans vos poches? Savez-vous ce que c'était que ces papiers?
Passe-Partout regarda le brigadier.
«Il a lu les papiers, se dit-il; il veut me mettre dedans, mais je serai plus fin que lui.»
Et il dit tout haut:
--Si je le sais? Je crois bien que je le sais! Des papiers perdus par des brigands, sans doute, et que j'allais porter à la gendarmerie de la ville.
_Le brigadier_:--Comment avez-vous eu ces papiers?
_Passe-Partout_:--Nous les avons trouvés sur la route mon camarade et moi; nous les avons regardés, et nous étions pressés de nous en débarrasser; c'est pourquoi nous marchions de nuit.
_Le brigadier_:--Et les couteaux qu'on a trouvés sur vous?
_Passe-Partout_:--Les couteaux; nous les avions achetés pour nous défendre; on nous disait qu'il y avait des voleurs dans le pays.
_Le brigadier_:--Et comment et par qui vous êtes-vous trouvés blessés, votre camarade et vous?
_Passe-Partout_:--Précisément par des voleurs qui nous ont attaqués sans que nous les ayons vus.
_Le brigadier_:--Tiens? Finot m'a pas dit comme vous.
_Passe-Partout_:--Finot a eu si peur qu'il a perdu la mémoire; il ne faut pas croire ce qu'il dit.
_Le brigadier_:--Je ne l'ai pas cru non plus, pas davantage que je ne crois à ce que vous me dites vous-même, l'ami Passe-Partout, car je vous reconnais bien à présent; vous vous êtes trahi.