Les Mémoires d'un âne.

Chapter 10

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_Elisabeth_:--Voilà pourquoi il faut que nous priions beaucoup; peut-être le bon Dieu nous accordera-t-il ce que nous lui demanderons.

_Madeleine_:--Où est donc Jacques?

_Camille_:--Il était ici tout à l'heure, il sera rentré.

Il n'était pas rentré, le pauvre enfant, mais il s'était mis à genoux derrière une caisse, et, la tête cachée dans ses mains, il priait et pleurait. Et c'était moi qui avais causé la maladie d'Auguste, l'affreuse inquiétude du malheureux père, et enfin le chagrin de mon petit Jacques! Cette pensée m'attrista moi-même; je me dis que je n'aurais pas dû venger Médor. «Quel bien lui a fait la chute d'Auguste? me demandai-je. Est-il moins perdu pour moi? La vengeance que j'ai tirée m'a-t-elle servi à autre chose qu'à me faire craindre et détester?»

J'attendis avec impatience le lendemain pour avoir des nouvelles d'Auguste. J'en eus des premiers, car Jacques et Louis me firent atteler à la petite voiture pour y aller. Nous trouvâmes, en arrivant, un domestique qui courait chercher le médecin, et qui nous dit en passant qu'Auguste avait passé une mauvaise nuit, et qu'il venait d'avoir une convulsion qui avait effrayé son père. Jacques et Louis attendirent le médecin, qui ne tarda pas à venir, et qui leur promit de leur donner des nouvelles en s'en allant.

Une demi-heure après il descendit le perron.

--Eh bien? eh bien? monsieur Tudoux, comment va Auguste? demandèrent Louis et Jacques.

_M. Tudoux_, très lentement:--Pas mal, pas mal, mes enfants! Pas si mal que je le craignais.

_Louis_:--Mais ces convulsions, n'est-ce pas dangereux?

_M. Tudoux_, de même:--Non, c'était la suite d'un agacement des nerfs et d'une grande agitation. Je lui ai donné une pilule qui va le calmer; ce ne sera pas grave.

_Jacques_:--Alors, monsieur Tudoux, vous n'êtes pas inquiet, vous ne croyez pas qu'il va mourir?

_M. Tudoux_, de même:--Non, non, non! ce ne sera pas grave, pas grave du tout.

_Louis_ et _Jacques_:--Je suis bien content! Merci, monsieur Tudoux. Adieu; nous repartons bien vite pour rassurer nos cousins et cousines.

_M. Tudoux_:--Attendez, attendez une minute. L'âne qui vous mène n'est-il pas Cadichon?

_Jacques_:--Oui, c'est Cadichon.

_M. Tudoux_, avec calme:--Alors prenez-y garde; il pourrait bien vous jeter dans un fossé comme il l'a fait pour Auguste. Dites à votre grand'mère qu'elle ferait bien de le vendre; c'est un animal dangereux.

M. Tudoux salua et s'en alla. Je restai tellement étonné et humilié, que je ne songeai à me mettre en route que lorsque mes petits maîtres m'eurent répété trois fois:

--Allons, Cadichon, en route!... Allons donc, Cadichon, nous sommes pressés! Vas-tu nous faire coucher ici, Cadichon? Hue! hue donc!

Je partis enfin et je courus tout d'un trait jusqu'au perron, où attendaient cousins, cousines, oncles et tantes, papas et mamans.

--Il va mieux! s'écrièrent Jacques et Louis; et ils se mirent à raconter leur conversation avec M. Tudoux, sans oublier son dernier conseil.

J'attendais avec une vive impatience la décision de la grand'mère. Elle réfléchit un instant.

--Il est certain, mes chers enfants, que Cadichon ne mérite plus notre confiance; j'engage les plus jeunes d'entre vous à ne pas le monter; à la première sottise qu'il fera, je le donnerai au meunier, qui l'emploiera à porter ses sacs de farine; mais je veux encore l'essayer avant de le réduire à cet état d'humiliation; peut-être se corrigera-t-il. Nous verrons bien d'ici à quelques mois.

J'étais de plus en plus triste, humilié et repentant; mais je ne pouvais réparer le mal que je m'étais fait qu'à force de patience, de douceur et de temps. Je commençais à souffrir dans mon orgueil et dans mes affections.

Les nouvelles d'Auguste furent meilleures le lendemain; peu de jours après il entrait en convalescence, et l'on ne s'en occupa plus au château. Mais je ne pus en perdre le souvenir, car j'entendais sans cesse dire autour de moi:

«Prends garde à Cadichon! Souviens-toi d'Auguste!»

XXIII

LA CONVERSION

Depuis le jour où j'avais déchiré le visage d'Auguste en galopant dans les épines, et où je l'avais jeté dans la boue, le changement dans les manières de mes petits maîtres, de leurs parents, des gens de la maison était visible. Les animaux même ne me traitaient pas comme auparavant. Ils semblaient m'éviter; quand j'arrivais, ils s'éloignaient; ils se taisaient en ma présence; car j'ai déjà dit, à propos de mon ami Médor, que nous autres animaux nous nous comprenons sans parler comme les hommes; que les mouvements des yeux, des oreilles, de la queue remplacent chez nous les paroles. Je ne savais que trop ce qui avait causé ce changement, et je m'en irritais plus encore que je ne m'en affligeais, lorsqu'un jour, étant seul comme d'habitude, et couché au pied d'un sapin, je vis approcher Henri et Elisabeth; ils s'assirent et ils continuèrent à causer.

--Je crois, Henri, que tu as raison, dit Elisabeth, et je partage tes sentiments; moi aussi, je n'aime presque plus Cadichon depuis qu'il a été si méchant pour Auguste.

_Henri_:--Et ce n'est pas seulement Auguste; te souviens-tu de la foire de Laigle, quand il a été si mauvais pour le maître de l'âne savant?

_Elisabeth_:--Ah! ah! ah! Oui, je me le rappelle très bien. Il était drôle! Tout le monde riait, mais tout de même nous avons tous trouvé qu'il avait montré beaucoup d'esprit, mais pas de coeur.

_Henri_:--C'est vrai! il a humilié ce pauvre âne et son maître le faiseur de tours; on m'a dit que le malheureux avait été obligé de partir sans avoir rien gagné, parce que tout le monde se moquait de lui. En s'en allant, sa femme et ses enfants pleuraient: ils n'avaient pas de quoi manger.

_Elisabeth_:--Et c'était la faute de Cadichon.

_Henri_:--Certainement! Sans lui, le pauvre homme aurait gagné de quoi vivre pendant quelques semaines.

_Elisabeth_:--Et puis te rappelles-tu ce qu'on nous a raconté des méchancetés qu'il a faites chez son ancien maître? Il mangeait les légumes, il cassait les oeufs, il salissait le linge.... Décidément, je fais comme toi, je ne l'aime plus.

Elisabeth et Henri se levèrent et continuèrent leur promenade. Je restai triste et humilié. D'abord je voulus me fâcher et chercher une petite vengeance à exercer; mais je pensai qu'ils avaient raison. Je m'étais toujours vengé; à quoi m'avaient servi mes vengeances? à me rendre malheureux.

D'abord j'avais cassé les dents, les bras et l'estomac à une de mes maîtresses. Si je n'avais pas eu le bonheur de m'échapper, j'aurais été battu à me faire presque mourir.

J'avais fait mille méchancetés à mon autre maître, qui avait été bon pour moi tant que je n'avais pas été paresseux et méchant, depuis il m'avait très maltraité, et j'avais été très malheureux.

Quand Auguste avait tué mon ami Médor, je n'avais pas réfléchi qu'il l'avait fait par maladresse et non par méchanceté. S'il était bête, ce n'était pas de sa faute; j'avais persécuté ce malheureux Auguste, et j'avais fini par le rendre très malade en le jetant dans la mare de boue.

Et puis, que de petites méchancetés j'avais faites que je n'ai pas racontées!

J'avais donc fini par ne plus être aimé de personne. J'étais seul; personne ne venait près de moi me consoler, me caresser; les animaux même me fuyaient.

«Que faire? me demandai-je tristement. Si je pouvais parler, j'irais leur dire à tous que je me repens, que je demande pardon à tous ceux auxquels j'ai fait du mal, que je serai bon et doux à l'avenir; mais ... je ne peux pas me faire comprendre ... je ne parle pas.»

Je me jetai sur l'herbe et je pleurai, non pas comme les hommes qui versent des larmes, mais dans le fond de mon coeur; je pleurai, je gémis sur mon malheur, et, pour la première fois, je me repentis sincèrement.

«Ah! si j'avais été bon! si, au lieu de vouloir montrer mon esprit, j'avais montré de la bonté, de la douceur, de la patience! si j'avais été pour tous ce que j'avais été pour Pauline! comme on m'aimerait! comme je serais heureux!»

Je réfléchis longtemps, bien longtemps; je formai tantôt de bons projets, tantôt de méchants.

Enfin, je me décidai à devenir bon, de manière à regagner l'amitié de tous mes maîtres et de mes camarades. Je fis immédiatement l'essai de mes bonnes résolutions.

J'avais depuis quelque temps un camarade que je traitais fort mal. C'était un âne qu'on avait acheté pour faire monter ceux de mes plus jeunes maîtres qui avaient peur de moi, depuis que j'avais manqué noyer Auguste; les grands seuls ne me craignaient pas; et même, lorsqu'on faisait une partie d'ânes, le petit Jacques était le seul qui me demandât toujours, au lieu que jadis on se disputait pour m'avoir.

Je méprisais ce camarade; je passais toujours devant lui, je ruais et je le mordais s'il cherchait à me dépasser; le pauvre animal avait fini par me céder toujours la première place, et se soumettre à toutes mes volontés. Le soir, quand l'heure fut venue de rentrer à l'écurie, je me trouvai près de la porte presque en même temps que mon camarade; il se rangea avec empressement pour me laisser entrer le premier; mais, comme il était arrivé quelques pas en avant de moi, je m'arrêtai à mon tour et je lui fis signe de passer. Le pauvre âne m'obéit en tremblant, inquiet de ma politesse, et craignant que je ne le fisse marcher le premier pour lui jouer quelque tour, par exemple pour lui donner un coup de dent ou un coup de pied. Il fut très étonné de se trouver sain et sauf dans sa stalle, et de me voir placer paisiblement dans la mienne.

Voyant son étonnement je lui dis:

--Mon frère, j'ai été méchant pour vous, je ne le serai plus; j'ai été fier, je ne le serai jamais, je vous ai méprisé, humilié, maltraité, je ne recommencerai pas. Pardonnez-moi, frère, et à l'avenir voyez en moi un camarade, un ami.

--Merci, frère, me répondit le pauvre âne tout joyeux; j'étais malheureux, je serai heureux; j'étais triste, je serai gai; je me trouvais seul, je me sentirai aimé et protégé. Merci encore une fois, frère; aimez-moi, car je vous aime déjà.

--A mon tour, frère, à vous dire merci, car j'ai été méchant, et vous me pardonnez; je reviens à de meilleurs sentiments, et vous me recevez; je veux vous aimer et vous me donnez votre amitié. Oui, à mon tour, merci, frère.

Et, tout en mangeant notre souper, nous continuâmes à causer. C'était la première fois, car jamais je n'avais daigné lui parler. Je le trouvai bien meilleur, bien plus sage que je ne l'étais moi-même, et je lui demandai de me soutenir dans ma nouvelle voie; il me le promit avec autant d'affection que de modestie.

Les chevaux, témoins de notre conversation et de ma douceur inaccoutumée, se regardaient et me regardaient avec surprise. Quoiqu'ils parlassent bas, je les entendais dire:

--C'est une farce de Cadichon, dit le premier cheval; il veut jouer quelque tour à son camarade.

--Pauvre âne, j'ai pitié de lui, dit le second cheval. Si nous lui disions de se méfier de son ennemi?

--Pas tout de suite, répondit le premier cheval. Silence! Cadichon est méchant. S'il nous entend, il se vengera.

Je fus blessé de la mauvaise opinion qu'avaient de moi ces deux chevaux, le troisième n'avait pas parlé; il avait passé sa tête sur la stalle, et il m'observait attentivement. Je le regardai tristement et humblement. Il parut surpris, mais il ne bougea pas, et resta silencieux, m'observant toujours.

Fatigué de ma journée, abattu par la tristesse et le regret de ma vie passée, je me couchai sur la paille, et je remarquai que mon lit était moins bon, moins épais que celui de mon camarade. Au lieu de m'en fâcher, comme j'aurais fait jadis, je me dis que c'était juste et bien.

«J'ai été méchant, me dis-je, on m'en punit; je me suis fait détester, on me le fait sentir. Je dois encore me trouver heureux de n'avoir pas été envoyé au moulin, où j'aurais été battu, éreinté, mal couché.»

Je gémis pendant quelque temps et je m'endormis. A mon réveil, je vis entrer le cocher, qui me fit lever d'un coup de pied, détacha mon licou et me laissa en liberté; je restai à la porte, et je vis avec surprise étriller, brosser soigneusement mon camarade, lui passer ma belle bride pomponnée, attacher sur son dos ma selle anglaise, et le diriger devant le perron. Inquiet, tremblant d'émotion, je le suivis; quels ne furent pas mon chagrin, ma désolation quand je vis Jacques, mon petit maître bien-aimé, approcher de mon camarade, et le monter après quelque hésitation! Je restai immobile, anéanti. Le bon petit Jacques s'aperçut de ma peine, car il s'approcha de moi, me caressa la tête, et me dit tristement:

--Pauvre Cadichon! tu vois ce que tu as fait! Je ne peux plus te monter; papa et maman ont peur que tu ne me jettes par terre. Adieu, pauvre Cadichon; sois tranquille, je t'aime toujours.

Et il partit lentement, suivi du cocher, qui lui criait:

--Prenez donc garde, monsieur Jacques, ne restez pas auprès de Cadichon: il vous mordra, il mordra le bourri; il est méchant, vous savez bien.

--Il n'a jamais été méchant avec moi, et il ne le sera jamais, répondit Jacques.

Le cocher frappa l'âne, qui prit le trot, et je les perdis bientôt de vue. Je restai à la même place, abîmé dans mon chagrin. Ce qui en redoublait la violence, c'était l'impossibilité de faire connaître mon repentir et mes bonnes résolutions. Ne pouvant plus supporter le poids affreux qui oppressait mon coeur, je partis en courant sans savoir où j'allais. Je courus longtemps, brisant des haies, sautant des fossés, franchissant des barrières, traversant des rivières; je ne m'arrêtai qu'en face d'un mur que je ne pus ni briser ni franchir.

Je regardai autour de moi. Où étais-je? Je croyais reconnaître le pays, mais sans toutefois pouvoir me dire où je me trouvais. Je longeai le mur au pas, car j'étais en nage; j'avais couru pendant plusieurs heures, à en juger par la marche du soleil. Le mur finissait à quelques pas; je le tournai, et je reculai avec surprise et terreur. Je me trouvais à deux pas de la tombe de Pauline.

Ma douleur n'en devint que plus amère.

«Pauline! ma chère petite maîtresse! m'écriai-je, vous m'aimiez parce que j'étais bon; je vous aimais parce que vous étiez bonne et malheureuse. Après vous avoir perdue, j'avais trouvé d'autres maîtres qui étaient bons comme vous, qui m'ont traité avec amitié. J'étais heureux. Mais tout est changé: mon mauvais caractère, le désir de faire briller mon esprit, de satisfaire mes vengeances, ont détruit tout mon bonheur: personne ne m'aime à présent; si je meurs, personne ne me regrettera.»

Je pleurai amèrement au dedans de moi-même et je me reprochai pour la centième fois mes défauts. Une pensée consolante vint tout à coup me rendre du courage. «Si je deviens bon, me dis-je, si je fais autant de bien que j'ai fait de mal, mes jeunes maîtres m'aimeront peut-être de nouveau; mon cher petit Jacques surtout, qui m'aime encore un peu, me rendra toute son amitié.... Mais comment faire pour leur montrer que je suis changé et repentant?»

Pendant que je réfléchissais à mon avenir, j'entendis des pas lourds approcher du mur, et une voix d'homme parler avec humeur.

--A quoi bon pleurer, nigaud? Les larmes ne te donneront pas du pain, n'est-il pas vrai? Puisque je n'ai rien à vous donner, que voulez-vous que j'y' fasse? Crois-tu que j'aie l'estomac bien rempli, moi qui n'ai avalé depuis hier matin que de l'air et de la poussière?

--Je suis bien fatigué, père.

--Eh bien! reposons-nous un quart d'heure à l'ombre de ce mur, je veux bien.

Ils tournèrent le mur et vinrent s'asseoir près de la tombe où j'étais. Je reconnus avec surprise le pauvre maître de Mirliflore, sa femme et son fils. Tous étaient maigres et semblaient exténués. Le père me regarda; il parut surpris et dit, après quelque hésitation:

--Si je vois clair, c'est bien l'âne, le gredin d'âne qui m'a fait perdre à la foire de Laigle plus de cinquante francs.... Coquin! continua-t-il en s'adressant à moi, tu as été cause que mon Mirliflore à été mis en pièces par la foule, tu m'as empêché de gagner une somme d'argent qui m'aurait fait vivre pendant plus d'un mois; tu me le payeras, va!

Il se leva, s'approcha de moi; je ne cherchai pas à m'éloigner, sentant bien que j'avais mérité la colère de cet homme. Il parut étonné.

--Ce n'est donc pas lui, dit-il, car il ne bouge pas plus qu'une bûche.... Le bel âne, ajouta-t-il en me tâtant les membres. Si je pouvais l'avoir seulement un mois, tu ne manquerais pas de pain, mon garçon, ni ta mère non plus, et j'aurais l'estomac moins creux.

Mon parti fut pris à l'instant; je résolus de suivre cet homme pendant quelques jours, de tout souffrir pour réparer le mal que je lui avais fait, et de l'aider à gagner quelque argent pour lui et sa famille.

Quand ils se remirent en marche, je les suivis; ils ne s'en aperçurent pas d'abord; mais le père, s'étant retourné plusieurs fois, et me voyant toujours sur leurs talons, voulut me faire partir. Je refusai et je revins constamment reprendre ma place près ou derrière eux.

--Est-ce drôle, dit l'homme, cet âne qui s'obstine à nous suivre! Ma foi, puisque cela lui plaît, il faut le laisser faire.

En arrivant au village, il se présenta à un aubergiste, et lui demanda à dîner et à coucher, tout en disant fort honnêtement qu'il n'avait pas un sou dans la poche.

--J'ai assez des mendiants du pays, sans y ajouter ceux qui n'en sont pas, mon bonhomme, répondit l'aubergiste; allez chercher un gîte ailleurs.

Je m'élançai de suite près de l'aubergiste, que je saluai à plusieurs reprises de façon à le faire rire.

--Vous avez là un animal qui ne paraît pas bête, dit l'aubergiste en riant. Si vous voulez nous régaler de ses tours, je veux bien vous donner à manger et à coucher.

--Ce n'est pas de refus, répondit l'homme; nous vous donnerons une représentation, mais quand nous aurons quelque chose dans l'estomac; à jeun, on n'a pas la voix propre au commandement.

--Entrez, entrez, on va vous servir de suite, reprit l'aubergiste; Madelon, ma vieille, donne à dîner à trois, sans compter le bourri.

Madelon leur servit une bonne soupe, qu'ils avalèrent en un clin d'oeil, puis un bon bouilli aux choux, qui disparut également, enfin une salade et du fromage, qu'ils savourèrent avec moins d'avidité, leur faim se trouvant apaisée.

On me donna une botte de foin, j'en mangeai à peine; j'avais le coeur gros, et je n'avais pas faim.

L'aubergiste alla convoquer tout le village pour me voir saluer; la cour se remplit de monde, et j'entrai dans le cercle, où m'amena mon nouveau maître, qui se trouvait fort embarrassé, ne sachant pas ce que je savais faire, et si j'avais reçu une éducation d'âne savant. A tout hasard, il me dit:

--Saluez la société.

Je saluai à droite, à gauche, en avant, en arrière, et tout le monde d'applaudir.

--Que vas-tu lui faire faire? dit tout bas sa femme; il ne saura pas ce que tu lui veux.

--Peut-être l'aura-t-il appris. Les ânes savants sont intelligents; je vais toujours essayer.

--Allons, Mirliflore (ce nom me fit soupirer), va embrasser la plus jolie dame de la société.

Je regardai à droite, à gauche; j'aperçus la fille de l'aubergiste, jolie brune de quinze à seize ans qui se tenait derrière tout le monde. J'allai à elle, j'écartai avec ma tête ceux qui gênaient le passage, et je posai mon nez sur le front de la petite, qui se mit à rire et qui parut contente.

--Dites donc, père Hutfer, vous lui avez fait la leçon, pas vrai? dirent quelques personnes en riant.

--Non, d'honneur, répondit Hutfer; je ne m'y attendais seulement pas.

--A présent, Mirliflore, dit l'homme, va chercher quelque chose, n'importe quoi, ce que tu pourras trouver, et donne-le à l'homme le plus pauvre de la société.

Je me dirigeai vers la salle où l'on venait de dîner, je saisis un pain, et, le rapportant en triomphe, je le remis entre les mains de mon nouveau maître. Rire général, tout le monde applaudit, un ami s'écria: «Ceci ne vient pas de vous, père Hutfer; cet âne a réellement du savoir; il a bien profité des leçons de son maître.»

--Allez-vous lui laisser son pain tout de même? dit quelqu'un dans la foule.

--Pour ça, non, dit Hutfer; rendez-moi cela, l'homme à l'âne; ce n'est pas dans nos conventions.

--C'est vrai, répondit l'homme; et pourtant mon âne a dit vrai en faisant de moi l'homme le plus pauvre de la société, car nous n'avions pas mangé depuis hier matin, ma femme, mon fils et moi, faute de deux sous pour acheter un morceau de pain.

--Laissez-leur ce pain, mon père, dit Henriette Hutfer; nous n'en manquons pas dans la huche, et le bon Dieu nous fera regagner celui-ci.

--Tu es toujours comme ça, toi, Henriette, dit Hutfer. Si on t'écoutait, on donnerait tout ce qu'on a.

--Nous n'en sommes pas plus pauvres, mon père: le bon Dieu a toujours béni nos récoltes et notre maison.

--Allons,... puisque tu le veux,... qu'il garde son pain, je le veux bien.

A ces mots, j'allai à lui et le saluai profondément, puis j'allai prendre dans mes dents une petite terrine vide, et je la présentai à chacun pour qu'il y mît son aumône. Quand j'eus fini ma tournée, la terrine était pleine; j'allai la vider dans les mains de mon maître, je la reportai où je l'avais prise, je saluai et je me retirai gravement aux applaudissements de la société. J'avais le coeur content; je me sentais consolé et affermi dans mes bonnes résolutions. Mon nouveau maître paraissait enchanté; il allait se retirer, lorsque tout le monde l'entoura et le pria de donner une seconde représentation le lendemain; il le promit avec empressement, et alla se reposer dans la salle avec sa femme et son fils.

Quand ils se trouvèrent seuls, la femme regarda de tous côtés, et, ne voyant que moi, la tête posée sur l'appui de la fenêtre, elle dit à son mari à voix basse:

--Dis donc, mon homme, c'est tout de même fort drôle; est-ce singulier, cet âne qui nous arrive sortant d'un cimetière, qui nous prend en gré, et qui nous fait gagner de l'argent! Combien en as-tu dans tes mains?

--Je n'ai pas encore compté, répondit l'homme. Aide-moi; tiens voici une poignée; à moi l'autre.

--J'ai huit francs quatre sous, dit la femme après avoir compté.

_L'homme_: Et moi, j'en ai sept cinquante. Cela fait.... Combien cela fait-il, ma femme?

_La femme_:--Combien cela fait? Huit et quatre font treize, puis sept, font vingt-quatre, puis, cinquante, ça fait,... ça fait ... quelque chose comme soixante.

_L'homme:--Que tu es bête, va! J'aurais soixante francs dans les mains? Pas possible! Voyons, mon garçon, toi qui as étudié, tu dois savoir ça.

_Le garçon_:--Vous dites, papa?

_L'homme_:--Je dis huit francs quatre sous d'une part, et sept francs cinquante de l'autre.

_Le garçon_, d'un air décidé:--Huit et quatre font douze, retiens un, plus sept, font vingt, retiens deux; plus cinquante, font, ... font ... cinquante,... cinquante-deux, retiens cinq.

_L'homme_:--Imbécile! comment cela ferait-il cinquante, puisque j'ai huit dans une main et sept dans l'autre.

_Le garçon_:--Et puis cinquante, papa?

_L'homme_, le contrefaisant:--Et puis cinquante, papa? Tu ne vois pas, grand nigaud, que c'est cinquante centimes que je dis, et les centimes ne sont pas des francs.

_Le garçon_:--Non, papa, mais ça fait toujours cinquante.

_L'homme_:--Cinquante quoi? Est-il bête! est-il bête! Si je te donnais cinquante taloches, ça te ferait-y cinquante francs?

_Le garçon_:--Non, papa, mais ça ferait toujours cinquante.

_L'homme_:--En voilà une à compte, grand animal!

Et il lui donna un soufflet qui retendit dans toute la maison. Le garçon se mit à pleurer; j'étais en colère. Si ce pauvre garçon était bête, ce n'était pas sa faute.

«Cet homme ne mérite pas ma pitié, me dis-je; il a, grâce à moi, de quoi vivre pendant huit jours; je veux bien encore lui faire gagner sa représentation de demain, après quoi je retournerai chez mes maîtres; peut-être m'y recevra-t-on avec amitié.»