Les mariages de province La fille du chanoine, Mainfroi, L'album du régiment, Étienne.

Part 22

Chapter 22600 wordsPublic domain

Chez Rosenkrantz, son relieur, il demanda si l'on pouvait lui habiller magnifiquement un manuscrit de six à sept cents feuillets in-4º. Il choisit le maroquin du Levant, commanda les fers neufs, en esquissa plusieurs lui-même. «Il faudra vous hâter, dit-il; c'est pour la reine d'Angleterre, elle attend.» Rosenkrantz demanda où l'on devait faire prendre l'ouvrage? Il répondit en ricanant: «Eh! mon cher, vous seriez trop content si je vous le disais! Cherchez et vous trouverez. Le beau mérite de relier un manuscrit quand on l'a sous la main! Adressez-vous au dix-septième nuage à main gauche; Saint Pierre a mes ordres: bonjour!»

Au cabinet de lecture du passage de l'Opéra, il bouleversa tous les journaux en criant: «Je veux l'_Indépendance Belge_, mais entendez-moi bien! Il me faut le numéro d'après-demain, jeudi, celui qui est imprimé en lettres d'or: Victor Hugo m'a fait un grand article sur _Jean Moreau_!»

J'envoyai le soir même une dépêche à Bellombre. Mme Étienne accourut à temps pour le soigner et le pleurer, trop tard pour échanger une idée avec lui.

Quelques journaux n'ont pas craint d'expliquer sa maladie et sa mort par l'abus des alcools, qu'il exécrait, et du tabac, qu'il ignorait.

V

Hortense s'est replongée au fond de la province, emportant avec elle les tristes restes de son mari. On ne sait presque rien de sa vie; l'ancien hôtel Bersac est fermé. La pauvre veuve, qu'on dit terriblement vieillie, végète en grand deuil dans un coin de Bellombre près du tombeau de l'homme qu'elle s'accuse d'avoir tué. Elle pleure comme aux premiers jours et prie parfois avec fureur; mais sa dévotion est intermittente. On dirait par moments qu'elle a peur d'obtenir au ciel une place trop haute qui l'éloignerait éternellement de _lui_.

Bondidier la tient au courant des affaires; vous savez que la veuve d'un écrivain continue pendant trente années la personne de son mari. L'édition des oeuvres complètes a réussi au-delà de toute espérance; les volumes sont clichés, ils se vendent aussi régulièrement que les nouvelles de Musset et les deux romans de Stendhal. Dans les quelques années qui ont suivi sa mort, Étienne a plus gagné qu'en toute sa vie. Hortense écrivait dernièrement à Bondidier: «Assez! ne m'envoyez plus rien. Je ne suis que trop riche, hélas! J'imagine par moments qu'_il_ me poursuit de ses bienfaits et que cet argent vient me dire: _Il_ n'a pas fait un si beau mariage que vous!» Bondidier répondit: «Ah! madame, que serait-ce si nous avions _Jean Moreau_!»

Lundi passé, comme on venait de mettre en terre un petit fagot de bois sec appelé Célestin Bersac, le vieux curé de Saint-Maurice se présenta chez Hortense et lui dit: «Madame, le cher homme a fait la paix avec les morts et les vivants. Vous n'avez jamais voulu le revoir depuis la date fatale; il vous prie de lui pardonner ses offenses envers vous et envers votre regretté mari. Son repentir était sincère; il a voulu mériter la clémence céleste et rendre à notre pauvre église le clocher que Robespierre et Marat ont détruit en haine de Dieu. Mon père, m'a-t-il dit, vous porterez à Mme Étienne ce paquet cacheté que nous avons serré ensemble dans le trésor de votre sacristie le 4 septembre 186., à sept heures trois quarts du matin. Il renferme des papiers de valeur dont la vente à Paris fournira probablement la somme qui vous manque.»

* * * * *

Hortense brisa le cachet et trouva le manuscrit de _Jean Moreau_.

_Revue des Deux-Mondes_

1867-68.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

I. La Fille du Chanoine 1 II. Mainfroi 59 III. L'Album du régiment 179 IV. Étienne 241

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES

COULOMMIERS.--Typogr. A. MOUSSIN

End of Project Gutenberg's Les mariages de province, by Edmond About