Les mariages de province La fille du chanoine, Mainfroi, L'album du régiment, Étienne.
Part 12
--Malheur à nous tous, madame, si vous persistez à voir ce qui n'est pas, à méconnaître l'évidence et à vous gendarmer contre des fantômes! Que peut-on dire à qui ne veut rien entendre? Quelles preuves fournir à qui ferme obstinément les yeux? Me croirez-vous, si je vous dis que vos intérêts me sont plus chers que les miens, que votre liberté, votre repos et votre bonheur sont le principal objet de ma vie, que je vous aime enfin malgré vous, malgré moi, malgré le mot décourageant dont vous m'avez écrasé tout à l'heure!»
La vicomtesse de Montbriand se leva, prit un air de superbe dédain et répondit:
«Monsieur Mainfroi, il me reste peu de temps à vivre de la vie de ce monde, puisqu'à la fin de la semaine, grâce à vous, je rentrerai sans doute au couvent. Je désire employer ces derniers jours à ma guise et ne voir que des visages absolument agréables, s'il vous plaît.»
Elle accompagna ce congé d'une ample révérence et passa dans sa chambre, laissant Mainfroi maître du terrain, mais éconduit.
Il hésita un moment, et quoiqu'il entendît à travers la porte comme un bruit de sanglots étouffés, il prit son chapeau et se retira.
«Tout va mal, pensait-il; mais ce n'est pas l'instant de ramer sur le fleuve de Tendre. Il s'agit de combattre l'appel de cette pauvre femme aussi victorieusement que je l'ai défendu, après quoi nous nous occuperons d'elle.»
Le soin qu'il mit à préparer ses conclusions était fort inutile, un seul mot de sa bouche suffisait. Mme de Montbriand, condamnée par son propre avocat, ne pouvait plus trouver grâce devant un seul conseiller de la cour. S'il expédia sommairement son discours d'installation pour donner plus de temps et de travail à la grande affaire, ce fut surtout à l'intention du public. Il comptait sur un auditoire prévenu, pour ne pas dire hostile; l'événement justifia sa crainte et la dépassa même un peu.
Dès les premiers mots, il fut interrompu par un murmure sourd qui s'éleva peu à peu jusqu'au tumulte. Les cris et les sifflets lui ôtaient décidément la parole, si M. de Mondreville n'eût imposé silence aux tapageurs en déclarant qu'il ferait évacuer la salle au premier signe d'improbation.
Cinq minutes plus tard, tandis que Mainfroi, pâle et crispé, mais résolu, poursuivait énergiquement son exorde, une tempête d'applaudissements ébranla le palais. La foule se consolait de ne pouvoir huer le magistrat en acclamant l'entrée de sa victime. Mme de Montbriand, en grand deuil, précédée et suivie de quelques fanatiques, s'avança le front haut, l'oeil brillant, jusqu'au siége que ses amis lui avaient secrètement réservé. Tous les assistants se levèrent, les uns pour la mieux voir, les autres pour lui rendre hommage. Elle salua ce peuple avec la majesté d'une reine et apaisa d'un geste charmant ses fidèles vassaux de Vaulignon. L'audience fut interrompue; le président lança du haut de son fauteuil une remontrance plus sévère et un suprême avertissement, puis il rendit la parole à Mainfroi.
Celui-ci, par une inspiration soudaine, changea son plan...
«Messieurs, dit-il, le ministère public s'associe hautement à la sympathie, au respect, à la tendre pitié que le malheur d'une personne aussi vaillante que vertueuse éveille ici dans tous les coeurs.»
Il poursuivit quelque temps sur ce ton, exalta les mérites personnels de Mme de Montbriand, et revint par un détour habile à la discussion du point de droit.
«La loi est dure, dit-il, mais c'est la loi. Je suis ici pour la défendre, la cour pour l'appliquer, Mme de Montbriand pour la subir, et vous tous pour la respecter. Que chacun fasse son devoir comme je fais le mien!»
Un léger frémissement lui fit comprendre qu'il n'avait point parlé à des sourds. Le propre des Français est de vivre exclusivement dans l'heure présente. L'actualité les saisit si bien qu'elle leur ôte la mémoire du passé; c'est ce qui les rend peu aptes à juger une vie ou un caractère dans son ensemble. Qu'un homme ait travaillé soixante ans à se rendre impopulaire, s'il trouve un joint, s'il saisit le bon moment pour dire ou faire la chose agréable aux masses, il deviendra plus sympathique en un jour que tous les bienfaiteurs de l'humanité: les journaux le portent aux nues, et la jeunesse des écoles lui décerne des couronnes. Le phénomène inverse se produit aussi vite et par des causes aussi futiles. Si la race de Clovis n'est plus sur le trône, elle est encore dans la rue; nous aimons tous à brûler ce que nous avons adoré. La popularité française ressemble à ces immenses végétations sous-marines qui grandissent en peu de jours, mais qui n'ont pas de racines, et qui meurent, si leur caillou natal est seulement déplacé.
Le discours de Mainfroi s'acheva au milieu d'une attention respectueuse et presque bienveillante. On vit bien qu'il ne passait pas à l'ennemi par caprice ou par séduction; on comprit qu'il souffrait d'avoir à conclure contre Mme de Montbriand; son mépris pour Gérard de Vaulignon éclatait au grand jour, alors même qu'il ruinait Marguerite au profit de cet homme. Il termina par une courte allocution aux jeunes avocats qui l'entendaient:
«Mettez à profit, leur dit-il, la douloureuse expérience d'autrui, et, avant de plaider une cause, demandez-vous comment vous la jugeriez, si Dieu, d'un jour à l'autre, vous infligeait la lourde responsabilité du magistrat.»
La cour, adoptant les motifs des premiers juges, confirma le jugement qui condamnait Mme de Montbriand à rapporter cent mille francs à la succession paternelle.
Marguerite se dépouilla du peu qui lui restait. Le marquis Gérard de Vaulignon lui fit savoir que sa dot était payée au Sacré-Coeur de Grenoble et qu'elle y pouvait commencer son noviciat le jour même. Elle entra au couvent; Gérard et sa famille commirent un régisseur au soin de leurs intérêts et s'en furent cacher leur gloire en Bavière. Mainfroi prit un congé de quinze jours et s'éclipsa; le bruit courut qu'il était à Paris.
Dès son retour, il fit venir l'ancien avoué de la recluse.
«Maître Picardat, lui dit-il, nous avions mal jugé M. et Mme de Vaulignon, qui sont les plus honnêtes gens et les meilleurs parents de la terre. S'ils ont paru s'acharner à ce triste procès, c'était par un bon sentiment, pour procurer l'entière exécution des volontés paternelles. Au fond du coeur, ils estiment Mme de Montbriand et ils seront heureux de la revoir, dans quelques années, lorsque le temps aura guéri leurs blessures réciproques. En attendant, ils reviennent d'eux-mêmes à cette transaction, vous savez? qui a échoué par ma faute. Connaissez-vous beaucoup de plaideurs assez grands pour transiger après la victoire? Voici la somme en bon papier; vous la porterez aujourd'hui à Mme de Montbriand. C'est M. de Vaulignon qui vous la fait parvenir; que mon nom ne soit pas prononcé, je vous prie.»
Resté seul, il employa presque toute la journée à des réformes d'économie privée, interrogeant Dominique, comptant avec Fleuron, supprimant telle dépense et réduisant telle autre, donnant ses ordres au maquignon qui devait vendre les chevaux neufs, et prenant toutes ses mesures pour conformer son train de maison au revenu d'un procureur général sans fortune.
«Merci de moi! disait Fleuron; tu deviens donc avare, mon enfant?
--Je deviens vieux,» répondait-il en montrant ses dents blanches.
Jamais il n'avait eu le coeur si léger; il commençait à comprendre cette gaieté des gueux, qui sera l'éternel étonnement des riches. En traversant le salon de ses ancêtres, il s'écria:
«Eh bien! bonnes gens, que pensez-vous de moi? Votre héritage est à vau-l'eau et votre nom s'éteindra probablement avec ma vie, mais j'ai tenu la conduite d'un digne magistrat, pas vrai?»
Le temps passait, la nuit tomba; on vint lui annoncer que le dîner était servi. Il prit sa place accoutumée devant la vieille table aux jambes torses, et dîna d'un bel appétit sur la nappe de guipure, dans la porcelaine du Japon, en face du grand miroir de Venise qui reflétait sa bonne mine et son air de contentement. La cheminée flambait d'autant mieux que le temps était à la gelée; le talon des passants sur le pavé de la rue rendait un bruit sec. L'antique horloge sonna sept heures; les tambours de la garnison commencèrent à battre la retraite. Tout à coup une voiture s'arrêta devant la porte, et le marteau retentit. Un souvenir des temps lointains s'éveilla dans l'esprit de Mainfroi, et machinalement il tourna la tête vers la portière pour demander si l'ombre du marquis de Vaulignon n'était pas sous le vestibule.
La portière s'écarta, et Mme de Montbriand apparut, toujours fière, mais émue et frémissante.
«Monsieur Mainfroi, dit-elle, je viens savoir si vous êtes tout à fait un honnête homme, ou si vous ne payez vos dettes qu'à moitié.»
Il balbutia:
«Mais, madame,... expliquez-vous, de grâce!
--Vous avez dit: «Je gage ma fortune et mon nom que vous rentrerez dans votre héritage.» Vous ne m'avez donné que votre fortune.
--Qui vous fait croire?...
--Personne ne vous a trahi; je ne me suis pas même informée; je connais la générosité de mon frère; mais ma devise est: tout ou rien, et je vous somme de dire si vous m'abandonnez votre nom?»
Il répondit étourdiment:
«Pourquoi faire?
--Pour le porter toute ma vie avec honneur, avec joie, avec amour, et pour le transmettre à nos enfants, s'il plaît à Dieu!
--Marguerite!
--Jacques!»
III
L'ALBUM DU RÉGIMENT
I
Une femme de quarante-cinq ans, grande, svelte et belle encore, arpentait la rue Saint-Dizier, à Nancy. Elle allait d'un tel pas que son guide, un garçon de l'hôtel d'Europe, s'essoufflait à la suivre. Le soleil d'août lui tombait droit sur la tête, et elle ne songeait pas même à ouvrir son ombrelle, qu'elle brandissait comme un javelot. C'était évidemment une bourgeoise des champs: le visage bronzé, la robe de soie trop forte et trop lourde pour la saison, le crêpe de Chine bariolé de broderies féeriques, le chapeau très-orné, mais en retard d'un an sur la mode, des bijoux richissimes, étonnés de se voir dehors en plein midi, tout trahissait une de ces honnêtes propriétaires qui ont appris le meilleur français sans oublier le patois natal.
«Madame! madame Humblot! cria le domestique haletant. Une minute, s'il vous plaît, vous passez la porte.»
Elle se retourna tout d'une pièce, et cette héroïne qui marchait au pas de charge, devint en un moment plus hésitante et plus timide qu'un premier communiant.
«Déjà, dit-elle; mais où donc?
--A la guérite, pardi! Quand vous voyez un voltigeur debout et un sapeur assis devant la même porte, vous n'avez pas besoin de demander s'il y a un colonel dans la maison. La sentinelle et le planton, madame Humblot, c'est l'enseignement de la boutique.
--Ah! vraiment? Je m'en souviendrai. C'est bien simple. Et comment m'avez-vous dit qu'il s'appelle?
--M. Vautrin; un bel homme, dans votre genre, madame Humblot, et un brave homme, qui donne un fier dîner tous les dimanches, et bal jusqu'à six heures du matin avec les glaces, le thé, le punch et le reste.
--Bien, bien. Et sa femme... car il est marié, n'est-ce pas?
--Formellement, ah mais! La dame du colonel? Une crème,... qui n'a rien inventé, sauf le respect qu'un chacun lui rend. Tant qu'à leur demoiselle...
--C'est bon. Seulement j'ai grand'peur que Mme Vautrin ne soit sortie.
--Je vais le demander à la _bonne d'enfant_.»
Le Lorrain familier et goguenard traversa la rue, échangea quelques mots avec le sapeur et revint dire à Mme Humblot:
«Cette petite friponne m'a juré sur sa barbe que tout le monde était à la maison. Ainsi, quand il vous plaira...
--Mais à quoi donc pensais-je de venir si matin? Je les trouverai tous à table.
--Ça non, foi d'homme! Il est trois quarts pour midi; voilà quarante-cinq minutes que tout le militaire de France et d'Afrique a déjeuné.
--Allons, tant mieux! soupira Mme Humblot.»
Au fond du coeur elle était plus résignée que contente. Il fallait qu'elle parlât à la femme du colonel: pour arriver jusqu'à Mme Vautrin, elle aurait franchi des montagnes, traversé des mers, couru sur des charbons ardents; mais devant cette route unie et cette porte ouverte, son courage tombait à plat. Pour un rien, elle eût tourné casaque et regagné son hôtel. Le _cicerone_ joufflu lui coupa la retraite en disant:
«Eh bien! madame Humblot? Dieu me pardonne! j'ai l'air de vous mener chez le dentiste!»
A ce mot, elle releva la tête, haussa les épaules, et donna tête baissée dans la porte cochère, entraînant le sapeur dans sa jupe à larges plis.
L'homme à barbe la remit aux mains d'une cuisinière, qui la transmit à la femme de chambre, et en moins de quatre minutes Mme Humblot tombait tout étourdie au milieu d'un salon assez imposant.
A son entrée et à son nom, une grosse dame se leva en poussant un petit cri d'effroi, et une adolescente ébouriffée accourut d'un air martial. Mme Vautrin était prodigieusement timide et sa fille ne l'était pas du tout. Ce fut l'enfant qui rassura les deux matrones, offrit un siége à Mme Humblot, et la pria de développer à loisir les motifs de son «aimable visite.»
Mme Humblot sentit qu'il n'y avait plus à s'en dédire, et après quelques mots d'excuse elle exposa en bons termes qu'elle était veuve depuis de longues années, qu'elle avait une fille de dix-neuf ans, et qu'elle faisait valoir elle-même un patrimoine considérable à Marans, Charente-Inférieure. Un concours d'événements imprévus, pour ne pas dire singuliers, l'entraînait à marier sa chère Antoinette avec un officier de la garnison de Nancy. Ce jeune homme semblait fort bien à première vue; mais on n'était pas suffisamment renseigné sur son caractère, ses habitudes et ses principes, et une mère invoquait l'antique franc-maçonnerie des mères pour obtenir de Mme Vautrin, dans un moment si capital, la vérité décisive.
Ce préambule honnête intéressa la femme du colonel et parut la mettre à son aise. Mme Vautrin répondit qu'elle était bien sensible à l'honneur qu'on lui faisait, et promit de s'éclairer en conscience. Malheureusement elle ne connaissait tous ces messieurs que par l'échange des politesses indispensables; elle était à peine du monde, l'éducation de son petit diable et la sainte tapisserie remplissaient toutes ses journées, elle n'avait aucune liaison particulière avec les autres femmes de la garnison; mais dès qu'un intérêt si grave entrait en jeu, elle se ferait un devoir de frapper à toutes les portes. D'ailleurs, si le jeune homme appartenait au régiment, M. Vautrin connaissait tout son monde à fond, comme César:
«Un coup d'oeil d'aigle, madame, et un coeur de père.
--Je ne sais pas, répondit Mme Humblot, si ce monsieur a l'honneur de servir sous les ordres du colonel Vautrin.
--Du moment qu'il est dans l'infanterie!... Il n'y a que notre régiment à Nancy...
--Mais peut-être est-il cavalier. Nous ne l'avons pas vu en uniforme.
--Vous m'étonnez. Son grade?
--Capitaine, je pense, ou lieutenant pour le moins. Il ne s'est pas expliqué là-dessus.
--C'est donc un original? Comment s'appelle-t-il, ma chère madame?
--Hélas! je compte sur vous pour nous aider à savoir son nom.»
A ce coup, Mme Vautrin ouvrit des yeux énormes, et la jeune fille pouffa de rire. L'étrangère comprit que son bon sens était mis en doute; aussi reprit-elle vivement:
«Je vous expliquerai en peu de mots ce qui vous étonne, madame, et vous reconnaîtrez que, s'il y a quelque excentricité dans mon fait, le hasard ou la Providence en est plus responsable que moi; mais cette charmante enfant est peut-être bien jeune pour subir le récit d'un mariage si... compliqué.»
La rieuse se cabra fièrement et dit:
«J'ai quatorze ans passés, madame, et ma mère m'estime assez pour traiter devant moi les questions les plus graves. Désires-tu que je te laisse, maman?»
Mme Vautrin rougit comme ces gros nuages qui s'allument au soleil couchant. Elle balbutia:
«Blanche, Blanchette, mon trésor, ne t'éloigne pas, mais occupe-toi. Ton piano... là-bas... Sois gentille.
--Je ne le suis donc pas toujours?
--Oh! si.»
L'enfant gâtée se mit au piano, et attaqua résolument un exercice. Elle frappa d'abord avec tant de furie qu'on ne s'entendait plus dans le salon; mais petit à petit elle se modéra si bien que sa musique ne fut qu'un accompagnement discret de la conversation. Si Mlle Blanche ne suivit pas de bout en bout le récit de Mme Humblot, du moins elle en saisit les points saillants, et elle en profita autant, sinon mieux, que sa bonne femme de mère.
«Madame, dit la veuve Humblot, je ne crains plus de vous scandaliser en avouant que je suis l'esclave d'Antoinette. Les trois quarts et demi des mères sont comme nous par le temps qui court; personne n'y peut rien, c'est comme qui dirait une épidémie de faiblesse. Nous avons été aimées, nous aussi, mais pas de cette façon. On me donnait le fouet quand je n'étais pas sage, à vous aussi peut-être, et nous mourrons l'une et l'autre sans l'avoir rendu à nos filles, qui ne sont pourtant pas plus sages que nous. Nos parents nous établissaient à leur convenance et non à notre fantaisie. Quelques-unes pleuraient, les plus fortes criaient au despotisme et parlaient de se jeter dans un couvent; mais on finissait par céder et l'on ne s'en trouvait pas plus mal: il est de fait que les pères et mères se connaissent mieux en hommes qu'une jeunesse de vingt ans. Moi qui vous parle, j'ai cru mourir de désespoir parce qu'on me sacrifiait à un demi-paysan, un bonhomme tout rond; je ne voulais que le maître clerc de l'étude Niquet, sa figure de papier mâché m'avait fanatisée. Bénis soient les braves parents qui m'ont mariée malgré mes larmes, car ce pauvre Humblot m'a rendue parfaitement heureuse, et le joli maître clerc rame à Toulon pour le restant de ses jours. Antoinette est une bonne petite fille, qui m'aime bien et qui pense tout haut avec moi. Je me suis appliquée à obtenir sa confiance, et je peux me vanter de l'avoir tout entière; elle n'a d'idées que les miennes et ne voit que par mes yeux. Si quelque surprise du coeur lui avait fait choisir un mauvais sujet, je n'aurais qu'un mot à lui dire; mais enfin, supposez que ce jeune officier soit un brave garçon, et il en a tout l'air, de quel droit le refuserais-je à ma fille? Les partis qu'on nous a proposés à Marans, quoique fort acceptables, n'étaient pas de son goût. Elle les a tous éliminés par des objections sans réplique. Pouvais-je la contraindre et faire violence à ses penchants? Je me disais toujours: «Elle est jeune, nous avons du temps devant nous.» Le mois dernier, considérant que nous avions passé en revue tous les petits messieurs des environs, je me suis avisée qu'il n'y aurait pas de mal à voyager un peu. Les journaux nous parlaient du Rhin, de Bade, de Wiesbaden, etc., comme d'un rendez-vous européen très-propice à l'assortiment des mariages; pourquoi pas? Justement ma pauvre enfant avait besoin de distractions; depuis le printemps, je la voyais rêveuse. Il faut vous dire que notre vie est occupée, mais pourtant un peu monotone là-bas. Je confie le domaine au régisseur, qui est un brave homme, façonné de ma main, et nous voilà sur les chemins de fer. Nous traversons Paris sans débrider, la ville étant vide de monde, pleine de poussière et plus d'à moitié démolie, et nous nous dirigeons sur Bade en train direct. Tout marcha bien jusqu'à Commercy, mais c'était là probablement que le destin nous couchait en joue. Il ne restait qu'une place dans notre wagon, devant moi; j'y avais mis nos couvertures et nos châles, et je comptais bien les y laisser jusqu'au bout. Au dernier moment, entre le coup de sonnette et le coup de sifflet, le terre-plein de la gare est envahi par une bande joyeuse: douze ou quinze officiers en uniforme, tant cavaliers que fantassins, faisaient escorte à un officier en habit bourgeois. Toute cette jeunesse menait grand bruit et parlait haut, comme au sortir de table. La portière de notre voiture s'ouvrit, je vis une embrassade générale et précipitée, j'entendis un choeur d'adieu mon cher,--adieu, mon bon,--adieu, mon vieux,--et un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, beau comme le jour, tomba littéralement du ciel sur mes pauvres couvertures.
Il s'excusa le plus gentiment du monde, et jeta son cigare avec horreur dès qu'il se vit en notre compagnie. C'était bien malgré lui qu'il venait combler l'étouffement d'un wagon où l'on ne respirait déjà pas trop à l'aise; mais il était forcé de rallier son corps à tout prix, trop heureux si son escapade avait passé inaperçue. Du reste, il nous promit de chercher une autre place à Toul, et au pis aller le terme de son voyage était Nancy. Le pauvre enfant ne descendit pas à Toul, et pour cause: nous étions en conversation réglée, et croyez que personne n'avait pu se défendre contre le charme de son esprit. J'en suis encore à me demander si cette gaieté pétulante était puisée dans l'eau de la Meuse; cependant il ne dit pas un seul mot où la critique la plus sévère pût trouver prise. Son langage est original et d'une couleur franchement militaire; mais, s'il avait senti la caserne, il n'eût séduit ni ma fille ni moi. C'est véritablement un jeune homme accompli, beau sans fatuité, brave sans forfanterie, spirituel sans méchanceté, fou sans écart. Vous devez le reconnaître à ce portrait.
--J'en reconnais plus d'un, chère madame; mais nous trouverons celui qui vous tient au coeur.
--Moi, je le distinguerais entre mille. Dans le principe, il partageait ses attentions entre toutes ses compagnes de voyage, et nous étions quatre; mais insensiblement il les concentra sur ma fille et sur moi, et Antoinette parut l'écouter avec une curiosité sympathique. Vous jureriez que le bon Dieu les a créés l'un pour l'autre, et peut-être cette idée leur est-elle venue en même temps qu'à moi. Il est de haute taille, elle est grande; il est brun, elle est blonde; ils ont un peu le même genre de beauté. Je me disais, chemin faisant, que, si l'amour tombe quelquefois sur deux coeurs, comme un coup de foudre, il serait bien maladroit de manquer cette occasion-là. Vous devinez que, moi aussi, j'étais ensorcelée, car une mère est toujours avare de son bien, et notre premier mouvement est de traiter en larron l'homme qui plaît à nos filles.
Celui-là s'avançait tambour battant dans l'intimité d'Antoinette; il galopait en pays conquis. Ma fille n'est pas seulement élevée dans les meilleurs principes, elle est timide par sa nature, par son éducation solitaire et par l'embarras de sa taille un peu plus haute que la moyenne. Croiriez-vous qu'elle se mit bientôt à bavarder avec ce jeune homme comme avec un ami de dix ans? Je ne la reconnaissais plus, et je m'ébaudissais de la voir miraculeusement dégourdie. Ce qu'ils disaient entre eux, les anges auraient pu l'entendre; mais on sentait courir sous les paroles cette fourmilière de bonnes et jolies petites choses qui sont les malices de l'amour naissant. Ils furent bien surpris de se trouver à la gare de Nancy, preuve qu'ils n'avaient pas compté les kilomètres. L'officier prit congé de nous en honnête garçon, par quelques mots où il y avait de tout, du coeur, de la bonhomie, de la discrétion. Je ne me rappelle pas le texte, mais cela voulait dire que le voyage est un drôle d'élément, où l'on s'accroche par mille atomes comme si l'on ne devait pas se quitter, et à la première station, bonsoir la compagnie! Chacun s'en va de son côté avec un petit souvenir en poche, et l'on ne se reverra jamais!