Les mariages de province La fille du chanoine, Mainfroi, L'album du régiment, Étienne.
Part 10
Mme de Montbriand bondit et se retourna vers lui tout d'une pièce, le visage en feu, le regard flamboyant, la lèvre frémissante: «Oh! dit-elle.
--Chère madame, répondit-il avec un sourire avantageux, je ne vous rends que la moitié de ce que vous m'avez donné tout à l'heure.»
Elle ne comprit pas d'abord, et tandis que son esprit cherchait, ses yeux fixes gardaient leur expression hagarde. Lorsqu'elle eut trouvé le mot de l'énigme, elle reprit vivement:
«Non! cela n'est pas la même chose. Ce que j'ai fait, je l'aurais fait devant mille personnes, et vous, m'auriez-vous traitée de la sorte, si seulement Polyxénie avait été là?»
Il protesta de son respect et de son obéissance, se confondit en humbles excuses, et revint, par un détour habile, mais connu, à réclamer du bon vouloir de Marguerite ce qu'il avait obtenu par surprise.
La belle veuve (de sa vie elle n'avait été si belle), se recueillit une minute et répondit:
«Monsieur Mainfroi, si vous me demandiez la permission de m'embrasser, je n'aurais peut-être pas le courage de vous répondre non; mais j'estime que vous feriez mieux de ne me demander rien.»
Mainfroi mit un genou en terre et dit: «Revoyons notre épreuve.»
Ils travaillèrent ce jour-là comme deux hommes, et se quittèrent sans avoir parlé d'autre chose que du procès. Seulement, à la dernière minute, Mme de Montbriand prit la brochure et dit: «Nous avons oublié l'épigraphe.
--Que mettrez-vous?
--Ma devise, qui est aussi la vôtre.»
Rien ne fut changé dans leurs habitudes; ils se revirent le lendemain et tous les jours suivants aux mêmes heures et dans la même intimité; mais le laisser-aller des premiers jours ne se retrouva plus, chacun d'eux s'observait davantage: une révolution irréparable était accomplie; la gêne se glissa dans leurs rapports et la froideur se répandit peu à peu sur leurs entretiens. Cette gêne toutefois abondait en jouissances secrètes, et cette froideur cachait un feu tout nouveau. Un seul geste de Mainfroi avait tué le bon garçon chez Marguerite et réveillé ou éveillé la femme.
Cependant le mémoire était lancé; on ne parlait pas d'autre chose au palais et dans la ville. Le succès littéraire fut très-vif; on admira partout cette argumentation suivie, serrée, poignante, qui égorgeait l'adversaire sans sortir un moment du ton modéré et sans choquer aucune convenance. L'opinion publique se retourna; le parti pris de certains magistrats fut ébranlé. Le défenseur des Vaulignon, qui était un homme éminent, s'empressa de rédiger un factum énergique; mais il commençait à douter de la victoire, et il poussait ses clients à une transaction. Quelques officieux s'entremirent; on offrit à Mme de Montbriand de lui laisser le peu qu'elle avait, et de lui parfaire en viager dix mille francs de rente. Le procureur général appuya sous main ces tentatives; il fit entendre à Mainfroi que sa cause, excellente en équité, mauvaise en droit, devait s'accommoder de la demi-satisfaction qui était offerte; mais l'avocat et la plaideuse maintinrent résolûment leur «tout ou rien.» Plus ils voyaient l'ennemi se démoraliser, plus ils s'affermissaient en courage.
La curiosité publique avait d'abord respecté le deuil et la misère de Marguerite; peu de gens la connaissaient en ville; les maisons qui s'étaient trouvées en relation avec son père ne jugèrent ni utile ni prudent de renouer avec elle. D'ailleurs le marquis Gérard et la petite Bavaroise avaient pris les devants en visitant à tort et à travers tout ce qui faisait un semblant de figure.
Mais lorsqu'on vit un personnage comme M. Mainfroi épouser publiquement les intérêts de la jeune veuve, lorsque le gain de sa cause parut assuré, lorsqu'enfin la malice ou le dépit des mères de famille insinua que le bâtonnier de l'ordre, en défendant Mme de Montbriand, combattait pour ses propres foyers, le monde avisé de Grenoble prit ses mesures en conséquence. On se dit que Mainfroi, célèbre comme il l'était, protégé par le nouveau ministre et de plus en plus prédestiné aux hautes fonctions de la magistrature, n'irait jamais s'enterrer à Vaulignon; il resterait en ville, et il y resterait très-riche, marié à une jeune femme, en position de recevoir souvent et bien. Cette maison, qui joindrait l'utile à l'agréable, serait peut-être difficile à forcer l'an prochain; pour l'instant, elle était ouverte à quiconque saurait prendre date et devancer la victoire. Il n'y avait pas à lanterner, si l'on voulait plaindre Mme de Montbriand en temps utile; aussi la foule envahit-elle en hâte ce pauvre logement où la veuve s'était morfondue à loisir. «Çà, madame, disait Polyxénie, avec une pointe d'humeur villageoise, il paraît que nous sommes devenues bien aimables depuis que le procès est à moitié gagné?» Marguerite, qui n'avait jamais su faire ni écouter un mensonge, éprouvait mille démangeaisons de rompre en visière à ces amis du bon moment; il fallut toute l'éloquence de Mainfroi pour dompter son honnête orgueil et l'amener à rendre une visite sur dix. Les maisons qu'elle honora de sa présence se transformèrent en foyers de propagande, en bureaux d'enrôlement, et comme l'avocat les avait choisies une à une avec son tact infaillible, l'élite de la ville fut bientôt rangée sous les bannières de Mme de Montbriand.
L'affaire était inscrite au rôle du mardi 23 janvier; les plaidoiries, les répliques, les conclusions du procureur général et le prononcé de l'arrêt devaient prendre vraisemblablement deux audiences. Le mardi matin, à neuf heures, l'avoué Picardat força la porte de sa cliente et vint lui dire que Bénaud, l'avoué des Vaulignon, offrait six cent mille francs sur table. Marguerite répondit: «Je n'en demandais pas autant et c'est plus d'argent qu'il ne m'en faut pour vivre selon mes goûts; mais si je transigeais une heure avant l'audience, j'aurais l'air de mettre en doute le succès de M. Mainfroi. L'affaire suivra son cours.»
Ce n'était ni l'amour de la paix ni la peur du scandale qui avait conseillé un si grand sacrifice à la marquise Augusta de Vaulignon. Elle jetait une partie de sa cargaison parce qu'elle voyait le navire à la côte. La veille au soir, dans tous les cercles de Grenoble, on avait fait des paris de proportion à neuf et dix contre un.
Les débats s'ouvrirent au milieu d'un silence avide. Le prétoire était gorgé de monde comme aux plus grandes fêtes de la Cour d'assises. On y remarquait la magistrature et le barreau, la haute bourgeoisie de la ville et la noblesse des environs, les officiers généraux de la garnison, les femmes du monde, cent cinquante ou deux cents amateurs d'éloquence judiciaire, députés par les doctes cités de Vienne, d'Aix et de Lyon, enfin la population rustique de Vaulignon et des Trois-Laux, qui ne paraissait pas tenir la balance égale entre la bonne demoiselle et l'étrangère. Le marquis Gérard et sa femme étaient présents; ce fut pour eux une rude journée. Polyxénie, rendant compte de la séance à sa maîtresse, les comparait à deux écrevisses dans l'eau qui chauffe. Non-seulement ils se virent malmenés par Mainfroi, mais ils connurent à des signes certains que l'assemblée, vassaux compris, les tenait en médiocre estime.
Mainfroi remplit la première audience à lui seul. Jamais il n'avait parlé si longtemps, avec cette abondance et cette ampleur. Les fanatiques de son talent se disaient à l'oreille: «C'est bien lui, et pourtant c'est un autre homme; Démosthène tourne au Cicéron; le courant de son éloquence s'enfle et déborde; c'est un ruisseau qui devient fleuve.» Les célébrités de province ont ainsi leurs enthousiastes, qui sont de fins critiques malgré tout, gourmets passionnément épris d'un certain crû, mais d'autant plus aptes à préférer le vin des bonnes années. Personne ne douta que cette transformation de Mainfroi ne fût un miracle de l'amour; les quelques sceptiques qui niaient sa passion pour Mme de Montbriand durent se rendre à l'évidence. L'auditoire ne lui sut pas mauvais gré de cette concession aux faiblesses humaines; on lui avait déjà reproché la froideur de ses plaidoiries, et certaine rigidité métallique qui rappelait un peu trop le style impassible de la loi. La foule prit plaisir à s'échauffer avec lui; la sympathie publique éclata plus de vingt fois en applaudissements que les audienciers réprimèrent par habitude, mais sans conviction et sans autorité. Le président, ému lui-même jusqu'aux larmes, oubliait de réclamer le silence.
Au sortir de l'audience, Mainfroi s'enfuit au grand trot de ses chevaux; il était temps: les braves gens de Vaulignon et des Laux le cherchaient pour le porter en triomphe. Il courut chez Mme de Montbriand et lui dit: «Ma belle cousine, voulez-vous me donner à dîner? Ou je me trompe fort, ou je vous apporte le pain.»
Le lendemain, même affluence au palais. L'avocat du marquis Gérard parla longtemps et parla bien, sans espoir de gagner la cause. Il maintint ses conclusions pour la forme, mais en homme qui serait content de s'en voir adjuger le demi-quart. Mainfroi répliqua en peu de mots, la duplique de l'adversaire fut traînante et mal écoutée. L'intérêt se portait de plus en plus sur le procureur-général, M. Sébert. On savait qu'il s'était montré favorable au fils Vaulignon; on ne supposait pas que l'éloquence de Mainfroi eût glissé sur ses préventions sans les entamer; on le savait honnête et consciencieux, mais d'une impartialité qui frisait parfois l'irrésolution.
A quatre heures moins quelques minutes, M. Sébert déclara qu'attendu l'heure avancée et l'importance de l'affaire, il demandait remise à huitaine pour les conclusions du ministère public. Le président leva la séance, et la foule s'écoula en murmurant un peu.
Lorsque Mainfroi rentra chez lui, il trouva sur sa table un pli du télégraphe. La dépêche, transcrite sur grand papier, se formulait comme il suit:
«Le ministre de la justice à M. le comte Mainfroi de Gartières.
«Je suis heureux de vous annoncer qu'un décret rendu sur ma proposition, en date de ce jour, vous nomme procureur-général près la cour de Grenoble.»
Décidément le copain de M. de Mondreville avait bonne mémoire. Il se rappelait même un point négligé depuis deux générations par la famille Mainfroi. L'aïeul paternel de Jacques était comte de l'empire, et il n'avait tenu qu'à lui de rendre son titre héréditaire en érigeant en majorat une terre de dix mille francs de rente; mais pour substituer perpétuellement un grand tiers de sa fortune, cet honnête homme aurait dû dépouiller en partie quatre enfants, sur cinq qu'il avait. Voilà pourquoi Jacques et son père étaient restés Mainfroi tout court. Or depuis quelque temps le conseil du sceau des titres adopte une jurisprudence qui abolit rétroactivement la cause du majorat: il est naturel que le second empire ne marchande pas trop la noblesse du premier.
Gartières était le nom d'un petit bien de campagne conservé depuis longtemps dans la famille et qui restait à Jacques. Trois ou quatre Mainfroi, entre le XVe et le XVIIIe siècle, ont cousu Gartières à leur nom pour se distinguer des Mainfroi de Bois-Vizille et des Mainfroi de Jaubeuf, éteints aujourd'hui.
Le ministre n'avait pu être si bien renseigné que par M. de Mondreville; ce bon vieillard, un peu trop entiché lui-même de sa noblesse, s'indignait par moments qu'on ne fût pas titré lorsqu'on prouvait trente-deux quartiers et le reste.
«Bah! répondait Mainfroi, je ne pourrais jamais être aussi vain de mon titre que je suis orgueilleux de mon nom.»
Vingt fois peut-être il avait tenu ce langage, et toujours dans la sincérité de son âme; mais maintenant qu'il avait le titre et le nom devant lui, maintenant qu'il lisait et relisait sur la dépêche ministérielle ces cinq mots parfaitement assortis: _le comte Mainfroi de Gartières_, il lui semblait que le tout formait naturellement une harmonie majestueuse, et qu'en retrancher la moindre syllabe serait un crime de lèse-grandeur. Cette contemplation l'enflait à ses propres yeux; l'idée d'un avantage superficiel, extérieur, dû aux services d'un mort et à la bienveillance d'un homme en place, lui fit oublier un instant son vrai mérite et ce succès tout chaud qu'il ne devait qu'à lui-même. Toutefois, comme il n'avait rien d'un sot, cette ivresse fut bientôt cuvée; il arriva promptement à se la reprocher et voulut en sonder la cause. Il descendit au fond de son coeur et trouva, quoi? Le vague sentiment de l'attraction qu'un titre exerce sur les femmes, l'idée d'une plus value matrimoniale, le regret de n'avoir pas été comte de Gartières à trente ans: c'était penser à Marguerite. Il ne se dit pas: «Maintenant je suis à même de lui offrir un nom aussi brillant que celui de son père ou de son premier mari.» Tout occupé qu'il était de la belle veuve, il ne s'avouait pas qu'il en fût amoureux, ou, s'il se l'avouait parfois, c'était avec le ferme propos de se vaincre et de respecter une loyale créature qui ne pouvait être sa femme. Il n'admettait pas l'hypothèse d'un mariage avec cette cliente qui lui devrait tout: sa délicatesse et sa dignité lui fermaient les perspectives de l'avenir; mais il prenait un plaisir amer à bâtir mille châteaux en Espagne dans l'irréparable passé.
Sa rêverie fut coupée au plus bel endroit par un billet de Marguerite. «Mon cher cousin, écrivait-elle, n'aurai-je pas le plaisir de vous remercier aujourd'hui?» Il réfléchit qu'il aurait mauvaise grâce à dédaigner des éloges qui devaient être ses seuls honoraires, et il courut chercher le denier de la veuve avec un empressement qu'il se déguisait à lui-même. «Polyxénie, dit-il en entrant, annoncez M. le procureur général.
--Une farce, monsieur?
--La vérité, ma fille.
--Mais vous n'avez rien de changé! Enfin, puisque ça vous amuse... Monsieur le procureur général!»
A ces mots, il se fit un brouhaha dans le petit salon, puis un grand bruit de chaises suivi d'un profond silence. Mainfroi tombait au milieu d'un encombrement de visites, et le procureur général annoncé à brûle-pourpoint chez une plaideuse, c'était un coup de théâtre comme Grenoble n'en avait jamais vu. «Comment! s'écria Marguerite, c'est vous! La folle!
--Elle n'a pas menti. J'ai reçu ma nomination en sortant de l'audience.»
On s'empressa autour de lui pour le complimenter à la ronde. Un des assistants remarqua qu'il avait commencé sa carrière d'avocat par un Marengo et qu'il la terminait par un Austerlitz.
«Ainsi donc, demanda Mme de Montbriand, vous ne plaiderez plus!
--Jamais, madame.
--Et si cette nouvelle était arrivée hier matin, vous n'auriez pas pu me défendre?
--Comme avocat, certes non.
--Alors béni soit Dieu d'avoir retardé l'aventure!
--Dieu, ou le ministre, on ne sait.
--Mais, j'y pense, si vous êtes procureur général, M. Sébert ne l'est plus. Moi qui avais si grand'peur de lui, je n'ai plus rien à craindre! C'est vous qui prendrez la parole au nom du ministère public, et vous n'aurez qu'à dire: Messieurs, je vous renvoie à la plaidoirie de Me Mainfroi, elle exprime mon opinion tout entière.
--Ah! pardon. Ce procédé simplifierait les choses, mais je doute qu'il soit permis.
--Si la loi le défend...
--Non; la loi qui pense à tout, n'a point prévu le cas, que je sache. Elle interdit au juge de siéger dans une affaire où il aurait plaidé, elle semble ignorer qu'un simple avocat, par un coup de fortune, peut devenir de but en blanc chef du parquet; mais où le code ne dit rien, les convenances décident. Je céderai la place à un avocat général ou à un substitut.
--En avez-vous le droit? Est-ce que le garde des sceaux n'a pas formellement demandé que le procureur général parlât en personne?
--C'est, ma foi, vrai! je l'avais oublié; mais le ministre qui a donné cet ordre est remisé sous la coupole du Sénat; son successeur, que je verrai sans doute avant trois jours, est le plus galant homme du monde, et je suis sûr de m'entendre avec lui.»
Les nominations parurent au _Moniteur_ le jeudi 25 et arrivèrent à Grenoble le vendredi. M. Sébert était nommé président de chambre à la cour de Bordeaux, pas un mot sur le sort de M. de Mondreville. Mainfroi partit pour Paris le soir même, et courut s'inscrire chez le copain, qui était au conseil. Dans la journée du samedi, il reçut un billet très-cordial qui l'invitait à déjeuner le lendemain au ministère.
L'homme d'État l'accueillit à bras ouverts et s'excusa de lui rendre un déjeûner d'auberge en échange du bon dîner de Fleuron. Aux premiers mots de remercîments, il interrompit son convive et lui dit: «Vous ne me devez rien; c'est mon vieil ami Mondreville qui a tout fait. Il a même retardé votre nomination pour vous laisser le temps de plaider la grande affaire. On dit que vous avez été admirable; _l'Impartial_ et le _Courrier_ célèbrent votre éloquence; bravo! J'ai fait voeu d'écrémer l'ordre des avocats au profit de mes parquets. Sébert était insuffisant, je l'ai envoyé s'asseoir. Il est cause que l'arrêt n'est pas rendu, et que le public et les plaideurs sont encore dans l'anxiété.
--Le pauvre homme était d'autant plus embarrassé qu'il avait reçu l'ordre de prendre parti dans l'affaire. J'aime à croire, monsieur, que vous n'entendez pas me faire hériter de cette obligation?
--Je n'ai rien à vous dire, je ne sais rien, je ne veux pas connaître du procès Vaulignon, ni d'aucun autre. L'intervention du pouvoir exécutif dans les affaires civiles est un abus contre lequel je réagirai de toutes mes forces. Ne prenez conseil que de vous-même, ne suivez que les impulsions de votre conscience, ne faites que le bien, et soyez sûr _a priori_ que je suis d'accord avec vous.
--Ce n'est pas tout d'avoir raison, il faut encore y mettre les formes, et si je montais au parquet mercredi prochain pour appuyer ma plaidoirie de mercredi dernier, on trouverait assurément que j'abuse.
--L'affaire revient donc mercredi? Eh bien! pour vous mettre à votre aise, je vais tâcher qu'on fixe à mercredi votre audience de serment. Il faudra, bon gré, mal gré, que la cour s'arrange sans vous, et vous trouverez l'arrêt rendu en revenant à Grenoble.»
Mainfroi ne demandait rien de plus. Au dessert, il risqua une allusion délicate à ce titre de comte dont on l'avait gratifié sans son aveu. Selon lui, M. le premier avait poussé la bienveillance un peu trop loin dans cette affaire. «Ne vous en prenez qu'à moi seul, dit le ministre. Mondreville m'a fourni les renseignements, mais sur mon initiative. Notre devoir n'est pas seulement d'empêcher l'usurpation des titres par nos jeunes ambitieux en robe; je ne dois pas tolérer qu'un homme de votre naissance commette par modestie une usurpation de roture. Si le respect de la justice est ébranlé par la fausse noblesse, son prestige est doublé par la vraie. Habituez-vous donc à signer le nom de vos aïeux tout au long; cela vous paraîtra d'abord compliqué, mais cette nouveauté ne déplaira pas à Mme la comtesse Mainfroi de Gartières. Vous voyez que je suis au courant.»
Jacques bondit sur sa chaise. «Ah! monsieur, s'écria-t-il, je vous jure qu'on vous a mal informé.
--Tant pis! Vous êtes d'une race qu'il ne faut pas laisser éteindre, et le mariage qu'on annonçait publiquement à Grenoble me semblait fort bien assorti.
--Il est certain que la personne dont on vous a parlé mérite tout le respect et tout l'attachement d'un homme; il est vrai que je l'ai recherchée avant son mariage et que je ne me suis pas vu devancé par un autre sans éprouver quelque regret; mais depuis qu'elle a bien voulu m'appeler à son secours, pas un mot, pas un signe ne m'a donné lieu de penser qu'elle m'honorât de la moindre préférence. Et d'ailleurs, fût-il vrai qu'elle m'aime autant que je l'estime, il n'en résulterait qu'un éternel chagrin pour elle et pour moi, car je ne puis l'épouser sans encourir le mépris du monde et le mien.
--M'est avis qu'en ce moment le ministère public pousse les choses au noir. Je vous assure, monsieur, que mes amis, qui sont un peu les vôtres, envisagent cette union d'un fort bon oeil et ne la trouvent en rien méprisable.
--C'est qu'ils ne sont pas à ma place, monsieur, et vous m'accorderez, sans doute, que je suis le meilleur juge de mon honneur. Lorsque Mme de Montbriand (j'ose la nommer) m'a prié de défendre son appel, la cause était plus que perdue. La pauvre femme se trouvait exactement dans la position de ces plaideurs désespérés qui se livrent pieds et poings liés à un petit maquignon d'affaires. On lui dit: «Sauvez ma fortune, et je vous en abandonne la moitié!» Ma cliente est venue à moi par un autre chemin; elle m'a dit: «Sauvez-moi, et je promets de ne vous rien donner en échange.» Si maintenant je demandais ou j'acceptais sa main, qui ne va pas sans sa fortune, quelle différence y aurait-il entre le comte Mainfroi de Gartières et les petits avocats véreux?
--Il y en aurait une immense, à mon avis; mais j'avoue que les envieux ne manqueraient pas de gloser. Nous sommes loin du bon vieux temps où le moindre chevalier qui avait sauvé la princesse l'épousait sans scrupule aux applaudissements des peuples. J'ai encore vu l'époque où le premier médecin venu, ni riche, ni beau, ni très-jeune, arrachait une malade à la mort et la conduisait à l'autel sans trop scandaliser les gens. On disait dans le public: «Tant mieux pour lui, et sa femme n'est pas à plaindre; mieux vaut encore épouser son médecin que de mourir.» Aujourd'hui, pour quelques malheureuses pièces de cent sous que vous aurez rendues à une jeune et jolie femme qui vous aime et que vous aimez, la délicatesse vous interdit de faire son bonheur et le vôtre. Ah! le monde a des raffinements d'honneur, de susceptibilités maladives que j'admire, d'autant plus que nous savons, vous et moi, si les voleurs, les mendiants et les mouchards y forment une imposante minorité... Mais je n'insiste pas, n'écoutez que vos sentiments, et, si la conscience vous défend d'épouser une ancienne cliente enrichie par vous, mariez-vous à la Magistrature!
--Ainsi ferai-je,» répondit Mainfroi.
Son absence ne dépassa point le terme convenu; toutefois, il s'ennuya fort au pays des plaisirs faciles. En dépit du préjugé qui veut que les journées de Paris soient particulièrement courtes, il eut beaucoup de mal à tuer le temps, surtout aux heures qu'il avait coutume de perdre chez Mme de Montbriand. Un silence se faisait en lui; il se sentait désoeuvré, inutile, incapable; et s'il essayait de se secouer, le cerveau restait silencieux comme un grelot vide. Il monta en wagon le vendredi soir, plus joyeux qu'un lycéen qui part en vacances. Aussitôt débarqué et baigné, il courut chez M. de Mondreville sous prétexte de lui porter les amitiés du ministre, mais surtout pour apprendre une nouvelle que ni Fleuron ni Dominique n'avaient su lui donner.
Le premier président lui parla de tout, excepté de l'arrêt, et la visite commençait à traîner en longueur, lorsque Mainfroi, prenant son grand courage, demanda d'un air détaché ce qui s'était passé la veille à l'audience.
«Mais peu de chose, répondit le vieillard. Nous avons confirmé deux jugements, je crois. Verdon contre Minguy et Lefranc contre Bonnard.
--Eh bien! et Vaulignon?
--Nous vous avons attendu.
--Là!... mais pourquoi? Dans quel intérêt? Mon bon monsieur de Mondreville, je vous le demande au nom du ciel: avait-on besoin de moi pour rendre un arrêt qui est peut-être ici tout rédigé sur le coin de votre bureau?