Part 9
Le digne homme dormit, comme à l'ordinaire, d'un sommeil profond et retentissant, dont le bruit rappelait tantôt les grondements de la foudre, tantôt le roulement d'une diligence sur un pont. Il y a en lui deux choses que les soucis rongeurs n'ont jamais pu entamer: l'appétit et le sommeil. Il partit pour son bureau plus irrésolu qu'il ne l'avait jamais été, mais lesté d'une livre de pain et d'une énorme jatte de café au lait. Il était à peine arrivé à la rue Saint-Lazare, lorsque sa fille et sa sœur entendirent le plus formidable carillon qui, de mémoire de sonnette, eût retenti dans la maison. Rosalie courut à la porte, en criant: «Il est arrivé quelque chose à papa!»
Le sonneur était M. de Chingru, boutonné jusqu'au cou, dans un grand air de discrétion importante. On le reçut: Rosalie et sa tante se tenaient habillées dès huit heures du matin, comme en province. A neuf, les traces du déjeuner avaient disparu, et la salle à manger se transformait en ouvroir.
«Mesdames, dit Chingru, pardonnez-moi de vous déranger à pareille heure. Je viens remplir près de vous un devoir d'honnête homme. C'est moi qui ai conduit ici M. Henri Tourneur, à l'occasion d'un terrain qu'il prétendait acheter: puissé-je arriver à temps pour arrêter les suites de mon imprudence!
--Hâtez-vous, monsieur, parlez; qu'y a-t-il? dit Rosalie.
--Mademoiselle, vous êtes témoin que j'ai toujours fait l'éloge de M. Tourneur.
--Oui, monsieur; ensuite?
--Je vous ai dit, à vous comme à Mlle votre tante et à M. votre père, que Tourneur était un artiste de talent, un excellent cœur, et ce que nous appelons, nous autres hommes de plaisir, un vrai bon enfant. Je le jugeais en camarade, et mon opinion n'a pas changé; vous m'interrogeriez encore sur ces points-là, je vous répondrais la même chose. Mais pourquoi n'ai-je pas su plus tôt que M. votre père avait d'autres idées, et qu'il voulait vous marier à lui? Certes, je ne vous aurais pas crié: «Ne l'épousez pas, il est indigne de vous, vous vous en repentiriez plus tard!» Non, je ne suis pas homme à desservir un ami. Mais je vous aurais dit tout doucement, là, dans votre intérêt: «Voilà l'obstacle; il y a des femmes qui s'en épouvanteraient; il y en a d'autres qui croiraient que ce n'est rien; à vous de voir si vous voulez engager la lutte avec cette personne, et le souvenir d'une longue liaison, et les gages réciproques, et tout ce qui s'ensuit. Si vous espérez être la plus forte, mariez-vous!»
M. de Chingru n'eut pas plutôt parlé, qu'il recueillit les fruits de son discours. Les larmes ne tombèrent pas des yeux de Rosalie, elles jaillirent devant elle, comme lancées par une force invisible. Mais ce fut l'affaire d'un instant. La courageuse fille contint sa douleur.
«Je vous remercie de vos bonnes intentions, dit-elle, nous savions tout.» Elle ajouta, pour assurer l'effet de son mensonge trop évident: «M. Tourneur nous a confié l'histoire de la liaison dont vous parlez, et votre zèle ne nous apprend rien. Du reste, tout est rompu, n'est-il pas vrai?
--Je le crois, mademoiselle, autant qu'on peut rompre....
--Il suffit, monsieur; et si aucun autre devoir à remplir ne vous retient chez nous....
--Je.... Si vous.... Vous comprenez, mademoiselle, que, placé entre la nécessité de parler ou de me taire....
--Vous vous êtes tu quand il fallait parler, et vous avez parlé quand il fallait vous taire. Adieu, monsieur.»
C'est en ces termes que M. de Chingru fut remis à la porte.
Le même jour, à quatre heures du soir, M. Gaillard venait de serrer ses plumes, son canif et ses manches de percale noire. Une grande et belle femme, jaune comme une orange, fit invasion dans son bureau.
«Monsieur, s'écria-t-elle avec un accent très-marqué, _il_ est un monstre! Je l'aimais, je l'aime encore; j'ai quitté pour lui mon pays, ma famille et le théâtre de la Scala où j'étais _prima donna_ absolue. Il veut se marier; il m'abandonne avec nos deux pauvres enfants, _Enrico_ et Henriette. C'est un monstre, monsieur, un père dénaturé. Je vous défends de lui donner votre fille! Mon cher Gaillard, tu as l'air d'un honnête homme; promets-moi que tu ne lui donneras pas ta fille! Je suis folle, vois-_tou_; comprends-moi bien, mon bon Gaillard, je ne sais pas le français, je _mi spiego_ mal; mais tu vois bien que je.... je n'ai plus ma tête. S'il se marie, je _l'ammazzero_.... je le tuerai avec sa femme; je me tuerai ensuite, je mettrai le feu à l'église, et j'irai faire pénitence à Rome! Jure-moi que tu ne lui donneras pas ta fille!»
M. Gaillard essuya un déluge de paroles où l'italien et le français se mêlaient agréablement. Il démêla comme il put ce fatras d'exclamations, et il apprit que son futur gendre avait séduit et abandonné Mellina Barni. Il consola comme il put la belle inconsolable, et il écrivit, séance tenante, le billet suivant qu'il fit porter par un commissionnaire:
«Paris, ce lundi 30 juillet 1855, quatre heures un quart.
«Monsieur,
«J'ai reçu à mon bureau la visite de Mlle Mellina Barni; je n'ai rien de plus à vous dire. Cette jeune dame paraît fort intéressante, et je ne suis pas assez dénaturé pour vouloir la séparer du père de ses enfants.
«Veuillez agréer, monsieur, les assurances de ma considération la plus distinguée
«GAILLARD.»
La signature était parafée de main de maître. Le papier était ce beau papier à forme, papier épais, pesant, vergé, papier seigneurial, que le gouvernement fait fabriquer tout exprès pour l'usage de ses bureaux et la correspondance de ses employés.
Henri Tourneur n'entra pas dans tant de détails. Il s'habilla en un tour de main, prit sa canne et courut chez Mellina, qui le reçut à bras ouverts.
Mellina est une petite femme blonde, fluette, et blanche comme une goutte de lait. Elle parle le français sans aucun accent, puisqu'elle doit débuter à l'Opéra-Comique dans une pièce en un acte et trois tableaux, un petit chef-d'œuvre de Meyerbeer.
Elle était en peignoir blanc et répétait l'_allegro_ d'un morceau magnifique. Henri lui fit une scène à laquelle elle ne comprit rien, sinon qu'on avait abusé de son nom. Elle ne connaissait ni M. de Chingru, ni M. Gaillard. Elle devinait bien que Henri avait rompu avec elle pour se marier, et elle avait de bonnes raisons pour s'affliger de son mariage; mais à aucun prix elle n'eût voulu l'entraver. L'intervention des deux enfants la mit en fureur. Elle s'indigna qu'on lui eût fait jouer à son insu un rôle de la Limousine ou de la Picarde de _M. de Pourceaugnac_. Pour un rien, elle aurait couru avec Henri chez M. Gaillard; et le peintre eut quelque peine à lui faire entendre que le remède serait pire que le mal.
Il s'en alla droit à la rue d'Amsterdam, et trouva la porte close: on était au spectacle, du moins la servante le dit. Pendant huit jours, il revint à la charge, et rencontra toujours même réponse. Il vint dans la journée: on était au concert. Tant de spectacles et de concerts équivalaient à un congé en règle. Si, en descendant l'escalier, il avait rencontré M. de Chingru, il en eût fait des morceaux. Il écrivit à M. Gaillard, puis à sa sœur: on lui renvoya ses lettres sous enveloppe. Il perdit patience, et se fit conduire au palais chez le substitut de service. C'était un jeune homme de trente ans, initié avant l'âge à tous les mystères de la vie parisienne.
«Monsieur, lui répondit le magistrat, ce n'est pas la première fois que le parquet a connaissance d'une pareille affaire. Vous avez entendu parler des agences de mariages dont les menées publiques ont été quelquefois tolérées, quelquefois réprimées par les tribunaux. En dehors des grandes maisons qui affichent leur prospectus, il existe toute une classe d'individus dont la profession unique est de dépister les grandes fortunes, les dots colossales et les millions logés au quatrième étage pour en prélever une part. Ils s'associent entre eux et forment des compagnies anonymes dont l'intrigue est le seul capital, et dont les statuts n'ont jamais été publiés. Les unes exigent jusqu'à dix pour cent de la dot, les autres se contentent d'un bénéfice modique, car là, comme partout, vous trouverez la concurrence. M. de Chingru, quel que soit son véritable nom, s'est montré, à coup sûr, un des plus modérés. Lorsqu'il s'est vu refuser la rétribution qu'il espérait, il aura fait jouer par quelqu'une de ses associées, ou plutôt de ses complices, la petite scène que vous nous signalez. Nous rechercherons la comédienne et l'auteur de la pièce; mais il n'est pas probable que l'on découvre une femme sur qui vous avez si peu de renseignements, et, quand on la trouverait, il serait assez difficile d'établir la complicité de Chingru.»
En rentrant chez lui, le peintre trouva la lettre suivante, datée du Havre:
«Mon pauvre Tourneur, si je t'avais offert de te donner 990 000 francs et une femme adorable par-dessus le marché, tu m'aurais mis au rang des dieux. J'ai fait la sottise de te présenter l'affaire autrement; je t'ai offert un million dont 10 000 francs pour moi. Tu t'es fâché, il t'en cuit. Je me suis vengé en artiste. J'ai trouvé le moyen de persuader à M. Gaillard que tu étais le père de deux enfants et le mari ou à peu près d'une femme jaune. C'est un coup dont tu ne te relèveras jamais, pauvre Tourneur! Mais moi, quand tu m'as couché sur les hortensias, étais-je donc sur un lit de roses?
CHINGRU et Cie.»
Henri allait déchirer le papier, dans un mouvement de colère; mais, comme il était blond, il se ravisa: «Ce bon Chingru! pensa-t-il, il va me réconcilier avec M. Gaillard! Il ne s'agit plus que de le forcer à lire cette lettre.»
Il chercha une grande enveloppe, il y insinua la lettre de Chingru, cacheta avec une énorme cornaline aux armes de Ninon de Lenclos, et écrivit l'adresse en belle ronde:
_A Monsieur Monsieur_ GAILLARD, _archiviste, Au ministère de...._
M. Gaillard ouvrit la lettre aussi pieusement que s'il eût décacheté une dépêche. La signature de Chingru piqua sa curiosité: il s'était promis de renvoyer les lettres de Tourneur, mais non celles de Chingru. Ce singulier document lui mit l'esprit à l'envers. Il se taxa d'injustice et de cruauté, et il demanda la permission de quitter le bureau à deux heures: c'était la première fois depuis trente ans!
Rosalie mouilla de ses larmes l'autographe de Chingru. «J'en étais sûre, dit-elle, et si vous m'aviez crue, vous auriez écouté la défense du pauvre Henri!» On convint d'aller le trouver à son atelier le lendemain matin, tous ensemble, Rosalie, son père et sa tante. On lui devait bien cette réparation. Rosalie était folle de joie.
«Comment! tu l'aimais encore? lui demanda son père.
--Plus que jamais. Quelque chose me disait là qu'on nous l'avait calomnié.»
La porte s'ouvrit brusquement et la servante annonça Mlle Mellina Barni. Rosalie et sa tante n'eurent que le temps de s'enfuir dans la chambre voisine. Je ne sais pas ce qu'elles y disaient, mais je crois qu'entre l'oreille de Rosalie et la porte de la salle à manger il eût été difficile de passer un cheveu.
M. Gaillard regardait la véritable Mellina comme un enfant chez Séraphin regarde les ombres chinoises. L'idée lui vint un instant qu'on avait formé un complot contre lui, et qu'on lui enverrait tous les jours une nouvelle Mellina Barni. Il songea à déménager sans donner son adresse.
Mellina eut beaucoup de peine à lui persuader qu'elle s'appelait véritablement Mellina, qu'elle avait dix-neuf ans, qu'elle n'était pas mère de famille, qu'elle vivait avec sa mère, et qu'elle ne venait pas se plaindre de M. Henri Tourneur. Elle lui expliqua en fort bon français qu'elle était sage, quoiqu'elle sortît du théâtre de la Scala et qu'elle entrât à l'Opéra-Comique. Elle lui apprit qu'une fille de théâtre peut faire des visites, recevoir des présents et avoir des amis, sans être ni compromise ni compromettante. Elle avoua qu'elle avait aimé M. Henri Tourneur et qu'elle avait espéré se marier avec lui, mais que, depuis le milieu du mois de mai, il avait cessé toutes visites et dénoué honorablement une liaison qui n'avait jamais rien eu que d'honorable. «Je ne vous dirai pas, monsieur, ajouta-t-elle, que j'ai renoncé sans regret à mes espérances; mais c'est une destinée à laquelle nous devons toutes nous attendre. Nous sommes toutes un peu courtisées par des jeunes gens riches qui nous trouvent assez belles pour être aimées, qui ne nous aiment pas assez pour se marier avec nous, et qui, lorsqu'ils se sont assurés de notre vertu, nous tournent le dos et se marient en ville. Voilà précisément l'histoire de M. Tourneur; et comme on vous en a conté une autre qui n'est ni à sa louange ni à la mienne, comme vous lui avez fermé votre porte, comme je sais qu'il est malade de chagrin, j'ai pris mon courage à deux mains, je suis venue, et j'espère que vous saurez distinguer les inventions de la calomnie du langage de la vérité.»
Quand Mellina fut sortie, Rosalie accourut. Peut-être aurait-elle préféré que les mensonges de Chingru fussent sans aucun fondement; et cependant je ne jurerais pas que la visite de Mellina ait produit un mauvais effet sur elle. Mellina, vue à travers la serrure, lui avait paru fort jolie, et elle pardonnait au peintre de l'avoir aimée. Elle savait qu'une fille qui épouse un homme de trente-quatre ans a toujours des rivales dans le passé, et elle aimait mieux ne point les avoir laides: dix-neuf femmes sur vingt raisonneront comme elle. Elle avait reconnu à l'accent de Mellina qu'elle parlait vrai et que cet amour était irréprochable. Enfin elle apprenait à n'en pouvoir douter qu'elle avait détrôné la belle Italienne dès le milieu de mai, c'est-à-dire dès le premier coup d'œil.
Mais M. Gaillard était retombé dans toutes ses perplexités. Il ne voulait plus aller voir M. Tourneur; il reprochait à sa fille l'obstination de son amour. «Je veux bien, disait-il, que ce jeune homme soit moins coupable qu'on ne me l'a dit; mais il a fréquenté les actrices, et qui a bu boira. Tu crois qu'il te sera fidèle; mais il a abandonné cette jeune Italienne; il pourrait bien te jouer le même tour. D'ailleurs, tant que mes terrains ne seront pas vendus, il ne faut pas songer à ce mariage.» Quand on le pressait de vendre ses terrains, il répondait: «Rien ne presse; je les vendrai pour donner une dot à ma fille, et ma fille n'est pas encore mariée.» La vue du portrait le chagrinait; il songeait avec dépit qu'il était l'obligé de Henri Tourneur.
«Que ferons-nous de ce maudit portrait? demandait-il à Rosalie. Nous ne pouvons pas le garder ici après une rupture. Si on le lui renvoyait?
--Y songez-vous, mon père? Je serais en permanence dans son atelier?
--Le vendre et lui faire remettre l'argent serait indélicat. Le donner? à qui? Je ne veux ni donner ni vendre le portrait de ma fille. Il pourrait tomber dans le commerce, et à chaque vente de l'hôtel Drouot, je craindrais de lire dans mon journal: «Portrait de Mlle R. G., par M. Henri Tourneur: 8000 fr.» J'aimerais mieux le gratter de mes propres mains.
--Détruire mon portrait! tout ce qui me reste des plus heureux moments de ma vie!
--Tais-toi! Maudit peintre! maudit Chingru! Maudits terrains! je les donnerais pour rien à qui voudrait les prendre! Si nous étions moins riches, tout cela ne serait pas arrivé!»
M. Gaillard perdit l'appétit; il mangea comme un homme ordinaire. Son sommeil devint beaucoup plus léger et infiniment moins bruyant. Il fut inexact à son bureau; il arriva deux fois après dix heures, le 17 et le 18 août. Lorsqu'il rentrait à la maison, la vieille tante disait à Rosalie: «Il faut que ton père ait beaucoup réfléchi, son nez est tout rouge d'un côté.»
Henri ne travaillait plus; il vivait sur le trottoir de la rue d'Amsterdam. M. Gaillard l'évitait avec soin, et il n'osait aborder M. Gaillard. Il aurait bien osé parler à Rosalie, mais elle ne sortait pas sans son père. Enfin, le 3 septembre, il reçut une lettre de M. Gaillard qui l'invitait à venir toucher 7950 francs pour solde du portrait. On l'attendrait à cinq heures avec les fonds. Il se rendit à cette étrange invitation, non pour l'argent, mais pour Rosalie. A la même heure, les trois principaux fondateurs de la cité ouvrière étaient réunis chez M. Gaillard pour conclure l'affaire des terrains. Le bonhomme n'avait voulu se charger de rien: il s'était reposé de tout sur Rosalie, et c'est elle qui avait traité avec les acquéreurs. Henri arriva comme le notaire lisait le dernier paragraphe de l'acte de vente.
«Les acquéreurs s'engagent à faire construire sur le lot F, appartenant au vendeur, une maison d'habitation pour M. Gaillard et sa famille, avec un atelier de peintre au premier étage.»
M. Gaillard regarda sa fille, qui regarda Henri, qui ne regardait personne: il était horriblement pâle et s'appuyait au mur.
«Allons! dit le bonhomme en prenant la plume, voici un parafe qui me délivrera de tous mes soucis!
--Monsieur, remarqua le notaire, vous avez une bien belle écriture.»
LE BUSTE
I
Si vous avez de bonnes jambes et si les voyages au long cours ne vous font pas peur, nous irons de notre pied jusqu'au château du marquis de Guéblan. Il est situé à six grands kilomètres de Tortoni, plus loin que la rue Mouffetard, plus loin que les Gobelins et le Marché aux chevaux, dans ces régions ouvrières où la Bièvre promène son filet d'encre. Cependant il est dans l'enceinte de la ville, et le vin qu'on y boit a payé l'entrée. C'est un palais contemporain du premier empire, construit par Fontaine, dans le style grec, et entouré de la colonnade de rigueur. Son premier emploi fut de loger les plaisirs d'un fournisseur enrichi aux armées: on l'appelait alors la Folie-Sirguet. Il fut inauguré en 1804 par la belle Thérèse Cabarrus, qui n'était point encore comtesse de Caraman, et qui n'était plus Mme Tallien. En 1856, la Folie-Sirguet est une des plus belles villas qui se rencontrent dans l'intérieur de Paris: elle a pour jardin un parc de vingt hectares où l'on chasse le lapin, le faisan, et même, en se serrant un peu, le chevreuil. La pièce d'eau renferme de magnifiques échantillons de tous les poissons d'Europe, sans excepter le silure. La pêche et la chasse! que peut-on désirer de plus? N'est-ce pas en deux mots la campagne à Paris? Les dedans du château sont grandioses, comme on les aimait autrefois, et élégants comme on les préfère aujourd'hui. Le luxe mignon de 1856 se joue à l'aise dans les vastes salles de 1804. Je n'ai vu que l'appartement de réception, c'est-à-dire le rez-de-chaussée, et j'en suis sorti émerveillé. La salle à manger, lambrissée de vieux chêne noir et luisant, s'ouvre d'un côté sur la salle de billard, la salle d'armes et le fumoir; de l'autre, sur une enfilade de salons très-riches et du meilleur goût. Un seul a conservé sa décoration primitive, les fauteuils à tête de sphinx et les chaises en forme de lyre: il est placé entre un boudoir Pompadour et un salon chinois dont les meubles, les tapis, le lustre, la tenture et même les tableaux sont rapportés de Macao. Tous les plafonds sont peints à fresque ou tendus de vieilles tapisseries. Le salon russe, encombré de meubles confortables, est revêtu d'un lierre qui s'enroule autour des glaces et fait aux tableaux comme un second cadre de verdure. Je me suis reposé avec délices dans une belle salle pavée en mosaïque et décorée dans le goût élégant des maisonnettes de Pompéi. On s'y croirait au pied du Vésuve, si l'on n'apercevait dans la pièce voisine un énorme pouff de tapisserie couronné par un groupe de Pradier.
Cet appartement hospitalier s'ouvre à l'art de toutes les nations et de tous les siècles: il accueille également la peinture charnue de Rubens et les poétiques rêveries d'Ary Scheffer; on y voit un blond paysage de Corot à quatre pas d'une marine du Lorrain; les nymphes joyeuses de Clodion semblent y sourire aux lions de Barye et _le Don Juan naufragé_ de Daniel Fert se cramponne à la roche humide, sans faire lever les yeux à _la Pénélope_ de Cavalier.
Le premier étage comprend les appartements du marquis, de sa sœur et de sa fille, et je ne sais combien de chambres d'amis. Le château est si loin de tout qu'on y dîne rarement sans y coucher, quoique M. de Guéblan ait fait faire deux omnibus pour ramener ses convives à Paris.
M. de Guéblan est un gentilhomme comme on n'en voyait pas il y a cent ans, comme on en connaît peu, même de nos jours. Je m'empresse de vous dire que sa noblesse est de bon aloi, et que ses titres ne sortent point d'une de ces petites officines souterraines qui sont moins rares qu'on ne le pense. Nous avons des faux-monnayeurs de noblesse qui prélèvent un revenu sur la sottise et la vanité de leurs contemporains, mais les Guéblan n'ont rien à démêler avec l'industrie de ces messieurs: ils datent de saint Louis. Ils ont fait les deux dernières croisades; ils ont porté les armes de père en fils, jusqu'à la Révolution, et ils n'ont pas émigré, ce que je loue. Par un hasard dont l'histoire offre peu d'exemples, le sang de cette noble famille ne s'est point appauvri, et le dernier des Guéblan pourrait se mesurer en champ clos avec ses ancêtres. Il est grand, large, vigoureux, haut en couleur, et de force à porter la cuirasse. Il tire l'épée comme un mousquetaire, monte à cheval comme un reître, mange comme un lansquenet et boit comme M. de Bassompierre. Ses cinquante ans ne lui pèsent pas plus qu'une plume. Du reste, il porte fièrement son nom; il n'est pas fâché d'être fils de quelqu'un; il lit volontiers l'histoire de France et met à part tous les livres qui parlent de sa famille; il conserve son honneur avec un soin jaloux; il est plein de droiture; il sait donner, prêter et perdre son argent; bref, il a le cœur noble. Si vous trouvez dix hommes plus aristocrates que lui entre le quai d'Orsay et la rue de Vaugirard, vous aurez de bons yeux.
Mais que dirait Guéblan Ier, écuyer de la reine Blanche, s'il pouvait ressusciter dans le cabinet de son arrière-neveu? Il s'écrierait en se frottant les yeux: «Oh! oh! le monde est devenu beau fils, depuis ma connaissance première! Il me semble, marquis, que vous gagnez de l'argent.»
Le grand mot est lâché; je peux tout vous dire: le marquis gagne énormément d'argent. Il fait ses affaires lui-même, il n'a pas d'intendant, il n'est volé par personne, il ne se ruine pas plus que le dernier des bourgeois, et il travaille comme un prolétaire à doubler son revenu. Et comment? En tout honneur, je vous supplie de le croire. Le marquis a passé deux ans à l'École polytechnique, trois ans à l'École des ponts et chaussées; il a pris des leçons d'agriculture à Grignon; il va souvent écouter les professeurs des arts et métiers. Il suit pas à pas les progrès de la science, et il en fait son profit. Autant ses ancêtres auraient été honteux de savoir, autant il serait humilié si on le prenait en flagrant délit d'ignorance. C'est lui qui a drainé le premier champ en Normandie, et il a triplé la valeur de ses terres. Il fabrique, à vingt kilomètres de Lisieux, des tuyaux de drainage qu'il livre à ses voisins avec un bénéfice de 75%. Il a acheté une des premières machines à battre qui se soient vendues en France, et il l'a perfectionnée. Il songe à acclimater le ver à soie du chêne dans ses forêts de Bretagne, il fabrique de l'opium indigène dans sa propriété du Plessis-Piquet; avant cinq ans, il en exportera en Chine.