Les mariages de Paris

Part 8

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M. Gaillard vint à quatre heures et demie. Il entra en matière par une vigoureuse poignée de main, dont le peintre fut tout réjoui. «Mon jeune ami, dit-il, je sors de quarante ou cinquante maisons où l'on m'a beaucoup parlé de vous: il me reste à vous étudier un peu par moi-même. Je ne serais pas fâché non plus que vous fissiez plus ample connaissance avec ma fille, car ce n'est pas moi que vous épouserez, si vous épousez. Il faut, avant tout, que nous nous voyions tous les jours pendant deux ou trois mois; après quoi, nous parlerons d'affaires.»

Henri le remercia avec effusion. «Que vous êtes bon, monsieur! Vous m'autorisez à aller faire ma cour à Mlle Rosalie?

--Non pas, non pas! Comme vous y allez! On en dirait de belles dans la maison! Un jeune homme chez moi tous les soirs! Et si l'affaire tombait dans l'eau! Tout Paris saurait que M. Henri Tourneur a dû épouser Mlle Rosalie Gaillard, qu'il lui a fait la cour, et que le mariage a manqué. On chercherait des pourquoi; on inventerait des raisons: qui peut prévoir ce qu'on dirait?»

Henri retint fort à propos un mouvement d'impatience. «Monsieur, dit-il, savez-vous quelque autre endroit où nous puissions nous rencontrer tous les jours?

--Ma foi, non, et c'est ce qui m'embarrasse. Cherchez, vous êtes jeune, vous dites que vous êtes amoureux: c'est à vous de trouver des idées!

--S'il ne s'agissait que de cinq ou six entrevues, nous aurions les théâtres, les concerts; mais on n'y peut pas aller tous les jours. Une idée! Vous ne voulez pas que j'aille chez vous? Venez chez moi.

--Jeune homme! avec ma fille!

--Pourquoi pas? Je suis artiste avant d'être homme. Vous n'avez jamais vu d'atelier?

--Non, et voici le premier....

--Sachez donc que l'atelier d'un artiste est comme un terrain neutre, une place publique ombragée en été, chauffée en hiver, où l'on vient quand on veut, d'où l'on sort quand on en a assez, où l'on se rencontre, où l'on se donne des rendez-vous, où chacun est chez soi depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. Un étranger qui vient à Paris visite les ateliers comme les palais et les églises, sans billets à montrer, sans permissions à obtenir, à la seule condition de saluer en entrant et de remercier en sortant. Il y a mieux, c'est l'artiste qui remercie.

--Mais je ne veux pas que la France et l'étranger viennent ici défiler devant ma fille!

--N'est-ce que cela? Je condamnerai ma porte.

--Mais encore faut-il que ses visites aient un prétexte plausible.

--Rien de plus simple: je ferai son portrait.

--Jamais, monsieur! Je suis incapable d'accepter....

--Vous me le payerez!

--Je ne suis pas assez riche pour me passer cette fantaisie.

--Mon Dieu! vous croyez peut-être qu'un portrait coûte bien cher!

--Je sais à quel prix vous vendez votre peinture.

--Les tableaux, oui, mais pas les portraits! J'espère que vous ne confondez pas un portrait avec un tableau!

--La différence n'est pas si grande.

--Comment, pas si grande? Mon cher monsieur Gaillard, qu'est-ce qui fait le prix d'un tableau? Est-ce la couleur? non. Est-ce la toile? non. C'est l'invention. Les tableaux ne sont si chers que parce qu'il y a peu d'hommes qui sachent inventer. Mais, dans un portrait, l'invention est inutile, je dis plus, dangereuse: il ne faut que copier exactement le modèle. Le premier peintre venu fait un portrait. Un photographe, un ouvrier, un homme qui ne sait ni lire ni écrire vous bâcle en dix minutes un portrait admirable: prix vingt francs, avec le cadre. Devant cette concurrence, nous avons bien été forcés de baisser nos prix, sauf à nous rattraper sur les tableaux. Promenez-vous sur les boulevards, le prix des portraits est affiché partout. On ne les vend plus, on les donne; un petit, cinquante francs; un grand, cent francs; mais le cadre n'est pas compris!

--Ce n'est pas ce qui m'arrêterait. Mais que diront mes amis, lorsqu'ils verront chez moi le portrait de ma fille sorti des pinceaux du célèbre Henri Tourneur?

--Vous leur direz que vous l'avez fait faire sur le boulevard.

--Alors vous me promettez de ne pas signer?

--Je vous promets tout ce qu'il vous plaira. A quand la première séance?

--Écoutez; j'ai droit tous les ans à un congé de quinze jours, sans retenue. Il y a deux ans que je n'ai profité de mon droit; j'économisais du temps pour un voyage en Italie. Je puis donc, en prévenant mes chefs, prendre six semaines de congé. Donnez-moi cinq ou six jours pour négocier cette affaire en douceur. Je ne veux pas attirer l'attention de tout le ministère: je suis prudent.»

Il sortit, et le peintre médita joyeusement sur le néant de la sagesse humaine. «Voici, pensait-il, un père de famille qui, par prudence, amène sa fille dans un atelier!»

On ne sait pas combien le spectacle d'un bel atelier peut troubler l'imagination d'une femme. Je parle d'un atelier de peinture; car le froid, l'humidité, le baquet de terre glaise, le ton criard des plâtres et la poussière du marbre qui envahit tout, nuisent à l'effet des plus beaux ateliers de sculpteurs. Chez un peintre, pour peu qu'il soit riche et qu'il ait du goût, on est ébloui dès le seuil de la porte. Une lumière franche et décidée, qui tombe du ciel en droite ligne, se joue à travers les étoffes, les tentures, les costumes accrochés à la muraille, les vieux meubles et les trophées. Une personne habituée aux ameublements convenus, où chaque chose a son emploi marqué, où tout se comprend et s'explique, reste délicieusement ébahie devant ce pêle-mêle organisé. Son regard avide court d'objets en objets, de mystères en mystères; il sonde la profondeur des vieux bahuts de chêne; il glisse légèrement sur les porcelaines rebondies de la Chine et du Japon; il se pose sur un carquois bourré de longues flèches; il retombe sur une large épée à deux mains; il s'arrête sur une cuirasse romaine grignotée par la rouille de vingt siècles. Une guzla sans cordes, un cor de chasse émaillé de vert-de-gris, la cornemuse d'un pifferaro, un tambour de basque grossièrement bariolé, deviennent des objets de haute curiosité. Pour une femme intelligente (et toutes les femmes le sont), chacun de ces riens doit avoir un sens, chaque tapisserie exprime une légende, chaque pot à bière un _lied_, chaque vase étrusque un roman, chaque lame d'acier une épopée. Toutes les flèches doivent avoir été trempées dans le _curare_, ce poison de l'Afrique centrale qui donne la mort dans une piqûre. Les mannequins accroupis dans les coins semblent des sphinx mystérieux qui se taisent, parce qu'ils auraient trop à dire. Le possesseur de toutes ces merveilles, le roi de ce lumineux empire, ne saurait être un homme comme les autres. Lorsqu'on le voit, souriant et hospitalier, au milieu de tant d'hiéroglyphes qu'il comprend, on l'admire. Ses habits quels qu'ils soient, ajoutent au charme. C'est un costume à part, exempt des ridicules de la mode, et bien en harmonie avec ce qui l'entoure. S'il est en cotonnade, il doit venir de l'Inde; s'il est en flanelle, il a été tissé en Écosse avec les laines de l'Australie: on ne s'avisera jamais qu'il sort de la _Belle-Jardinière_. Les pantoufles rouges, achetées rue Montmartre, se transforment en babouches du Caire ou de Beyrout. La petite chambre à coucher, dont la porte entr'ouverte laisse voir un lit couvert d'algérienne, a comme un faux air de harem. On ne s'étonnerait qu'à moitié si l'on en voyait sortir cinq ou six oudâls, une gargoulette à la main ou une amphore sur la tête. Pour peu qu'on voie rôder dans l'atelier un beau nègre, comme Boule-de-neige, vêtu à l'orientale, l'illusion est complète. Il n'est pas jusqu'à l'odeur capiteuse des vernis et des essences qui ne contribue pour sa part à cet enivrement. Ajoutez quelques gouttes de vin de Malaga dans un verre de Venise, et Rosalie Gaillard, qui n'a jamais bu que de l'eau, se croira transportée à mille lieues de Paris.

La première séance fut décisive. Henri avait fait transplanter dans son jardin tout le fonds d'un fleuriste de Neuilly; il avait mis des plates-bandes jusque dans l'atelier. «Si j'allais chez elle, pensait-il, je lui porterais un bouquet tous les jours; je ne veux pas qu'elle perde.» Rosalie adorait les fleurs, comme toutes les Parisiennes, et elle vivait depuis de longues années dans l'espérance d'un jardin. Par un singulier caprice de la nature, cette enfant, née de parents ineptes, avait tous les besoins de la vie élégante. Elle se serait passée de pain plus volontiers que de musique, et elle jugeait les fleurs plus utiles que les chaussures. Ses yeux s'allumaient à la vue d'un bel attelage, quoiqu'elle ne fût jamais sortie qu'à pied ou en omnibus. Elle aimait la toilette, sans jamais avoir fait de toilette; elle dansait un peu tous les soirs en imagination, quoiqu'on ne l'eût jamais conduite au bal; elle achetait tous les parcs et tous les châteaux qu'elle voyait à vendre sur la quatrième page du _Constitutionnel_. Avec de pareils goûts, elle eût été fort à plaindre sans les espérances bien fondées qui la soutenaient. Une vie de privations, ses instincts perpétuellement froissés auraient aigri son cœur jusqu'au fond et donné à ses idées cette teinte grisâtre qu'on observe chez les vieilles filles. Mais elle connaissait la fortune de son père; elle était sûre de l'avenir; elle se consolait en jetant un coup d'œil sur ce grand terrain nu qui était tout son horizon. Elle avait pris pour devise: _Un temps viendra!_ et elle vivait d'espoir. Elle s'était fait, au fond de son âme, une retraite délicieuse où rien ne lui manquait, pas même l'amour d'un beau jeune homme, qui ne tarderait pas à se présenter. Ainsi retranchée, elle prenait en patience les soins du ménage, les travaux de couture, la conversation des amis de son père, et l'éternelle partie de piquet dont ils égayaient leurs soirées. Depuis un an, M. de Chingru lui était apparu comme un être intermédiaire, classé entre ces messieurs et les gens du monde, de même que dans l'échelle animale le singe est placé entre le chien et l'homme. Lorsqu'elle vit Henri Tourneur, elle se dit qu'elle avait trouvé, et elle ne chercha plus. Sa personne, son jardin, son esprit, son atelier lui représentaient la perfection idéale, si on était venu lui dire: «Il y a mieux,» elle aurait cru qu'on se moquait.

Le peintre, tout en esquissant un portrait en pied, au quart de nature, étudia jusque dans les moindres détails cette complète beauté qui l'avait d'abord ébloui. Son premier coup d'œil ne l'avait pas trompé. Il faut être un peu artiste pour juger si une jeune fille est véritablement belle. L'éclat de la jeunesse, la fraîcheur de la peau et une certaine mesure d'embonpoint composent souvent une beauté factice qui dure un ou deux ans, et que la première grossesse emporte. On a épousé une fille adorable, et l'on promène à travers la vie une femme laide. La vraie beauté n'est pas dans l'épiderme, mais dans la structure, qui ne change jamais; de là vient qu'une femme vraiment belle l'est pour toute la vie, en dépit des ravages extérieurs de la vieillesse. Rosalie a cette beauté inaltérable qui ne craint pas les rides et qui défie le temps. Ceux qui ont voyagé en Italie se la représenteront aisément, si je leur dis que c'est une Romaine aux petits pieds.

La glace fut bientôt rompue, au grand étonnement de M. Gaillard, qui ne reconnaissait plus sa fille. Jamais il ne l'avait vue aussi gaie, aussi parleuse, aussi vivante. Rosalie se livrait sans contrainte au penchant d'un amour permis. Elle courait dans le jardin, elle sautait dans l'atelier, elle touchait à tout; elle questionnait, riait et babillait comme une grive en vendange. Elle n'avait plus que quatorze ans: sa jeunesse, longtemps comprimée, éclatait. Henri, un peu plus retenu, vivait en extase. Après toutes les privations auxquelles la misère et l'économie l'avaient condamné, tout lui tombait du ciel en même temps, fortune et bonheur. Il avait formé, en quinze ans, quelques liaisons agréables qui lui avaient coûté passablement cher, et il s'étonnait un peu d'être aimé pour rien par une fille plus jolie et plus spirituelle que toutes celles qu'il avait connues. Il avait bien prévu la possibilité d'un mariage d'argent, mais comme un soldat en campagne prévoit les Invalides; il ne supposait pas la fortune si belle, et il n'avait jamais entendu dire qu'un million eût de si petites mains et de si grands yeux. La joie illumina sa figure un peu effacée, et il fut véritablement beau pendant deux mois. Lorsqu'il prenait son violon, dans les intervalles de la pose, et qu'il jouait les plus jolis motifs des _Noces de Jeannette_, ou les plus joyeuses mélodies des _Trovatelles_, Rosalie croyait voir un artiste inspiré. M. Gaillard remplissait consciencieusement son rôle de trouble-fête: il faisait causer Henri Tourneur. Le bonhomme appartenait à la déplorable catégorie des ignorants qui veulent apprendre dans un âge où l'on n'apprend plus. Épris de l'histoire romaine, comme on s'éprend de l'histoire naturelle des insectes ou des coquillages, il avait lu et relu deux ou trois volumes d'érudition surannée; il les citait à tout propos, interrogeant, discutant, et cherchant, comme il disait, à étendre le modeste champ de ses connaissances. Henri faisait sa partie avec tout le respect qu'on doit à l'âge, à la fortune et à la qualité d'un futur beau-père. Quand il était las de disserter, et que les jeunes gens se rejetaient sur le chapitre de leur amour et de leurs espérances, il reprenait bientôt la parole et s'embarquait dans de longues recommandations filandreuses qui pourraient se résumer ainsi: «Ne vous aimez pas trop; vous savez que rien n'est encore décidé.» En dépit de ces petites précautions, l'atelier de Henri était un paradis terrestre, sous la garde de Boule-de-Neige. M. de Chingru essaya plusieurs fois de s'y introduire; il soupçonnait quelque mystère. Mais il trouva toujours visage de bronze; Boule-de-Neige lui répondit imperturbablement: «Monsieur sortir dehors,--maître à moi dîner en ville.--Bon petit blanc partir campagne, chasser les bêtes, tirer fusil.» C'est son maître qui lui a enseigné la langue pittoresque de Vendredi. Au lieu de l'envoyer à l'école, où on lui eût appris le français, il s'est imposé à lui-même les fonctions d'instituteur. «Prends bien garde de devenir trop savant et de parler comme tout le monde, lui dit-il quelquefois: tu perdrais ta couleur!» Et Boule-de-Neige tient à conserver sa couleur, la plus belle qui soit au monde, selon lui.

Le portrait fut terminé avec les vacances de M. Gaillard, vers la fin du mois de juillet. On n'eut garde de l'envoyer chez l'encadreur, où vingt artistes auraient pu le voir. Un ouvrier vint prendre les mesures, et apporta, trois semaines après, une bordure de 500 francs que M. Gaillard paya un louis sans marchander. Tandis qu'il y était il versa les 50 francs du portrait contre quittance.

Le dimanche suivant, il offrit une soirée de bière et d'échaudés à tous ses amis: c'était un ancien notaire de Villiers-le-Bel, trois vieux expéditionnaires, le maître d'écriture de Rosalie et un ex-fabricant de visières de casquettes retiré des affaires avec mille écus de rente. On se réunit à sept heures et demie. A neuf heures, M. Gaillard annonça une surprise: il enleva délicatement l'abat-jour de la lampe tandis que sa sœur tirait un rideau de serge verte et découvrait le portrait de Rosalie. Il n'y eut qu'un cri d'admiration:

«Le beau cadre! s'écria le fabricant de visières.

--Eh! mais, c'est le portrait de votre demoiselle! fit le notaire.

--Et ressemblant! dit le chœur des employés.

--Voilà comme je fais les choses, ajouta M. Gaillard en baisant le front de sa fille.

--Je me permettrai une observation, reprit le maître d'écriture, qui n'avait encore rien dit: pourquoi M. Gaillard n'a-t-il pas attendu, pour faire cette surprise à Mademoiselle, que nous fussions au 4 septembre, jour de sainte Rosalie?

--Parce que je lui en ménage une autre pour sa fête, répliqua résolûment M. Gaillard.

--Vous avez le moyen! dit le chœur.

--Oserait-on demander, dit le notaire, à combien cette image vous revient?

--A 70 francs, tout compris.

--C'est cher, et cela n'est pas cher. Et de qui est-ce?

--Cela n'est de personne; c'est un portrait.

--Cela! s'écria une grosse voix qui fit tressaillir tout le monde, c'est un Tourneur, deuxième manière, et cela vaut 8000 francs!»

M. Gaillard tomba foudroyé sur une chaise.

«Bonsoir, papa Gaillard! Mesdemoiselles, j'ai bien l'honneur! Messieurs, je suis le vôtre! ajouta M. de Chingru, que la bonne avait introduit sans l'annoncer. Il fait un chaud de tous les diables.

--Le temps est lourd, dit le notaire haletant.

--L'atmosphère est électrique, reprit le maître d'écriture, sérieusement oppressé.

--Il pleuvra demain,» dit le chœur.

La conversation continua sur ce ton jusqu'à dix heures. M. de Chingru battit en retraite, et tout le monde le suivit. Il y avait eu scandale chez M. Gaillard.

Le lendemain matin, Chingru se présenta à l'atelier, et Boule-de-Neige lui ouvrit la porte: il raconta l'événement de la veille et félicita chaudement son ami. «Après un pareil éclat, dit-il, l'affaire est dans le sac. Le vieux Romain a passé le Rubicon, et je t'en félicite. Sans moi!...

--Je sais ce que je te dois, et je ne l'oublierai pas.

--Ma foi! mon cher, si tu veux être reconnaissant, je t'apporte une belle occasion. J'ai déniché, moi aussi, un mariage d'or.

--Peste! Il y en a donc pour tout le monde!

--Une affaire magnifique, te dis-je.... Je commence à faire ma cour.

--Bravo!

--Le diable est qu'il y a des avances à faire, des bouquets, des cadeaux, et je suis momentanément sans le sou.

--Je te croyais à ton aise.

--On ne me paye pas mes rentes. Ah! mon cher ami, te préserve le ciel d'avoir jamais des fermiers!

--Tu veux de l'argent? Voici.

--Deux cents francs! que veux-tu que je fasse de deux cents francs?

--On a pas mal de bouquets pour ce prix-là. Mais s'il te faut les cinq cents reviens à midi, je te les remettrai.

--Mon cher bon, je vois avec douleur que nous sommes loin de compte. Il faudrait, pour bien faire, que tu pusses me prêter dix billets de mille.

--Pour tes bouquets?

--Pour mes bouquets et pour autre chose. As-tu peur de moi? Ne suis-je pas bon pour dix mille francs?

--Tout beau! ne te fâche pas. Tu sais que je puis me marier d'un moment à l'autre. J'ai annoncé cinquante mille; si je n'ai pas mon compte, le père Gaillard poussera les hauts cris.

--Tu lui présenteras mon titre.

--Voilà qui change la thèse. Ah! si tu me donnes un titre, je n'ai plus d'objection à faire. Où sont tes propriétés?

--Une hypothèque! Pour qui me prends-tu? On donne une hypothèque à un usurier; mais je croyais qu'avec un ami il suffisait d'une signature. Je t'offre ma signature!

--Bien obligé!

--Tu me refuses?

--Positivement.

--Tu ne sais pas ce qui peut arriver!

--Advienne que pourra!

--Ton mariage n'est pas encore fait.

--Qu'est-ce à dire? et sur quel ton le prends-tu?

--Je te donne vingt-quatre heures de réflexion. Si demain....»

Le peintre n'en entendit pas davantage. Il ouvrit la porte, saisit Chingru par les épaules et le lança horizontalement sur une corbeille d'hortensias qui ne s'en releva jamais.

III

M. Gaillard se répandit en doléances après le départ de ses amis. Sa fille et sa sœur le consolèrent. «Où est le mal? disait la vieille Mlle Gaillard. Un peu plus tôt, un peu plus tard, il aurait fallu leur annoncer le mariage.

«Quel mariage?

--Le mien, papa, reprit hardiment Rosalie.

--Tu en parles comme s'il était fait. Tu n'as peur de rien, toi!

--Il faudrait être bien poltronne pour s'effrayer du bonheur.

--Tu aimes donc ce jeune artiste? (Le nom d'_artiste_ écorchait encore un peu cette bouche vénérable.)

--Je crois l'aimer de tout mon cœur.

--Il ne suffit pas de croire, il faudrait être bien sûre. Réfléchis encore; pèse bien le pour et le contre.

--C'est tout pesé, mon père.

--Tu n'éprouves pas le besoin de te recueillir un mois ou deux avant une affaire aussi importante?

--Voici vingt-cinq ans et trois mois que je me recueille, mon bon père.

--Oh! les enfants! Si ce mariage se fait, tu commenceras par me signer une déclaration olographe, c'est-à-dire entièrement écrite de ta main, comme quoi c'est toi qui veux épouser M. Tourneur.

--Je signerai des deux mains, mon cher père.

--De cette façon, ma responsabilité sera couverte; et si tu viens me dire dans dix ans: «Pourquoi m'avez-vous mariée à un artiste? je te répondrai, preuves en main: C'est toi qui l'as voulu!»

--Je ne me plaindrai jamais, mon excellent père. Mais qu'est-ce qu'ils vous ont donc fait, ces pauvres artistes, pour que vous les jugiez si mal?

--Tu as beau dire, ils forment une caste en dehors de la société. Je comprends les fabricants qui produisent, les négociants qui débitent, les soldats qui illustrent leur pays, les fonctionnaires qui l'administrent. L'artiste est en dehors de tout; les Romains, nos ancêtres, n'en faisaient aucun cas; ils le considéraient comme une superfétation du corps social.

--Fi! les vilains grands mots! Lorsque ce pauvre Henri s'enferme dans son atelier devant ses toiles ou ses panneaux, que fait-il?

--Ce qu'il fait? pas grand'chose: il fabrique des tableaux.

--Ah! je vous y prends. Il fabrique. Il est fabricant. Un peintre est un fabricant de tableaux. Il produit des toiles peintes, comme votre ami M. Cottinet a produit des visières de casquettes!

--C'est bien différent!

--J'en conviens. Et lorsqu'il a fini un tableau, qu'en fait-il? le garde-t-il en magasin?

--Non, il le vend.

--Vous voyez bien! il le vend. Il écoule ses produits, il débite sa marchandise, il fait du commerce; il est négociant!

--Tu joues sur les mots.

--Pas du tout, je raisonne; et lorsqu'il aura fait une centaine de chefs-d'œuvre (car il fait des chefs-d'œuvre), que dira-t-on dans le monde? On dira: «Paris s'honore d'avoir donné naissance au célèbre Henri Tourneur; Henri Tourneur, dont les tableaux ont humilié la vieille Hollande et illustré la France moderne.» Cela vaut bien une épaulette de sous-lieutenant. Il sera décoré avant deux ans, le ministre le lui a promis. Qu'entendez-vous donc par la gloire?

--Tu auras beau dire, ce n'est pas....

--Non, non, je ne vous ferai pas grâce d'une syllabe, et vous entendrez tout. Vous avez parlé des fonctionnaires! mais Henri l'est dix fois plus que vous, fonctionnaire!

--Ah! je voudrais bien voir cela.

--Qu'est-ce qu'un fonctionnaire? un homme au service de l'État, et payé sur le budget; plus cher on est payé, plus on est fonctionnaire. Et maintenant, lorsque Henri reçoit une commande du ministère qui l'occupera durant toute une année, se met-il au service de l'État, oui ou non? Et lorsqu'au bout de l'année il s'en va au trésor toucher 40 000 francs, n'est-il pas dix fois plus fonctionnaire que vous, qui n'en touchez que 4000?

--Grand enfant! ceci nous prouve....

--Qu'il faut me marier à mon cher Henri, si vous voulez que j'épouse à la fois un fabricant, un marchand et un fonctionnaire!

--Mais, fille terrible, est-ce que j'ai le temps de te marier? Voici encore mes terrains qui reviennent sur le tapis: on parle d'y fonder une cité ouvrière. J'ai vu la liste du conseil d'administration; tous hommes très-bien. Ils m'ont fait parler par un de mes chefs; je recevrais un million, argent sur table, et l'on me laisserait un lot de 20 mètres sur 15 pour bâtir. C'est fort beau: que faire?

--Accepter, puisque c'est fort beau.

--Mais dans dix ans cela serait superbe!

--Mais dans cent ans, papa, cela serait magnifique! Il est vrai que ni vous ni moi n'en profiterions.

--Tout cela me rompt la tête. Bonsoir, je me couche.

--Sans rien décider, papa?

--La nuit porte conseil.»