Part 7
On prétend qu'il a déjà fait de notables économies; mais moi qui le connais, je puis vous assurer qu'il n'en est rien. Les artistes exagèrent tout, et particulièrement les économies des autres artistes. Tourneur a trop dépensé en achats de toute sorte pour qu'il lui soit resté beaucoup d'argent liquide. Notez, de plus, que Boule-de-Neige dévore trois kilogrammes de pain par jour, et vous comprendrez pourquoi la fortune de son maître se réduit à cinquante mille francs, placés en rentes sur l'État.
Si modeste que le chiffre paraisse, il prouve à tout homme de sens que M. Henri Tourneur est un artiste de bonne vie. Il ne court ni les bals ni les théâtres, et ne va qu'à la Comédie-Française, où il a ses entrées. Sa conduite est aussi régulière que peut l'être celle d'un homme de trente-cinq ans. Cependant je ne voudrais point jurer qu'il soit indifférent à la beauté de Mellina Barni. Lorsqu'elle rompit son engagement avec le directeur de la Scala pour venir chanter à Paris, il la décida à retarder ses débuts, qui se font encore attendre. On le voit souvent chez elle, et même, ce qui est plus grave, on la rencontre quelquefois chez lui. Mais ce ne sont pas mes affaires.
Le 15 mai de cette année, une heure après l'ouverture de l'Exposition des beaux-arts, Henri Tourneur était en contemplation devant lui-même, et souriait à son tableau d'_Alain Chartier_, lorsqu'il reçut dans l'épaule une de ces tapes familières qui ébranleraient l'équilibre d'un bœuf. Il se retourna, comme si on l'avait touché sur un ressort; mais sa colère ne tint pas devant le gros sourire rougeaud de M. de Chingru: il se mit à rire.
«Bonjour, Van Ostade, Miéris, Terburg, Gérard Dow!» s'écria M. de Chingru, si haut que cinq ou six personnes profitèrent de son discours. «J'ai vu tes trois tableaux, ils n'ont rien perdu, ils sont magnifiques; au fait, il n'y a que cela ici. Tu as battu la France, la Belgique et l'Angleterre, Meissonnier, Willems et Mulready. Tu peins le genre comme _genre_ lui-même, et tu es savant comme _pinxit_. Si le gouvernement ne te donne pas cent mille francs de commande et la croix, je démolis la Bastille!»
Il prit Henri par le bras, et ajouta à voix basse:
«Veux-tu te marier?
--Laisse-moi donc tranquille!
--Un million!
--Tu es fou! un million ne voudrait pas de moi.
--Pourquoi cela? un million et toi, vous vous valez. Qu'est-ce qu'un million gagne par an? cinquante mille francs. Tu peux en faire autant: tu es donc de la force d'un million.
--Où as-tu déterré cela?
--Ah! ah! le récit t'intéresse. Écoute donc. Il existe de par le monde un M. Gaillard....
--Qui joue à la Bourse? Merci. J'ai vu _Ceinture dorée_.
--Il ne joue pas plus que moi; il est archiviste au ministère de....
--Une place de dix mille francs?
--Non; trois mille six cents, plus quatre cents francs de gratification qui ne manquent jamais; total quatre mille. Voilà le beau-père.
--Et mon million?
--Ah! _mon_ million! Tu mords, Van Ostade, tu mords! M. Gaillard est un employé modèle. Depuis trente ans, il arrive à son bureau à dix heures moins cinq, il en sort à quatre heures cinq minutes, et dans l'intervalle il ne se fait pas remplacer par son chapeau pour aller jouer au billard.
--Chingru, tu m'agaces.
--Un peu de patience! Cet archiviste comme on n'en trouve plus habite vers le haut de la rue d'Amsterdam avec sa fille, sa sœur et sa bonne. Leur appartement est au quatrième; trois chambres à coucher, pas de salon. Les fenêtres....
--Adieu, Chingru.
--Adieu, Gérard Dow. Les fenêtres donnent sur un terrain de dix mille mètres. Tu n'es pas encore parti?
--Va donc!
--Dix mille mètres à cent francs font un million. Celui qui nierait cela donnerait un fier démenti à Pythagore! Ce million, mon cher Terburg, est la propriété de M. Gaillard.
--Mais comment se fait-il...?
--Sois tranquille, il ne l'a pas volé. On vole un portefeuille, cela se voit tous les jours; mais on ne vole pas un terrain d'un hectare: il faudrait des poches trop grandes. En l'an de grâce 1830, quelques jours après les histoires de Juillet, M. Gaillard, surnuméraire de cinquième année, se vit à la tête d'une somme de soixante-quinze mille francs, l'héritage d'un oncle de Narbonne. Il cherchait un placement à l'abri des révolutions, lorsqu'il découvrit ces bienheureux terrains, qui valaient alors sept francs le mètre. Son compte fut bientôt fait: soixante et dix mille francs d'achat, cinq mille pour le notaire et pour le fisc. Il paya comptant et fut considéré.
--Mais depuis, pourquoi n'a-t-il pas vendu?...
--Depuis? il n'a jamais déplacé l'écriteau, et je te le montrerai quand tu voudras: _Terrains à vendre en totalité ou par lots._ Et je te prie de croire que les acheteurs n'ont pas manqué. Le lendemain de la signature de l'acte, on lui offrit dix mille francs de bénéfice. Il se dit: «Bon! je n'ai pas fait un sot marché.» Et il garda son terrain. Lorsqu'on bâtit la gare de Saint-Germain, un spéculateur lui apporta deux cent mille francs. Il se gratta le nez (c'est le seul défaut que je lui connaisse), et il répondit que sa femme ne voulait pas vendre. En 1842, sa femme était morte; une compagnie de gaz lui fit des offres éblouissantes: un demi-million! «Ma foi, répondit-il, puisque j'ai attendu douze ans, j'attendrai bien encore. Je vois avec plaisir que le temps travaille pour moi; il ne faut pas le déranger. Quand ma fille sera en âge de se marier, nous verrons!» Il est bon de te dire que sa fille est contemporaine du célèbre terrain. En 1850, sa fille avait vingt ans, un bel âge, et le terrain valait huit cent mille francs, un bon prix. Mais il s'est si bien accoutumé à garder l'un et l'autre, qu'il faudra la croix et la bannière pour le décider soit à vendre, soit à marier. On a beau lui prêcher que le cas est tout différent, que les terrains ne perdent pas pour attendre, mais que les filles, passé un certain âge, sont sujettes à dépréciation: il se bouche les oreilles et retourne à son bureau gratter du papier.
--Et sa fille?
--Elle s'ennuie à cent francs par jour, et de si bon cœur, qu'elle aimera le premier homme qu'elle verra luire à l'horizon.
--Elle ne voit personne?
--Personne qui ait figure humaine: un vieux notaire de province et cinq ou six employés qui ressemblent à des garçons de bureau. Tu comprends qu'on ne va pas donner des bals dans un appartement composé de trois chambres à coucher! Je suis le seul homme présentable qui ait accès dans la maison.
--Elle n'est pas trop laide?
--Elle est magnifique! Je ne te dis que ça.
--A-t-elle un nom humain? Je t'avertis que si elle s'appelle Euphrosyne....
--Rosalie: cela te va-t-il?
--Oui, Rosalie.... Rosalie..., c'est un joli nom. Est-elle un peu élevée?
--Elle? Artiste, mon cher, comme toi et moi.
--Distinguons, je te prie.
--Ingrat! Elle ne joue d'aucun instrument, et elle ne va pas copier de tableaux au Louvre; mais elle comprend la peinture, elle sent la musique comme celui qui l'a inventée. Du reste, éducation sévère: le spectacle six fois par an, les monuments deux fois par mois, quatre concerts en carême, une bibliothèque sérieuse, peu de romans, et tous anglais; pas de tourterelles dans la maison, pas un cousin dans la famille!
--Parle, parle, Chingru; je te supporte! Quand me présenteras-tu?
--Demain, si tu veux. Je lui ai déjà parlé de toi.
--Et que lui as-tu dit?
--Que tu étais le seul de nos grands peintres dont je n'eusse pas de tableaux.
--Je t'en commencerai un le lendemain du mariage.
--Merci. Je te demanderai encore un service.
--Si ce n'est pas un service d'argenterie....
--Tu sais, mon cher, que j'ai près de quarante ans, et point de place. A mon âge, tout le monde est casé, c'est la coutume. Il me fâche de faire exception, et d'entendre murmurer autour de moi: «M. de Chingru; un beau nom; qu'est-ce qu'il fait?--Il a de quoi vivre: c'est un homme qui ne demande rien à personne.--Oui; mais qu'est-ce qu'il fait?» Parbleu! je ferais comme tout le monde, si j'avais seulement une place de trois mille francs! Voyons, mon petit Tourneur, je ne te demande rien maintenant; plus tard, si tu es content. Tu as du crédit, tu connais les hommes haut placés, tu vas chez les ministres; tu diras un mot pour moi, pas vrai?
--A quoi es-tu bon?
--A tout, car je n'ai rien étudié spécialement.
--Eh bien! je ne dis pas non. A quelle heure demain?
--A deux heures. Elle sera seule avec sa tante; tu viendras pour acheter un lot de terrain.
--Veux-tu que j'aille te prendre?
--Non, non; c'est moi qui passerai à ton atelier; je ne suis jamais chez moi. Sais-tu seulement où je demeure?
--Je ne me rappelle plus au juste.
--Là, quand je te le disais! Eh bien! tous mes amis sont aussi avancés que toi. Je ne loge pas; je perche. Tout au plus si je sais mon adresse, tant je vis peu à la maison! Adieu.»
M. de Chingru (Louis-Théramène), sans profession avouée et sans domicile connu, est ce qu'on appelle vulgairement une peste d'atelier. Son talent consiste à s'introduire chez les artistes, à leur donner de son gros encensoir dans le visage, à médire de l'un chez l'autre, à se faire tutoyer, et à décrocher çà et là une esquisse qu'on lui laisse prendre. Sans être ni artiste ni critique, il a cependant un nez de brocanteur, et il flaire assez bien les toiles qui sont de défaite. Dans les ateliers où il est reçu, il se pose en point d'admiration le long des murs, célébrant tout, le bon et le mauvais, jusqu'à ce qu'il ait jeté son dévolu sur un ouvrage auquel l'artiste n'attache que peu de prix. Il y reporte tout l'effort de son admiration, il y donne de toute l'impétuosité de son enthousiasme. Il s'en écarte, puis il revient; il déprécie un chef-d'œuvre au profit de sa passion dominante; il s'en va. Mais il ajuste son dernier coup d'œil sur l'objet de sa convoitise. Le lendemain, on le revoit, mais il ne voit personne; il dit à peine bonjour, il va droit au tableau de la veille. C'est son pôle: vous diriez un homme aimanté. Il ne craint pas de dire à l'artiste: «Voilà ton premier chef-d'œuvre; le jour où tu as fait cela, tu es sorti du pair; la veille, tu n'étais qu'un peintre comme les autres, un Delacroix, un Troyon, un Corot; le lendemain, tu étais toi.» Et il regarde encore, et il décroche cette toile sans cadre, il la porte à la fenêtre, il l'essuie du revers de sa manche, il la remet en place en maugréant contre les bourgeois qui ne viennent pas la couvrir d'or. Huit jours après, il revient, mais il regarde ailleurs; il évite ce coin-là, il n'y jette les yeux qu'à la dérobée en étouffant un soupir. Un matin, il arrive avec le soleil: il a rêvé que son cher tableau était vendu à la reine d'Angleterre; il veut l'admirer encore une fois. Pour le coup l'artiste perd patience et lui dit des injures: «Tu n'es qu'un âne; il y a ici vingt tableaux pas mal, et tu vas t'épater devant une croûte. Cette esquisse est stupide, on n'en fera jamais rien; je ne veux plus la voir; emporte-la, mais ne m'en reparle plus.» Chingru ne se le fait pas dire deux fois: il court au tableau avec des cris de pygargue affamé, il le montre à l'artiste, il le célèbre à grand renfort de superlatifs, et il finit par y faire mettre une signature qui en triple la valeur. On ne regarde pas trop à lui donner un tableau, parce qu'on sait qu'il en a plusieurs, et des bons peintres; on se dit qu'on ne sera pas compromis dans sa galerie. Mais sa galerie, personne ne la connaît. Sa maison est l'antre du lion: on sait ce qui y entre, on ne sait pas ce qui en sort. Tous les tableaux qu'on lui donne sont immédiatement vendus sous main à un brocanteur, qui les expédie en province, en Belgique ou en Angleterre. Si le hasard en rapportait quelqu'un à Paris, Chingru répondrait sans se troubler: «Je l'ai donné; je n'ai rien à moi; je suis si bon vivant!» ou bien: «Je l'ai échangé contre un Van Dyck.» Quel est le peintre qui se plaindrait d'avoir été échangé contre un Van Dyck? C'est ainsi que Louis-Théramène de Chingru s'est fait un bureau de bienfaisance de tous les ateliers de Paris.
Henri Tourneur ne lui avait jamais rien donné, et pour cause: lorsqu'on vend sa peinture, à quoi bon la donner? Mais il se promit de le récompenser largement s'il menait à bonne fin l'affaire du mariage.
L'un et l'autre furent exacts au rendez-vous, et deux heures sonnaient au chemin de fer de la rue Saint-Lazare, lorsque Chingru étendit la main vers le pied de biche de M. Gaillard. Ce fut Rosalie qui leur ouvrit: la vieille tante était au marché avec la bonne. Elle les fit entrer dans la salle à manger, donna à Chingru des nouvelles de toute la famille, se laissa présenter M. Tourneur comme on reçoit un homme dont on a beaucoup entendu parler, et écouta gracieusement les explications qu'il lui donnait sur le choix d'un terrain et la construction d'un atelier. Elle ne savait ni à quelles conditions son père voulait vendre, ni s'il consentirait à couper un lot en deux moitiés; mais elle montra un plan lithographié, qu'Henri demanda la permission d'emporter chez lui pour un jour ou deux: il reviendrait pour s'entendre avec M. Gaillard. L'entrevue dura dix minutes et le peintre sortit ébloui.
«Eh bien? lui demanda Chingru dans l'escalier.
--Laisse-moi tranquille; j'ai des picotements dans les yeux, il me semble que je viens de faire un voyage en Italie.
--Tu ne te trompes pas de beaucoup: la dynastie des Gaillard est originaire de Narbonne, cité romaine. Le père Gaillard se pique de descendre des conquérants du monde. On l'humilierait fort en lui prouvant que son nom n'est qu'un adjectif très-français parvenu au rang de nom propre. Lorsqu'on lui chante, comme à l'Opéra-Comique:
Bonjour, bonjour, monsieur Gaillard!
il entame une dissertation de tous les diables pour vous prouver qu'il existait des soldats ou valets d'armée, chargés de prendre soin des casques, _galea_, casque, _galearius_, d'où Gaillard; voir la Stratégie de Végèce, tel chapitre, tel paragraphe.... Voilà comme tu m'écoutes?»
Henri avait les yeux cloués sur la maison de M. Gaillard. Chingru poursuivit:
«Ne prends pas tant de peine; ses fenêtres donnent sur la cour. Elle est donc de ton goût?
--Ce n'est pas une femme, Chingru; c'est une déesse. Je m'attendais à voir une pauvre Eugénie Grandet, étiolée par les privations et séchée par l'ennui. Je ne l'aurais jamais crue si grande, si bien faite, si riche en beauté, et d'une couleur si éblouissante. Tu dis qu'elle a vingt-cinq ans? Oui, elle doit avoir vingt-cinq ans, l'âge de la perfection des femmes. Toutes les statues grecques ont vingt-cinq ans!
--Brrr! tu pars comme une compagnie de perdrix. As-tu remarqué ses yeux?
--J'ai tout vu: ses grands yeux noirs, ses beaux cheveux châtains, ses sourcils divinement dessinés, sa bouche fière, ses lèvres épaisses et rouges, ses petites dents transparentes, ses belles mains effilées, ses bras puissants, son pied grand comme la main et large comme deux doigts, son oreille rose comme un coquillage des Antilles. Si j'ai remarqué ses yeux! Mais j'ai remarqué sa robe, qui est en alpaga anglais; son col et ses manches, qu'elle a dessinés elle-même, car on ne fait pas de pareils dessins chez les marchands. Elle n'a pas de bagues aux doigts, et ses oreilles ne sont pas percées: tu vois bien que je la sais par cœur.
--Diantre! si le cœur s'en mêle déjà, je n'ai plus rien à faire ici.
--J'ai dû dire un millier de sottises; je ne m'entendais pas parler; j'étais tout dans mes yeux; j'éprouvais pour la première fois de ma vie le bonheur de contempler une beauté parfaite.
--Voilà qui va bien; maintenant viens contempler autre chose.
--Quoi donc?
--Les terrains.
--Je me soucie bien des terrains! Que cette fille-là soit sans le sou et qu'elle veuille de moi, je l'épouse!
--Ne te gêne pas, mon cher; si les terrains t'ennuient, tu me les donneras. Il y a longtemps que je regrette de n'être pas né propriétaire.»
Lorsque M. Gaillard revint de son bureau, Rosalie lui raconta que M. de Chingru avait amené un jeune artiste, M. Henri Tourneur, pour voir les terrains; qu'elle avait donné le plan; que ce monsieur reviendrait lui parler. «Mais, ajouta-t-elle en riant, je parierais qu'il a une autre idée en tête, car il n'a regardé que moi; il a parlé sans savoir ce qu'il disait; et d'ailleurs.... il est beaucoup trop bien pour un simple acheteur de terrains.»
M. Gaillard ne fronça pas le sourcil; il se gratta familièrement le nez, qu'il avait fort beau, et répondit:
«M. de Chingru devrait bien se mêler de ses affaires. J'irai demain matin redemander mon plan à ce jeune homme, et savoir ce qu'il veut de nous.»
II
Le lendemain, à huit heures du matin, Henri endossait sa veste d'atelier, lorsque Boule-de-Neige introduisit un homme très-grand, très-sec, très-poli, un peu timide, et précédé d'un nez magnifique: c'était M. Gaillard. Il s'assit, et expliqua, avec force circonlocutions, que son terrain avait été divisé une fois pour toutes, pour la plus grande commodité des acquéreurs; qu'il était impossible de partager un lot en deux moitiés d'égale valeur, puisque chaque lot n'avait que quinze mètres en façade, qu'il serait fort difficile de calculer la valeur de la fraction restante qui ne donnerait pas sur la rue, et que, si M. Tourneur n'était pas en mesure ou en humeur d'acheter un lot entier, sauf à en revendre partie, mieux valait en rester là.
«Monsieur, reprit Henri, presque aussi troublé que M. Gaillard, je ne suis ni acheteur très-habile, ni vendeur très-expérimenté. Je suis artiste, comme vous le voyez. M. de Chingru..., mais, tenez! j'aime mieux vous parler franchement, quoique les choses que j'ai à vous dire ne soient pas faciles à expliquer. Monsieur, vous n'êtes pas seulement propriétaire; vous êtes père. J'avais entendu parler en termes si avantageux de Mademoiselle votre fille, qu'il m'est venu un incroyable désir de la connaître et de lui parler. J'ai pris prétexte de ces terrains; j'ai choisi, je l'avoue, un moment où j'espérais la trouver seule; j'ai obtenu par surprise l'honneur de causer dix minutes avec elle; elle m'a paru merveilleusement belle et tout à fait bien élevée; et puisque vous êtes venu de vous-même à un entretien que j'aurais sollicité aujourd'hui ou demain, permettez-moi de vous dire que ma plus chère ambition serait d'obtenir la main de Mlle Rosalie Gaillard.»
M. Gaillard porta vivement la main à son nez. Henri poursuivit:
«Je sais, monsieur, tout ce qu'il y a d'inusité dans une demande si directe et si peu prévue. C'est tout au plus si vous connaissez mon nom. J'ai trente-quatre ans; le public aime ma peinture et la paye fort bien. J'ai amassé, en cinq années, une somme de cinquante mille francs, et j'ai acheté sur mes économies le mobilier que voici: il vaut à peu près autant. Je puis justifier de quatre-vingt mille francs de commandes, que j'exécuterai avant le 1er janvier 1857, sans me presser. Voilà mon actif, comme dirait mon père. Quant au passif, pas un centime de dettes. Je pourrais compter à mon avoir la fortune de mon père, dix mille francs de rente, amassée honorablement dans le commerce: je n'en parle que pour mémoire. Mon père a pris la douce habitude de me laisser travailler à ma guise et de ne m'aider en rien: je ne lui causerai pas l'ennui de lui demander une dot. De votre côté, si vous me faisiez l'honneur de m'accorder Mademoiselle votre fille, je vous supplierais de garder tout votre bien pour en user à votre gré; je gagnerai la vie de ma femme et de mes enfants. Je ne me dissimule pas que ces conditions ne remédient point à l'inégalité de nos fortunes. Il faudrait, pour bien faire, que je fusse plus riche ou que vous fussiez plus pauvre; mais je ne sais pas le moyen de m'enrichir en un jour, et je ne suis pas assez égoïste pour désirer votre ruine. Ce que je crois pouvoir vous promettre, c'est que, le jour où Mademoiselle votre fille entrera en possession de son bien, j'aurai amassé une assez belle aisance pour qu'un million gagné sans travail ne me fasse pas rougir.... Je ne sais, monsieur, si je me suis fait comprendre....
--Oui, monsieur, répondit M. Gaillard, et, tout artiste que vous êtes, vous m'avez l'air d'un fort honnête homme.»
Henri Tourneur rougit jusqu'au blanc des yeux.
«Excusez-moi, reprit vivement le bonhomme; je ne veux pas dire de mal des artistes: je ne les connais pas. Je voulais simplement vous faire entendre que vous raisonnez comme un homme d'ordre, un employé, un négociant, un notaire, et que vous ne professez point la morale cavalière des gens de votre état. Du reste, vous êtes bien de votre personne, et je crois que vous plairiez à ma fille si elle vous voyait souvent. Elle a toujours eu un goût prononcé pour la peinture, la musique, la broderie et tous ces petits talents de société. Votre âge s'accorde avec celui de Rosalie. Votre caractère me semble bon, à la fois sérieux et enjoué. Vous paraissez entendre les affaires, et je vous crois capable d'administrer une fortune de quelque importance. Enfin, vous me plaisez, monsieur! C'est pourquoi je vous prie de ne pas remettre les pieds chez moi, jusqu'à nouvel ordre.»
Henri rêva qu'il tombait de la cathédrale de Strasbourg. M. Gaillard s'empressa d'ajouter:
«Je ne vous dirais pas cela si je vous croyais un homme sans conséquence, comme, par exemple, M. de Chingru. Mais je suis prudent, monsieur, et, dans votre intérêt comme dans l'intérêt de ma fille, j'ai besoin de prendre des renseignements. Je crois que vous menez une bonne conduite; mais si, par hasard, vous aviez quelque liaison qui ferait plus tard le malheur de ma fille, ce n'est pas vous qui m'en avertiriez, n'est-il pas vrai? Vous me dites que vous gagnez des montagnes d'or, et je vous crois, bien qu'il me semble assez extraordinaire qu'un seul homme puisse fabriquer pour quatre-vingt mille francs de tableaux en dix-huit mois. Je vous crois; mais, pour la décharge de ma conscience, il faut que j'aille aux informations. J'ai besoin de causer avec M. votre père, pour savoir s'il n'a jamais eu à se plaindre de vous. Il sera bon que je m'informe dans le quartier si vous ne devez rien à personne....
--Monsieur....
--Je vous crois; mais on a quelquefois des dettes sans le savoir. Où avez-vous fait vos études?
--Au collége Charlemagne, institution Jauffret.
--Bon! j'irai voir votre proviseur et votre chef d'institution: je ne vous prends pas en traître, mais je suis prudent, monsieur. C'est ma qualité; mon défaut, si vous voulez. Je m'en suis toujours bien trouvé. Si j'étais moins prudent, j'aurais vendu mes terrains à la compagnie de Saint-Germain, en 1836: voyez un peu la belle affaire! Si j'étais un père étourneau comme on en voit tant, j'aurais donné ma fille l'an dernier à un agent de change qui vient de se brûler la cervelle. Patience, jeune homme, vous ne perdrez rien pour attendre. Si vous méritez ma fille, vous l'aurez; mais il faut que les affaires suivent leur cours. Je suis prudent.... ne me reconduisez pas.... Si mon père avait eu ma prudence, je serais plus riche que je ne suis.... Allez travailler, allez.... je suis prudent!»
Henri passa huit jours à exécuter des variations sur ce thème connu: Peste soit de la prudence et des hommes prudents! Toutefois, il fit acte de prudence en dénouant les liens qui l'attachaient à Mellina. Il lui envoya un piano à queue qu'il lui avait promis, et il la consigna sévèrement à sa porte.
Le huitième jour, Chingru vint lui annoncer la visite de M. Gaillard. Il conta que M. Gaillard avait couru tout Paris, interrogé tous les ministères, et surtout la division des beaux-arts, questionné les marchands de tableaux, compulsé les livrets des expositions précédentes, relu les cinq derniers salons de Théophile Gautier, et recueilli tout un dossier de renseignements admirables. «Il sait tout; il sait que tu as obtenu un prix d'histoire au concours général en quatrième, sur l'organisation des colonies romaines: ceci l'a particulièrement touché. C'est moi qu'il a interrogé sur la question délicate: inutile de te dire que nous n'avons pas parlé de Mellina.»