Part 3
Le plus beau de mes amis me reçut dans un appartement empreint d'une coquetterie mâle. On n'y voyait aucun de ces brimborions qui trahissent l'intervention d'une femme: pas même une chaise de tapisserie! Le meuble de la salle à manger était en chêne, le salon, de brocatelle ponceau, avait un air décent, riche et confortable. Le cabinet de travail était plein de dignité: vous auriez dit le sanctuaire d'un auteur qui écrit l'histoire des croisades. Dans la chambre à coucher, on voyait une énorme tapisserie représentant la clémence d'Alexandre, une table de toilette en marbre blanc, un magnifique nécessaire étalé dans l'ordre le plus parfait, quatre fauteuils de moquette, et un lit à colonnes, lit monastique, large de trois pieds tout au plus.
La décoration ne donnait aucun démenti aux assurances de l'ameublement. Dans le salon, des paysages. Dans la salle à manger, un tableau de chasse, des volatiles, des natures mortes. Dans le cabinet, un trophée d'armes, de cannes et de cravaches, et quatre grands passe-partout remplis de gravures à l'eau-forte qui auraient pu figurer chez le farouche Hippolyte. Dans la chambre à coucher, cinq ou six portraits de famille achetés d'occasion chez les brocanteurs de la rue Jacob. Les meubles, les tableaux, les gravures et les livres de la bibliothèque, triés avec un soin scrupuleux, chantaient à l'unisson les louanges de Léonce. Les belles-mères pouvaient venir!
Mon premier soin en entrant fut de chercher les cigares, mais Léonce ne fumait plus. Il disait que le cigare, qui unit les hommes entre eux, n'a pas la vertu d'arranger les mariages, et que le tabac offense également les femmes et les abeilles, créatures ailées. Il me raconta sa campagne d'été, et me montra triomphalement vingt-cinq ou trente cartes de visite qui représentaient autant d'invitations pour l'hiver.
«Lis tous ces noms, me dit-il, et tu verras si j'ai jeté ma poudre aux moineaux!»
Je m'étonnai de ne voir que des noms de la banque et de l'industrie. «Pourquoi cette préférence? Les héros de Balzac allaient au faubourg Saint-Germain.
--Ils avaient leurs raisons, dit Léonce; moi, j'ai les miennes pour n'y pas aller. A la Chaussée d'Antin, mon nom et mon titre peuvent me servir; ils me nuiraient peut-être au faubourg Saint-Germain. Annonce un marquis dans un salon de la rue Laffitte, cinquante personnes regarderont la porte. Rue de l'Université personne ne lèvera les yeux. Les valets eux-mêmes y sont blasés sur les marquis. Et puis, tous ces nobles de vieille date se connaissent et s'entendent: ils sauraient bientôt que je ne suis pas des leurs. On ne demanderait pas à voir mes parchemins, mais on se dirait à l'oreille qu'on ne les a jamais vus. Mon marquisat serait éventé, et l'on m'enverrait chercher fortune ailleurs. Du reste, les grandes fortunes sont rares dans ce noble faubourg. Je me suis informé: il y en a cent ou cent cinquante, si vieilles, que tout le monde en a entendu parler; si claires, si évidentes, si bien établies au soleil, que tout le monde en a envie: de là, vingt prétendants autour d'une héritière. J'aurais beau jeu à faire le vingt et unième! on ne m'y prendra pas. Regarde la rive droite: quelle différence! Dans le salon du moindre banquier ou du plus modeste agent de change, tu vois danser dans le même quadrille une douzaine de fortunes colossales ignorées du public, et qui ne se connaissent pas entre elles. Celle-ci date de vingt ans, celle-là d'hier. L'une sort d'une raffinerie d'Auteuil, l'autre d'une usine de Saint-Étienne, l'autre d'une manufacture de Mulhouse; l'une arrive directement de Manchester, l'autre débarque à peine de Chandernagor. Les étrangers sont tous à la Chaussée d'Antin! Dans cette cohue toute retentissante du bruit de l'or, toute scintillante de diamants, on se rencontre, on se connaît, on s'aime, on s'épouse, en moins de temps qu'il n'en faut à une duchesse pour ouvrir sa tabatière. C'est là qu'on sait le prix du temps; c'est là que les hommes sont vivants, remuants et pressés d'agir comme moi; c'est là que je jetterai mon filet dans l'eau bruyante et tumultueuse!»
Il me récita un passage du _Lis dans la vallée_, qui contenait les règles de sa conduite; c'est la dernière lettre de Mme de Mortsauf au jeune Vandenesse. Nous relûmes ensuite les conseils d'Henri de Marsay à Paul de Manerville; puis il demanda le déjeuner, puis il perdit deux heures à sa toilette, deux heures juste, à l'exemple de M. de Marsay.
Je le vis assez souvent, dans le cours de l'hiver, pour remarquer comme il pratiquait les leçons de son maître. S'il est vrai que le travail mérite récompense et que toute peine soit digne de loyer, il lui était dû d'épouser Modeste Mignon, Eugénie Grandet ou Mlle Taillefer. Il se montrait partout aux heures où l'on se montre. Il galopait au bois tous les soirs, aussi exactement que si sa course eût été payée. Il ne manqua aucune première représentation des théâtres de bonne compagnie; il fut assidu aux Italiens comme s'il eût aimé la musique. Il ne refusa pas une invitation, ne perdit pas un bal, et n'oublia jamais une visite de digestion. En quoi je l'admirais. Sa toilette était exquise, sa chaussure parfaite, son linge miraculeux. J'avais honte de sortir avec lui même le dimanche, où nous portions des chemises empesées. Quant à lui, il sortait volontiers avec moi. Il avait loué pour six mois un coupé tout neuf où le carrossier avait peint provisoirement ses armoiries.
Dans le monde, il se recommanda dès l'abord par deux talents qui vont rarement ensemble: il était danseur et causeur. Il dansait le mieux du monde, au point de faire dire qu'il avait de l'esprit jusqu'au bout des pieds. Il avait des jarrets solides, ce qui ne gâte rien, et un bras à porter une valseuse de plomb. Toutes les filles qui dansaient avec lui étaient enchantées d'elles-mêmes, et de lui par conséquent. Les mères, de leur côté, veulent toujours du bien à l'homme qui fait briller leurs filles. Mais lorsque après une valse ou un quadrille il allait s'asseoir au milieu des femmes d'un certain âge, le penchant qu'on avait pour lui se changeait en enthousiasme. Il avait trop de bon goût pour lancer des compliments à la tête des gens, mais il faisait trouver des idées à ses voisines, et les plus sottes devenaient spirituelles au frottement de son esprit. Il se refusait sévèrement les douceurs de la médisance, ne remarquait aucun ridicule, ne relevait aucune sottise, et plaisantait sur toutes choses sans blesser personne; ce qui n'est pas toujours facile. Il n'avait aucune opinion sur les matières politiques, ne sachant pas dans quelle famille l'amour pouvait le faire entrer. Il s'observait, se surveillait et s'épiait perpétuellement sans en avoir l'air. Il se disait à lui-même cent fois par soirée: Ma fille, tenez-vous droite!
Autant il était gracieux devant les femmes, autant il était froid dans ses rapports avec les hommes. Sa roideur frisait l'impertinence. C'était encore un moyen de faire sa cour à celles dont il attendait tout; une façon détournée de leur dire: «Je ne vis que pour vous seules.» Le sexe faible est sensible aux hommages des forts, et c'est double plaisir de faire courber une tête orgueilleuse. Sa superbe était trop affectée pour passer inaperçue: elle lui attira des querelles. Il se battit trois fois et corrigea ses adversaires galamment, du bout de l'épée: le plus malade des trois fut quinze jours au lit. Le monde sut gré à Léonce de sa modération comme de sa bravoure, et l'on reconnut en lui un beau joueur qui prodiguait sa vie en ménageant celle des autres.
C'était, au reste, le seul jeu qu'il se permît. Quand la lettre de Mme de Mortsauf ne l'aurait pas prémuni contre les cartes, il s'en serait défendu de lui-même, dans l'intérêt de sa réputation et de ses finances. Il jetait l'argent à pleines mains, mais à bon escient. Il ne refusait ni un billet de concert, ni un billet de loterie; nul citoyen des salons de Paris ne payait plus largement ses contributions. Il savait, à l'occasion, vider son porte-monnaie dans la bourse d'une quêteuse, ou s'inscrire pour vingt louis sur le carnet d'une dame de charité. Il dépensait beaucoup pour la montre et fort peu pour le plaisir, comptant pour inutile tout déboursé fait sans témoins. C'est en cela surtout qu'il se distinguait de ses modèles, les Rubempré et les de Marsay, hommes de joie et grands viveurs. Il ne faisait pas de dettes, il n'avait pas de maîtresses; il évitait tout ce qui pouvait l'arrêter dans sa course. Il voulait arriver sans retard et sans reproche.
Malgré de si louables efforts, il dépensa trois mois d'hiver et 35 000 francs d'argent, sans trouver ce qu'il cherchait. Peut-être manquait-il un peu de souplesse. Je l'aurais voulu plus moelleux. A l'étudier de près, on découvrait un bout d'oreille bretonne qui pouvait effaroucher le mariage. Il était trop agité, trop nerveux, trop tendu. C'était une machine supérieurement montée; mais on entendait le bruit des roues. Une femme de trente ans aurait pu lui donner le supplément de manières qui lui manquait; et, si j'en crois la renommée, il avait des professeurs à choisir, mais son siége était fait et il n'accepta les leçons de personne.
Quand je lui fis ma visite de nouvel an, il passa en revue les trois mois qui venaient de s'écouler. Il n'avait encore trouvé que des partis inaccessibles: une veuve légère et légèrement ruinée; une princesse russe plus riche, mais suivie de trois enfants d'un premier lit: et la fille d'un spéculateur taré.
«Je n'y puis rien comprendre, me dit-il avec une certaine amertume. J'ai des amis et point d'ennemis; je connais tout Paris et je suis connu; je vais partout, je plais partout; je suis lancé, je suis même posé, et je n'arrive à rien! Je marche droit à mon but, sans m'arrêter en route: on dirait que le but recule devant moi. Si je cherchais l'impossible, on s'expliquerait cela; mais qu'est-ce que je demande? Une femme de mon milieu, qui m'aime pour moi. Ce n'est pas chose surnaturelle! Matthieu a trouvé dans son monde ce que je poursuis vainement dans le mien. Cependant je vaux bien Matthieu.
--Au physique, du moins. As-tu de leurs nouvelles?
--Pas souvent: les heureux sont égoïstes. Le licencié améliore ses terres; il marne, il sème du sarrasin, il plante des arbres: cent niaiseries! Sa femme va aussi bien que le comporte son état. On espère l'arrivée de Matthieu II pour le mois d'avril: il n'y a pas de temps perdu.
--Je ne te demande pas si l'on s'aime toujours?
--Comme dans l'arche de Noé. Papa et maman sont à genoux devant leur belle-fille. Mme Bourgade a bien pris: il paraît que c'est décidément une femme distinguée: tout ce monde s'occupe, s'amuse et s'adore: ils ont du bonheur.
--Tu n'as jamais eu la velléité de courir les rejoindre avec le restant de tes écus?
--Ma foi, non! J'aime mieux mes ennuis que leurs plaisirs. Et puis, il n'est pas encore temps d'aller me cacher.»
En effet, huit jours après, il arriva tout radieux au parloir de l'École.
«Brr! fit-il, on n'a pas chaud ici.
--Quinze degrés, mon cher, c'est le règlement.
--Le règlement n'est pas si frileux que moi, et j'ai bien fait de me laisser refuser, d'autant plus que je touche à mon but.
--Tu es sur la voie?
--J'ai trouvé!»
Léonce avait remarqué la gentillesse et l'élégance d'une toute petite femme, si frêle et si mignonne, que ses perfections devaient être admirées au microscope. Il avait valsé avec elle, et il avait failli la perdre plusieurs fois, tant elle était légère et tant on la sentait peu dans la main; il avait causé, et il était resté sous le charme: elle babillait d'une petite voix de fauvette assez mélodieuse pour faire croire à quelqu'une de ces métamorphoses qu'Ovide a racontées dans ses vers. Cet esprit féminin courait d'un sujet à l'autre avec une volubilité charmante. Ses idées semblaient onduler au caprice de l'air, comme les marabouts qui garnissaient le devant de sa robe. Léonce demanda le nom de cette jeune dame qui ressemblait si bien à un oiseau-mouche: il apprit qu'elle n'était ni femme ni veuve, malgré les apparences, et qu'elle s'appelait Mlle de Stock. Le monde lui donnait vingt-cinq ans et une grande fortune. Sur ces renseignements, Léonce se mit à l'aimer.
Chez les peuples civilisés, les naturalistes reconnaissent deux variétés d'amour honnête: l'une est une plante sauvage qui se sème spontanément dans les cœurs, qui se développe sans culture, qui jette ses racines jusqu'au plus profond de notre être, qui résiste au vent et à la pluie, à la grêle et à la gelée, qui repousse si on l'arrache, et qui emprunte à la nature une vigueur et une ténacité invincibles; l'autre est une plante de jardin que nous cultivons nous-mêmes, soit pour ses fleurs, soit pour ses fruits: tantôt c'est une mère qui la sème dans l'âme de sa fille pour la préparer insensiblement à un brillant mariage; tantôt on voit deux familles, désireuses de s'unir par un lien étroit, sarcler et arroser dans le cœur de leurs enfants une petite passion potagère; quelquefois un jeune ambitieux, comme Léonce, s'applique à développer en lui les germes d'un amour qui promet des fruits d'or. Cette variété, plus commune que la première, se cultive en plates-bandes dans les salons de Paris; mais, comme toutes les plantes de jardin, elle est délicate, elle exige des soins, elle résiste rarement au froid, et jamais à la misère.
Léonce se fit montrer le baron de Stock, qui jouait à l'écarté et perdait des sommes avec l'indifférence d'un millionnaire. En ce moment, Mlle de Stock lui parut encore plus jolie. Le baron portait une assez belle brochette de décorations étrangères. Sa fille est adorable! pensa Léonce. Il se fit présenter à la baronne, une noble poupée d'Allemagne, couverte de vieux diamants enfumés. Cette digne femme lui plut au premier coup d'œil. Peut-être l'eût-il trouvée un peu ridicule si elle n'avait pas eu une fille aussi spirituelle. Peut-être aussi aurait-il jugé que Mlle de Stock manquait un peu de distinction, s'il ne lui eût pas connu une mère aussi majestueuse.
Il dansa tout un soir avec la jolie Dorothée, et murmura à son oreille des paroles de galanterie qui ressemblaient fort à des paroles d'amour. Elle répondit avec une coquetterie qui ne ressemblait pas à de la haine. La baronne, après s'être renseignée, invita Léonce à ses mercredis: il y fut assidu. M. de Stock habitait, rue de La Rochefoucauld, un petit hôtel entre cour et jardin dont il était propriétaire. Léonce se connaissait en mobilier, depuis qu'il avait acheté des meubles. Sans être expert, il avait le sentiment de l'élégance. Il pouvait se tromper, comme tout le monde, car il faut être commissaire-priseur pour distinguer un bronze artistique d'un surmoulage à bon marché, pour deviner si un meuble est bourré de crin ou nourri économiquement d'étoupes, et pour reconnaître à première vue si un rideau est en lampas ou en damas de laine et soie. Cependant il n'était pas du bois dont on fait les dupes, et l'intérieur du baron le ravit. Les domestiques, en livrée amarante, avaient de bonnes têtes carrées, et un accent allemand qui écorchait délicieusement l'oreille. On reconnaissait en eux de vieux serviteurs de la famille, peut-être des vassaux nés à l'ombre du château de Stock. Le train de maison représentait une dépense de soixante mille francs par an. Le jour où Léonce fut accueilli par le baron, fêté par la baronne et regardé tendrement par leur fille, il put dire sans présomption: «J'ai trouvé!»
Vers le milieu de janvier, il sut que Dorothée devait quêter pour les pauvres à Notre-Dame de Lorette. Lui qui manquait souvent la messe, il fut d'une ponctualité exemplaire. Il me fit déjeuner au galop et m'entraîna avec lui sur le coup d'une heure. J'ai oublié les détails de sa toilette, mais je me rappelle bien qu'elle éblouissait. Je reconnus Mlle de Stock au portrait qu'il m'en avait fait, quoiqu'il eût oublié de me dire qu'elle était brune comme une Maltaise. Une Allemande brune est un phénomène assez rare pour qu'on en fasse mention. A la fin de la messe, les fidèles défilèrent un à un devant les quêteuses, qui se tenaient à genoux à chaque porte de l'église. Dorothée sollicitait la charité des passants par un coup d'œil interrogatif, d'une grâce toute mondaine. Je mis deux sous dans sa bourse de velours, l'obole du pauvre écolier. Léonce salua la quêteuse comme dans un salon, en donnant un billet de mille francs plié en quatre.
«Combien te reste-t-il? lui demandai-je sous le vestibule.
--Treize mille francs et quelques centimes.
--C'est peu.
--C'est assez. L'aumône que je viens de faire me sera rendue au centuple. _Centuplum accipies._»
Je ne répondis rien: je songeais aux pauvres dix francs de Matthieu.
En retournant à la rue de Provence, mon charitable ami me donna quelques notions sur la vie de château dans les seigneuries d'Allemagne. Il me dépeignit ces grands repas arrosés des vins de Tokai et de Johannisberg, ces réunions chamarrées d'uniformes et de rubans, ces salons où l'habit de cour du duc de Richelieu est encore à la mode; et ces chasses miraculeuses, ces grandes battues après lesquelles les lièvres se comptent par milliers, et la venaison se vend dans les boucheries à trente lieues à la ronde.
Il trouva en rentrant une lettre de son frère, fort courte:
«Que pourrais-je te dire? écrivait Matthieu. Notre vie est unie comme un miroir; tous nos jours se ressemblent comme des gouttes de lait dans la même coupe. Les travaux sont arrêtés par l'hiver, et nous passons la journée au coin du feu, entre nous. Tu sais si la cheminée est large; il y a place pour tous; on mettrait même un fauteuil de plus en se serrant un peu, si tu voulais. Papa tisonne avec acharnement. Tu connais sa passion, la seule passion de sa vie. Si on lui prenait ses pincettes, on le rendrait bien malheureux. Maman Debay et maman Bourgade passent la journée à coudre des brassières, à ourler des couches et à broder de petits bonnets. Aimée tricote des bas de cachemire, de vrais bas de poupée. Quand je vois tous ces préparatifs, il me prend des envies de rire et de pleurer. La chère petite créature aura une layette royale. Le conseil de famille a décidé que si c'était un fils, on l'appellerait Léonce: ton nom lui portera bonheur. Pourvu qu'il ne s'avise pas de ressembler à son père! Nous avons mis ton portrait dans notre chambre: tu sais, ce beau portrait que Boulanger a peint avant de partir pour Rome. Je le montre à Aimée, tous les matins et tous les soirs. Le petit Léonce promet d'être aussi remuant que toi. Sa mère se plaint de lui; et, ce qui est plus singulier, maman Debay assure qu'elle ressent le contre-coup de tous ses mouvements. Je t'ai dit qu'Aimée avait eu des maux d'estomac dans les premiers temps de sa grossesse; mais quelques bouteilles d'eau minérale et le bonheur de sentir vivre son enfant l'ont réconfortée; elle engraisse à vue d'œil. Quant à moi je suis toujours le même, à cela près que je ne travaille plus guère. Tu te rappelles le mot de ce paysan à qui l'on demandait quelle était sa profession, et qui répondit: «Ma femme est nourrice.» Je suis logé à la même enseigne, ou peu s'en faut: j'attends mon garçon. Les célèbres thèses n'ont pas fait grands progrès: la guerre du Péloponnèse, _de Bello Peloponnesiaco_, en est à la mort de Périclès, et «Corneille, auteur comique,» en reste à _Clitandre_. Tant pis pour la faculté de Rennes! elle attendra. Je veux être père avant d'être docteur. Ah! frère, si tu savais comme tes plaisirs sont fades au prix des nôtres! tu viendrais par la diligence, et tu nous ferais grâce du carrosse dont tu nous as menacés. Toi seul nous manques; tu es notre unique souci. Papa fait sa grande ride lorsqu'on parle de la rue de Provence. Enfin! je le rassure en lui disant que si homme au monde doit réussir, c'est toi.»
--«Ce sont de bonnes gens, dit Léonce en jetant la lettre sur son bureau. Ils auront bientôt de mes nouvelles.»
Quelques jours après le baron lui tomba du ciel à dix heures du matin. Un telle démarche était de bon augure. M. Stock visita l'appartement en amateur, et fit à part soi l'inventaire du mobilier. Tout homme de bon sens se serait cru chez un fils de famille: le baron fut enchanté. C'était un aimable homme que cet Allemand. Tout le monde savait qu'il avait été banquier à Francfort-sur-le-Mein, et cependant il ne parlait jamais de sa fortune. Personne ne contestait sa noblesse, et cependant il ne parlait jamais de ses titres. Ses châteaux, ses terres, ses forêts étaient les choses dont il semblait le moins se soucier. Jamais il n'en dit mot à Léonce, et Léonce reconnut à cette marque qu'il était un vrai riche et un vrai gentilhomme.
De son côté, Léonce était trop délicat pour s'attribuer une fortune mensongère. Il laissait courir l'imagination des gens, et ne disputait pas contre ceux qui lui disaient: «Vous qui êtes riche.» Mais il ne se vantait de rien. Lorsqu'il parlait de sa famille, il disait sans emphase: «Mes parents habitent leurs terres de Bretagne.» En quoi il ne mentait nullement. Je lui fis observer que tout se découvrirait à la fin, et qu'il serait forcé de confesser l'origine de sa noblesse et la modicité de sa fortune. «Laisse-moi faire, répondit-il; le baron est assez riche pour permettre à sa fille un mariage d'amour. Dorothée m'aime, j'en suis sûr; elle me l'a dit. Quand les parents verront que je suis nécessaire au bonheur de leur fille, ils passeront sur bien des choses. Du reste, je ne tromperai personne, et ils sauront tout avant le mariage.»
Il ne courtisait pas publiquement Mlle de Stock, mais il la voyait tous les soirs dans le monde. Leur liaison, pour être un peu contrainte, n'avait que plus de charmes. Les petits obstacles, la surveillance que tous exercent sur tous, le respect des convenances, la nécessité de feindre, ajoutent je ne sais quoi de tendre et de mystérieux à ces amours qui cheminent, de salon en salon, jusqu'à la porte de l'église. La contrainte est un ressort merveilleux qui double les jouissances du cœur comme les forces de l'esprit. Ce qui fait qu'une pensée est plus belle en vers qu'en prose, c'est la contrainte. Léonce et Dorothée s'écrivaient tous les jours, en vers et en prose, et c'était plaisir de les voir échanger leurs billets à l'abri d'un mouchoir ou à l'ombre d'un éventail. La baronne s'amusait de ces petits manéges; elle avait lâché la bride au cœur de sa fille, elle lui permettait d'aimer M. de Baÿ.
Dans les derniers jours de février, Léonce prit son courage à deux mains: il fit sa demande. M. et Mme de Stock, avertis par Dorothée, le reçurent en audience solennelle.
«Monsieur le baron, madame la baronne, dit-il, j'ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille. Pour ne vous rien laisser ignorer sur ma situation....»
Le baron l'interrompit par un geste seigneurial: «Arrêtez-vous ici, monsieur le marquis, je vous en supplie. Tout Paris vous connaît, et ma fille vous aime: je ne veux rien savoir de plus. Votre nom fût-il obscur, votre père eût-il mangé sa fortune, je vous dirais encore: «Dorothée est à vous.»
Il embrassa Léonce, et la baronne lui donna sa main à baiser: «Vous ne connaissez pas, dit la baronne, notre romanesque Allemagne. Voilà comme nous sommes tous.... du moins dans la haute classe.»
Au milieu de la joie la plus folle, Léonce sentit au fond de lui comme une révolte d'honnêteté. «Je ne peux pas tromper ces braves gens, se dit-il, et je serais un fripon si j'abusais de leur bonne foi.» Il reprit tout haut: «Monsieur le baron, la noble confiance que vous me témoignez m'oblige à vous donner quelques détails sur....
--Monsieur le marquis, vous m'affligeriez sérieusement en insistant davantage. Je croirais que vous ne vous obstinez à me donner ces renseignements que pour m'obliger à fournir les preuves de mon rang et de ma fortune.»
La baronne appuya ces mots d'un geste amical qui voulait dire: «N'insistez pas, il est susceptible.»
«Allons, pensa Léonce, c'est partie remise. Nous nous expliquerons, bon gré, mal gré, le jour du contrat.»