Part 22
Au dîner, la table était élégante, la salle à manger claire et joyeuse, les derniers rayons du soleil couchant jouaient avec les stores et les jalousies, le petit vin paillé riait dans les verres, et M. Jordy caressait d'un regard radieux le joli visage de sa femme; mais Céline conservait la gravité d'une matrone romaine, et je crois (Dieu me pardonne!) qu'elle dit _vous_ à son mari.
La marquise repartit à dix heures. Céline et son mari la ramenèrent à sa voiture. En apercevant le cocher, Mme Jordy eut comme une inspiration subite:
«Pierre, dit-elle d'un ton indifférent, M. le marquis est-il arrivé?
--Oui, madame.»
La marquise se jeta dans les bras de son amie en poussant un cri.
«Qu'y a-t-il? demanda Robert.
--Rien,» dit Céline.
V
En recevant la lettre de Lucile, Gaston fit ce que tout homme aurait fait à sa place: il baisa mille fois la signature, et partit en poste pour Paris. La fortune, qui s'amuse de nous presque autant qu'une petite fille de ses poupées, le fit entrer à l'hôtel d'Outreville un mardi soir, deux semaines, jour pour jour, après son mariage. Avec un peu de bonne volonté, il pouvait s'imaginer que la première quinzaine de juin avait été un mauvais rêve, et qu'il s'éveillait, moulu de fatigue, aux côtés de sa femme. Pour cette fois, sa résolution était bien prise; il s'était armé de courage contre le despotisme maternel de Mme Benoît, et il se jurait à lui-même de défendre son bien jusqu'à l'extrémité.
Il n'avait pas encore ouvert la portière, que Julie entrait en criant chez Mme Benoît:
«Madame! madame! M. le marquis!»
La veuve, qui ne savait pas que sa fille eût écrit à Arlange, crut avoir partie gagnée. Elle répondit avec une joie mal contenue:
«Il n'y a pas de quoi crier: je l'attendais.
--Je ne savais pas, madame; et, à cause de ce qui s'est passé il y a quinze jours, je croyais que madame serait bien aise d'être avertie. Madame y est donc pour M. le marquis?
--Certainement! Allez! courez! de quoi vous mêlez-vous?
--Pardon, madame; mais c'est qu'on décharge les malles de M. le marquis. Est-ce qu'il va demeurer à l'hôtel?
--Et où voulez-vous qu'il demeure? Allez prendre soin de ses bagages.
--Pardon, madame; mais où faudra-t-il les porter?
--Où? sotte que vous êtes! dans la chambre de la marquise! Est-ce que la place d'un mari n'est pas auprès de sa femme?»
Gaston entra tout poudreux chez sa belle-mère, et son premier coup d'œil chercha Lucile absente. Mme Benoît, plus prévenante qu'aux meilleurs jours, répondit à ce regard:
«Vous cherchez Lucile? Elle dîne chez une amie; mais il est tard, vous la verrez avant une heure. Enfin, vous voici donc! Embrassez-moi, mon gendre; je vous pardonne.
--Ma foi! mon aimable mère, vous me volez le premier mot que je voulais vous dire. Que tous vos torts soient effacés par ce baiser!
--Si j'ai des torts, vous les aviez justifiés d'avance par cette incroyable manie dont vous êtes enfin corrigé! Vouloir vivre avec les loups à votre âge! Avouez que c'était de l'aveuglement et rendez grâces à celle qui vous a éclairé! N'êtes-vous pas mieux ici que partout ailleurs? et peut-on vivre une vie humaine hors de Paris?
--Pardon, madame, mais je ne suis pas venu à Paris pour y vivre.
--Et pour quoi donc faire? pour y mourir?
--Je n'y resterai pas assez longtemps pour que la nostalgie m'emporte. Je suis venu à Paris pour chercher ma femme et faire une visite indispensable.
--Vous comptez ramener ma fille à Arlange?
--Le plus tôt qu'il sera possible.
--Et elle vous accompagnera dans ce terrier?
--Il me semble qu'elle le doit.
--Lui commanderez-vous de vous suivre de par la loi, et votre amour se fera-t-il escorter de deux gendarmes?
--Non, madame; je renoncerais à mes droits s'il fallait les réclamer devant les tribunaux; mais nous n'en sommes pas là: Lucile me suivra par amour.
--Par amour de vous ou d'Arlange?
--De l'un et de l'autre, de la forge et du forgeron.
--Vous en êtes sûr?
--Sans fatuité, oui.
--Nous verrons bien. Et peut-on savoir quelle est cette visite indispensable qui partage avec ma fille l'honneur de vous attirer à Paris?
--Ne vous faites point d'illusions; c'est une visite où vous ne pouvez pas venir avec moi.
--Chez quel mortel privilégié?
--Le ministre de l'intérieur.
--Le ministre! A quel propos? Y songez-vous? Si on le savait!
--On le saura. Il importe aux intérêts de la forge que je siége au conseil général. Une vacance se présente, et je veux prier le ministre de m'agréer comme candidat.
--Mais, malheureux, vous allez me brouiller avec tout notre parti!
--On ne se brouille qu'avec les gens que l'on connaît. Si vous m'aviez interrogé sur mes opinions politiques, je vous aurais répondu que je ne suis pas un homme d'opposition. D'ailleurs, il me semble que nous autres, grands propriétaires, nous n'avons pas lieu de nous plaindre: on ne fait rien que pour nous!
--Vous avez bien dit ce mot: «Nous autres, grands propriétaires!» On croirait, sur ma parole, que vous l'avez été toute votre vie!
--Comment donc, madame! mais je le suis de père fils depuis neuf cents ans! Est-ce que vous en connaissez beaucoup de plus vieille date?
--Si nous jouons sur les mots, nous pourrons parler longtemps sans nous entendre. Écoutez. Il vous plaît de briguer des honneurs de province, soit. Cependant la forge a bien marché depuis quinze ans, quoique je n'aie jamais siégé au conseil général. Vous voulez vous présenter comme candidat ministériel; je crois que vous auriez mieux fait de demander les voix de nos amis, qui sont nombreux, riches et influents. Cependant je passerai encore là-dessus. Voyez si je suis clémente! Je viens de remporter une victoire sur vous; je vous ai forcé de venir à Paris, sur mon terrain....
--Dans ma maison.
--C'est juste. Oh! vous étiez né propriétaire; vous avez bientôt pris racine! Malgré tout, vous êtes venu ici parce que je vous y ai forcé; c'est une défaite; mais je ne prétends pas en tirer avantage. Voulez-vous signer la paix?
--Des deux mains!... si vous êtes raisonnable.
--Je le serai. Vous aimez Arlange, il vous tarde d'y retourner, et vous ne voulez pas y vivre sans votre femme, ce qui est fort naturel. Je vous rendrai Lucile pour que vous l'emmeniez à la forge.
--C'est tout ce que je demande: signons!
--Attendez! de mon côté, j'aime Paris comme vous aimez la forge, et le faubourg comme vous aimez Lucile. Si je n'entre pas une bonne fois dans le grand monde, je suis une femme morte. Vous coûterait-il beaucoup, pendant que vous êtes ici, tout porté, de présenter votre femme et moi dans huit ou dix maisons de vos amis, et de nous montrer un petit coin de ce paradis terrestre dont j'ai toujours été exclue par....
--Par le péché originel! Cela me coûterait beaucoup et ne vous servirait de rien. Je ne vous répéterai pas que j'ai contre le faubourg une vieille rancune qui me défend absolument d'y remettre les pieds: vous croyez avoir assez de droits sur moi pour réclamer l'oubli de mes répugnances et le sacrifice de mon amour-propre. Mais pouvez-vous exiger que j'expose pour vous tout l'avenir de Lucile? Je lui réserve, loin de Paris, un bonheur modeste, égal, sans éclat, sans bruit, et d'une riante uniformité. Nous avons, si Dieu nous prête vie, trente ou quarante ans à passer ensemble dans un horizon étroit, mais charmant, sans autres événements que la naissance et le mariage de nos enfants. Un tel bonheur suffit à son ambition, elle me l'a dit. Qui m'assure que la vue d'un pays où tout est parade et vanité ne lui tournera pas la tête? que ses yeux, éblouis par l'éclat des lustres et des girandoles, pourront s'accoutumer à la douce lumière de la lampe qui doit éclairer tous nos soirs? que ses oreilles, assourdies par le fracas du monde, sauront toujours entendre les voix de nos forêts et la mienne? En ce moment, elle est encore la Lucile d'autrefois; elle s'ennuie mortellement à Paris....
--Qu'en savez-vous?
--J'en suis sûr. Mais je ne sais pas si dans six mois elle penserait comme aujourd'hui. Il ne faut qu'un bal pour changer le cœur d'une jeune femme, et dix minutes de valse peuvent causer plus de bouleversements qu'un tremblement de terre.
--Vous croyez? Eh bien, soit. Lucile est à vous, gouvernez-la comme vous l'entendez. Mais moi! Écoutez bien: ceci est mon ultimatum, et si vous le repoussez, je romps les conférences! Qui vous empêcherait de me présenter, je ne dis pas dans tout le faubourg, mais dans cinq ou six maisons de votre connaissance?
--Sans ma femme! Croyez-moi, ma chère Mme Benoît, attachons-nous chacun une pierre au cou, et jetons-nous ensemble à la rivière, cela sera tout aussi sage. Toute l'aristocratie vous connaît comme elle a connu votre père. On sait votre ambition persévérante; vous êtes déjà la fable du faubourg, c'est le baron qui me l'a écrit, et son témoignage n'est pas récusable. On dit que vous avez acheté de vos millions le plaisir de naviguer dans le monde à la remorque d'une marquise. Si je vous présentais aujourd'hui, on compterait demain les visites que nous avons faites, et l'on calculerait, à un centime près, la somme que chacune m'a rapportée. Qu'en dites-vous? Fussiez-vous assez jeune pour vouloir jouer un pareil jeu, je ne suis pas assez philosophe pour vous servir de partenaire. Je pars demain pour Arlange avec ma femme; je vous offre, en bon gendre, une place dans la voiture, et c'est tout ce que le sens commun me permet de faire pour vous.»
Mme Benoît était violemment tentée d'arracher les yeux à ce modèle des gendres, mais elle cacha son dépit. «Mon ami, dit-elle, vous avez passé trente heures en chaise de poste, vous êtes las, vous avez sommeil, et j'ai été mal inspirée de vouloir convertir un homme encore botté. Vous serez plus accommodant quand vous aurez dormi. Attendez-moi dans ce fauteuil, et souffrez que j'aille pourvoir à votre repos. Je suis à vous!»
Elle sortit en souriant et courut comme une tempête à la chambre de sa fille. Je ne sais si elle ouvrit la porte, ou si elle l'enfonça, tant son entrée fut violente. Elle saisit rudement le bras de Julie, qui dépliait une taie d'oreiller: «Malheureuse, s'écria-t-elle, que faites-vous?
--Mais, madame, ce que madame m'a dit.
--Vous êtes folle! vous ne m'avez pas comprise. Laissez cela et déménagez-moi tous ces bagages. A-t-on jamais vu chose pareille? Les malles d'un garçon dans la chambre de ma fille!
--Pardon, madame, mais....
--Il n'y a pas de mais, et l'on vous pardonnera quand vous aurez obéi. Emportez! emportez!
--Mais où, madame?
--Où vous voudrez; dans la rue, dans la cour! Non, tenez: dans ma chambre!
--Madame donne son appartement? Mais où faudra-t-il faire le lit de madame?
--Ici, sur ce divan, dans la chambre de la marquise. Pourquoi faites-vous l'étonnée? Est-ce que la place d'une mère n'est pas auprès de sa fille?»
Elle laissa la femme de chambre à sa besogne et à sa surprise, et redescendit en se disant tout bas: «Le marquis n'est venu que pour me braver: il n'en aura pas la joie. Je veux aller dans le monde à sa barbe: Mme de Malésy m'y aidera; nous ferons voir à ce forgeron endiablé qu'on peut se passer de lui. Mais il ne faut pas que je le laisse séduire ma fille! Il l'emporterait à Arlange, et alors, adieu le faubourg!»
Au même instant, Pierre demandait la porte, et la marquise, ivre d'espérance, sautait légèrement du marchepied dans la maison. Mme Benoît fut au salon avant elle; elle ne craignait rien tant que la première entrevue, et il importait qu'elle fût là pour arrêter l'expansion de ces jeunes cœurs. Lucile croyait tomber dans les bras de son mari; ce fut sa mère qui la reçut: «Te voilà donc, chère petite! lui dit-elle avec sa volubilité ordinaire et une tendresse plus qu'ordinaire. Comme tu es restée longtemps! Je commençais à m'inquiéter. Mon cœur est suspendu à un fil lorsque je ne te sens pas auprès de moi. Chère belle, il n'y a en ce monde qu'une affection désintéressée: l'amour d'une mère pour son enfant. Comment as-tu passé la journée? Te trouves-tu mieux que ces temps derniers? Voyez, monsieur, comme elle est changée! Votre conduite lui a fait bien du mal. Elle a besoin des plus grands ménagements; les émotions violentes lui sont fatales, votre vue seule la fait pâlir et rougir à la fois. Mais vous-même, mon cher marquis, savez-vous que je ne vous reconnais plus? Vous prétendez que l'air d'Arlange vous est bon; on ne le dirait pas à vous voir. Vous n'êtes plus ce brillant seigneur d'Outreville qu'on m'a présenté il y a deux mois. Après tout, il faut faire la part de la fatigue: pauvre garçon! cent lieues en poste, tout d'une haleine! C'est de quoi briser un homme plus solide que vous. Heureusement, une bonne nuit va tout réparer. Il y a ici près un excellent lit qui vous attend, dans ma chambre que je vous cède.
--Mais, madame... murmura timidement Gaston.
--Pas d'objections et pas de façons avec moi! Sacrifier tout à nos enfants, c'est notre bonheur, à nous autres mères. Du reste, je dormirai fort bien sur un lit de camp, près de ma chère Lucile, dont la santé réclame tous mes soins. Nous devrions déjà être couchées. Allons, bel endormi, dites bonsoir à votre femme, et venez lui baiser la main: il me semble que vous ne lui faites pas trop d'accueil!»
Ni Gaston ni Lucile ne furent dupes de ce discours, mais ils en furent victimes; l'impudence réussit presque toujours avec les jeunes gens, parce qu'ils éprouvent une sorte de honte à réfuter un mensonge. Dans la circonstance présente, une autre espèce de délicatesse paralysait le courage de Lucile et de Gaston. Ces cœurs honnêtes auraient cru manquer à la pudeur en affrontant le mauvais vouloir de Mme Benoît. Gaston lui-même, après toutes les vigoureuses résolutions qu'il avait prises, n'osa ni se prévaloir de ses droits, ni faire appel aux sentiments de sa femme: il fut aussi timide que Lucile, peut-être plus. Quelle que soit la hardiesse que l'on attribue à notre sexe, il n'est pas moins vrai que les hommes bien nés sont, en amour, plus farouches que des jeunes filles. Il suffit de la présence d'un tiers pour glacer la parole sur leurs lèvres et refouler jusqu'au fond de leur âme une passion qui débordait.
Mme Benoît dressa un plan de campagne qui n'aurait jamais réussi sans l'empire qu'elle avait pris sur sa fille, et surtout sans la fière timidité de Gaston. Pendant toute une semaine, elle parvint à tenir séparés deux êtres qui s'adoraient, qui s'appartenaient, et qui dînaient ensemble tous les soirs. Ce qu'elle dépensa de turbulence pour étourdir sa fille et d'effronterie pour intimider son gendre fait une somme incalculable. Tous les jours elle imaginait un prétexte nouveau pour entraîner Lucile dans Paris, et laisser le marquis à la maison. Elle se cramponnait à sa fille, elle ne la quittait qu'à bon escient, lorsque Gaston était sorti. A voir son zèle et sa persévérance, vous auriez dit une de ces mères jalouses qui ne peuvent se résigner à partager leur fille avec un mari.
Sa première idée était simplement de punir son gendre et de lui infliger à son tour les ennuis d'une passion malheureuse. Le succès de ses calculs lui rendit ensuite un peu d'espoir: elle pensa que Gaston finirait par s'avouer vaincu et offrirait spontanément de la conduire dans le monde. Mais le marquis prenait son veuvage en patience: il écrivait à Lucile, il en recevait quelques billets écrits à la dérobée; il combinait avec elle un plan d'évasion. Grâce à la surveillance de Mme Benoît, ces deux époux unis par la loi et par la religion en étaient réduits à des stratagèmes d'écoliers. Leur amour, sans rien perdre de son assurance et de sa sérénité, avait gagné le charme piquant des passions illégitimes. La cérémonie quotidienne du baisemain, autorisée et présidée par la belle-mère, couvrait l'échange de cette correspondance que Mme Benoît ne devina jamais. Lasse enfin d'attendre inutilement la conversion de son gendre, elle revint à ses premiers projets et retourna les yeux vers Mme de Malésy. Elle avait appris chez sa couturière que la marquise de Croix-Maugars allait donner une fête dans son jardin pour l'anniversaire de son mariage. Toute la noblesse présente à Paris s'y trouverait réunie, car les bals sont rares au 22 juin, et lorsqu'on rencontre l'occasion de danser sous une tente, on en profite. Par une rencontre providentielle, Gaston avait précisément obtenu une audience du ministre pour le 21, à onze heures du matin. La veuve profita de l'absence forcée de son gendre pour laisser Lucile au logis, et elle courut chez la vieille comtesse.
«Madame, lui dit-elle à brûle-pourpoint, vous me devez huit mille francs, ou peu s'en faut...
--Plaît-il? demanda la comtesse qui entendait rarement de cette oreille-là.
--Je ne viens ni vous les réclamer ni vous les reprocher.
--A la bonne heure.
--Je tiens si peu à l'argent, que non-seulement je renonce à cette somme, mais encore je ferais au besoin d'autres sacrifices pour arriver à mon but. Je veux être reçue au faubourg avec la marquise ma fille, et sans retard. C'est demain que Mme de Croix-Maugars donne son bal: vous êtes sa mère, elle n'a rien à vous refuser: serait-ce abuser des droits que j'ai acquis à votre bienveillance que de vous demander deux lettres d'invitation?»
Les petits yeux brillants de la comtesse s'arrondirent en clous de fauteuil. Elle sourit au discours de la veuve comme un mineur à un filon d'or.
«Hélas! petite, dit-elle en larmoyant, on vous a bien exagéré mon crédit. Ma fille est ma fille, je n'en disconviens pas; mais elle est en puissance de mari. Connaissez-vous Croix-Maugars!
--Si je le connaissais, je n'aurais pas besoin.
--C'est juste. Eh bien, chère enfant, il me suffit de lui demander un service pour obtenir un refus. Je suis la plus malheureuse femme de Paris. Mes créanciers s'acharnent contre moi, quoique je ne leur aie jamais rien fait. Mon gendre est un homme; il devrait me protéger: il m'abandonne. Qu'est-ce que je lui demandais avant-hier? Un peu d'argent pour payer le _Bon saint Louis_, qui a tant dégénéré depuis votre père! Il m'a répondu que sa fête serait magnifique, et que sa bourse était à sec. Je ne sais où donner de la tête. Comment avez-vous le cœur de venir parler de bal et de plaisir à une pauvre désespérée comme moi? Tout cela finira mal; je serai saisie, on vendra mes meubles...» Ici la comtesse se tut, et laissa parler ses larmes. «Excusez-moi, reprit-elle. Vous voyez que je ne suis guère en état de recevoir des visites; mais j'aurai toujours du plaisir à vous voir: vous me rappelez mon bon Lopinot. Ah! s'il était encore de ce monde!... Revenez un de ces jours, nous causerons, et si je suis encore bonne à quelque chose, je m'emploierai à vous servir.»
Aux premières larmes de la comtesse, Mme Benoît avait résolûment tiré son mouchoir. Elle se dit: «Puisqu'il faut pleurer, pleurons. Après tout, les larmes ne me coûtent pas plus qu'à elle!» La sensible veuve ajouta tout haut: «Voyons, madame la comtesse, un peu de courage! Il n'y a pas là de quoi abattre un cœur comme le vôtre. Vous devez donc beaucoup d'argent à ce méchant _Saint-Louis_?
--Hélas! petite: quinze cents francs!
--Mais c'est une misère!
--Oui, c'est une grande misère! s'appeler la comtesse de Malésy, être mère de la marquise de Croix-Maugars, tenir le premier rang dans le faubourg, avoir l'entrée de tous les salons pour soi et ses amis, et ne pouvoir payer une somme de quinze cents francs! Je vous fais de la peine, n'est-ce pas? Adieu, mon enfant, adieu. Mon chagrin redouble à vous voir pleurer; laissez-moi seule avec mes ennuis!
--Voulez-vous permettre que je passe au _Bon saint Louis_? Je me charge d'arranger l'affaire.
--Je vous le défends!... ou plutôt, si: allez-y. Ces gens-là sont vos successeurs: vous vous entendrez avec eux mieux que moi. D'ailleurs ils sont de votre caste; les marchands ne se mangent pas entre eux. Vous êtes heureux, vous autres; on vous donne pour cent écus ce qui nous en coûte mille. Allez au _Bon saint Louis_. Je parie, friponne, que vous achèterez la créance sans bourse délier; et c'est à vous que je devrai quinze cents francs!
--C'est dit, madame la comtesse; et comme un service en vaut un autre...
--Oui; je vous rendrai tous les services qui sont en mon pouvoir. Mais décidément j'aime mieux que vous ne fassiez pas ma paix avec ces boutiquiers. Qu'est-ce que j'y gagnerais? On saurait bientôt qu'ils sont payés, et j'aurais affaire à tous les autres. Ma pauvre belle, je dois à Dieu et au diable.
--Combien?
--Ah! combien! Je n'en sais plus rien moi-même. Ma mémoire s'en va. Mais j'ai ici des factures. Voyez: le pâtissier de la rue de Poitiers réclame cinq cents francs pour une demi-douzaine de poulets que j'ai fait monter chez moi et quelques malheureux gâteaux que j'ai grignotés dans sa boutique. Comme vous nous exploitez!
--Je lui dirai deux mots.
--Oui, dites-lui qu'il devrait avoir honte, et que je ne veux plus entendre parler de lui.
--Soyez tranquille.
--Voici maintenant maître Majou qui demande le prix d'une pièce de vin ordinaire.
--C'est une bagatelle: donnez-moi ce papier-là.
--Mille francs.
--Diantre! votre ordinaire n'est pas à dédaigner.
--Tenez: voici la note d'un bien honnête homme; je suis sûre que vous vous arrangeriez avec lui. C'est le tapissier qui a remis ces meubles à neuf. Il me demande mille écus, mais si l'on savait le prendre, on obtiendrait quittance pour presque rien.
--J'essayerai, madame la comtesse.» Elle prit les quatre factures et les plia soigneusement. «Il est midi, poursuivit-elle: je vais de ce pas mettre ordre à vos affaires. Mais maintenant que vous avez l'esprit plus libre, n'irez-vous pas essayer l'effet de votre éloquence sur le marquis de Croix-Maugars?
--Oui, petite, j'irai. Mais j'ai l'esprit moins libre que vous ne croyez. Je ne vous ai pas dit tous mes chagrins.» Elle ouvrit un tiroir de sa table à ouvrage et prit un portefeuille bourré de papiers. «Vous allez apprendre bien d'autres misères!
--Tout beau! pensa Mme Benoît. Va pour six mille francs, quoique ce soit un bon prix pour un simple passe-port à l'intérieur du faubourg. Mais la vieille dame s'est mise en goût; l'appétit lui vient, et si je n'y mets le holà, elle me priera de lui acheter, en passant, le Louvre et les Tuileries!» La veuve reposa sur la table les factures qu'elle avait prises, et dit d'une voix émue: «Hélas! madame, je crains fort que vous n'ayez raison, et que vos chagrins ne soient sans remède!
--Mais non! mais non! répliqua vivement la comtesse. Je suis sûre de me tirer d'embarras un jour ou l'autre. Vous m'avez rendu le courage, et je me sens toute ragaillardie. Je serai chez ma fille dans une heure; le temps de passer une robe! J'aurai une carte d'invitation au nom de la marquise d'Outreville. Il ne vous en faut pas deux; vous entrerez avec votre fille: je veux éluder ce nom de Benoît qui gâterait tout. Pendant que je m'occupe de vous, allez chez vos marchands avec les factures, et terminez cette petite spéculation, qui a l'air de vous sourire. Rendez-vous ici à trois heures précises, et nous échangerons nos pouvoirs comme deux ambassadeurs.»
M. de Croix-Maugars fit la grimace en voyant entrer sa belle-mère. La comtesse était si terriblement besogneuse qu'on redoutait son apparition comme l'arrivée d'une lettre de change. Mais lorsqu'on sut qu'elle ne demandait pas d'argent, on n'eut plus rien à lui refuser. Le marquis lui remit en souriant un carré de carton satiné dont il était loin de connaître la valeur; c'était la quatrième fois depuis un an qu'il lui payait ses dettes.