Les mariages de Paris

Part 21

Chapter 213,999 wordsPublic domain

--Qui ça, madame? répondit Jacquet, de cette voix traînarde qui distingue les paysans lorrains.

--Le comte!

--Ah! c'est un comte? Eh bien, le v'là dans la cour.»

Mme Benoît courut à la fenêtre et vit M. de Preux regagner sa voiture sans retourner la tête, et donner un ordre au cocher.

«Cours après lui, dit-elle à Jacquet. Qu'est-ce qu'il t'a dit?

--Madame, c'est un homme très-bien, pas fier du tout. Il vient probablement de la campagne, car il croyait que M. le marquis était ici. Moi, j'ai dit qu'il n'y était pas; voilà.

--Imbécile, tu n'as pas dit que madame y était?

--Si fait, madame, je l'ai dit; mais il n'a pas eu l'air d'entendre.

--Il fallait le répéter!

--Et le temps? il s'est mis tout de suite à me demander quand monsieur reviendrait. Faut croire que son idée était de parler à monsieur.

--Qu'as-tu répondu?

--Ma foi! qu'on ne savait pas trop sur quel pied danser avec monsieur; qu'il n'avait pas l'air de vouloir revenir; et alors, comme il n'était pas fier du tout et qu'il avait l'air de se plaire avec moi, je lui ai raconté la bonne farce que madame et mademoiselle ont faite à monsieur.

--Misérable, je te chasse! va-t'en! Combien te doit-on?

--Je ne sais, madame.

--Combien gagnes-tu par mois?

--Neuf francs, madame. Ne me chassez point! Je n'ai rien fait! Je ne le ferai plus!» Et des larmes.

«Combien y a-t-il de temps qu'on ne t'a payé?

--Deux mois, madame. Qu'est-ce que vous voulez que je devienne si vous me chassez?

--Arrive ici, voici tes dix-huit francs. En voilà vingt autres que je te donne pour que tu aies le temps de chercher une place. Va!»

Jacquet prit l'argent, regarda si son compte y était, et tomba à genoux en criant:

«Grâce, madame! Je ne suis pas méchant! Je n'ai jamais fait de mal à personne!

--Maître Jacquet, sachez que la bêtise est le pire de tous les vices.

--Pourquoi ça, madame? hurla Jacquet.

--Parce que c'est le seul dont on ne se corrige jamais.»

Elle le poussa dehors et vint se jeter sur une causeuse. Jacquet sortit de l'hôtel, emportant, comme le philosophe Bias, toute sa fortune avec lui. Si quelqu'un l'avait suivi, on l'aurait entendu murmurer d'une voix désolée: «Soixante-deux et huit font septante; et dix, quatre-vingts; et vingt, cent. Mais j'ai tué la poule: je n'aurai plus d'œufs!»

Lucile apprit au dîner la disgrâce de Jacquet, mais elle n'osa en demander la cause. La mère et la fille, l'une triste et inquiète, l'autre maussade et grondeuse, mangeaient du bout des doigts, sans rien dire, lorsqu'on apporta une lettre pour Mme d'Outreville.

«De Gaston!» s'écria-t-elle. Malheureusement non; l'adresse portait le timbre de Passy. C'était Mme Céline Jordy, née Mélier, qui se rappelait au souvenir de son amie. Lucile lut à haute voix:

«Ma jolie payse, je t'écris en même temps à notre hameau et à Paris; car depuis ton mariage, tu m'as si bien délaissée, que je ne sais ce que tu es devenue. Moi, je suis heureuse, heureuse, heureuse! c'est en trois mots toute mon histoire. Si tu veux de plus amples détails, viens en chercher, ou dis-moi en quel lieu tu te caches. Robert est le plus parfait de tous les hommes, à part M. d'Outreville, que je connaîtrai quand tu me l'auras fait voir. Quand donc pourrai-je t'embrasser? J'ai mille secrets que je ne peux dire qu'à toi: n'es-tu pas depuis seize ans mon unique confidente? Je suis curieuse de savoir si tu me reconnaîtras sans que j'écrive mon nom sur mon chapeau. Toi aussi, tu dois être bien changée. Nous étions si enfants, toi, il y a quinze jours, moi, il y a trois semaines! Viens demain, si tu es à Paris; quand tu pourras, si tu es à Arlange. J'aime à croire que nous ne ferons pas les marquises, et que nous nous verrons tant que nous pourrons, sans jamais compter les visites. Il me tarde de te montrer ma maison: c'est le plus charmant nid de bourgeois qui se soit jamais bâti sur la terre? Libre à toi de m'humilier ensuite par le spectacle de ton palais; mais il faut que je te voie. _Je le veux._ C'est un mot auquel personne ne désobéit à Passy, rue des Tilleuls, nº 16. A bientôt. Je t'embrasse sans savoir où, à l'aveuglette.

«TA CÉLINE.»

«Chère Céline! j'irai demain passer la journée avec elle. Vous n'avez pas besoin de moi, maman?

--Non, je sors de mon côté pour voir une de mes amies.

--Qui donc, maman?

--Tu ne la connais pas: la comtesse de Malésy.»

Il y avait douze ou treize ans que Mme Benoît n'avait vu cette vénérable amie, en qui elle mettait sa dernière espérance. Elle la trouva peu changée. La comtesse était devenue sourde, à force d'entendre les criailleries de ses créanciers; mais c'était une surdité complaisante, voire un peu malicieuse, qui ne l'empêchait pas d'entendre ce qui lui plaisait. Du reste, l'œil était bon et l'estomac admirable. Mme de Malésy reconnut sa créancière, et la reçut avec une touchante familiarité.

«Bonjour, petite, bonjour! lui dit-elle. Je ne vous ai pas défendu ma porte. Vous avez trop d'esprit pour venir me demander de l'argent?

--Oh! madame la comtesse! je ne vous ai jamais fait de visite intéressée.

--Chère petite, tout le portrait de son père! Ah! mon enfant. Lopinot était un brave homme.

--Vous me comblez, madame la comtesse.

--Comprenez-vous qu'on vienne demander de l'argent à une pauvre femme comme moi? Il n'y a pas un an que j'ai marié ma fille au marquis de Croix-Maugars! C'est une bonne affaire, j'en conviens; mais ce mariage m'a coûté les yeux de la tête.»

Mlle de Malésy n'avait pas reçu un centime de dot.

«Moi, madame, je viens de marier ma fille au marquis d'Outreville.

--Plaît-il? comment appelez-vous cet homme-là?»

Mme Benoît fit un cornet de ses deux mains et cria: «Le marquis d'Outreville!

--Bien, bien, j'entends; mais quel Outreville? Il y a les bons Outreville et les faux Outreville; et des bons il n'en reste pas beaucoup.

--C'est un bon.

--En êtes-vous bien sûre? Est-il riche?

--Il n'avait rien.

--Tant mieux pour vous! Les mauvais sont riches en diable; ils ont acheté la terre et le château, et pris le nom par-dessus le marché. Quel nez a-t-il?

--Qui?

--Votre gendre.

--Un nez aquilin.

--Je vous en fais mon compliment. Les faux Outreville sont de vrais magots, tous nez en pieds de marmite.

--C'est celui qui est sorti de l'École polytechnique.

--Mais je le connais! Un peu fou: c'est un bon. Mais alors, vous qui êtes une femme de sens, expliquez-moi comment il a commis cette sottise-là?»

Ce fut au tour de Mme Benoît de faire la sourde oreille. La comtesse reprit:

«Je dis, la sottise d'épouser votre fille. Elle est donc bien riche?

--Elle avait cent mille livres de rente en mariage. Nous autres bourgeois, nous avons gardé l'habitude de donner des dots à nos filles.... Attrape!

--N'importe; cela m'étonne de lui. Je lui croyais l'âme mieux située. Vous comprenez, petite, que je ne dirais pas cela s'il était ici; mais nous sommes entre nous.... Qu'y a-t-il, Rosine?

--Madame, répondit la femme de chambre, c'est ce commis du _Bon saint Louis_.

--Je n'y suis pas! Ces marchands sont devenus insupportables. Ah! petite, votre père était un galant homme! Je disais donc que le marquis sera blâmé de tout le monde. Personne ne le lui reprochera en face; son nom est à lui, il le traîne où il veut. Mais il n'est pas permis à un véritable Outreville de s'enca.... de se mésa.... Qu'est-ce encore, Rosine?

--Madame, c'est M. Majou.

--Je n'y suis pas; je suis sortie pour la journée, je viens de partir pour la campagne. A-t-on vu un marchand de vin pareil? Les créanciers d'aujourd'hui sont pires que des mendiants: on a beau les chasser, ils reviennent toujours! Ah! petite, votre père était un saint homme! Votre fille est-elle jolie, au moins?

--Madame, j'aurai l'honneur de vous la présenter un de ces jours dans l'après-midi. Mon gendre est dans nos terres.

--C'est cela, amenez-la-moi un matin, cette jeunesse. J'y suis pour vous jusqu'à midi.... Encore, Rosine! c'est donc une procession, aujourd'hui?

--Madame, c'est M. Bouniol.

--Répondez qu'on me pose les sangsues.

--Madame, je lui ai déjà dit que madame la comtesse n'y était pas. Il répond qu'il est venu cinq fois en huit jours sans voir madame, et que, si on refuse de le recevoir, il ne reviendra plus.

--Eh bien, qu'il entre: je lui dirai son fait. Vous permettez, petite? nous sommes gens de revue. Ah! ma chère, votre père était un grand homme!

Mme Benoît disait tout bas en remontant dans sa voiture: «Raille, raille, impertinente vieille! tu as des dettes, j'ai de l'argent: je te tiens! Dût-il m'en coûter cinq cents louis, je prétends que tu me conduises par la main jusqu'au milieu du salon de ta fille!» C'est dans ces sentiments qu'elle se sépara de la comtesse.

Lucile était depuis longtemps dans les bras de son amie. Elle partit de l'hôtel à huit heures et descendit une heure après devant la plus belle grille de la rue des Tilleuls. La matinée était magnifique; la maison et le jardin baignaient dans la lumière du soleil. Le jardin tout en fleurs ressemblait à un bouquet immense; une pelouse émaillée de rosiers du roi s'encadrait dans un cercle de fleurs jaunes, comme un jaspe sanguin dans une monture d'or. Un grand acacia laissait pleuvoir ses fleurs sur les arbustes d'alentour et livrait au vent du matin ses odeurs enivrantes. Les merles noirs au bec doré volaient en chantant d'arbre en arbre; les roitelets sautillaient dans les branches de l'aubépine, et les pinsons effrontés se poursuivaient dans les allées. La maison, construite en briques rouges rehaussées de joints blancs, semblait sourire à ce luxe heureux qui s'épanouissait autour d'elle. Tout ce qui grimpe et tout ce qui fleurit fleurissait et grimpait le long de ses murs. La glycine aux grappes violettes, le bignonia aux longues fleurs rouges, le jasmin blanc, la passiflore, l'aristoloche aux larges feuilles, et la vigne-vierge qui s'empourpre au dernier sourire de l'automne, élevaient jusqu'au toit leurs tiges entrelacées. De grosses nattes de volubilis fleurissaient au niveau de la porte, et le grelot bleu des cobæas pavoisait toutes les fenêtres. Ce spectacle réveilla chez la marquise les plus doux souvenirs d'Arlange: en ce moment elle eût donné pour rien son hôtel de la rue Saint-Dominique et ce jardin trop étroit où les fleurs étouffaient entre l'ombre pesante de la maison et le feuillage épais des vieux marronniers. Un peignoir de foulard écru, à demi caché dans un bosquet de rhododendrons, l'arracha brusquement de sa rêverie. Elle courut, et ne s'arrêta que dans les bras de Mme Jordy.

Avez-vous jamais observé au théâtre la rencontre d'Oreste et de Pylade? Si habiles que soient les acteurs, cette scène est toujours un peu ridicule. C'est que l'amitié des hommes n'est, de sa nature, ni expansive ni gracieuse. Un gros serrement de mains, un bras grotesquement passé autour d'un cou, ou l'absurde frottement d'une barbe contre une autre, ne sont pas des objets qui puissent charmer les yeux. Que la tendresse des femmes est plus élégante, et que les plus gauches sont de grands artistes en amitié!

Céline était une toute petite blonde, potelée et rondelette, au front bombé, au nez en l'air, montrant à tout propos ses dents blanches et aiguës comme celles d'un jeune chien, riant sans autre raison que le bonheur de vivre, pleurant sans chagrin, changeant de visage vingt fois en une heure, et toujours jolie sans qu'on ait jamais pu dire pourquoi. Heureusement pour le narrateur de cette véridique histoire, la beauté n'est pas sujette à définition; car il me serait impossible de dire par quel charme Mlle Mélier a séduit son mari et tous ceux qui l'ont aperçue. Elle n'avait rien de particulièrement beau, si ce n'est la rondeur de sa taille, la perfection de son buste, l'éclat de son teint, et deux petites fossettes très-gentilles, quoiqu'elles ne fussent pas placées avec toute la régularité désirable.

Lucile ne ressemblait en rien à Mme Jordy; si l'amitié vit de contrastes, leur liaison devait être éternelle. La jeune marquise avait la tête de plus que son amie, et l'embonpoint de moins: je vous ai averti que sa jeunesse était une fleur tardive. Imaginez la beauté maigre et nerveuse de Diane chasseresse. Avez-vous vu quelquefois, dans les admirables paysages de M. Corot, ces nymphes au corps svelte, à la taille élancée, qui dansent en rond sous les grands arbres en se tenant par la main? Si la marquise d'Outreville venait se joindre à leurs jeux, sans autre vêtement qu'une tunique, sans autre coiffure qu'une flèche d'or dans les cheveux, le cercle vivant s'élargirait pour lui faire place, et l'on continuerait la ronde avec une sœur de plus.

Par un caprice du hasard, la reine des bois d'Arlange était, ce matin-là, en chapeau de crêpe blanc et en robe de taffetas rose; et la petite bourgeoise blonde était vêtue comme une habitante des bois: chapeau de paille, habits flottants:

«Que tu es bonne d'être venue!» dit-elle à la marquise. Dispensez-moi de noter tous les baisers dont les deux amies entrecoupèrent leurs discours. «J'avais rêvé de toi. Depuis combien de temps es-tu à Paris, ma belle?

--Depuis le lendemain de mon mariage.

--Quinze jours perdus pour moi! mais c'est affreux!

--Si j'avais su où te trouver! murmura la petite marquise. J'avais bien besoin de te voir.

--Et moi donc! D'abord, regarde-moi entre les deux yeux. Ai-je bien l'air d'une dame? Me dira-t-on encore mademoiselle?

--C'est vrai; tu as je ne sais quoi de plus assuré: un air de gravité....

--Pas un mot de plus, ou je meurs de rire. Et toi? voyons! Toi, tu es toujours la même. Bonjour, mademoiselle!

--Votre servante, madame.

--Madame! Quel joli mot! Si vous êtes bien sage à déjeuner, je vous appellerai madame au dessert. Te souviens-tu du temps où nous jouions à la madame?

--Il n'est pas assez loin pour que je l'aie oublié.

--Venez, mademoiselle, que je vous promène dans mon jardin. Vous ne toucherez pas aux fleurs!»

Tout en causant, elle cueillit une énorme poignée de roses, derrière laquelle elle disparaissait tout entière.

«Je demande grâce pour ton beau jardin, cria Lucile.

--D'abord, je te défends de l'appeler mon beau jardin. Tout le monde le voit, tout le monde y vient; c'est le jardin de tout le monde! mon beau jardin est là-bas, derrière ce mur. Il n'y a que deux personnes qui s'y promènent, Robert et moi; tu seras la troisième. Viens; vois-tu cette porte verte? A qui arrivera la première!»

Elle prit sa course. Lucile la suivit, et l'eut bientôt devancée. Mme Jordy, en arrivant, tira une petite clef de sa poche et ouvrit la porte.

«Ceci, dit-elle, est notre parc réservé. Ces tilleuls, dont les fleurs ont des ailes, ne fleurissent que pour nous. Nous nous promenons ici en tête-à-tête tous les matins avant l'heure du travail, car nous sommes des oiseaux matineux; j'ai gardé mes bonnes habitudes d'Arlange. Quant à Robert, je ne sais comment il s'y prend, mais j'ai beau m'éveiller matin, je le trouve toujours accoudé sur l'oreiller et occupé gravement à me regarder dormir. Viens un peu de ce côté. Ici, l'ancien propriétaire avait construit une grande bête de grotte humide, tapissée de rocailles et de coquillages, avec un Apollon en plâtre au milieu et des crapauds partout. Robert l'a fait démolir aux trois quarts; il a amené ici l'air et la lumière. C'est lui qui a disposé ces plantes grimpantes, suspendu ces hamacs, installé cette jolie table et ces fauteuils. Il a du goût comme un ange; il est architecte, il est tapissier, il est jardinier, il est tout! assieds-toi seulement un peu sur cette mousse. Non, j'oubliais ta robe neuve. Moi, voici ce que je mets tous les matins: avec cela on peut s'asseoir partout. Allons-nous-en!

--Pas encore! on est si bien sous ces beaux arbres!

--Nous y reviendrons tout à l'heure pour déjeuner. Viens voir notre maison. Ensuite je te montrerai mon mari; il est à la fabrique. Tu verras, ma Lucile, comme il est beau! Tu te rappelles les plaisanteries que nous faisions autrefois sur notre _idéal_? Mon idéal, à moi, était un grand brun avec des moustaches en croc et des sourcils noirs comme de l'encre. Eh bien! ma chère, mon mari ne ressemble pas à cela, mais pas du tout. Il n'est pas plus grand que papa; ses cheveux sont châtains, et il porte une jolie barbe blonde, douce comme de la soie, car elle n'a jamais été rasée. Maintenant je trouve que mon idéal était affreux, et si je le rencontrais dans la rue, j'en aurais peur. Robert est doux, délicat, tendre; il pleure, ma chère! Hier, à la nuit tombante, il était assis auprès de moi; nous faisions des projets; j'exposais mes petites idées sur l'éducation des enfants. Il me laissait parler toute seule, et cachait sa tête dans ses mains, comme pour regarder en lui-même. Quand j'eus fini, il m'embrassa sans rien dire, et je sentis une grosse larme rouler sur ma joue. Que c'est beau, des larmes d'homme! Maman m'aime bien, mais elle ne m'a jamais aimé comme cela. Ce que tu ne croiras jamais, c'est qu'avec les hommes il est fier, roide et terrible par moments. On m'a conté que l'année dernière nos ouvriers avaient voulu se mettre en grève pour faire chasser un contremaître. Il a su le complot à temps; il a marché droit sur les meneurs, au milieu de cinquante ou soixante hommes mutinés contre lui, et il a fait rentrer la révolte sous terre. Tout le monde le craint dans la maison, excepté moi: juge si j'ai lieu d'être fière! Il me semble que je fais marcher tout ce peuple qui lui obéit. O ma Lucile, l'admirable chose que le mariage! La veille on était deux, le lendemain on ne fait plus qu'un; on a tout en commun, on est les deux moitiés d'une même âme; on tient ensemble comme ces deux frères siamois, qui ne peuvent se séparer sans mourir. Voici notre chambre; qu'en dis-tu? Il m'a choisi la tenture comme une robe: bleue, en l'honneur de mes cheveux blonds. Au fait, qu'est-ce qu'une tenture? une toilette qui nous habille de loin. Toi, ma brune aux yeux noirs, tu dois avoir une chambre de satin rose?

--Je crois que oui, reprit Lucile toute rêveuse.

--Comment? je crois! Tu réponds comme une Anglaise. Mais je suis Anglaise aussi sur un point. Ne va pas t'imaginer que tout le monde entre ici comme dans la rue! On a sa discrétion et sa délicatesse; si tu n'étais pas toi, tu ne serais pas assise dans ce fauteuil-là. Sais-tu que je fais mon lit moi-même! il est vrai que Robert m'aide un peu.»

Lucile ne répondit rien. Elle contemplait d'un œil pensif un magnifique fouillis de dentelles et de broderies au milieu duquel deux larges oreillers reposaient côte à côte. La porte s'ouvrit, et M. Jordy entra étourdiment en jetant son chapeau de paille. A la vue de Lucile, il s'arrêta tout interdit et fit un salut respectueux. Sa femme lui sauta au cou sans façon, et lui dit en montrant la marquise par un geste plein de grâce et de simplicité:

«Robert, c'est Lucile!»

Ce fut toute la présentation. M. Jordy fit à Lucile un petit compliment sans cérémonie qui prouvait qu'il avait souvent entendu parler d'elle, et qu'elle n'était pour lui ni une étrangère ni une indifférente. Il s'assit, et sa femme trouva moyen de se glisser auprès de lui. «N'est-ce pas qu'il est beau? dit-elle à la marquise. Mais d'où vient-il? il faut qu'il ait couru; il est en nage.» Et d'un geste aussi prompt que la parole, elle passa un mouchoir de batiste sur le front du jeune homme qui essayait en vain de se défendre. M. Jordy avait plus de monde que Céline; mais il eut beau lui lancer des regards qui voulaient être sévères, la petite indigène d'Arlange lui mit les deux mains sur les yeux et baisa effrontément ces paupières fermées. «Ne me gronde pas, lui dit-elle; Lucile est mariée depuis quinze jours, c'est-à-dire aussi folle que nous.» La pendule sonna midi; c'était l'heure du déjeuner. On courut au jardin, et l'on s'attabla joyeusement sous ses beaux tilleuls qui ont donné leur nom à la rue voisine. Aucun domestique n'assistait au repas; chacun se servait soi-même et servait les autres; les deux amies, élevées au village et étrangères aux mièvreries de l'éducation parisienne, n'étaient pas des buveuses d'eau; elles trempèrent leurs lèvres dans un joli vin paillé que M. Jordy alla chercher à quelques pas de là, dans un ruisseau d'eau courante. Robert plut facilement à la marquise; sans manquer d'esprit ni d'éducation, il était simple, plein de cœur, et du bois dont on fait les meilleurs amis. Du reste, nous éprouvons tous une sympathie naturelle pour les visages où rayonne la joie; il n'y a que les égoïstes qui n'aiment pas les heureux. Céline, qui voulait faire briller son mari, le força de chanter au dessert. Il choisit une des plus belles chansons de Béranger, quoique le vieux poëte ne fût déjà plus à la mode. Les oiseaux, réveillés au milieu de leur sieste, exécutèrent un joyeux accompagnement au-dessus de sa tête. Lucile chanta à son tour, sans se faire prier, des paroles qui n'étaient pas italiennes. On plaisanta comme plaisantent les honnêtes gens; on parla de tout, excepté du prochain et de la pièce nouvelle; on rit à cœur ouvert, et personne ne s'aperçut qu'il y avait un peu de fièvre dans la gaieté de la marquise. «Pourquoi M. d'Outreville n'est-il pas ici? disait Mme Jordy, on s'aime bien à deux; mais à quatre, c'est la concurrence!»

Vers deux heures, M. Jordy s'en fut à ses affaires, et les deux amies reprirent le cours de leurs confidences. Céline parlait sans se lasser et sans s'apercevoir qu'elle faisait un monologue. Les femmes sont merveilleusement organisées pour les travaux microscopiques; elles excellent à détailler leurs plaisirs et leurs peines.

Lucile, émue, haletante, écoutait, apprenait, devinait et quelquefois aussi ne comprenait pas. Elle était comme un navigateur jeté par la tempête dans un pays enchanté, mais dont il n'entend pas la langue. L'heure du dîner approchait; Céline parlait encore, et Lucile écoutait toujours.

«Quant aux enfants, disait la jeune femme, il faut espérer qu'ils viendront bientôt. Y penses-tu quelquefois, ma Lucile? L'amour n'a qu'un temps; une vingtaine d'années tout au plus; et voilà déjà trois semaines dépensées! l'amour des enfants, c'est autre chose: il dure autant que nous, et nous ferme les yeux. Tu sais que je n'étais pas trop dévote autrefois; maintenant, quand je pense que nos enfants sont dans la main de Dieu, je deviens superstitieuse. Que demandes-tu? un fils ou une fille?

--Mais.... je n'y ai pas encore songé.

--Il faut y songer, ma belle. Si tu n'y songes pas, qui est-ce qui y songera pour toi? Moi, je veux un fils. Écoute un peu le paragraphe que j'ai ajouté à mes prières: «Vierge sainte, si mon cœur vous semble assez pur, bénissez mon amour et obtenez que j'aie le bonheur d'avoir un fils pour lui enseigner la crainte de Dieu, le culte du bien et du beau, et tous les devoirs de l'homme et du chrétien.»

Ce dernier trait acheva la pauvre Lucile. Le torrent de larmes qu'elle retenait depuis longtemps rompit les digues, et son joli visage en fut inondé.

«Tu pleures! cria Céline. Je t'ai fait de la peine?

--Ah! Céline, je suis bien malheureuse! Maman m'a forcée de partir le soir de mon mariage, et je n'ai pas revu mon mari depuis le bal!

--Le soir? Depuis le bal? Miséricorde!»

Tout à coup le visage de Mme Jordy prit une expression sérieuse. «Mais c'est une trahison, dit-elle. Pourquoi ne m'as-tu pas conté cela plus tôt? Je te parle depuis le matin comme à une femme, et tu n'es qu'une enfant! Tu aurais dû m'arrêter au premier mot, et je ne te pardonnerais jamais de m'avoir laissée parler, si tu n'étais pas tant à plaindre.»

Lucile raconta sommairement son histoire.

«Comment n'as-tu pas écrit à ton mari? demanda Céline.

--Je lui ai écrit.

--Quand?

--Il y a quatre jours.

--Eh bien! mon enfant, ne pleure plus: il arrivera ce soir.»