Part 20
Gaston, rompu de fatigue, remonta au second étage et se jeta sur son lit, non pour dormir, mais pour rêver plus posément à son étrange aventure. La fuite de Lucile, au moment où il se croyait le plus sûr d'en être aimé, lui semblait inexplicable. Évidemment ce départ était prémédité; il eût été impossible de le préparer en un quart d'heure. Mais alors, toute la conduite de la jeune femme était un mensonge: le bonheur qui éclatait dans ses yeux, la douce pression de sa main au milieu des tourbillons de la valse, les délicieuses paroles qu'elle avait murmurées une heure auparavant à l'oreille de son mari, tout devenait tromperie, amorce et mauvaise foi. Cependant, si elle ne l'aimait pas, pourquoi l'avait-elle épousé? Il était si facile de dire un _non_ au lieu d'un _oui_! sa mère ne l'aurait pas contrainte, puisqu'elle favorisait sa fuite. Gaston se rappela alors la discussion animée qu'il avait soutenue le matin même contre Mme Benoît; il comprit sans difficulté le dépit de la veuve et sa vengeance. Mais comment cette mère ambitieuse avait-elle pu, en moins d'un jour, retourner le cœur de sa fille? Pourquoi Lucile n'avait-elle pas écrit un mot d'explication à son mari? Cette idée l'amena tout naturellement à chercher dans sa poche le billet de Mme Benoît. Il y remarqua un mot qui lui avait échappé à la première lecture: «Votre femme et votre argent!» En vérité, c'était bien d'argent qu'il s'agissait! Comme si l'argent était quelque chose pour celui qui voit crouler tout le bonheur de sa vie! Qu'importe une misérable somme à celui qui a perdu ce qu'on ne saurait acheter à aucun prix? «Votre femme et votre argent!» Cela ressemblait à la lugubre plaisanterie des cours d'assises qui condamnent un homme à la peine de mort et aux frais du procès! Gaston s'imagina, bien à tort, que sa belle-mère n'avait écrit ce mot que pour lui rappeler la position modeste dont elle l'avait tiré, et sa dignité ombrageuse en fut révoltée. A force de relire ce malheureux billet, il se persuada que ce serait une honte de partir pour Paris sans qu'on sût s'il courait après sa femme ou après son argent, et il résolut de rester à Arlange tant que Lucile ne lui aurait pas écrit.
Cette décision l'entraîna dans une dépense d'esprit et d'amabilité qu'il n'avait pas prévue. La nouvelle du départ de la marquise s'était répandue avec une vitesse électrique; et comme on n'avait jamais ouï dire, à quatre lieues à la ronde, qu'un bal de noces eût fini de la sorte, tous ceux qui avaient dîné ou simplement dansé à la forge y coururent en toute hâte sous le prétexte naturel d'une visite de digestion. Le marquis fit tête à cette armée de curieux, de façon à prouver aux plus difficiles qu'il était homme du monde lorsqu'il en avait le temps. Durant une semaine, la maison ne désemplit pas, et il ne témoigna nul ennui de passer moitié du jour au salon. Cette petite foule altérée de scandale fut stupéfaite de son air tranquille, de sa voix naturelle, de sa figure heureuse et souriante. Il raconta à qui voulut l'entendre que, depuis plus de quinze jours, Mme Benoît avait à Paris des affaires urgentes qui réclamaient sa présence et celle de sa fille; qu'en bonne mère, elle n'avait pas voulu retarder pour cela le mariage de Lucile; qu'en sage administrateur, elle avait voulu laisser un homme sûr à la tête de la forge; qu'en gracieuse maîtresse de la maison, elle n'avait pas gêné ses invités par l'annonce d'un si prochain départ. Si quelqu'un prenait un visage de condoléance et semblait plaindre les victimes d'une séparation si intempestive, Gaston s'empressait de rassurer cette bonne âme en lui apprenant que sous peu de jours le mari, la femme et la belle-mère seraient définitivement réunis. Non content de tromper les curieux et les malveillants, il prit la peine de les charmer. Il déploya en leur faveur ses grâces naturelles et acquises; il s'installa dans le cœur de toutes les femmes et dans l'estime de tous les hommes; il approuva tous les ridicules, il donna tête baissée dans tous les préjugés; il berna si savamment son auditoire, qu'il fit la conquête de tout le canton: cela peut arriver au plus honnête homme. Le premier résultat de cette comédie fut de lui donner cent cinquante amis intimes; le second fut de persuader à tout le monde que son récit était la pure vérité.
La vérité, la voici. Après le bal, Lucile, le cœur serré par une joie inquiète, suivit sa mère dans son appartement. A peine entrée, Mme Benoît la dépouilla, en un tour de main, de sa robe blanche, l'enveloppa dans un peignoir épais et lui jeta un châle sur les épaules, tandis que Julie remplaçait les souliers de satin par une paire de bottines. Sans lui donner le temps de s'étonner de cette toilette, sa mère lui dit vivement, tout en changeant de robe:
«Ma belle chérie, Gaston s'est rendu à mes prières; nous partons pour Paris à l'instant.
--Déjà? Il ne m'en a pas encore parlé!
--C'est une surprise qu'il te ménageait, chère enfant, car, au fond, tu regrettais bien un peu de ne pas voir ce beau Paris!
--Non, maman.
--Tu le regrettais, ma fille; je te connais mieux que toi-même.»
On frappa discrètement à la porte. Mme Benoît tressaillit.
«Qui est là? demanda-t-elle.
--Madame, répondit la voix de Pierre, la berline de madame est attelée.»
La veuve entraîna sa fille jusqu'à la voiture. «Vite, vite, lui dit-elle; nos gens sont à danser; s'ils avaient vent de notre départ, il faudrait subir leurs adieux.
--Mais j'aurais bien voulu leur dire adieu,» murmura Lucile. Sa mère la jeta au fond de la berline et s'y élança après elle. «Et Gaston? demanda la jeune femme, complétement étourdie par ces mouvements précipités.
--Viens, mon enfant. Pierre, où est M. le marquis?»
La leçon de Pierre était faite. Il répondit sans embarras: «Madame, M. le marquis fait charger les bagages sur la vieille chaise. Il prie madame de l'attendre une minute ou deux.»
Lucile, poussée par une inspiration secrète, essaya d'ouvrir la portière. La portière de droite, soit hasard, soit calcul, refusa de s'ouvrir. Pour arriver à l'autre, il fallait passer sur le corps de sa mère. Son courage n'alla point jusque là. «Julie, dit-elle, voyez donc ce que fait M. le marquis.»
Julie, qui était depuis quinze ans au service de Mme Benoît, partit, revint et répondit: «Madame, M. le marquis prie ces dames de ne pas l'attendre. Un trait s'est brisé, on le raccommode; monsieur rejoindra au relais.» Au même instant Pierre s'approcha de la portière de gauche, et Mme Benoît lui dit à l'oreille: «Prends la traverse; brûle Dieuze, et droit à Moyenvic!»
La voiture partit au grand trot. C'était, en vérité, une singulière nuit de noces. Mme Benoît triomphait de quitter Arlange et de rouler vers le faubourg en compagnie d'une marquise. Elle se plaignit de la fatigue, de la migraine, du sommeil, et elle se retrancha, les yeux fermés, dans un coin de la berline, de peur que les réflexions de sa fille ne vinssent troubler la joie tumultueuse qui bouillonnait dans son cœur. La pauvre mariée, sans craindre la fraîcheur de la nuit, allongeait le cou hors de la portière, écoutant le souffle du vent, et plongeant ses regards humides dans l'obscurité. Au relais de Moyenvic, Mme Benoît jeta le masque et dit à sa fille: «Ne vous écarquillez pas les yeux à chercher votre mari. Vous ne le reverrez qu'au faubourg Saint-Germain.»
Lucile devina la trahison; mais elle avait trop peur de sa mère pour lui répondre autrement que par des larmes. «Votre mari, poursuivit la veuve, est un obstiné qui refusait de vous conduire dans le monde. C'est dans votre intérêt que je lui ai forcé la main. Il vous aura rejointe dans les vingt-quatre heures, s'il vous aime. Il n'y a pas là de quoi pleurer comme une Agar dans le désert. Je suis votre mère, je sais mieux que vous ce qui vous convient; je vous mène à Paris: je vous sauve d'Arlange.
--O mon pauvre bonheur! s'écria l'enfant en tordant ses mains.
--De quoi vous plaignez-vous? Vous l'aimiez, vous l'avez épousé. Vous êtes mariée! Que vous faut-il de plus?
--Ainsi, dit Lucile, voilà donc le mariage! Ah! j'étais bien plus heureuse quand j'étais fille: je voyais mon mari!»
D'Arlange à Paris, elle ne se lassa point de regarder par la portière. Il lui semblait impossible que Gaston ne fût pas à sa poursuite. Dans chaque voiture qui soulevait la poussière de la route, sur tous les chevaux qui accouraient au galop derrière la berline, elle croyait reconnaître son mari. Ce voyage, qui étouffait de joie sa triomphante mère, fut pour elle une série interminable d'espérances et de déceptions. Paris, sans Gaston, lui parut une immense solitude, et le faubourg Saint-Germain, abandonné par la moitié de ses habitants, fut pour elle un désert dans un désert.
Le lendemain de son arrivée, le premier objet qu'elle aperçut en ouvrant sa fenêtre fut la figure de Jacquet. Elle descendit en moins d'une seconde: Gaston devait être à Paris! Elle apprit que, s'il n'était pas arrivé, il ne tarderait guère, et je vous laisse à penser si elle fêta le messager d'une si bonne nouvelle. Tandis que Mme Benoît dormait encore du sommeil des heureux, Jacquet raconta les moindres détails du voyage à Dieuze. «Comme il m'aime!» pensa Lucile. Je crois même qu'elle pensa tout haut.
«Pour vous finir l'histoire, poursuivit Jacquet, M. le marquis doit me devoir une pièce de huit francs.
--En voici vingt, mon bon Jacquet.
--Merci bien, mademoiselle. Je ne suis pas positivement sûr de ce que je dis; mais il me semble qu'il me les doit. J'avais fait mon compte comme quoi il me devait vingt-quatre francs, et il ne m'en a donné que vingt: c'est donc quatre francs en moins. Et puis, il ne m'en a encore une fois donné que vingt: c'est encore quatre francs. Et comme quatre et quatre font huit.... Cependant, je peux me tromper, et si vous voulez que je vous rende...?
--Garde, garde, mon garçon, et va te reposer de ton voyage.»
Elle courut au jardin et moissonna des fleurs comme un jour de Fête-Dieu, pour que sa chambre fût belle à l'arrivée de Gaston. Jacquet la regarda partir en se disant à lui-même: «Soixante-deux francs, c'est un mauvais compte, comme disait mon grand-père.» Et il supputa sur ses doigts combien il faudrait encore de louis d'or et de pièces de quarante sous pour faire cent francs.
Le jour se passa, et le lendemain, et toute une semaine, sans nouvelles du marquis. Mme Benoît cachait son dépit; Lucile n'osait pas se désoler devant sa mère; mais elles se dédommageaient bien, l'une en pestant, l'autre en pleurant pendant la nuit. Du matin au soir, la mère promenait sa fille dans une voiture blasonnée, sans laquais et sans poudre, car le célèbre carrosse était encore sur le chantier. Elle la conduisait aux Champs-Élysées, au Bois, et partout où va le beau monde, pour lui donner le goût de ces plaisirs de vanité qu'on ne savoure qu'à Paris. En l'absence des Italiens, elle lui faisait subir de lourdes soirées au Théâtre-Français et à l'Opéra. Mais Lucile ne prit goût ni au plaisir de voir ni au plaisir d'être vue. En quelque lieu que sa mère la conduisît, elle y portait le désir de rentrer à l'hôtel et l'espoir d'y trouver Gaston.
Mme Benoît devina avant sa fille que le marquis boudait sérieusement. Comme elle ne manquait pas de caractère, elle eut bientôt pris un parti. «Ah! se dit-elle, monsieur mon gendre se passe de nous! Essayons un peu de nous passer de lui. Qu'est-ce qui me manquait autrefois pour me mêler au monde du faubourg? Des armes et un nom; j'avais tout le reste. Aujourd'hui, il ne nous manque plus rien: nous avons un bel écusson sur nos voitures, nous sommes marquise d'Outreville, et nous devons entrer partout. Mais par où commencer? Voilà la question. Lucile ne peut pas aller de but en blanc dire à des gens qui ne la connaissent pas: «Ouvrez-moi votre porte; je suis la marquise d'Outreville!» Mais, j'y songe! j'irai voir mes débiteurs, mes bons, mes excellents débiteurs! Ils me recevront sur un autre pied que la dernière fois: on traite cavalièrement la fille d'un fournisseur, mais on a des égards pour la mère d'une marquise.»
Sa première visite fut pour le baron de Subressac. Elle ne conduisit Lucile ni chez lui ni chez ses autres débiteurs. A quoi bon apprendre à cette enfant combien il en coûte pour ouvrir une porte?
«Ah! cher baron, dit-elle en entrant, à quel maudit fou avons-nous donné ma fille!»
Le baron ne s'attendait pas à un pareil exorde.
«Madame, reprit-il un peu trop vivement, le fou qui vous a fait l'honneur de devenir votre gendre est le plus noble cœur que j'aie jamais connu.
--Hélas! mon Dieu! si vous saviez ce qu'il a fait! Marié depuis huit jours, il a déjà abandonné sa femme!» Elle exposa, sans déguiser rien, tous les événements que le baron ignorait, et que vous savez. A mesure qu'elle parlait, le sourire reparaissait sur les lèvres du baron. Lorsqu'elle eut tout conté, il lui prit les mains et lui dit gaiement: «Vous avez raison, charmante, le marquis est un grand coupable: il a abandonné sa femme comme le roi Ménélas abandonna la sienne.
--Monsieur, Ménélas courut après Hélène, et je maintiens qu'un mari qui laisse partir sa femme sans la poursuivre, l'abandonne.
--Heureusement, le cas est moins grave, car je ne vois point de Pâris à l'horizon. Vous ramènerez votre fille à son mari; c'est votre devoir, il ne faut pas séparer ce que Dieu a uni. Ces enfants s'adorent, le bonheur leur semblera d'autant plus doux qu'il a été retardé. Vous assisterez à leur joie, vous jouirez du spectacle de leurs amours, et vous m'écrirez avant dix mois pour me donner de leurs nouvelles.»
La jolie veuve étendit la main, et dessina avec l'index un petit geste horizontal qui voulait dire: Jamais!
«Mais alors, reprit le baron, que comptez-vous donc devenir?
--Puis-je faire fond sur votre amitié, monsieur le baron?
--Ne vous l'ai-je pas déjà prouvé, charmante?
--Et je ne l'oublierai de ma vie. Si votre bienveillance ne me manque pas, j'ai de quoi me passer à tout jamais de M. d'Outreville.
--Croyez-vous que la jeune marquise en dirait autant?
--Ce n'est pas d'elle qu'il s'agit pour le quart d'heure. Les parents, en bonne justice, doivent passer avant les enfants. Qu'est-ce que je demande à Dieu et aux hommes? L'entrée du faubourg. Que faut-il pour m'y faire recevoir? Que Lucile y soit admise. Or, elle a tous les droits imaginables; il ne lui manque qu'un introducteur. Refuserez-vous de la présenter?
--Absolument. D'abord, parce que cet honneur convient moins à un baron qu'à une baronne. Ensuite, parce que je ne veux pas contribuer au retardement du bonheur de Gaston. Enfin, parce que toute ma bonne volonté ne vous servirait à rien. Madame votre fille a incontestablement le droit d'entrer partout, mais à quel titre? parce qu'elle est la femme de Gaston. Comme femme de Gaston, elle trouvera la porte ouverte chez tous ceux qui connaissent son mari, c'est-à-dire chez tous les nôtres; mais voyez si j'aurais bonne grâce à l'introduire en disant: «Mesdames et messieurs, vous aimez et vous estimez le marquis d'Outreville; vous êtes ses parents, ses alliés ou ses amis, permettez-moi donc de vous présenter sa femme, qui n'a pas voulu vivre avec lui!» Croyez-moi, charmante, c'est une expérience de soixante-quinze ans qui vous parle; une jeune femme ne fait jamais bonne figure sans son mari, et la mère qui la promène ainsi, toute seule, hors de son ménage, ne joue pas un rôle applaudi dans le monde. Si vous tenez absolument à coudoyer des duchesses, allez obtenir par de bons procédés que votre gendre vous ramène à Paris. Votre escapade l'a froissé; voilà pourquoi il ne vient pas vous rejoindre. Si vous l'attendez ici, je le connais assez pour prédire que vous attendrez longtemps. Retournez à Arlange. Ne soyons pas plus fiers que Mahomet: la montagne ne venait pas à lui, il alla trouver la montagne.»
C'était assez bien parlé, mais Mme Benoît ne se le tint pas pour dit. Elle se présenta, passé midi, chez cinq ou six de ses débiteurs. Personne n'ignorait le mariage de sa fille, mais personne ne témoigna le désir de la connaître. On parla abondamment du marquis, on le peignit comme un galant homme, on loua son esprit, on regretta sa rareté et sa misanthropie, et l'on s'informa s'il passerait l'hiver à Paris. La veuve essaya en vain de replacer la pétition qu'elle avait adressée à M. de Subressac; elle ne put trouver d'ouverture. Elle ne perdit pourtant pas l'espérance, et se promit bien de revenir à la charge. D'ailleurs, il lui restait encore une ressource, une ancre de salut, qu'elle réservait pour les dernières extrémités: la comtesse de Malésy. La comtesse était la femme qui lui devait le plus, et par conséquent celle dont elle avait le plus à attendre. C'était une jolie petite vieille de soixante ans, à qui l'on ne reprochait rien que la coquetterie, la gourmandise, un amour effréné du jeu, et la rage de jeter l'argent par les fenêtres. Mme Benoît se disait, avec juste raison, qu'une personne qui a tant de défauts à sa cuirasse ne saurait être invulnérable, et qu'on doit, par un chemin ou par un autre, arriver jusqu'à son cœur. Elle jouissait déjà de la surprise du baron, le jour où il la rencontrerait dans le monde entre Lucile et Mme de Malésy.
Tandis qu'elle faisait tant de visites inutiles, la jolie marquise d'Outreville s'enfermait dans sa chambre, et, sans prendre conseil de personne, écrivait à son mari la lettre suivante:
«Que faites-vous, Gaston? Quand viendrez-vous? Vous aviez pourtant promis de nous rejoindre. Comment avez-vous pu rester dix grands jours sans me voir? Quand nous étions ensemble dans notre cher Arlange, vous ne saviez pas me quitter pour une heure. Dieu! que les heures sont longues à Paris! Maman me parle à chaque instant contre vous, mais à votre nom seul il se fait dans mon cœur un tapage qui m'empêche d'entendre. Elle me dit que vous m'avez abandonnée: vous devinez que je n'en crois rien. Car, enfin, je ne suis pas plus laide que lorsque vous vous mettiez à genoux devant moi; et si je suis plus vieille, ce n'est pas de beaucoup. Tout n'est pas fini entre nous, le dernier mot n'est pas dit, et je sens que j'ai encore du bonheur à vous donner. Vous n'êtes pas homme à fermer un si bon livre à la première page. Moi, depuis que je ne vous ai plus, je suis tout hébétée et toute languissante. Imaginez-vous que par moments je crois que je ne suis pas votre femme, et que cette belle cérémonie de l'église, et ce bal où nous étions si heureux, sont un rêve qui a trop tôt fini. Ce qui n'était pas un rêve, c'est ce baiser que vous m'avez donné. J'ai reçu bien des baisers depuis que je suis née, mais aucun ne m'était entré si avant dans le cœur. C'est sans doute parce que celui-là venait de vous. Tout ce qui vous appartient a quelque chose de particulier que je ne sais comment définir: par exemple, votre voix est plus pénétrante qu'aucune autre; personne n'a jamais su dire Lucile comme vous. Pourquoi n'êtes-vous pas ici, mon cher Gaston? Ce baiser que vous m'avez donné, je serais si heureuse de vous le rendre! Cela ne serait pas mal, n'est-ce pas, puisque je suis votre femme! Vous n'imaginerez jamais combien vous me manquez. Quand je sors avec maman, je vous cherche dans les rues: tout ce que j'ai vu à Paris jusqu'à présent, c'est que vous n'y êtes pas. Le soir, j'embrouille régulièrement votre nom dans mes prières; le matin, en m'éveillant, je regarde si vous n'êtes point autour de moi. Est-il possible que je pense tant à vous et que vous m'ayez oubliée? Peut-être m'en voulez-vous de vous avoir quitté si brusquement et sans vous dire adieu. Si vous saviez! Ce n'est pas moi qui suis partie; c'est maman qui m'a enlevée. Je croyais que vous alliez nous rattraper avec la vieille chaise de poste et les bagages; maman me l'avait assuré, Pierre aussi, Julie aussi. J'ai bien pleuré, allez, quand j'ai su qu'on m'avait fait un si méchant mensonge. Depuis ce temps-là, je pleurerais toute la journée, si je ne me retenais; mais je rentre mes larmes, d'abord pour ne pas être grondée, et puis pour que vous ne me trouviez pas avec des yeux rouges. Il ne faut point vous fâcher si je ne vous ai pas écrit plus tôt: vous nous aviez fait dire que vous arriviez, et lorsqu'on attend quelqu'un, on ne lui écrit pas. Maintenant je vous écrirai jusqu'à ce que je vous aie vu: il faut que je n'aie pas beaucoup d'amour-propre, car j'écris comme un petit chat, et je ne sais guère aligner mes phrases. C'est que je n'avais jamais écrit à personne, n'ayant ni oncles, ni tantes, ni amies de pension. J'espère que vous ne me laisserez pas me ruiner en frais de style et que vous partirez à ma première réquisition: venez, laissez la forge: il n'y a plus d'affaires au monde tant que nous sommes séparés: je vous réconcilierai avec maman, à la condition qu'elle fera tout ce que vous voudrez et qu'elle ne vous demandera rien de désagréable. Si le séjour de Paris vous déplaît autant qu'à moi, soyez tranquille, nous n'y resterons pas longtemps. Mais si vous n'arrivez pas, que voulez-vous que je devienne? Il me serait assez facile de me sauver de l'hôtel un jour que maman serait sortie sans moi; mais je ne peux pourtant pas courir les grands chemins toute seule! Cependant, si vous l'exigiez, je partirais; je me mettrais sous la protection de Jacquet. Mais quelque chose me dit que vous ne vous ferez ni prier ni attendre, pensez seulement à deux petites mains rouges qui sont tendues vers vous!»
Mme Benoît entra tandis que Jacquet portait cette lettre à la poste.
«Tu ne t'es pas ennuyée toute seule? demanda la mère à sa fille.
--Non, maman,» répondit la marquise.
IV
Les trois jours suivants furent des jours d'attente. Lucile attendait Gaston comme s'il pouvait déjà avoir reçu sa lettre; Mme Benoît espérait que ses nobles débiteurs lui rendraient ses visites. La mère et la fille restèrent donc à la maison, mais non pas ensemble. L'une était assise devant une fenêtre du salon, les yeux braqués sur la porte cochère; l'autre se promenait sous les marronniers du jardin, les yeux tournés vers l'avenir. Mme Benoît comptait sur son luxe pour se faire des amis: elle se promettait de montrer les beaux appartements du rez-de-chaussée: «Nous aurons du malheur, pensait-elle, si personne ne nous offre, en attendant, une tasse de thé; on offre volontiers à qui peut rendre.» Le salon, tendu de fleurs éblouissantes, avait un air de fête; la maîtresse était en toilette du matin au soir, comme les officiers russes qui ne dépouillent jamais l'uniforme. En attendant que la maison fût montée, Jacquet, transformé par une livrée neuve, faisait, sous le vestibule, son apprentissage du métier de laquais.
Les cœurs sensibles seront peinés d'apprendre que toute cette dépense fut en pure perte: aucun débiteur ne se présenta chez Mme Benoît. Que voulez-vous? le pli était pris. Ces messieurs et ces dames s'étaient fait une habitude de ne la payer ni en argent ni en politesse, et de ne lui rendre rien, pas même ses visites.
Elle méditait tristement, derrière un rideau, sur l'ingratitude des hommes, lorsqu'un coupé lancé au grand trot fit crier harmonieusement le sable de la cour. La jolie veuve sentit son cœur bondir: c'était la première fois qu'une autre voiture que la sienne venait tracer deux ornières devant sa porte. La voiture s'arrêta; un homme encore jeune en descendit. Ce n'était pas un débiteur; c'était cent fois mieux: le comte de Preux en personne! Il disparut sous le vestibule; et Mme Benoît, avec la promptitude de la foudre, passa la revue de son salon, jeta un suprême coup d'œil à sa toilette, et prépara les premières paroles qu'elle aurait à dire: elle avait pourtant assez d'esprit pour s'en remettre au hasard de l'improvisation. Le comte tarda quelque peu: elle maudit Jacquet, qui le retenait sans doute dans l'antichambre. Pourquoi la porte ne s'ouvrait-elle pas? Elle aurait couru au-devant de son noble visiteur, si elle n'eût craint de se nuire par un excès d'empressement. Enfin la portière se souleva; un homme parut: c'était Jacquet.
«Faites entrer! dit la veuve haletante.