Part 19
--Ce Benoît, qui l'a trompée, était un bélître. Si nous l'avions connue en ce temps-là, nous l'aurions mise sur ses gardes.
--Après tout, que peut-on lui reprocher? d'avoir voulu entrer dans la noblesse? Cela prouve qu'aux yeux des bourgeois éclairés la noblesse est encore quelque chose.
--Mme Benoît n'est pas sotte.
--Ni laide. Je ne sais quel secret elle a trouvé pour rajeunir.
--Quant à sa fille, c'est un petit ange.
--Il y a bien longtemps que je ne l'ai aperçue, en 1836. Elle promettait déjà.
--Désormais nous la verrons souvent: la voilà des nôtres!
--Elle en était déjà par son éducation. Je tiens de bonne part que sa mère a toujours voulu en faire une marquise.
--Sa mère sera des nôtres aussi; une fille ne va pas sans sa mère.
--Le marquis arrive incessamment; c'est un appoint considérable pour l'aristocratie du canton.
--On le dit fabuleusement riche.
--Ils feront une bonne maison.
--Ils donneront des fêtes.
--Nous serons de noces.»
Le lendemain, le salon de Mme Benoît fut envahi par une horde d'amis intimes qu'elle n'avait pas vus depuis douze ans.
Le marquis arriva le 12 mai pour l'heure du dîner. Après avoir cherché et trouvé un millier de francs, qui ne lui coûtèrent pas plus de soixante louis, il avait fait ses malles, embrassé le baron, et pris modestement la voiture de Nancy. A Nancy, il s'embarqua dans la diligence de Dieuze; à Dieuze, il se procura un cabriolet et un cheval de poste qui le conduisirent à Arlange. C'est l'affaire d'une heure quand les chemins sont beaux. En approchant du village, il se sentit au côté gauche quelque chose qui ressemblait fort à une palpitation. Je dois dire, à la honte du savant et à la louange de l'homme, qu'il ne pensait pas à la forge, mais à Lucile.
Une illustre Anglaise, que le _cant_ ne gênait pas beaucoup, lady Montague, s'étonnait que l'Apollon du Belvédère et je ne sais quelle Vénus antique pussent rester en présence dans le musée sans tomber dans les bras l'un de l'autre. Il s'en fallut assez peu que ce petit scandale ne se produisît à la première rencontre de Lucile et de Gaston. Ces jeunes êtres, qui ne s'étaient jamais vus, sentirent au même instant qu'ils étaient nés l'un pour l'autre. Dès le premier coup d'œil ils furent amants; dès les premiers mots ils furent amis: la jeunesse attirait la jeunesse, et la beauté la beauté. Il n'y eut entre eux ni trouble ni embarras: ils se regardaient en face, et se miraient l'un dans l'autre avec la charmante impudence de la naïveté; le cœur de Gaston était presque aussi neuf que celui de Lucile. Leur passion naquit sans mystère comme ces beaux soleils d'été qui se lèvent sans nuage. Je ne nie pas l'enivrement des passions coupables que le remords assaisonne et que le péril ennoblit; mais ce qu'il y a de plus beau en ce monde, c'est un amour légitime qui s'avance paisiblement sur une route fleurie, avec l'honneur à sa droite et la sécurité à sa gauche.
Mme Benoît était trop heureuse et trop sensée pour entraver la marche d'une passion qui la servait si bien. Elle laissa aux deux amants cette douce liberté que la campagne autorise: leurs premiers jours ne furent qu'un long tête-à-tête. Lucile fit à Gaston les honneurs de la maison, du jardin et de la forêt; ils montaient à cheval à midi, en sortant de déjeuner, et rentraient comme des enfants qui ont fait l'école buissonnière, longtemps après la cloche du dîner. Après la forêt, la forge eut son tour. Gaston avait eu le courage de n'y point mettre les pieds sans Lucile; mais lorsqu'il vit qu'elle ne méprisait pas le travail, qu'elle connaissait les ouvriers par leurs noms et qu'elle ne craignait point de tacher ses robes, ce fut un redoublement de joie. Il se livra sans contrainte à la passion de sa jeunesse; il examina les travaux, interrogea les contre-maîtres, conseilla les chefs d'atelier, et enchanta Lucile qui s'émerveillait de le voir si savant et si capable. Mme Benoît, en les voyant rentrer tout poudreux, ou même un peu noircis par la fumée, disait: «Que les enfants sont heureux! tout leur sert de jouet!» Pour se délasser de leurs fatigues, ils s'asseyaient au fond du jardin sous une tonnelle de rosiers grimpants, et ils faisaient des projets. Projets de bonheur et de travail, d'amour et de retraite. Ils se promettaient de cacher leur vie au fond des bois d'Arlange comme les oiseaux font leur nid au plus fourré d'un buisson ou sur la branche la plus touffue d'un arbre. De Paris, pas un mot; pas un mot du faubourg et des vanités du monde. Lucile ignorait qu'il y eût d'autres plaisirs; Gaston l'avait oublié.
Un beau matin, Mme Benoît leur apprit une grande nouvelle: c'était le soir qu'on signait le contrat. Le mariage était fixé au mardi 1er juin; on s'épouserait la veille à la mairie. Comme il n'est point de plaisirs sans peines, la signature du contrat était précédée d'un interminable dîner où l'on avait convié tous les personnages des environs.
En attendant l'arrivée des convives, Gaston et Lucile se promenèrent au jardin en chapeau de paille, l'un vêtu de coutil blanc, l'autre habillée de barége rose. En passant à portée de l'usine, Gaston fut accosté par le régisseur qui le tenait en haute estime et qui demandait volontiers ses avis. Ils entrèrent tous trois dans un des ateliers, et l'on commença devant eux une expérience intéressante. Lorsque quatre heures sonnèrent à l'horloge de la fabrique, Lucile s'échappa pour aller à sa toilette, en disant à Gaston: «Vous avez le temps de voir la fin; restez, je le veux!» Il resta et prit un si vif intérêt au spectacle, qu'il mit la main à la besogne et se salit abominablement. A cinq heures il s'enfuit, les manches retroussées et les mains noires, et il donna juste au milieu d'un groupe d'invités qui se promenaient en grands atours. Quelqu'un le reconnut et l'appela par son nom. C'était l'ingénieur des salines de Dieuze, un de ses camarades de promotion. L'École polytechnique est, comme l'aristocratie du faubourg, un peu franc-maçonne: elle se retrouve partout. Gaston sauta au cou de son ami et l'embrassa sur les deux joues en tenant ses mains en l'air de peur de le noircir. Il y avait là trois ou quatre dames nobles qui s'étonnèrent un peu de voir un marquis fait comme un ramoneur, et embrassant sur les deux joues un employé de la saline; mais elles se réconcilièrent avec lui lorsqu'il reparut dans un habit neuf, conforme au dernier numéro du _Journal des tailleurs_.
Il devait dîner entre Mme Benoît et la baronne de Sommerfogel; mais au moment de se mettre en route, la vieille dame avait été prise d'une migraine. Ses excuses arrivèrent pendant le potage. On enleva son couvert, et Gaston se trouva voisin de son ami l'ingénieur. Il était le centre de tous les regards; chacun des convives, et surtout les députés de la noblesse, attendaient de lui un coup d'œil gracieux et une parole aimable, comme en allant à la cour on espère un petit mot du roi. Mais ses deux passions l'absorbaient trop pour qu'il songeât à examiner la collection de grotesques qui se repaissaient autour de lui. Il n'eut d'yeux que pour Lucile, et d'oreilles que pour son voisin. Les hobereaux crurent attirer son attention en engageant une conversation demi-politique, où le ridicule des vieux préjugés s'étalait naïvement; conversation pleine de liberté contre ce qui existait, pleine de regret pour ce qui avait été. Ces discours, dont la suave absurdité eût ressuscité un marquis du bon temps, bourdonnèrent autour des oreilles de Gaston sans arriver jusqu'à son cerveau. Dans un intervalle de silence, on l'entendit qui disait à l'ingénieur:
«Tu as un chemin de fer souterrain dans les salines: combien payez-vous les rails?
--En France, 360 francs les 1000 kilos. La tonne anglaise, qui a 15 kilos de plus, vaut, franco, à bord, de 11 livres 10 schellings à 12 livres 5 schellings.
--Je crois qu'en employant certains fourneaux économiques dont je te montrerai le plan, on arriverait à vous livrer une marchandise excellente, bien au-dessous des prix anglais, à 200 francs la tonne, peut-être à moins.
--Tu es donc toujours le même?
--Non, pire. Avez-vous quelquefois des ruptures de câbles?
--Trop souvent: nous avons perdu quatre hommes le mois passé.
--Je t'indiquerai un remède contre ces accidents-là.
--Tu as trouvé un secret pour empêcher les câbles de casser?
--Non, mais pour retenir en suspens dans les puits le fardeau qu'ils laissent tomber. J'ai pratiqué ce système pendant trois ans dans une houillère que je dirigeais à Saint-Étienne, et nous n'avons pas eu un seul accident à déplorer.»
Toute la noblesse du canton ouvrait de grandes oreilles, et Mme Benoît mourait d'envie de marcher sur le pied de son gendre. Le vicomte de Bourgaltroff s'introduisit timidement dans le dialogue.
«Monsieur le marquis possède des mines de houille dans le département de la Loire?
--Non, monsieur, répondit Gaston; j'y étais conducteur des travaux.»
Pour le coup, Mme Benoît pensa qu'on avait pris assez de dessert, et elle se leva de table. En passant au salon, les gentilshommes chuchotaient entre eux sur le marquis: «Singulier grand seigneur, qui se noircit les mains dans une forge, qui embrasse des employés, qui invente des machines, qui vend des rails à bon marché, et qui a fait le contre-maître chez un simple charbonnier de Saint-Étienne!»
Les plus indulgents, qui n'étaient pas en majorité, essayaient de le défendre:
«Après tout, disaient-ils, Louis XVI faisait des serrures.
--Louis XVIII faisait des vers latins.
--Henri III faisait la barbe de ses courtisans.
--Mais, reprenait un critique sévère, qui est-ce qui s'amuse à casser du charbon au fond d'un trou?
--Eh! monsieur, répliquait un homme indulgent, mon père a soufré des allumettes à Berlin pendant l'émigration!»
Mme Benoît devinait bien qu'on glosait sur Gaston, mais elle ne s'en tourmentait guère.
«Causez, mes bons amis, murmurait-elle entre ses dents; je vous ai forcés de reconnaître mon gendre pour un vrai marquis; vous êtes venus ici vous humilier devant moi; Benoît est oublié, je suis vengée. Je pars dans huit jours pour Paris, et lorsque je remettrai les pieds à Arlange, les plus jeunes d'entre vous auront les cheveux blancs! Quant à maître Gaston, qui est un franc original, le séjour de son hôtel et la société de ses égaux l'auront bientôt guéri de ses idées.»
Avant la signature du contrat, on apporta la corbeille qui rangea toutes les femmes du parti de Gaston. Le pauvre garçon fut assassiné de compliments dont il n'osa pas se défendre; mais il se promit d'apprendre à Lucile, et dès le lendemain que ce n'était pas lui qu'elle devait remercier.
Lorsque le notaire déroula son cahier, ce fut à qui se placerait plus près de lui, non pour connaître la dot de Lucile, qui était assez connue mais pour entendre l'énumération des terres et châteaux du marquis. La curiosité publique fut trompée: M. d'Outreville se mariait _avec ses droits_.
Le lendemain de cette fête, Lucile et Gaston renouèrent la chaîne de leurs plaisirs, et les derniers jours du mois passèrent comme des heures. Le 31 mai, les deux amants se marièrent à la mairie, et ni l'un ni l'autre ne trembla au moment de dire «oui.» Lorsque M. le maire, le code en main, répéta pour la centième fois de sa vie que la femme doit suivre son mari, Mme Benoît fit à sa fille un petit signe fort expressif. En rentrant au logis, la triomphante belle-mère dit au marquis en présence de Lucile:
«Mon gendre (car vous êtes mon gendre de par la loi), je vous remettrai demain le premier semestre de vos rentes.
--Un peu de patience, ma charmante mère! répondit Gaston; que voulez-vous que je fasse d'une pareille somme? L'argent, ajouta-t-il en regardant Lucile, est le dernier de mes soucis.
--Eh! ne dédaignez pas ce pauvre argent: il vous en faudra beaucoup dans quelques jours à Paris.
--A Paris! Eh! grand Dieu! qu'irais-je y faire?
--Prendre pied, rallier vos amis et vos parents, vous préparer un cercle de relations pour l'hiver et pour la vie.
--Mais, madame, je suis bien décidé à ne pas vivre à Paris. C'est une ville malsaine où toutes les femmes sont malades, où les familles s'éteignent au bout de trois générations faute d'enfants. Savez-vous que tous les cent ans Paris se changerait en désert, si la province n'avait pas la rage de le repeupler?
--C'est pour qu'il ne devienne pas désert, que nous avons résolu d'y aller au plus tôt.
--Vous ne me l'aviez pas dit, mademoiselle.»
Lucile baissa les yeux sans répondre: la présence de sa mère pesait sur elle. Mme Benoît répliqua vivement:
«Ces choses-là se devinent sans qu'on les dise. Ma fille est marquise d'Outreville: sa place est au faubourg Saint-Germain! N'est-il pas vrai, Lucile?»
Elle répondit du bout des lèvres un imperceptible _oui_. Ce n'est pas ainsi qu'elle avait dit _oui_ à la mairie.
«Au faubourg! reprit Gaston, au faubourg! Vous êtes curieuse de pénétrer au faubourg!» A la suite de quelque mécompte dont personne n'a su le secret, il avait conçu contre le faubourg une haine violente. «Savez-vous, mademoiselle, ce qu'on voit au faubourg? Des jeunes filles insipides comme des fruits venus en serre; des jeunes femmes perdues de toilette et de vanité; des vieilles qui n'ont ni la roideur imposante de nos aïeules du dix-septième siècle, ni la verve et la bonne humeur des contemporaines de Louis XV; des vieillards hébétés par le whist, des jeunes gens viveurs et dévots qui embrouillent dans la conversation les noms des chevaux de course et des prédicateurs; chez les hommes en âge d'agir, une politique sans conviction, des regrets factices, des fidélités qui se mettent en étalage dans l'espoir qu'il plaira à quelqu'un de les acheter: voilà le faubourg, mademoiselle; vous le connaissez aussi bien que si vous l'aviez vu. Quoi! vous vivez au milieu d'une forêt admirable, entourée d'un petit peuple qui vous aime; je ne parle pas de moi qui vous adore; vous avez la fortune, qui permet de faire des heureux; la santé sans laquelle rien n'est bon; les joies de la famille, les amusements de l'été, les plaisirs intimes de l'hiver, le présent éclairé par l'amour, l'avenir peuplé de petits enfants blancs et roses, et vous voulez tout abandonner pour une vie de sots compliments et d'absurdes révérences! Ce n'est pas moi qui serai le complice d'un échange aussi funeste, et si vous allez au faubourg, mademoiselle, je ne vous y conduirai pas!»
En écoutant ce discours, Mme Benoît avait la figure d'un enfant qui a construit une tour en dominos et qui voit le monument s'écrouler pierre à pierre. A peine trouva-t-elle la force de dire à Lucile:
«Répondez donc!»
Lucile tendit la main à Gaston, et dit en regardant sa mère:
«La femme doit suivre son mari.»
Pour cette fois, le marquis fut moins réservé que l'Apollon du Belvédère. Il prit Lucile dans ses bras et la baisa tendrement.
Mme Benoît employa le reste de la journée à former des plans, à donner des ordres et à combiner les moyens d'entraîner son gendre à Paris.
Le lendemain, après la messe de mariage, elle le prit à part et lui dit:
«Est-ce votre dernier mot? Vous ne voulez pas nous introduire au faubourg?
--Mais, madame, n'avez-vous pas entendu comme Lucile y renonçait de bonne grâce?
--Et si je n'y renonçais pas, moi? Et si je vous disais que depuis trente ans (j'en ai quarante-deux) je suis travaillée de l'ambition d'y pénétrer? Si je vous apprenais que le désir de m'entendre annoncer dans les salons de la rue Saint-Dominique m'a fait épouser un marquis de contrebande qui me battait? Si j'ajoutais enfin que je ne vous ai choisi ni pour votre figure, ni pour vos talents, mais pour votre nom qui est une clef à ouvrir toutes les portes? Ah çà, croyez-vous qu'on vous donne cent mille livres de rente pour perdre votre temps à travailler?
--Pardon, madame. D'abord, au prix où sont les noms sans tache, j'ai la vanité de croire que le mien ne serait pas cher à deux millions. Mais ce n'est pas le cas, puisque vous ne m'avez rien donné. La forge et la forêt sont l'héritage de Lucile, la rente que nous devons vous servir représente les intérêts de toutes les sommes que vous avez apportées dans l'entreprise, et les deux cent mille francs que vous a coûtés l'hôtel de la rue Saint-Dominique. Ainsi je tiens tout de Lucile, et, avec elle, je ne suis pas en peine de m'acquitter.
--Mais c'est de moi que vous tenez Lucile; c'est de moi qu'elle vous tient, s'écria la pauvre femme, et vous êtes des ingrats si vous me refusez le bonheur de ma vie!
--Vous avez raison, madame: demandez-moi tout au monde, hormis une seule chose; et je n'ai rien à vous refuser. Mais j'ai juré de ne plus remettre les pieds dans le faubourg.
--Au nom du ciel, pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?
--Vous ne me l'avez pas demandé.»
En quittant Gaston, Mme Benoît dit trois mots à sa femme de chambre et quatre à son cocher. Elle ne parla plus au marquis du premier semestre de ses rentes.
Le soir, au bal, Lucile eut un succès de beauté et de bonheur. Aucune des femmes présentes ne se souvenait d'avoir vu une mariée aussi franchement heureuse. Tous les jeunes gens envièrent le sort de Gaston, suivant l'usage; je ne me permettrai pas de dire que personne ait envié celui de Lucile. A deux heures du matin, danseurs et danseuses étaient partis, et les mariés restaient sur la brèche: Mme Benoît avait jugé convenable qu'ils fermassent le bal comme ils l'avaient ouvert. Cette tendre mère, dont le front semblait voilé d'un léger nuage, demanda la grâce de causer un quart d'heure avec sa fille, et elle la conduisit dans la chambre nuptiale, au rez-de-chaussée, tandis que Gaston, qui avait à secouer la poussière du bal, retourna pour la dernière fois à son petit appartement du second étage. En descendant le grand escalier, il fut surpris d'entendre le bruit d'une voiture qui s'éloignait au grand trot. Il entra dans la chambre nuptiale: elle était vide. Il passa chez Mme Benoît: toutes les portes étaient ouvertes et l'appartement désert. Des souliers de satin, deux robes de bal et un grand désordre de vêtements jonchaient le tapis. Il sonna; personne ne vint. Il sortit sous le vestibule et se rencontra face à face avec la physionomie rustaude du petit palefrenier Jacquet. Il le saisit par sa blouse: «Est-ce que je ne viens pas d'entendre une voiture?
--Oui, monsieur: faudrait être sourd....
--Qui est-ce qui s'en va si tard, après tout le monde?
--Mais, monsieur, c'est madame et mademoiselle dans la berline, avec le gros Pierre et Mlle Julie.
--C'est bien. Elles n'ont rien dit? Elles n'ont rien laissé pour moi?
--Pardonnez, monsieur, puisque madame a laissé une lettre.
--Où est-elle?
--Elle est ici, monsieur, sous la doublure de ma casquette.
--Donne donc, animal!
--C'est que je l'ai fourrée tout au fond, voyez-vous, crainte de la perdre. La voilà!»
Gaston courut sous la lanterne du vestibule, et lut le billet suivant: «Mon cher marquis, dans l'espérance que l'amour et l'intérêt bien entendu sauront vous arracher à ce cher Arlange, je transporte à Paris votre femme et votre argent: venez les prendre!»
III
Gaston froissa le billet de Mme Benoît et l'enfonça dans sa poche. Puis il se retourna vers Jacquet, qui le regardait niaisement en roulant sa casquette entre ses mains: «Madame la marquise ne t'a rien dit?
--Mademoiselle? Non, monsieur; elle ne m'a pas seulement regardé.
--Y a-t-il un chemin de traverse pour aller à Dieuze?
--Oui, monsieur.
--Il abrége?
--D'un bon quart d'heure.
--Selle-moi _Forward_ et _Indiana_. Attends! je vais t'aider. Tu me montreras le chemin. Un louis pour toi si nous arrivons avant la voiture.»
Une demi-heure après, Jacquet en blouse et le marquis en habit de noce s'arrêtaient devant la poste de Dieuze. Jacquet réveilla un garçon d'écurie et s'informa si l'on avait demandé des chevaux dans la nuit. La réponse fut bonne: aucun voyageur ne s'était montré depuis la veille.
«Tiens, dit le marquis à Jacquet, voici les vingt francs que je t'ai promis.
--Monsieur, reprit timidement le petit palefrenier, les louis ne sont donc plus de vingt-quatre francs?
--Il y a longtemps, nigaud.
--C'est mon grand-père qui m'avait toujours dit cela. De son temps, deux louis et quarante sous faisaient cinquante livres.»
Gaston ne répondit rien: il avait l'oreille tendue vers Arlange. Jacquet poursuivit en se parlant à lui-même: «Comment se fait-il que de si belles pièces d'or soient tombées à ce prix-là?
--Écoute! dit le marquis; n'entends-tu pas une voiture?
--Non, monsieur. Ah! c'est bien malheureux!
--Quoi?
--Que les louis d'or soient tombés à vingt francs.
--Prends, animal; en voici un autre, et tais-toi.»
Jacquet se tut par obéissance; il se contenta de dire entre ses dents: «C'est égal; si les louis étaient encore à vingt-quatre francs, deux louis que voici, et quarante sous que madame m'a donnés, me feraient juste cinquante livres. Mais les temps sont durs, comme disait mon grand-père.»
Gaston attendit une grande heure sans descendre de cheval. A la fin, il craignit qu'un accident ne fût arrivé à la voiture. Jacquet le rassura: «Monsieur, lui dit-il, il est peut-être bien possible que ces dames aient gagné la route royale sans passer par Dieuze.
--Courons, dit le marquis.
--Ce n'est pas la peine, allez, monsieur: elles ont tout près de deux heures d'avance.
--Eh bien! ramène-moi chez nous par la route.»
La maison restait telle que Gaston l'avait quittée. La berline n'était pas sous la remise, et il manquait deux chevaux à l'écurie. On entendait au loin un bruit de violons aigres et de chansons discordantes: c'étaient les ouvriers et les paysans qui dansaient en plein air. Gaston songea d'abord à s'assurer le silence de Jacquet et le secret de sa poursuite nocturne. Il ne trouva pas de meilleur moyen que d'envoyer son confident à Paris. «Va prendre la diligence de Nancy, lui dit-il; à Nancy, tu t'embarqueras dans la rotonde pour Paris. Tu te feras conduire à l'hôtel d'Outreville, rue Saint-Dominique, 57, et tu diras à Mme Benoît que j'arriverai dans deux jours. Voici de quoi payer la voiture.
--Monsieur, demanda Jacquet d'une voix insinuante, si je faisais la route à pied, est-ce que l'argent serait pour moi?»
Il reçut pour réponse un coup de pied péremptoire, qui l'éloigna d'Arlange en le rapprochant de Paris.