Les mariages de Paris

Part 18

Chapter 183,935 wordsPublic domain

Le baron s'achemina à petits pas vers le nº 34 de la rue Saint-Benoît. C'était une maison bourgeoise dont la principale locataire avait meublé quelques chambres pour loger les étudiants. Il monta au second étage et frappa à une petite porte numérotée. Le marquis, en veste de travail, vint lui ouvrir. C'était en effet un beau jeune homme et un mari fort désirable. Il était un peu grand, mais d'une taille si bien prise que personne ne songeait à lui reprocher quelques centimètres de trop. Ses pieds et ses mains attestaient que ses ancêtres avaient vécu sans rien faire pendant plusieurs siècles. Sa tête était magnifique: un front haut, large et couronné de cheveux noirs qui se rejetaient spontanément en arrière; des yeux bleus d'une grande douceur, mais profondément enfoncés sous des sourcils puissants; un nez fièrement arqué dont les ailes fines frémissaient à la moindre émotion, une bouche un peu large et des dents charmantes; une moustache noire, épaisse et brillante, qui encadrait de belles lèvres rouges sans les cacher; un teint à la fois brun et rose, couleur de travail et de santé. Le baron fit cet inventaire d'un coup d'œil rapide, en serrant la main de Gaston, et il murmura en lui-même: «Si la petite n'est pas contente du présent que je lui fais!...»

La figure du jeune marquis était ouverte, mais non pas épanouie. En l'examinant avec attention, on y aurait vu je ne sais quoi de mobile et d'inquiet, l'agitation perpétuelle d'un désir inassouvi, la tyrannie d'une idée dominante. Peut-être même, en poussant plus avant, y eût-on reconnu le sceau de prédestination qui marque le visage de tous les inventeurs. Gaston avait quitté son ouvrage pour ouvrir à son vieil ami. Il était occupé à laver à l'encre de Chine une grande planche de dessins au bas desquels on lisait: _Plan, coupe et élévation d'un haut fourneau économique_. Sa table était encombrée de dessins et de mémoires dont les titres, à demi cachés les uns par les autres, étaient de nature à piquer la curiosité des plus indifférents. On y voyait, ou plutôt on y devinait les suscriptions suivantes: _D'un nouvel acier plus fusible.--Nouveau système de hauts fourneaux.--Accidents les plus fréquents dans les mines, et moyen de les prévenir.--Moyen de couler d'une seule pièce les roues des....--Emploi rationnel du combustible dans....--Nouveau soufflet à vapeur pour les forges_.... Lorsqu'on avait jeté les yeux sur cette table, on ne voyait plus qu'elle dans la chambre. Le petit lit de pensionnaire, les six chaises de damas de laine, le fauteuil de velours d'Utrecht, la petite bibliothèque surchargée de livres, la pendule arrêtée, les deux vases de fleurs artificielles sous leurs globes, les portraits encadrés de La Fayette et du général Foy, les rideaux rouges à liteaux jaunes, tout disparaissait devant ce monceau de labeurs et d'espérances.

«Mon enfant, dit le baron au marquis, il y a huit grands jours que je ne vous ai vu: où en sont vos affaires?

--Bonne nouvelle, monsieur: j'ai une place. J'avais fait mettre, il y a quelques jours, une note dans les journaux. Un de mes anciens camarades d'école qui dirige les mines de Poullaouen, dans le Finistère, a deviné mon nom sous les initiales; il a parlé de moi aux administrateurs, et l'on m'offre une place de 3000 francs, à prendre au 1er mai. Il était temps! j'entamais mon dernier billet de cent francs. Je partirai dans cinq jours pour la Bretagne. Poullaouen est un triste pays, où il pleut dix mois de l'année, et vous savez si j'aime le soleil. Mais je pourrai continuer mes études, pratiquer quelques-unes de mes théories, faire mes expériences sur une grande échelle: c'est tout un avenir!

--Voyez comme je tombe mal! Je venais vous proposer autre chose.

--Dites toujours: je n'ai pas encore répondu.

--Voulez-vous vous marier?»

Le marquis fit une moue parfaitement sincère.

«Vous êtes bien bon de vous occuper de moi, dit-il au vieillard en lui serrant les deux mains: mais je n'ai jamais songé à ces choses-là. Je n'ai pas le temps; vous savez mes travaux; j'ai encore un million de choses à trouver; la science est jalouse.

--Ta, ta, ta! reprit le baron en riant. Comment! vous avez vingt-huit ans, vous vivez ici comme un chartreux; je viens vous offrir une fille sage, jolie, bien élevée, un ange de seize ans; et voilà comme vous me recevez!»

Un éclair de jeunesse s'alluma au fond des beaux yeux de Gaston, mais ce fut l'affaire d'un instant. «Merci mille fois, répondit-il, mais je n'ai pas le temps. Le mariage m'imposerait des devoirs contraires à mes goûts, des occupations insupportables....

--Il ne vous imposerait rien du tout. Votre futur beau-père est mort depuis plus de quinze ans; la famille se compose d'une belle-mère, excellente bourgeoise, malgré ses prétentions. Pour vous donner une idée de ses manières, je vous dirai qu'elle m'a chargé de vous mener demain dîner chez elle, si ce mariage ne vous déplaît pas. Vous voyez qu'on ne fait pas de cérémonie!

--Merci, monsieur, mais j'ai Poullaouen dans la tête.

--Quel homme! on vous assure par contrat la propriété d'un hôtel rue Saint-Dominique, d'une forêt de quatre cents hectares en Lorraine, et de cent mille livres de rente. Vous en donnera-t-on autant à Poullaouen?

--Non, mais j'y serai dans mon élément. Proposeriez-vous à un poisson cent mille francs de rente pour vivre hors de l'eau?

--Eh bien! n'en parlons plus. Je voulais vous dire cela en passant. Maintenant j'ai quelques visites à faire; au revoir. Vous ne partirez pas sans me dire adieu?»

Le baron s'avança jusqu'à la porte en souriant malicieusement. Au moment de sortir, il se retourna et dit à Gaston:

«A propos, les cent mille francs de rente sont le revenu d'une forge magnifique.»

Gaston l'arrêta sur le seuil: «Une forge! J'épouse! Voulez-vous me permettre d'aller vous prendre demain pour dîner chez ma belle-mère?

--Non, non. Épousez Poullaouen!

--Mon vieil ami!

--Eh bien, soit. A demain.»

II

Après le départ du baron, Gaston d'Outreville se jeta dans le fauteuil, plongea sa tête dans ses deux mains, et réfléchit si longuement, que son encre de Chine eut le temps de sécher. «A quel propos, se demandait-il, une bourgeoise vient-elle m'offrir sa fille et cent mille francs de rente?» Je connais bon nombre de jeunes gens qui, à sa place, eussent été moins embarrassés. Ils auraient eu bientôt fait de construire un roman d'amour pour expliquer tout le mystère. Mais Gaston manquait de fatuité, comme Lucile de coquetterie. La seule idée qui lui vint fut que Mme Benoît voulait pour gendre un forgeron bien élevé. «Elle a entendu parler de moi, pensa-t-il; on lui aura dit un mot de mes recherches et de mes découvertes; j'étais assez répandu dans le faubourg, du temps que je ne connaissais pas encore la sottise et la vanité des relations du monde. Il est évident que cette usine a besoin d'un homme: une mère et sa fille additionnées ensemble ne font pas un maître de forges. Qui sait si les travaux ne sont pas en souffrance, si l'entreprise n'est pas en péril? Eh bien, morbleu! nous la sauverons. Outreville à la rescousse! comme disaient nos aïeux, ces artisans héroïques qui forgeaient leurs épées eux-mêmes.» Là-dessus, il refit de l'encre de Chine et termina consciencieusement son lavis.

Le lendemain, il se promena à grands pas dans le jardin du Luxembourg, jusqu'à l'heure du déjeuner. Après midi, il s'enferma dans un cabinet de lecture, où il feuilleta successivement tous les journaux du jour et toutes les revues du mois: depuis longtemps il n'avait fait pareille débauche. «Il est heureux, pensait-il, qu'on ne se marie pas souvent: on ne travaillerait guère.» A cinq heures, il se mit à sa toilette, qui fut longue: il s'attendait à dîner avec sa future. Six heures et demie sonnaient lorsqu'il entra chez le baron. Il espérait savoir de son vieil ami comment Mme Benoît avait pris la fantaisie de le choisir pour gendre; mais le baron fut mystérieux comme un oracle. Il respectait trop son orgueil pour lui conter la vérité. En arrivant au petit hôtel de la rue Saint-Dominique, ils aperçurent deux ouvriers juchés sur une double échelle et occupés à mesurer quelque chose au-dessus de la porte cochère.

«Devinez, dit le baron, ce que ces braves gens font là-haut! ils prennent la mesure d'une plaque de marbre sur laquelle on écrira: Hôtel d'Outreville.

--Bonne plaisanterie! répondit Gaston en franchissant le seuil de la porte.

--Vous ne me croyez pas? Revenez un peu par ici. Holà! monsieur Renaudot; n'est-ce pas vous que je vois?

--Oui, monsieur le baron, dit le marbrier, qui descendit aussitôt.

--Dans combien de temps pensez-vous pouvoir poser la plaque?

--Mais pas avant un mois, monsieur le baron, à cause des armes qu'il faut sculpter au-dessus.

--Comment! vous n'avez demandé que quinze jours au marquis de Croix-Maugars?

--Ah! monsieur le baron, les armes d'Outreville sont bien plus compliquées.

--C'est juste. Bonsoir, monsieur Renaudot. Hé bien, sceptique?

--Çà, mon vieil ami, à travers quel conte de fées me promenez-vous?

--Cela tient du _Chat botté_ puisqu'il y a un marquis....

--Bien obligé!

--Et de _la Belle au bois dormant_, puisque la future marquise, qui ne vous a jamais vu, dort innocemment sur les deux oreilles au fond de votre forêt d'Arlange, en attendant que le fils du roi vienne la réveiller.

--Comment! elle n'est pas ici?

--Nous lui ferons savoir que vous l'avez regrettée.»

Mme Benoît accueillit ses hôtes à bras ouverts. Avertie à temps du succès de l'affaire, elle avait commandé un dîner d'archevêque. On perdit peu de temps en présentations: les connaissances se font mieux à table. La conversation s'engagea assez plaisamment entre la belle-mère et le gendre. Gaston parlait Arlange, Mme Benoît répondait faubourg; elle se lançait dans les questions de noblesse, il faisait un détour et revenait aux forges, chacun suivant obstinément son idée favorite. Cette lutte obstinée n'éclaira personne, pas même l'excellent baron, qui se livrait au seul plaisir de son âge, et faisait honneur au dîner plus qu'à la conversation.

Mme Benoît ne devina point la passion de son gendre, et Gaston ne soupçonna pas la manie de sa belle-mère. Il se disait: «De deux choses l'une: ou Mme Benoît évite par vanité bourgeoise de parler du sujet qui l'intéresse le plus; ou elle craint d'ennuyer le baron, qui ne nous écoute pas.» Mme Benoît pensait au même moment: «Le pauvre garçon croit faire acte de politesse en me parlant des choses que je connais; il ne sait pas que je connais le faubourg aussi bien que lui.» De guerre las, Gaston abandonna la question des fers et l'industrie métallurgique, et Mme Benoît put l'interroger sur tout ce qu'elle voulut. Elle savait par cœur le grand-livre du magasin de son père, ce prosaïque livre d'or de la noblesse parisienne, et elle n'ignorait aucun des noms que d'Hozier aurait reconnus. Pour s'assurer que Gaston était en mesure de la conduire partout, elle lui fit subir, sans qu'il s'en doutât, un examen dont il se tira naïvement à son honneur. Elle se réjouit dans les profondeurs de son ambition en apprenant que Gaston avait dîné ici, qu'il avait dansé là; qu'on le tutoyait dans telle maison, qu'on le grondait dans telle autre; qu'il avait joué à dix ans avec tel duc et galopé à vingt ans avec tel prince. Elle inscrivit dans sa mémoire sur des tables de pierre et d'airain toutes les parentés proches ou lointaines de son gendre. Si elle en avait oublié une seule, elle aurait cru manquer à sa propre famille.

Après le café, on fit un tour de jardin: la nuit était magnifique et le ciel illuminé comme pour une fête. Mme Benoît montra au marquis les propriétés voisines.

«Ici, dit-elle, nous avons le comte de Preux, le connaissez-vous?

--Il est mon oncle à la mode de Bretagne.»

La glorieuse bourgeoise inscrivit triomphalement ce parent inespéré. «Là, poursuivit-elle, c'est la maréchale de Lens. Ce serait une rencontre curieuse qu'elle fût aussi de la famille.

--Non, madame, mais elle était la marraine d'un frère que j'ai perdu.

--Bon! pensa Mme Benoît. Si le gros intendant est encore de ce monde, nous verrons à le faire chasser. C'est un trésor qu'un pareil gendre!»

Si Gaston s'était avisé de dire: «Sautons par-dessus le mur et allons surprendre la maréchale,» Mme Benoît aurait sauté.

Mais le baron, qui se couchait volontiers au sortir de table, sonna la retraite, et Gaston le suivit. Un bon coupé, au chiffre de Mme Benoît, les attendait à la porte.

«Mon cher enfant, dit le baron dès que la portière fut fermée, j'ai prodigieusement dîné, et vous? Mais on ne dîne pas à votre âge. Comment trouvez-vous votre belle-mère?

--Je la trouve à souhait; c'est une femme vaine et creuse, qui ne se mêlera pas de la forge et qui ne viendra point contrarier mes expériences.

--Tant mieux si elle vous a plu. Quant à vous, vous avez fait sa conquête: elle me l'a dit d'un signe pendant que je lui baisais la main. Je crois que nous pouvons faire la demande en mariage.

--Déjà?

--Mais c'est ainsi que les affaires se traitent dans tous les contes de fées. Lorsque le fils du roi eut réveillé la Belle au bois dormant, il l'épousa séance tenante, sans même aller quérir la permission de ses parents.

--Quant à moi, je n'ai malheureusement besoin de la permission de personne.

--Si vous trouvez que demain soit un peu tôt, nous attendrons quelques jours. Je me tiendrai à vos ordres. A propos, il faudra que vous me prêtiez votre acte de naissance et quelques autres pièces indispensables.

--Quand vous voudrez. J'ai tous mes papiers dans une liasse; vous y prendrez ce qu'il faudra.»

La voiture s'arrêta devant la maison du baron. Gaston descendit aussi et continua sa route à pied, pour s'assurer qu'il ne rêvait pas.

Le lendemain, M. de Subressac vint prendre l'acte de naissance et emporta, comme par distraction, tous les papiers qui l'accompagnaient. Il confia le dossier à Mme Benoît, qui, par excès de précaution, le soumit aux lunettes d'un archiviste paléographe, ancien élève de l'Ecole des chartes et conservateur adjoint à la Bibliothèque royale. L'authenticité du moindre chiffon fut reconnue et certifiée. Le baron fit alors la demande officielle, qui fut agréée par acclamation.

La radieuse veuve resta quelque temps incertaine si elle marierait sa fille à Paris ou si elle transporterait cette grande cérémonie dans la petite église d'Arlange. D'un côté, il était bien flatteur d'occuper le maître-autel de Saint-Thomas d'Aquin et de déranger la moitié du faubourg pour la messe de mariage; mais on avait une revanche à prendre, et il importait d'effacer dans le pays les dernières traces du marquisat de Kerpry. Mme Benoît se décida pour Arlange, mais avec le ferme propos de revenir bientôt à Paris. Elle écrivit à son carrossier:

«Monsieur Barnes, je partirai le 5 mai pour marier ma fille, qui épouse, comme vous savez, le marquis d'Outreville. Aussitôt mon départ, vous ferez prendre toutes mes voitures pour les remettre à neuf et peindre sur les portières les armes ci-jointes. De plus, je vous prie de me faire le plus tôt possible un _carrosse_ dans l'ancien style, large, haut et de la forme la plus noble que vous pourrez. Le cocher et les laquais seront poudrés à blanc; réglez-vous là-dessus pour l'harmonie des couleurs.»

Elle songea ensuite que ce serait sa fille qui l'introduirait dans le monde, et cette idée lui inspira une recrudescence d'amour maternel. Elle écrivit à Lucile, qu'elle n'avait pas accoutumée à beaucoup d'adresse:

«Ma chère enfant, ma belle mignonne, ma Lucile adorée, j'ai trouvé le mari que je te cherchais: tu seras marquise d'Outreville! Je l'ai choisi entre mille, pour qu'il fût digne de toi: il est jeune, beau, plein d'esprit, d'une noblesse ancienne et glorieuse, et allié aux plus illustres familles de la France. Chère petite! ton bonheur est assuré et le mien aussi, puisque je ne vis que par toi. Tu viendras bientôt à Paris, tu quitteras cet affreux Arlange, où tu as vécu comme un beau papillon dans une chrysalide noire, tu seras accueillie et fêtée dans les plus grandes maisons; je te conduirai de plaisirs en plaisirs, de triomphes en triomphes: quel spectacle pour les yeux d'une mère!»

Mme Benoît était légère comme une mésange; ses pieds ne posaient plus à terre; sa figure avait rajeuni de dix ans; on croyait voir une flamme autour de sa tête. Elle chantait en dansant, elle pleurait en riant, elle avait la démangeaison d'arrêter les passants pour leur conter sa joie; elle se surprenait à saluer les dames qu'elle rencontrait dans des voitures armoriées. Elle fut si tendre avec le marquis, elle l'enveloppa d'un tel réseau de petits soins et de prévenances, que Gaston, qui, depuis longtemps, n'avait été l'enfant gâté de personne, se prit d'une véritable amitié pour sa belle-mère. Il la quittait rarement, la conduisait partout, et ne s'ennuyait pas avec elle, quoiqu'elle évitât toute conversation sur les forges. L'avant-veille de son départ, Mme Benoît s'empara de lui pour la journée. Elle le mena d'abord chez Tahan, où elle choisit devant lui une grande boîte en bois de rose, longue, large et plate, et divisée à l'intérieur en compartiments inégaux.

«A quoi sert ce coffre étrange? demanda Gaston en sortant.

--Cela? c'est la corbeille de mariage de ma fille.

--Mais, madame, reprit le marquis avec la fierté du pauvre, il me semble que c'est à moi....

--Il vous semble fort mal. Mon cher marquis, lorsque vous serez le mari de Lucile, vous lui ferez autant de cadeaux qu'il vous plaira: dès le lendemain de la cérémonie, vous aurez carte blanche; mais, jusque-là, il n'appartient qu'à moi de lui donner quelque chose. Je trouve impertinent l'usage qui permet au fiancé d'une fille de lui donner pour cinquante mille francs de hardes et de bijoux avant le mariage et lorsqu'il ne lui est encore de rien. Dites, si vous voulez, que j'ai des préjugés ridicules, mais je suis trop vieille pour m'en défaire. Nous allons choisir aujourd'hui mes présents de noces: dans un mois je viendrai, si bon vous semble, vous aider à choisir les vôtres.»

Le raisonnement était facile à réfuter; mais il fut déduit d'un ton si caressant et d'une voix si maternelle, que Gaston ne trouva point de réplique. Depuis trois jours il était en pourparlers avec un usurier à propos de cette corbeille. Il se laissa conduire chez vingt marchands et choisit des étoffes, des châles, des dentelles et des bijoux. Point de diamants: Mme Benoît partageait les siens avec sa fille.

La belle-mère prit congé de son gendre le 5 mai en lui donnant rendez-vous pour le 12. Elle se chargeait de faire faire la première publication à l'église et à la mairie, tandis que Gaston poussait l'épée dans les reins à son chemisier et à son tailleur. Dans la confusion inséparable d'un départ, elle emballa par mégarde tous les papiers de la maison d'Outreville.

La première idée de Lucile, en revoyant Mme Benoît, fut qu'on lui avait changé sa mère à Paris. Jamais la jolie veuve n'avait été si indulgente. Tout ce que Lucile faisait était bien fait, tout ce qu'elle disait était bien dit; elle se conduisait comme un ange et parlait d'or. Jamais la tendre mère ne pourrait se séparer d'une fille si accomplie; elle la suivrait partout elle ne la quitterait qu'à la mort. Elle lui disait, comme dans l'histoire de Ruth: «Ton pays sera mon pays.» Lucile ouvrit son cœur à cette nouvelle mère, et apprit avec une vive satisfaction qu'il y avait beaucoup de marquis jeunes, bien faits, et qui ne portaient point d'habits à paillettes.

Le lendemain de l'arrivée de Mme Benoît, son amie, Mme Mélier, vint lui annoncer le prochain mariage de sa fille Céline avec M. Jordy, raffineur à Paris. M. Jordy était un jeune homme fort riche, et Mme Mélier ne dissimulait pas sa joie d'avoir si bien établi sa fille. Mme Benoît riposta vivement par l'annonce du prochain mariage de Lucile avec le marquis d'Outreville. On se félicita de part et d'autre, et l'on s'embrassa à plusieurs reprises. Quand Mme Mélier fut partie, Lucile, qui était liée depuis l'enfance avec la future Mme Jordy, s'écria: «Quel bonheur! si je vais à Paris, je serai tout près de Céline; elle viendra chez moi; j'irai chez elle; nous nous verrons tous les jours.

--Oui, mon enfant, répondit Mme Benoît, tu iras chez elle dans ton grand carrosse blasonné, avec tes laquais poudrés à blanc; mais quant à la recevoir chez toi, c'est autre chose. On se doit à son monde, et l'on est un peu esclave de la société où l'on vit. Lorsqu'une duchesse viendra dans ton salon, il ne faut pas qu'elle s'y frotte à la femme d'un raffineur, d'un homme qui vend des pains de sucre!... Ce n'est pas une raison pour faire la moue. Voyons! tu recevras Céline le matin, avant midi.

--Dieu! quel sot pays que ce Paris! j'aime mieux rester dans mon pauvre Arlange, où l'on peut voir ses amis à toute heure de la journée.»

Mme Benoît répliqua sentencieusement: «La femme doit suivre son mari.»

Le grand événement qui se préparait à Arlange fut bientôt connu dans tous les environs. Mme Mélier était en tournée de visites, et, puisqu'elle annonçait un mariage, il n'en coûtait pas plus pour en annoncer deux. Dans chacune des maisons où elle s'arrêta, elle répétait une phrase toute faite qu'elle avait arrangée en sortant de chez Mme Benoît: «Madame, je connais trop l'intérêt que vous portez à toute notre famille pour n'avoir pas voulu vous annoncer moi-même le mariage de ma chère Céline. Elle épouse, non pas un marquis, comme Mlle Lucile Benoît, mais un bel et bon manufacturier, M. Jordy, qui est, à trente-trois ans, un des plus riches raffineurs de Paris.»

Mme Mélier avait de bons chevaux; sa voiture et les nouvelles qu'elle portait firent dix lieues avant la nuit. Le faubourg Saint-Germain du crû commença par plaindre la pauvre Lucile et par faire des gorges chaudes de Mme Benoît, qui avait trouvé pour sa fille un second marquis de Kerpry. Mme Benoît apprit sans sourciller tout ce qu'on disait d'elle. Elle prit les papiers de la famille d'Outreville et se fit conduire chez une vieille baronne fort médisante et fort influente, Mme de Sommerfogel.

«Madame la baronne, lui dit-elle du ton le plus respectueux, quoique je n'aie eu l'honneur de vous recevoir que deux ou trois fois, il ne m'en a pas fallu davantage pour apprécier l'infaillibilité de votre jugement, votre connaissance approfondie des choses du grand monde, et toutes les hautes qualités d'observation et d'expérience qui sont en vous. Vous savez comment j'ai eu le malheur d'être trompée par un larron de noblesse qui avait dérobé, je ne sais où, un nom honorable. Aujourd'hui, il se présente pour ma fille un parti magnifique en apparence, le marquis d'Outreville. J'ai entre les mains son arbre généalogique et tous les parchemins de sa famille, jusqu'à l'époque la plus reculée. Mais je ne suis qu'une pauvre bourgeoise sans discernement; on me l'a cruellement prouvé, et je n'ose plus penser par moi-même. Voulez-vous permettre, madame la baronne, que je vous soumette toutes les pièces qu'on m'a confiées, pour que vous en jugiez sans appel et en dernier ressort?»

Ce petit discours n'était pas malhabile; il flattait la vanité de la baronne et piquait sa curiosité. Mme de Sommerfogel fit bon accueil à la belle veuve, et accepta avec une satisfaction visible la tâche importante qu'on lui confiait. Le jour même, elle convoqua le ban et l'arrière-ban de la noblesse des environs, et les papiers de Gaston passèrent sous les yeux de vingt ou trente gentilshommes campagnards: c'est ce qu'avait espéré Mme Benoît. Cette liasse vénérable, d'où s'exhalait une franche odeur de noblesse, fit une impression profonde sur tous les hobereaux qui purent en approcher leur odorat. Les plus hostiles à la maîtresse de forges se retournèrent brusquement vers elle. Ce fut un concert de louanges, où Mme de Sommerfogel remplissait les fonctions de chef d'orchestre.

«Cette pauvre Mme Benoît aura de quoi se consoler, et j'en suis bien aise; c'est une femme méritante.