Part 16
Pauline ne pleura plus: la jolie veuve entrait dans la catégorie des femmes abandonnées. Tout Paris s'accorda à la plaindre et à blâmer son mari. «Après un an de ménage, quitter une femme adorable dont il n'avait jamais eu à se plaindre! la livrer à elle-même à l'âge de dix-huit ans! Et cela sans raison, sans prétexte, par un pur caprice! Quelle excuse pouvait-il alléguer? la jalousie? Pauline était le modèle des femmes; elle avait traversé toutes les séductions sans y laisser une plume de ses ailes.» Pour ajouter un dernier trait au tableau, on ne manqua pas de dire que Gorgeon abandonnait sa femme sans ressources: comme si elle ne gagnait pas de quoi vivre au Palais-Royal! Son mari lui avait laissé tout ce qu'il possédait d'argent et un beau mobilier, dont elle vendit une partie lorsqu'elle se transporta rue de la Fontaine-Molière, au quatrième étage.
Elle inspirait une vive compassion à tous les hommes, et surtout à M. de Gaudry et à ses voisins de l'orchestre. Mais elle ne souffrit pas qu'aucune bonne âme en gants paille vînt la plaindre à domicile. Elle vivait seule avec une cousine de son âge qui lui servait de cuisinière et de femme de chambre. Son père ne lui était ni d'un grand secours ni d'une grande consolation: il buvait. Dans sa retraite, elle se consumait en projets inutiles et en résolutions contradictoires. Tantôt elle voulait vendre tout ce qu'elle possédait, s'embarquer pour Pétersbourg et se jeter dans les bras de son mari; tantôt elle trouvait plus juste et plus conjugal d'aller lui arracher les yeux. Puis elle se ravisait, elle voulait rester à Paris, donner l'exemple de toutes les vertus, édifier le monde par son veuvage et mériter le nom de Pénélope du Palais-Royal. Son imagination lui conseilla aussi d'autres coups de tête, mais elle ne s'y arrêta point.
Gorgeon, peu de temps après ses débuts, lui écrivit une lettre pleine de tendresse. Sa colère était refroidie, il n'avait plus ses rivaux sous les yeux, il voyait sainement les choses; il pardonnait, il demandait pardon, il appelait sa femme auprès de lui; il lui avait trouvé un engagement. Par malheur, ces paroles de paix arrivèrent dans un moment où Pauline entourée de trois bonnes amies, attisait sa haine contre son mari. Gorgeon, qui comptait sur une bonne réponse, fut froissé et n'écrivit plus.
En novembre, le ressentiment de Pauline, entretenu par ses amies, était encore dans toute sa force. Un matin, vers onze heures, elle s'habillait devant sa glace pour se rendre à une répétition. Sa cousine était allée au marché en laissant la clef sur la porte. La jeune femme ôtait sa dernière papillote lorsqu'elle se retourna en poussant un cri d'épouvante. Elle avait vu dans le miroir un petit homme excessivement laid et fourré de zibeline jusqu'aux yeux.
«Qui êtes-vous? que voulez-vous? sortez! On n'entre pas ainsi.... Marie!» cria-t-elle si précipitamment que ses paroles tombaient les unes sur les autres.
«Je ne vous aime pas, vous ne me plaisez pas, répondit le petit homme visiblement embarrassé.
--Est-ce que je vous aime, moi? Sortez!
--Je ne vous aime pas, madame; vous ne me....
--Insolent! Sortez ou j'appelle; je crie au voleur! je me jette par la fenêtre!»
Le petit bonhomme joignit piteusement les mains, et répondit d'une voix suppliante:
«Pardonnez-moi; je ne voulais pas vous offenser. J'ai fait sept cents lieues pour vous proposer quelque chose; j'arrive de Saint-Pétersbourg; je parle mal le français; j'ai préparé ce que je devais vous dire, et vous m'avez tellement intimidé....»
Il s'assit, et passa un mouchoir de batiste sur son front tout dépouillé. Pauline profita de ce moment pour jeter un châle sur ses épaules.
«Madame, reprit le bonhomme, je ne vous aime p..., excusez-moi, et ne vous fâchez plus. Votre mari m'a joué un tour infâme. Je suis le prince Vasilikof; j'ai un million de revenu, mais je ne suis que de la quatorzième classe de noblesse, n'ayant jamais servi.
--Ceci m'est tout à fait égal.
--Je le sais bien, mais j'avais préparé ce que je devais vous dire, et.... je poursuis. Vous voyez, madame, que je ne suis ni très-beau, ni ce qui s'appelle de la première jeunesse. De plus, j'ai pris, en avançant en âge, certaines habitudes, ou, si vous voulez, certains tics nerveux qui font que, dans la société, on cherche à me tourner en ridicule. Cela ne m'a pas empêché d'aimer une personne charmante, de très-bonne famille, et de la demander en mariage. Les parents m'avaient agréé à cause de ma fortune, et Varvara (elle s'appelle Varvara) était sur le point de donner son consentement, lorsque votre mari a eu l'infernale idée....
--De l'épouser?
--Non, mais de faire ma caricature sur la scène et d'amuser toute la ville à mes dépens. Mon mariage a manqué. Après la première représentation, j'ai reçu mon congé; à la deuxième, Varvara s'est fiancée à un petit colonel finlandais qui n'a pas seulement cent mille livres de rente.
--Eh bien?
--Eh bien, j'ai résolu que je me vengerais de Gorgeon; et, si vous voulez m'y aider, votre fortune est faite. Je ne vous aime pas, quoique vous soyez fort jolie, et aucune femme ne peut me plaire, excepté Varvara. Les propositions que je vous apporte sont donc parfaitement honorables, et je vous prie de ne pas vous étonner de ce qu'elles peuvent avoir d'extraordinaire. Voulez-vous partir pour Saint-Pétersbourg dans une excellente chaise de poste? vous trouverez, place du Palais-Michel, à cent pas du théâtre, un hôtel magnifique qui m'appartient et que je vous donne. Les gens de la maison sont des mougicks à moi qui vous obéiront aveuglément. Le maître d'hôtel et l'intendant sont Français; vous êtes libre d'emmener avec vous une femme de chambre et une dame de compagnie; vous aurez deux voitures à vos ordres. Au théâtre, j'ai loué pour vous une avant-scène du rez-de-chaussée. Je fournirai à toutes les dépenses de votre maison; mon intendant vous comptera tous les mois la somme que vous lui indiquerez; enfin, la veille du jour où vous quitterez Paris, je déposerai chez votre notaire un capital aussi considérable qu'il vous plaira de le demander. Je ne parle pas d'une bagatelle de cinquante à soixante mille francs, mais une fortune de deux à trois cent mille: vous n'aurez qu'à parler.»
Pauline avait eu le temps de se remettre. Elle croisa les bras, et regarda en face son singulier interlocuteur:
«Mon cher monsieur, lui dit-elle, pour qui me prenez-vous?
--Pour une honnête femme indignement abandonnée, et qui a mille raisons de se venger de son mari.
--Il y a du vrai dans ce que vous dites; mais si je me vengeais de Gorgeon, je le ferais en honnête femme et je ne prendrais point d'associé.
--Madame, permettez-moi de vous répéter encore, au risque de vous déplaire, que je ne vous aime pas; en revanche, je vous respecte beaucoup, et je vous tiens pour une très-honnête femme. Il y a plus: j'estime le caractère de votre mari, quoiqu'il m'ait traité bien cruellement. Si je croyais qu'il fût indifférent à son honneur, je chercherais une autre vengeance. Voici ce que je sollicite de vous, en échange d'une fortune assurée. Ne vous effrayez pas trop tôt. Vous ne me devrez ni amour, ni amitié, ni reconnaissance, ni complaisance. Je m'engagerai, sur l'honneur, à ne point mettre les pieds chez vous. Nous ne sortirons jamais ensemble; vous serez libre de vos actions; vous recevrez qui vous voudrez, sans excepter votre mari. Tout ce que je demande....»
Pauline ouvrit les deux oreilles.
«Tout ce que je demande, c'est une place à côté de vous, dans votre loge, pour huit représentations. Gorgeon a fait rire la cour à mes dépens: je veux mettre les rieurs de mon côté.»
La jeune femme connaissait assez l'humeur fière de son mari pour savoir qu'une telle vengeance serait cruelle. Elle songea aux conséquences terribles qui pouvaient s'ensuivre.
«Vous êtes fou, dit-elle au prince; n'avez-vous pas cent autres moyens de punir mon mari? Vous serait-il bien difficile de l'envoyer pour deux ou trois mois en Sibérie!
--Fort difficile. On a dans votre pays des préjugés sur la Sibérie. D'ailleurs, malgré mon titre et ma fortune, je ne suis pas un personnage, parce que je n'ai jamais servi.
--J'entends.» Elle réfléchit quelques minutes, puis elle reprit: «En deux mots voici le marché que vous me proposez: une fortune contre ma réputation!
--Pas même; je n'ai aucun intérêt à vous perdre d'honneur. Vous aurez le droit de publier en tout temps les conditions de notre marché. De mon côté, je m'engage à vous justifier de mon mieux; je ne tiens qu'au coup de théâtre. Une fois l'effet produit, vous rentrerez dans votre réputation. Vous voyez donc qu'il ne s'agit pour vous que d'un rôle à jouer. Je vous engage pour huit représentations, à un prix que nul directeur n'offrit jamais à une actrice, et je vous laisse la liberté de dire à tout le monde: «C'est une comédie.»
Les débats se prolongèrent jusqu'au retour de Marie. Pauline demanda du temps pour délibérer, et l'affaire fut remise à huitaine. Dans l'intervalle, les amies de la jeune femme lui conseillèrent unanimement d'accepter les offres du prince. Les unes se réjouissaient de la voir partir, les autres se faisaient une fête de la savoir compromise. On lui représenta les torts impardonnables de son mari, les douceurs de la vengeance, la singularité d'un rôle si nouveau, et les profits qu'elle en allait tirer. Elle écouta d'une oreille distraite, et comme en songeant à autre chose. Explique qui voudra les bizarreries du cœur féminin! Que penseriez-vous si je vous disais qu'elle accepta ces propositions absurdes, et qu'elle consentit à ce malheureux voyage, parce qu'elle mourait d'envie de revoir son mari?
Ce qui prouve qu'elle était désintéressée, c'est qu'elle refusa l'argent du prince Vasilikof. Il fallut des prières pour lui faire accepter les toilettes éclatantes qui étaient, pour ainsi dire, les costumes de son rôle. Elle partit le 1er décembre, en poste, avec sa cousine Marie. Elle arriva le 15, dans un traîneau magnifique aux armes du prince. Toute la ville s'en émut; Vasilikof était arrivé depuis deux jours, et personne n'ignorait la grande nouvelle, ni les Russes, ni les Français, ni Gorgeon.
Pauline se repentait déjà de son équipée. L'empressement de la curiosité publique lui donna à réfléchir. Tous les hommes qu'elle apercevait dans la rue ou sur la Perspective lui rappelaient la tournure de son mari; tous les hommes se ressemblent sous la pelisse.
Le prince lui accorda quinze jours pour se remettre; elle eut ensuite un nouveau délai d'une semaine, parce que Gorgeon ne jouait pas. Elle regardait les affiches comme les condamnés, sous la Terreur, lisaient les listes du bourreau. Elle ne jouit ni de ses toilettes, ni de sa maison, ni du luxe prodigieux dont elle était entourée. Son salon passait pour une des merveilles de Pétersbourg. Les murs étaient de Paros blanc, et le meuble de vieux Beauvais à figures. Les fenêtres n'avaient pas d'autres rideaux que six grands camellias ponceau, dressés en espalier. Au milieu, sous un énorme lustre en cristal de roche, on voyait un divan circulaire ombragé d'un camellia pleureur, vrai miracle d'horticulture. Pauline y fit à peine attention. Son cuisinier, un illustre Provençal que Vasilikof avait dérobé à un prince-évêque d'Allemagne, épuisa vainement toutes les ressources de son imagination; Pauline n'avait plus faim. Elle était cependant un peu bien gourmande lorsqu'elle soupait au café Anglais avec son mari. Le 6 janvier (nouveau style), l'affiche, qu'on portait chez elle, lui apprit que Gorgeon jouait le soir dans _le Dîner de Madelon_. Il lui sembla qu'elle recevait un coup dans le cœur. Elle voulut écrire à son mari. Elle fit porter chez Gorgeon une lettre tendre et suppliante où elle racontait fidèlement tout ce qui s'était passé. «Je ne sais plus que devenir, disait-elle; je suis seule, sans appui et sans conseil. Le jour où nous nous sommes mariés, tu m'as promis aide et protection; viens à mon secours!» Elle glissa dans l'enveloppe une petite fleur sèche conservée entre deux feuillets de son Molière; c'était une violette blanche de Fontainebleau. Malheureusement, l'homme qui remit cette lettre à Gorgeon portait la livrée du prince Vasilikof.
Le soir, à sept heures, Pauline se laissa habiller comme une morte. Elle espérait vaguement que le prince aurait pitié d'elle et qu'il lui ferait grâce de sa compagnie; mais en descendant de voiture, devant la petite porte du vestibule, elle le vit accourir empressé et radieux. Elle le suivit en chancelant jusqu'à sa loge, qui était au niveau de la rampe, et elle se jeta sur un fauteuil, sans voir que toute la salle avait les yeux braqués sur elle. Le théâtre était plein; les Russes célébraient la fête de Noël. La direction permet au locataire d'une loge d'y empiler autant de personnes qu'elle en peut physiquement contenir. L'hémicycle était littéralement tapissé de têtes qui toutes regardaient la loge de Vasilikof. Lorsque le rideau se leva, Pauline fut prise de vertige. Elle voyait devant elle un gouffre plein de feu, et elle se cramponnait à la balustrade pour n'y point tomber.
Gorgeon s'était cuirassé de courage et d'indifférence. Il avait caché sa pâleur sous une couche épaisse de rouge, mais il avait oublié de peindre ses lèvres; elles devinrent livides. Il fut assez maître de lui pour conserver la mémoire, et il joua son rôle jusqu'au bout. La soirée fut orageuse. Le public du théâtre Michel se compose de deux éléments bien distincts: le grand monde russe, qui entend le français, et la colonie française. Il y a plus de six mille Français à Pétersbourg, et tous, quels qu'ils soient, précepteurs, marchands, coiffeurs ou cuisiniers, raffolent du théâtre. Les Russes avaient admiré le coup d'état de Vasilikof, et ceux-là même qui avaient applaudi sa caricature deux mois auparavant s'étaient retournés de son côté. Les Français idolâtraient Gorgeon; ils le couvrirent d'applaudissements. Les Russes ripostèrent par des applaudissements ironiques, battant des mains à tout propos et hors de propos. Après la chute du rideau, ils le rappelèrent si obstinément, qu'il fut forcé de revenir. Pauline était plus morte que vive.
Le lendemain, on donnait _le Misanthrope et l'Auvergnat_. Gorgeon fut vraiment admirable dans le rôle de Mâchavoine. Les Français avaient apporté des couronnes; les Russes lui jetèrent des couronnes ridicules. Un mauvais plaisant lui cria: «Bien des choses à madame!» Il pleurait de rage en rentrant dans sa loge. Il y trouva une lettre de Pauline, une lettre mouillée de larmes. Il la foula aux pieds, la déchira en mille pièces et la jeta au feu.
Après ces deux horribles soirées, Pauline, épouvantée du silence de son mari, supplia le prince de lui faire grâce du reste. Gorgeon n'était-il pas assez puni? Vasilikof n'était-il pas assez vengé?
Le prince se montra conciliant: il remit à Gorgeon la moitié de sa peine, et décida que le surlendemain, après le spectacle, Pauline serait libre d'employer son temps comme elle l'entendrait. «Il faut être de bon compte, dit-il, Gorgeon m'a joué huit fois en quinze jours; mais les soirées comme celle-ci doivent compter double. Après la quatrième, l'honneur sera satisfait.»
On devait donner deux jours de suite un vaudeville fort gai de MM. Xavier et Varin, _la Colère d'Achille_. C'était presque une pièce de circonstance. Achille Pangolin est un Sganarelle moderne qui croit trouver partout les preuves de sa disgrâce imaginaire. Tout lui est matière à soupçon, depuis le miaulement de son chat jusqu'aux interjections de son perroquet. S'il trouve une canne dans sa maison, il croit qu'elle a été oubliée par un rival, et il la met en morceaux avant de reconnaître que c'est la sienne. Il oublie son chapeau dans la chambre de sa femme; il revient, il le trouve, il le saisit, il le broie: il cherche dans tous les coins le propriétaire de ce maudit chapeau. Dans l'excès de son désespoir, il veut en finir avec la vie, et il charge un pistolet pour se brûler la cervelle. Mais un scrupule l'arrête en si beau chemin. Il veut bien se détruire, mais il ne veut pas se faire de mal: la mort l'attire et la douleur l'incommode. Pour concilier son horreur de la vie et sa tendresse pour lui-même, il se met en face d'un miroir et se suicide en effigie.
_La Colère d'Achille_ eut un succès bruyant au théâtre Michel. Tous les mots portaient! Deux heures avant la représentation, Gorgeon avait refusé de recevoir la visite de sa femme. Il joua la rage au naturel. Par malheur, le pistolet du théâtre était une relique vénérable extraite du magasin des accessoires: il fit long feu. Un seigneur de l'orchestre s'écria en mauvais français: «Pas de chance!»
Après la représentation, comme le régisseur s'excusait, Gorgeon lui dit: «Ce n'est rien. J'ai un pistolet chez moi, je l'apporterai demain.» Il vint avec un pistolet à deux coups, une belle arme, en vérité. «Vous voyez, dit-il au régisseur: si le premier coup ratait, j'ai le second.» Il joua avec un entrain qu'on ne lui avait jamais vu. A la dernière scène, au lieu de viser la glace, il tourna le canon vers sa femme et la tua. Il se fit ensuite sauter la cervelle. Le spectacle fut interrompu. Cette aventure fit beaucoup de bruit dans Pétersbourg. C'est le prince Vasilikof qui me l'a racontée. «Croiriez-vous, me dit-il en terminant, que ce Gorgeon et cette Pauline s'étaient mariés par amour? Voilà comme vous êtes à Paris!»
LA MÈRE DE LA MARQUISE.
I
Ceci est une vieille histoire qui datera tantôt de dix ans.
Le 15 avril 1846, on lisait dans tous les grands journaux de Paris l'annonce suivante:
«Un jeune homme de bonne famille, ancien élève d'une école du gouvernement, ayant étudié dix ans les mines, la fonte, la forge, la comptabilité et l'exploitation des coupes de bois, désirerait trouver dans sa spécialité un emploi honorable. Écrire à Paris, poste restante à M. L. M. D. O.
La propriétaire des belles forges d'Arlange, Mme Benoît, était alors à Paris, dans son petit hôtel de la rue Saint-Dominique; mais elle ne lisait jamais les journaux. Pourquoi les aurait-elle lus? Elle ne cherchait pas un employé pour sa forge, mais un mari pour sa fille.
Mme Benoît, dont l'humeur et la figure ont bien changé depuis dix ans, était en ce temps-là une personne tout à fait aimable. Elle jouissait délicieusement de cette seconde jeunesse que la nature n'accorde pas à toutes les femmes, et qui s'étend entre la quarantième et la cinquantième année. Son embonpoint un peu majestueux lui donnait l'aspect d'une fleur très-épanouie, mais personne en la voyant ne songeait à une fleur fanée. Ses petits yeux étincelaient du même feu qu'à vingt ans; ses cheveux n'avaient pas blanchi, ses dents ne s'étaient pas allongées; ses joues et ses mentons resplendissaient de cette fraîcheur vigoureuse, luisante et sans duvet qui distingue la seconde jeunesse de la première. Ses bras et ses épaules auraient fait envie à beaucoup de jeunes femmes. Son pied s'était un peu écrasé sous le poids de son corps, mais sa petite main rose et potelée brillait encore au milieu des bagues et des bracelets comme un bijou entre des bijoux.
Les dedans d'une personne si accomplie répondaient exactement au dehors. L'esprit de Mme Benoît était aussi vif que ses yeux. Sa figure n'était pas plus épanouie que son caractère. Le rire ne tarissait jamais sur cette jolie bouche; ses belles petites mains étaient toujours ouvertes pour donner. Son âme semblait faite de bonne humeur et de bonne volonté. A ceux qui s'émerveillaient d'une gaieté si soutenue et d'une bienveillance si universelle, Mme Benoît répondait: «Que voulez-vous? Je suis née heureuse. Mon passé ne renferme rien que d'agréable, sauf quelques heures oubliées depuis longtemps; le présent est comme un ciel sans nuage; quant à l'avenir, j'en suis sûre, je le tiens. Vous voyez bien qu'il faudrait être folle pour se plaindre du sort ou prendre en grippe le genre humain!»
Comme il n'est rien de parfait en ce monde, Mme Benoît avait un défaut, mais un défaut innocent, qui n'avait jamais fait de mal qu'à elle-même. Elle était, quoique l'ambition semble un privilége du sexe laid, passionnément ambitieuse. Je regrette de n'avoir pas trouvé un autre mot pour exprimer son seul travers; car, à vrai dire, l'ambition de Mme Benoît n'avait rien de commun avec celle des autres hommes. Elle ne visait ni à la fortune ni aux honneurs: les forges d'Arlange rapportaient assez régulièrement cent cinquante mille francs de rente; et, quant au reste, Mme Benoît n'était pas femme à rien accepter du gouvernement de 1846. Que poursuivait-elle donc? Bien peu de chose. Si peu, que vous ne me comprendriez pas si je ne racontais d'abord en quelques lignes la jeunesse de Mme Benoît née Lopinot.
Gabrielle-Auguste-Éliane Lopinot naquit au cœur du faubourg Saint-Germain, sur les bords de ce bienheureux ruisseau de la rue du Bac, que Mme de Staël préférait à tous les fleuves de l'Europe. Ses parents, bourgeois jusqu'au menton, vendaient des nouveautés à l'enseigne du _Bon saint Louis_, et accumulaient sans bruit une fortune colossale. Leurs principes bien connus, leur enthousiasme pour la monarchie et le respect qu'ils affichaient pour la noblesse leur conservaient la clientèle de tout le faubourg. M. Lopinot, en fournisseur bien appris, n'envoyait jamais une note qu'on ne la lui eût demandée. On n'a jamais ouï dire qu'il eût appelé en justice un débiteur récalcitrant. Aussi les descendants des croisés firent-ils souvent banqueroute au _Bon saint Louis_; mais ceux qui payent, payent pour les autres. Cet estimable marchand, entouré de personnes illustres dont les unes le volaient et dont les autres se laissaient voler, arriva peu à peu à mépriser uniformément sa noble clientèle. On le voyait très-humble et très-respectueux au magasin; mais il se relevait comme par ressort en rentrant chez lui. Il étonnait sa femme et sa fille par la liberté de ses jugements et l'audace de ses maximes. Peu s'en fallait que Mme Lopinot ne se signât dévotement lorsqu'elle l'entendait dire après boire: «J'aime fort les marquis, et ils me semblent gens de bien; mais à aucun prix je ne voudrais d'un marquis pour gendre.»
Ce n'était pas le compte de Gabrielle-Auguste-Éliane. Elle se fût fort accommodée d'un marquis, et, puisque chacun de nous doit jouer un rôle en ce monde, elle donnait la préférence au rôle de marquise. Cette enfant, accoutumée à voir passer des calèches comme les petits paysans à voir voler les hirondelles, avait vécu dans un perpétuel éblouissement. Portée à l'engouement, comme toutes les jeunes filles, elle avait admiré les objets qui l'entouraient: hôtels, chevaux, toilettes et livrées. A douze ans, un grand nom exerçait une sorte de fascination sur son oreille; à quinze, elle se sentait prise d'un profond respect pour ce qu'on appelle le faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire pour cette aristocratie incomparable qui se croit supérieure à tout le genre humain par droit de naissance. Lorsqu'elle fut en âge de se marier, la première idée qui lui vint, c'est qu'un coup de fortune pouvait la faire entrer dans ces hôtels dont elle contemplait la porte cochère, l'asseoir à côté de ces grandes dames radieuses qu'elle n'osait regarder en face, la mêler à ces conversations qu'elle croyait plus spirituelles que les plus beaux livres et plus intéressantes que les meilleurs romans. «Après tout, pensait-elle, il ne faut pas un grand miracle pour abaisser devant moi la barrière infranchissable. C'est assez que ma figure ou ma dot fasse la conquête d'un comte, d'un duc ou d'un marquis.» Son ambition visait surtout au marquisat, et pour cause. Il y a des ducs et des comtes de création récente, et qui ne sont pas reçus au faubourg; tandis que tous les marquis sans exception sont de la vieille roche, car depuis Molière on n'en fait plus.