Part 14
Jamais on n'a vu d'affaire plus mal conduite que le duel de M. Fert et de M. de Marsal. Le capitaine n'avait pas touché une épée en sa vie, et ses pistolets, chargés en 1840, étaient encore tout neufs, comme vous savez. Daniel, exercé à toutes les armes, n'avait usé de ses talents que pour expulser un porteur d'eau par la fenêtre: personne n'était assez ennemi de soi-même pour lui chercher querelle. Le grand avantage de ceux qui savent se battre, c'est qu'ils ne se battent presque jamais. En revanche, les maladroits viennent souvent leur demander assistance et les choisir pour témoins de leurs faits d'armes. Mais Daniel vivait loin du monde, et il avait peu d'amis, tous artistes, confinés dans leur atelier, pacifiques par goût et par état. Aussi n'avait-il jamais paru sur le terrain, même en qualité de spectateur.
M. de Marsal choisit pour témoins le jeune M. Lerambert et son ancien rival M. Lefébure. Mais l'avocat était trop prudent pour s'exposer à un mois de prison en cas de malheur: il se récusa sagement. M. Lerambert fils, étudiant en droit, fort jeune, presque enfant, se sentit grandi d'une coudée par le rôle tout nouveau auquel il était appelé. Il se chargea de trouver un second témoin parmi les innocents de son âge. Si vous l'aviez vu marcher, la redingote boutonnée jusqu'au cou, une main dans la poche, l'œil à demi voilé, le visage empreint d'un air de discrétion importante, vous n'auriez pas su vous empêcher de sourire, et vous auriez oublié que cet écolier allait jouer la vie de deux hommes.
Le capitaine, outré de l'affront qu'il avait reçu, et plus encore de la ruine de ses espérances, était pressé d'en finir. Je ne crois pas qu'il souhaitât positivement la mort de Daniel, mais un coup de pistolet pouvait rompre le mariage de Mme Michaud et assurer cinq cent mille francs de rente à Victorine. L'artiste, de son coté, n'avait pas de temps à perdre: il avait signé un billet pour le 15, et son praticien, qui avait des ouvriers à payer, n'était pas en mesure d'attendre. Daniel employa la fin de la journée à terminer son buste. A six heures, il prévint Mme Michaud qu'il était forcé de dîner en ville, et il courut à Paris. Il comptait sur deux officiers de ses amis qui logeaient rue Saint-Paul, auprès de la caserne de l'_Ave-Maria_. Par malheur, il apprit, en arrivant chez eux, que le régiment était parti pour Lyon depuis quinze jours. Il se fit conduire au faubourg du Temple chez M. de Pibrac, ancien commandant de la garde royale, une des plus fines lames de 1816. Il le trouva au lit avec la goutte. En désespoir de cause, il revint à la rue de l'Ouest et aux ateliers de ses amis. Il en choisit deux pour leur vigueur et leur sang-froid plutôt que pour leur expérience. C'était un peintre et un graveur en médailles, aussi neufs que lui en matière de duel. Il les pria de rester chez eux toute la soirée, pour recevoir les témoins de M. de Marsal.
Ces deux enfants l'attendaient dans un cabinet des _Frères Provençaux_; ils vivaient l'un et l'autre chez leurs parents, et ils craignaient de donner l'éveil à leur famille. Daniel leur apporta, à neuf heures, l'adresse de ses deux amis. Il rencontra dans l'escalier M. de Marsal qui descendait, et il échangea avec lui un salut de grande cérémonie.
A dix heures du soir, les quatre témoins ouvrirent, rue de l'Ouest, une conférence vraiment singulière. Aucun d'eux ne connaissait les causes du duel. Ils savaient que M. de Marsal avait outragé en paroles M. Daniel Fert, qui l'avait outragé en action. Daniel lui-même ignorait les griefs que le capitaine pouvait avoir contre lui. Son ultimatum, rédigé par ses amis, sous sa dictée, n'était ni long, ni compliqué. «Je n'ai jamais rien eu contre M. de Marsal. Il m'a appelé _fourbe_, _intrigant_ et _impudent_, je ne sais pourquoi. Attaqué dans mon honneur, je lui ai jeté mon gant à la figure. S'il retire ce qu'il a dit, je regretterai ce que j'ai fait. Je désire que l'affaire soit vidée demain avant midi. Si j'ai le choix des armes, je demande l'épée.» M. de Marsal n'aurait pas eu de peine à trouver des témoins plus habiles que les siens. Il n'était pas de Paris, et il y connaissait peu de monde; mais il avait des témoins à choisir, soit au ministère, soit à l'hôtel de la marine militaire. Il se contenta de deux étudiants, pour n'avoir point de comptes à rendre. M. Lerambert prit la parole en disant:
«Messieurs, M. Daniel Fert a jeté son gant à M. de Marsal; nous sommes chargés d'en demander raison.»
Aucune des règles en usage ne fut observée: les témoins de Daniel ne savaient pas même le nom des témoins de M. de Marsal. Il ne fut question ni de Mme Michaud, ni de Victorine, ni des prétendues intrigues de Daniel, ni de la déception du capitaine. C'est ce que le capitaine avait voulu.
Dans ces conditions, aucun arrangement n'était possible. M. de Marsal était exaspéré, comme tout homme indolent qui sort de son caractère. Daniel n'était pas fâché de lui donner une de ces leçons de politesse dont on se souvient au lit pendant six semaines: c'est dans cet esprit qu'il avait choisi l'épée. Les témoins, dont l'aîné n'avait pas trente ans, désiraient être témoins de quelque chose. Si vous voulez qu'une affaire s'arrange, ne choisissez jamais de jeunes témoins.
La conférence ne dura pas plus d'une demi-heure: on a plus tôt fait de déclarer la guerre que de conclure la paix. Rendez-vous fut pris pour le lendemain, six heures du matin, au Petit-Montrouge. Vous trouvez au delà de ce village un bon nombre de carrières abandonnées, où l'on se bat plus tranquillement qu'au bois de Boulogne. Le choix des armes n'appartenait à personne, puisque les offenses étaient réciproques. On convint de tirer au sort sur le terrain. Au moment de prendre congé, M. Lerambert demanda à ses adversaires:
«A propos, messieurs, avez-vous des armes?
--Non, monsieur; et vous?
--Nous n'en avons pas non plus.
--Il faudrait passer chez un armurier.
--Est-ce prudent? Si nous étions suivis! Je songe que nous pourrions en prendre au château de Guéblan. Ou plutôt, non: cela serait abuser de l'hospitalité du marquis. Il ne se consolerait jamais, si par malheur...
--Mon cher Édouard, lui dit son compagnon, M. de Marsal nous a dit qu'il avait des pistolets de combat. Ces messieurs les accepteraient-ils?
--Pourquoi pas? répliqua naïvement le peintre.
--S'ils sont bons, tant mieux pour le plus adroit; s'ils sont mauvais, on ne se fera pas de mal.
--Ils sont bons.
--Quant aux épées, n'en soyez pas en peine. M. Fert en a plusieurs dans son atelier.»
Pendant cet entretien, Daniel descendait de voiture à l'entrée de l'enclos des Ternes. Il y venait régulièrement le jeudi et le dimanche, après dîner faire la partie de dominos de sa vieille mère, et s'informer si elle ne manquait de rien.
«Je ne manque que de toi,» répondait invariablement la bonne femme.
Ce soir-là elle ne l'attendait pas, puisqu'elle l'avait vu la veille. Elle s'était couchée à neuf heures, et elle dormait son premier somme, le seul bon chez les personnes de son âge. Daniel fit taire la sonnette du petit jardin, entra sans bruit dans son atelier, détacha une paire d'épées, essuya la poussière, fit ployer les lames et s'assura que les poignées étaient bien en main. Il enveloppa les deux armes dans une serge verte, et les porta discrètement au jardin. «Voilà, pensa-t-il, deux bonnes lancettes pour faire une saignée à M. de Marsal. Ma pauvre mère sera un peu effrayée quand je viendrai demain lui conter mon aventure. Bah!»
Il allait s'éloigner; mais je ne sais quelle force le retint. Il chercha dans sa poche la double clef de la maison; il entra à pas de loup, et ne s'arrêta que devant le lit de sa mère. Une petite veilleuse éparpillait dans la chambre sa lumière tremblante. Mme Fert, entourée de dessins, de plâtres, de bronzes et de mille petits ouvrages de son fils, souriait en dormant. Elle voyait en rêve son cher Daniel émaillé des broderies vertes de l'Institut, et cravaté du ruban rouge de la Légion d'honneur. Daniel la regarda tendrement pendant quelques minutes; puis il se mit à genoux devant elle, puis il baisa une petite main ridée qui pendait au bord du lit, puis il prit un coin du drap bien blanc, parfumé d'une bonne odeur de violette, et il s'en essuya les yeux.
En rentrant au château, il monta lestement à sa chambre, cacha ses épées dans le cabinet de toilette, donna un coup de brosse à ses genoux, et redescendit au salon. Le marquis, sa sœur et sa fille jouaient au vingt-et-un avec M. Lefébure, Mlle de Marsal et la famille Lerambert. Le jeune M. Lerambert et le capitaine arrivèrent ensemble au bout d'un quart d'heure.
«Enfin! dit Mme Michaud, je rentre en possession de tous mes pensionnaires. Depuis sept heures, j'étais comme une poule qui a perdu ses poussins. On dirait que vous vous étiez donné le mot pour nous planter là, messieurs. Je ne sais pas si je dois vous offrir du thé; vous ne le méritez guère. Mon cher sculpteur, une tasse? Ah! j'oubliais que vous le prenez sans sucre. Passez le sucrier à M. de Marsal; il en a bon besoin aujourd'hui.»
La main du capitaine trembla imperceptiblement en recevant la tasse des mains de Daniel. M. Lerambert fils, plus boutonné que jamais, ne ressemblait pas mal à un jeune traître de mélodrame. Il essaya de manger un morceau de brioche avec son thé, mais les morceaux s'arrêtaient à sa gorge. Il desserra le nœud de sa cravate, qui, cependant, n'était pas trop serré.
«Messieurs les absents, poursuivit Mme Michaud, je vous condamne à jouer un vingt-et-un et à perdre votre argent avec nous. Qui prend la banque? M. Fert?
--Volontiers, madame,» répondit Daniel.
Il joua avec tant de bonheur, qu'il eut bientôt gagné cinq cents francs. M. Lefébure et M. de Marsal s'efforçaient de faire sauter la banque. Mme Michaud leur dit étourdiment: «Oh! vous aurez beau faire, il est plus fort que vous. Il a la veine. Par exemple, cet argent-là lui coûtera cher! Heureux au jeu.... vous connaissez le proverbe?»
Mlle de Marsal lança à son frère un regard pénétrant. Victorine cherchait à rencontrer les yeux de Daniel. Daniel disait en lui-même: «Bon! je ne demanderai que mille francs à Mme Michaud.»
On se sépara vers deux heures. En montant l'escalier du premier étage, Daniel échangea quelques mots avec M. Lerambert.
«Est-ce pour demain?
--Oui, monsieur, à six heures, devant la mairie du Petit-Montrouge.
--Les armes?
--On tirera au sort.
--J'ai mes épées.
--Nous, nos pistolets. Nous sortirons par la petite porte: prenez de l'autre côté, pour qu'on n'ait pas de soupçons.
--Tout le château dormira; on se couche si tard!»
M. de Marsal tira ses pistolets du fond de sa malle. Il changea les amorces, qui étaient toutes vertes, écrivit une longue lettre à sa sœur, se jeta tout habillé sur son lit, et ne dormit pas une minute. Daniel reposa comme Alexandre ou le grand Condé à la veille d'une bataille. A cinq heures et demie, il était sur pied. Les deux adversaires sortirent sans éveiller personne. M. de Marsal remit au garde de la petite porte la lettre qu'il avait écrite à sa sœur.
Tout le monde fut exact au rendez-vous. La mairie de Montrouge est une construction neuve, élevée à quelques pas du village, au milieu des champs. Les témoins renvoyèrent leurs fiacres, et l'on s'achemina à pied dans la direction des carrières. Daniel conduisait la marche avec ses amis.
«Comme tu es tranquille! lui dit le peintre.
--Je suis tranquille si nous avons l'épée. Avec ces diables de pistolets, je ne réponds de rien: je tue mon homme.
--Comment?
--C'est tout simple. L'épée à la main, je suis sûr qu'il ne me fera pas de mal, et je peux le ménager. Au pistolet, on n'épargne pas les maladroits, parce qu'ils sont capables de vous casser la tête. Conseille-leur l'épée, dans leur intérêt.»
M. Lerambert disait à M. de Marsal:
«Vous refusez l'épée; vous tirez donc le pistolet?
--Moi, pas du tout.
--Alors, c'est qu'il ne tire pas non plus?
--Il fait dix-neuf mouches en vingt coups.
--Eh bien! prenons l'épée, on n'en meurt pas!
--Je vous dirai tout à l'heure ce qu'il faut faire.»
On descendit dans une carrière longue de quarante pas sur vingt. Le sol était aussi égal que le plancher d'une salle d'armes. M. Lerambert jeta en l'air une pièce de cinq francs. Le peintre demanda pile, la pièce tomba face: on se battait au pistolet.
Restait à fixer la distance et à mesurer le terrain. Les quatre témoins étaient bien guéris de cet enivrement d'amour-propre qui les avait conduits jusque-là. M. Lerambert avait la parole embarrassée; les trois autres pleuraient.
«Placez-nous à quarante pas, dit Daniel à ses amis, et tâchez qu'il tire le premier: il me manquera et j'enverrai ma balle aux alouettes.»
M. Lerambert vint apporter les propositions du capitaine:
«Messieurs, dit-il, M. de Marsal n'a jamais tiré le pistolet; M. Fert est de première force. Le seul moyen de rendre les chances égales est de décharger un des deux pistolets; et de tirer au sort à qui l'aura. Les deux adversaires seront placés à cinq pas l'un de l'autre. C'est ainsi que M. de Marsal entend se battre.
--Mais c'est un combat à mort! s'écria Daniel.
--Nous ne le permettrons jamais! ajoutèrent ses deux témoins.
--Alors, répondit M. Lerambert avec une satisfaction visible, le duel est impossible, et l'affaire doit s'arranger.
--Eh! parbleu! dit Daniel, arrangez-la. Je n'ai soif du sang de personne, et je suis tout prêt à pardonner au capitaine les sots compliments qu'il m'a faits.
--Puis-je lui reporter vos paroles, monsieur?
--Assurément, monsieur.»
Voyez à quel point on portait l'oubli des formes et de l'étiquette! Daniel causait sur le terrain avec les témoins de son adversaire.
M. Lerambert dit au capitaine: «Il est de bonne composition, il passe condamnation sur tout ce que vous lui avez dit: l'affaire est à demi arrangée.
--Nous en aurons bon marché, répondit M. de Marsal: ces héros de l'épée et du pistolet se fondent sur leur adresse. Ils refusent le jeu dès que la partie devient égale. Demandez, je vous prie, quelles excuses il me fera pour la grossièreté de sa conduite.»
M. Lerambert traversa de nouveau le terrain neutre qui traversait les deux camps ennemis. Il s'adressa directement à Daniel et lui dit:
«M. de Marsal a appris avec plaisir que vous ne lui saviez plus mauvais gré de ses paroles; il espère, monsieur, que vous voudrez bien donner une nouvelle preuve de courtoisie en lui demandant pardon de....»
Daniel n'en entendit pas davantage. «Monsieur, dit-il de sa voix la plus hautaine, je ne demande pardon à personne, surtout aux gens qui m'ont insulté. Veuillez décharger un pistolet!
--Mais, monsieur....
--Pas de mais, je vous prie. Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures, et celle-ci dure depuis trop longtemps!»
Il était beau dans sa colère, et ses grands cheveux noirs frémissaient magnifiquement sur son front. Ses témoins essayèrent de le calmer; il ne voulut rien entendre. Le capitaine, un peu refroidi, lui envoya M. Lerambert; il répondit qu'il ne demandait pas des explications, mais des pistolets.
M. de Marsal, pâle comme un mort, remit les armes à ses témoins. Daniel les examina une à une avec un soin méticuleux. «Canons épais, dit-il, acier sec, un peu aigre et cassant; bonnes armes du reste. Qui les a chargées?
--L'armurier de M. de Marsal.
--Avez-vous apporté de la poudre et des balles?
--Oui, monsieur. Vous plaît-il que nous rechargions devant vous?
--C'est inutile.» Il prit un pistolet et le tira en l'air.
«Ils sont bien chargés, dit-il. Soyez assez bon, monsieur, pour remettre une amorce.»
Les deux pistolets furent enveloppés dans un foulard; M. de Marsal en choisit un, l'artiste prit l'autre. Le peintre, qui avait les jambes longues, mesura cinq énormes pas. Les quatre témoins se retirèrent à l'écart en sanglotant.
«Messieurs, dit M. Lerambert d'une voix haletante, je frapperai trois coups dans mes mains, vous tirerez quand vous voudrez.»
Daniel tira le premier; l'amorce seule partit. Son pistolet n'était pas chargé.
M. de Marsal, plus blême que jamais, resta quelques secondes à sa place, le bras tendu, le canon dirigé sur la poitrine de Daniel. Ses jambes se dérobaient sous lui, ses yeux nageaient dans l'incertitude et la crainte; tout son corps vacillait comme un bouleau secoué par le vent. Dans un pareil moment, les secondes sont plus longues que des années. Daniel, le corps effacé, la poitrine abritée par son bras droit, la tête à demi cachée derrière son pistolet, eut le temps de perdre patience.
«Tirez! cria-t-il.
--Tirez donc, monsieur!» répétèrent machinalement les quatre témoins. Tous les malheurs possibles leur semblaient préférables à l'angoisse qui les étouffait.
Le capitaine, sans abaisser sa main, répondit d'une voix chevrotante:
«Monsieur, votre vie est à moi; mais il me répugne de la prendre. Vous allez me demander pardon.
--Non, monsieur. Tirez!
--Si je tirais maintenant, je serais un assassin. Demandez-moi pardon!
--Si vous ne tirez pas, vous êtes un lâche!
--Monsieur!
--Vous me manquerez, monsieur; votre main tremble.
--Ne me poussez pas à bout!»
Daniel ne songeait ni à la mort, ni à son art, ni à sa mère: il bouillait de sentir sa vie aux mains d'un autre.
«Tirez-donc!» cria-t-il encore. M. Lerambert fit un pas vers les deux adversaires en disant:
«Cela n'est pas tolérable!
--Attendez! répondit l'artiste; je vais lui envoyer du courage.»
Il enfonça la main gauche dans sa poche pour y chercher ses gants. Le coup partit. Ce fut M. de Marsal qui tomba à la renverse.
Tout le monde accourut à lui; Daniel arriva le premier. Le pistolet avait éclaté à un centimètre du tonnerre, et le capitaine avait le bras cassé.
Le graveur et le peintre portaient des cravates longues; ils les disposèrent en écharpes, l'une sous l'avant-bras, l'autre autour du bras du blessé.
«Cela ne sera rien, monsieur, dit Daniel. Aussi, pourquoi diable me demandiez-vous des excuses quand je ne vous ai rien fait?
--Pardonnez-moi, monsieur, et soyez heureux! Épousez celle que vous aimez.
--Moi?
--Vous.
--J'aime Mlle de Guéblan?
--Non, Mme Michaud.»
Le pauvre garçon regarda la tête de M. de Marsal pour s'assurer qu'il ne lui était rien entré dans la cervelle. Le crâne était parfaitement intact. Au même moment M. Lerambert ramassait le tronçon du pistolet. Daniel le lui prit dans les mains et l'examina en connaisseur.
«Qui est-ce qui vous avait chargé celui-ci?
--Mon armurier.
--C'est juste; mais en quelle année?
--En 1840.
--Vous m'en direz tant!»
Le capitaine, appuyé sur le bras de Daniel, revint à pied jusqu'au Petit-Montrouge. On rencontra dans la Grand'Rue le médecin du château, cet excellent docteur Pellarin. Il conduisit le blessé chez un de ses amis, et il posa le premier appareil, tandis que M. Lerambert courait rassurer Mlle de Marsal.
La matinée avait été orageuse à la Folie-Sirguet. Mlle de Marsal, frappée de la physionomie étrange de son frère, passa une nuit blanche et se leva avant six heures. Elle vint frapper à la chambre du capitaine, entra sans façon, trouva le nid désert, et se mit en quête dans le parc. Le garde lui donna la lettre qu'il avait pour elle. C'était le récit détaillé de la querelle, suivi d'un testament olographe en cas d'accident. Mlle de Marsal, horriblement inquiète, trouva des jambes pour courir au château. Elle éveilla sans façon Mme Michaud, qui éveilla son frère, qui fit chercher M. Lefébure. Victorine s'éveilla d'elle-même, et descendit en toute hâte. Mme et Mlle Lerambert ne tardèrent pas à paraître. Je crois que, si les ancêtres du marquis avaient été ensevelis dans le voisinage, ils seraient accourus au bruit. Personne n'avait songé à sa toilette; chacun était venu comme il se trouvait, les hommes en robe de chambre, les femmes en toilette de nuit, tout le monde en pantoufles.
Jamais les salons du château n'avaient vu un tel carnaval. Mme Michaud et Mme Lerambert perdaient beaucoup à se montrer si matin, et la fille du banquier ne garda pas toutes ses illusions sur la personne de M. Lefébure. Mais Victorine y trouva son compte. Lorsqu'elle entra, en cheveux et sans corset, dans un long peignoir de percale brodée, elle parut aussi belle que Mlle Rachel au dernier acte de _Polyeucte_. Les premiers mots qu'elle entendit lui apprirent ce qui se passait. Elle fut violemment émue, non de crainte, mais d'audace.
«Rassurez-vous, dit-elle: il ne lui arrivera rien. Je le connais, c'est l'homme invincible.
--Mon frère? demanda Mlle de Marsal.
--Il ne s'agit pas de votre frère; mais n'ayez pas peur, mademoiselle, on lui fera grâce!»
Si les lionnes causent ensemble dans le désert, c'est ainsi qu'elles doivent parler des lions. Tout l'auditoire ouvrit de grands yeux. Victorine ne se fit pas prier pour dire son secret: une femme ne rougit point d'aimer l'homme qui se bat pour elle. Elle raconta à son père l'histoire si courte et si pleine du mois qui venait de s'écouler, la discrétion admirable de Daniel, et son courage, et tout le talent que l'amour lui avait donné. M. de Guéblan songeait à part lui qu'il avait pris trop de soin de ses affaires et trop peu de sa maison, Mme Michaud se trouvait sotte, M. Lefébure se frottait les yeux, et Mlle de Marsal ne savait plus si elle devait s'effrayer ou se scandaliser. La passion de Victorine éclatait comme ces incendies qui ont couvé plusieurs jours à bord d'un navire: on ouvre une écoutille et tout prend feu. Son père eût mieux aimé apprendre ce grand mystère en moins nombreuse compagnie. Une telle confidence, faite devant témoins, équivalait à un engagement formel. Mais le marquis avait eu le temps d'apprécier Daniel, et, gendre pour gendre, il le préférait à M. de Marsal. Celui-là, très-probablement, ne marchanderait pas pour s'appeler M. Fert de Guéblan! Quant à Mme Michaud, la plus mobile des femmes, elle passa en un clin d'œil de la surprise à l'enthousiasme. Je ne voudrais point jurer que son cœur quadragénaire fût resté insensible à la beauté du jeune sculpteur. De le prendre pour mari, il n'y fallait pas songer; si ridicule que l'on soit, on a toujours peur du ridicule. Mais rien ne l'empêchait d'en faire son neveu: «C'est toujours cela!» pensait-elle.
Toutefois elle rappela à sa nièce ce merveilleux inconnu dont elle avait parlé quinze jours auparavant, ce jeune homme aussi noble qu'un roi, aussi riche qu'un banquier de Hambourg, aussi beau que....
«Mais c'est lui! répondit Victorine du ton le plus convaincu; soyez sûre qu'il nous a caché son nom et sa naissance. La nature ne se trompe pas au point de donner le visage d'un prince à un malheureux petit sculpteur. Attendez seulement qu'il revienne, il nous dira tout. Quant à sa fortune, avez-vous pu croire qu'elle fût aussi modeste qu'il le disait? Vous n'avez donc pas vu comme l'or tombe de ses mains? Vous n'avez pas remarqué, hier au soir, avec quel dédain il ramassait l'argent qu'il avait gagné?»
Ces illusions ne tinrent pas devant la tournure, la parole et la toilette de la mère de Daniel. Elle ne ressemblait nullement à la reine douairière du pays de Fert, et lorsqu'elle vint, les larmes aux yeux, demander des nouvelles de son fils, on reconnut ce même accent franc-comtois qui distinguait le langage de Perrochon.
Le concierge principal de l'enclos des Ternes est un nourrisseur qui vend du lait et des œufs à toute sa colonie. Lorsque sa fille, une jolie enfant toute blonde, porta à Mme Fert de la crème pour son déjeuner, elle lui dit:
«Comme M. Daniel est venu tard, madame Fert! Vous deviez être couchée.
--Quand donc?
--Mais hier soir.
--Tu te trompes.
--J'en suis sûre; c'est moi qui lui ai tiré le cordon. Il a emporté un grand paquet vert comme celui de M. Moreau, le maître d'armes.»
Deux minutes après, la pauvre mère avait reconnu l'absence de deux épées dans l'atelier de son fils. Elle se fagota dans ses plus beaux habits et courut au château de Guéblan.