Part 13
Après cinq minutes de ce petit travail, M. Lefébure s'arrêta pour reprendre haleine et pour éponger son front qui ruisselait. Daniel n'avait ni plus chaud ni plus froid qu'au moment où il avait croisé le fer. Il regarda la figure pourpre de son adversaire, et dit en lui-même: «Maintenant, je sais ton jeu; tu ne me toucheras plus!»
Le fait est que ce gros homme sanguin tirait fort mal. Sa furie française pouvait déconcerter un novice, et sa main était assez vite pour surprendre un maladroit; mais il se découvrait à chaque instant, il attaquait par des coupés, il ripostait avant de parer, il s'éblouissait lui-même, partait en aveugle, et ne voyait ni son fer ni le fer de l'adversaire. «A mon tour!» dit l'artiste.
Il soutint de pied ferme un second assaut plus furieux que le premier, para, riposta, fit chaque chose en son temps, ne reçut pas un coup de bouton, et rendit avec usure le _gilet_ qu'on lui avait donné. M. Lefébure n'en voulut pas convenir. Dans l'escrime, comme dans tous les jeux, il y a de bons et de mauvais joueurs; il était joueur détestable. Au lieu de crier: «Touche!» lorsqu'il était touché, il disait en ripostant:
«C'est au bras! au cou! à la cuisse! le fer a glissé! mauvais coup! manqué! Nous ne compterons pas celui-ci! A vous! Voilà ce qui s'appelle touché!
--Pardon, monsieur, reprit Daniel en ôtant son masque: il me semble que si votre fer était démoucheté, je n'aurais pas reçu une égratignure.
--Pas même à la première reprise? demanda M. Lefébure d'un ton goguenard. Cependant, soyons juste: la deuxième valait un peu mieux. Nous recommencerons tout à l'heure. Laissez-moi le temps de souffler.»
Daniel n'était pas content. Cette mauvaise foi chez un galant homme le mettait hors de lui. Il aurait voulu une galerie. Il enrageait d'avoir raison. «Recommençons,» dit-il.
Il s'anima si bien au jeu, que ce fut le tour de M. Lefébure d'être ébloui et de cligner des yeux. Daniel lui rendit fèves pour pois, et les coups de bouton partaient si gaillardement, qu'on eût dit le bouquet d'un feu d'artifice.
«Ouf! dit M. Lefébure en jetant son épée sur une banquette: je crois, monsieur, que nous sommes de force.
--Ma foi! monsieur, reprit l'artiste avec une rondeur charmante, je croyais bien vous avoir battu.
--Comment! comment! j'ai gagné la première manche, la deuxième est nulle, et la troisième est à vous.
--Pardon; je ne savais pas que la deuxième fût nulle.
--Nulle, c'est-à-dire égale. Vous m'avez donné deux ou trois coups de bouton, et je me flatte de vous les avoir rendus.
--Eh bien, soit! dit Daniel exaspéré. Vous plaît-il de faire la belle?
--Aurons-nous le temps?»
La porte de la salle de billard était ouverte, M. Lefébure y entra, regarda l'heure au cartel et revint en disant: «Il est moins vingt.» Pendant son absence, Daniel décrocha une épée de combat parfaitement aiguisée et il la substitua à celle de M. Lefébure. «Nous verrons bien!» dit-il en lui-même. Il poursuivit tout haut:
«C'est l'affaire d'un instant; la belle en un coup, touche qui touche. Allons, monsieur, en garde!»
M. Lefébure saisit son fer et courut comme un fou sur l'artiste, qui se tenait sévèrement en garde. Il jeta coup sur coup deux ou trois coupés, dont le dernier fouetta rudement l'avant-bras de Daniel. L'avocat abaissa aussitôt sa pointe.
«N'ai-je pas touché? demanda-t-il poliment.
--Je ne crois pas, monsieur.
--Je croyais être bien sûr, monsieur.
--Vous vous êtes trompé, monsieur.
--C'est une étrange illusion, monsieur: j'aurais parié que je vous avais touché en pleine poitrine.
--Si vous en êtes sûr, monsieur....
--Parfaitement sûr, monsieur.
--Alors, comment se fait-il que je sois encore vivant, monsieur?
--Je ne comprends pas, monsieur.
--Veuillez regarder la pointe de votre épée.»
M. Lefébure se sentit chanceler.
«Nous ne tirerons plus ensemble, monsieur, dit-il aussitôt; vous avez fait là une terrible plaisanterie: vous m'avez exposé à vous tuer.
--Non, monsieur, j'étais sûr que vous ne me toucheriez pas.»
Victorine, sa tante, M. de Marsal et le marquis de Guéblan étaient arrivés à la porte de la salle d'armes, et leur entrée empêcha la discussion de dégénérer en querelle.
«Quel homme! pensait Victorine; c'est un preux échappé de quelque vieux roman.» Lorsque Daniel eut été présenté au marquis, elle s'approcha de lui et lui dit à l'oreille:
«M. Daniel, je vous défends de risquer votre vie.
--Cette petite fille m'agace,» pensa le sculpteur.
IV
Pendant le dîner, le marquis étudia avec intérêt la figure de Daniel, M. Lefébure lui fit froide mine, M. de Marsal le regarda avec stupéfaction comme un enfant regarde les ombres chinoises; Mme Michaud célébra ses louanges sur tous les tons, et Victorine fut en extase devant lui. Quant au héros de la journée, il ne perdit pas un coup de dent.
On se sépara deux heures plus tôt que de coutume. Un maître de maison qui rentre chez lui après une absence de quinze jours a cent questions à faire, et M. de Guéblan en avait mille à adresser à Mme Michaud.
Victorine devinait bien qu'il serait parlé d'elle dans cette conférence. Elle ne se mit pas au lit; elle prit un livre, et ce qu'elle lut ne lui profita guère. M. Lefébure et M. de Marsal, ligués contre l'ennemi commun, cherchèrent ensemble les moyens de déjouer la politique de Daniel. Daniel se coucha bravement à dix heures, et dormit tout d'une étape jusqu'au lendemain matin.
«Ma chère sœur, dit le marquis à Mme Michaud, j'ai fait ce que tu as voulu: j'ai ouvert un concours qui n'est pas sans danger, ni surtout sans ridicule, en agréant deux prétendants à la fois. Je ne vois pas que la question ait fait de grands progrès en mon absence. Où en sommes-nous? que dit Victorine?
--Toujours le même discours: elle ne dit rien; mais si elle a pour un centime d'entendement, elle choisira M. de Marsal. Je le lui disais encore il y a trois jours, et je vous le répéterai à tous les deux jusqu'à ce que vous l'ayez compris: on n'épouse pas un homme, mais un nom. Une femme va partout sans son mari; mais il faut, bon gré, mal gré, qu'elle traîne son nom après elle. Dans un salon, ceux qui la voient danser ne s'informent pas si son mari est grand ou petit; on dit: «Comment donc s'appelle cette jolie femme qui valse là-bas?» Le nom! mais il éclipse tout, toilette, fortune, beauté: c'est le plus grand luxe de la vie, parce qu'il n'est pas à la portée de tout le monde.
--Bah! on en fabrique tous les jours, et...
--Parce qu'on fait des bijoux en strass, faut-il jeter les diamants dans la rue? Tu ne sais pas tout ce qu'il y a de flatteur pour l'oreille dans un joli nom sonore et de bon aloi. Tu es blasé; il y a cinquante ans et quelques mois qu'on t'appelle marquis de Guéblan. Ah! si tu pouvais seulement, pour dix minutes, t'appeler Michaud! Dire que je suis bien née, tout comme toi, ta sœur de père et mère, et que je m'appellerai éternellement Mme Michaud! Je n'en veux pas à mon mari, Dieu ait son âme! J'ai vécu en paix avec lui, je l'ai aimé malgré son nom et tous ses autres défauts; mais, en bonne justice, ne pouvait-il pas emporter son Michaud dans l'autre monde? Enfin! poursuivit-elle avec un gros soupir, j'en ai pris mon parti, je me résigne, mais à une condition, c'est que Victorine ne s'appellera pas Michaud.
--Lefébure n'est pas un vilain nom, et, d'ailleurs....
--Lefébure, c'est Michaud. Tout nom qui n'est pas accompagné d'un titre, surmonté d'une couronne, flanqué d'un écusson, rentre dans la grande catégorie du Michaud! Il y a trente-sept millions de Michaud en France, et j'en suis! deux ou trois mille Guéblan, et Victorine en sera!
--Et pourquoi pas? Elle pourrait épouser M. Lefébure et s'appeler Mme de Guéblan. Je suis le dernier du nom; et le conseil du sceau des titres....
--Mauvais, mon frère, mauvais! M. Lefébure est connu par son nom dans tout Paris. La greffe ne prendrait pas, et le marquis Lefébure de Guéblan ne serait jamais que Lefébure. Marsal est un joli nom!»
M. de Guéblan avait d'excellentes raisons pour repousser M. de Marsal. Il savait que le dernier rejeton d'un famille si ancienne ne consentirait à échanger son nom contre aucun autre, et le marquis désirait passionnément de n'être pas le dernier des Guéblan. Il se disait encore, en regardant du coin de l'œil la figure du capitaine, qu'en le mariant à Victorine, il se préparait une pâle et débile postérité. Enfin, il ne comptait pas aveuglément sur la fortune de sa sœur, quoiqu'il en eût gagné une bonne partie. Mme Michaud était capable de se remarier pour le plaisir de changer de nom; Victorine se mettait à l'abri de tous les caprices en épousant M. Lefébure.
Ce dernier argument, que le marquis développa en toute franchise, amusa beaucoup Mme Michaud.
«Tu es fou! dit-elle à son frère. Qui est-ce qui voudrait épouser une antiquité comme moi? Victorine aura tout. Combien veux-tu que je lui donne en mariage? Cent mille francs de rente? Elle n'aura plus besoin d'épouser M. Lefébure. Je comprends que ceux qui n'ont pas d'argent en cherchent; mais dès qu'on a le nécessaire, à quoi bon poursuivre le superflu? Le nécessaire, c'est cent mille francs de rente; Victorine ne mangera pas davantage: elle a les dents si petites! Je crois, du reste, qu'elle a une préférence pour M. de Marsal.
--Tu aurais dû me le dire en commençant, nous n'aurions pas discuté. Mais es-tu bien sûre?...
--Allons chez elle, elle n'est pas couchée, nous la confesserons à nous deux.»
Victorine la silencieuse commençait à se lasser du rôle de personnage muet. Depuis qu'elle était sûre d'être aimée, la joie s'échappait par ses yeux. Le bonheur, longtemps renfermé dans les profondeurs de son âme, montait à ses lèvres; son amour était comme ces plantes aquatiques qui se tiennent cachées jusqu'au jour où elles vont fleurir à la surface de l'eau.
Elle écouta d'un front radieux la petite exhortation de son père, qui la priait de nommer franchement celui qu'elle préférait.
«Lefébure ou Marsal? choisis! ajouta Mme Michaud.
--Ni l'un ni l'autre, répondit-elle.
--Et pourquoi, ma nièce?
--Parce que je ne les aime pas, ma tante.
--Comme tu dis cela! Je ne te demande pas si tu es amoureuse d'un de ces messieurs; on se marie d'abord par amitié, l'amour vient ensuite.
--Je veux aimer mon mari d'avance.
--D'abord, cela n'est pas de bon ton. Je ne sais rien de choquant comme ces mariées qui raffolent de leur mari: elles ont l'air d'être à la noce! Quand j'ai épousé M. Michaud, je le connaissais, je l'estimais, je faisais le plus grand cas de son caractère, mais je ne l'aimais pas plus que l'empereur de la Chine. L'amour est un arbre qui croît lentement; il n'y a que la mauvaise herbe qui pousse vite.
--Chère tante, est-il aussi de bon ton qu'un mari épouse une femme sans l'aimer?
--Je n'ai pas dit cela, ne me prête pas de sottises!
--C'est qu'il me semble que ces messieurs ne m'aiment ni l'un ni l'autre.
--Comment!
--Oh! je ne m'y trompe pas. Je les ai bien étudiés, surtout depuis qu'on travaille au buste. Voici, en quelques mots, le résumé de mes observations.
--Nous écoutons.
--M. de Marsal est un homme bien né, bien élevé, d'un caractère doux, d'une humeur égale, et de manières fort agréables.
--Ah! s'écria triomphalement Mme Michaud.
--Attendez! M. Lefébure a l'esprit varié, vif et élégant, la voix belle, la parole émouvante, le geste noble et résolu.
--Eh! eh! murmura le marquis.
--Patience, mon père! L'un est blond, l'autre est brun; l'un est mince, l'autre est gros; l'un est pauvre, l'autre est riche: et cependant on croirait qu'ils sont un même homme, tant ils se ressemblent dans leurs façons avec moi. Ils me disent les mêmes fadeurs, comme s'ils les avaient apprises dans un manuel. Ils me regardent de la même façon; ils n'ont pas deux manières de m'approuver lorsque je parle. Si je leur souris, ils triomphent uniformément; si je leur fais la moue, ils courbent le front sous le poids d'une même douleur. On dirait qu'ils s'entendent pour faire tomber la conversation sur le chapitre du mariage, et chacun se met en frais d'éloquence pour prouver qu'il serait le meilleur des maris. Pour peu que je blâme l'indifférence, ils froncent le sourcil comme deux jaloux. Que je me prononce contre la jalousie, leurs deux visages revêtent simultanément une béate indifférence. Si ma tante disait un seul mot contre l'avarice, ils courraient faire des ricochets avec des pièces de quarante francs; si elle réprimandait la prodigalité, ils chercheraient des épingles sur le tapis! Ce n'est pas ainsi que l'on aime!
--Qu'en sais-tu?
--Je le sens là! Le cœur est clairvoyant, surtout à mon âge: il n'a pas les yeux fatigués! Si ces messieurs étaient amoureux de moi, quelque chose me le dirait, et, bon gré, mal gré, j'éprouverais au moins de la reconnaissance. Mais quand leurs attentions me laissent indifférente, c'est qu'elles ne s'adressent pas à moi, et que c'est à ma dot à les remercier.»
M. de Guéblan fut moins frappé des paroles de sa fille que du ton dont elle parlait. Jamais il ne l'avait vue aussi animée. Il voulut l'examiner de plus près; il la prit par les deux mains, la tira de son fauteuil et l'assit doucement sur ses genoux.
«Regarde-moi dans les yeux,» lui dit-il.
Victorine éprouvait cette première transfiguration que l'amour heureux produit chez les jeunes filles: elle s'épanouissait.
«Aimerais-tu quelqu'un?» lui demanda son père.
Elle l'embrassa pour toute réponse.
«Il est noble?
--Comme un roi.
--Riche?
--Comme ma tante.
--Beau?
--Comme toi, mon bon père; et brave, et fier, et spirituel comme toi!
--Nous le connaissons?
--Vous l'avez vu; mais vous ne le connaissez pas.
--Où l'as-tu rencontré?
--A l'ambassade d'Espagne, l'hiver dernier.
--Il y a un siècle!
--Oui; je suis restée six mois sans nouvelles.
--Il t'a oubliée?
--Non.
--Comment le sais-tu?
--J'en ai les preuves.
--Je ne te demande pas s'il t'a écrit: tu es ma fille.
--Oh! mon père!
--Qui est-ce donc? Dis-nous son nom!»
Victorine eût été fort embarrassée de répondre. Mme Michaud dit au marquis: «Tu lui as fait peur; la voilà tout assotée. Laisse-moi seule avec elle, elle me dira son secret.»
Je ne sais comment Victorine s'y prit pour ensorceler sa tante. Le fait est qu'elle ne lui dit pas son secret, et qu'elle l'enrôla dans une conspiration contre les prétendants. On se promit de leur prouver à eux-mêmes qu'ils n'avaient d'amour que pour la fortune de Mme Michaud. Victorine eut bientôt fait son siége; l'amour est un grand maître en stratégie. Séance tenante, elle découpa, dans un volume de la _Bibliothèque bleue_, la phrase suivante, qui fut mise sous enveloppe à l'adresse de M. Lefébure:
«La dame et sa nièce se marièrent le même jour aux deux chevaliers qu'elles aimaient, et ceux qui se trouvèrent dans la chapelle du château virent deux belles cérémonies.»
«Raisonnons, dit Mme Michaud. Quand le facteur lui apportera ce chiffon anonyme, il ne le jettera pas au feu: nous sommes en été. Il le lira. Que va-t-il penser? Premièrement, qu'on se moque de lui.... un mauvais plaisant.... un tour d'écolier. Quand j'ai dû épouser M. Michaud, mon père a reçu plus de vingt lettres anonymes: une entre autres où l'on affirmait que mon futur était marié à quatre femmes en Turquie! Ensuite, il se grattera la tête, et il se dira que je suis bien assez folle pour convoler en secondes noces, avec mes moustaches et mes cheveux gris. Si je me marie, la conséquence est nette: tu entres de plain-pied dans l'intéressante catégorie des filles sans dot. Ce gros Lefébure est bourgeois jusqu'aux os, très-coiffé de ses rentes, et incapable de t'épouser gratis. Je vois d'ici la grimace qu'il va faire. M. de Marsal t'épouserait quand même, lui! C'est un chevalier. Mais j'y songe: comment faire croire à l'avocat que j'ai un mari en tête? il ne me quitte pas d'une semelle! Il sait bien que nous n'avons pas eu quinze visites en quinze jours. Pour se marier il faut un mari. Trouve-moi un fantôme de mari! Attends! ce petit sculpteur!
--Oh! ma tante!
--Pourquoi? il est très-beau.
--Sans doute, mais....
--Il a du talent.
--J'en conviens, mais....
--Il a un nom absurde, mais un nom connu. C'est une noblesse cela! Ce que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont pas des bourgeois.
--Mais songez donc, ma tante....
--Qu'il n'a pas le sou? Je suis assez riche pour deux! Après tout, ce mariage serait cent fois plus vraisemblable que celui de la comtesse de Pagny avec son intendant Thibaudeau. La marquise de Valin a bien épousé un petit ingénieur du port de Brest qui s'appelle Henrion! et Mme de Bougé! et Mme de Lansac! et Mme de La Rue!
--Oui, ma tante, mais quel rôle ferez-vous jouer à ce pauvre jeune homme!
--Le voilà bien malheureux! Je serai charmante avec lui; je lui ferai des compliments, je le promènerai avec moi dans le parc, et je lui servirai des ailes de poulet, tandis que je ferai manger les pilons à M. Lefébure. Du reste, il ne se doutera de rien, et mes attentions ne seront intelligibles que pour un homme prévenu.»
Mme Michaud se chargea de rassurer le marquis sur l'amour mystérieux de sa fille. Elle le lui peignit, de confiance, comme un pur caprice d'imagination, un de ces rêves éveillés comme les jeunes cœurs en font souvent. Il n'y avait pas péril en la demeure: Victorine était en sûreté au château, loin du monde et des salons de Paris.
La bonne tante, qui ne renonçait pas à son projet sur M. de Marsal, songea à se donner des auxiliaires. Elle fit venir de Paris Mme Lerambert avec son fils et sa fille, qui avait un million de dot. Elle comptait sur Mlle Lerambert pour faire une heureuse diversion en attirant sur elle les forces de l'ennemi. En même temps, elle manda par dépêche télégraphique la vieille Mlle de Marsal, personne de sens et d'esprit, sœur aînée et très-aînée de son candidat. Mlle de Marsal devait former la réserve et marcher à l'arrière-garde. Malheureusement elle mit une lenteur déplorable à quitter son petit château de Lunéville, à prendre congé de ses voisins et de ses chats, et à s'embarquer dans une berline de voyage. Elle avait si peu de confiance dans les chemins de fer, qu'elle voulut venir avec ses chevaux lorrains, braves bêtes d'ailleurs, et qui faisaient fièrement leurs dix lieues à la journée. Cette berline de renfort n'arriva pas avant le 12 juillet, lorsque M. Lefébure était le poursuivant déclaré de Mlle Lerambert, et que Daniel, choyé tendrement par Mme Michaud, mettait la dernière main à son plâtre.
L'artiste n'avait remarqué ni le refroidissement rapide de M. Lefébure, ni la joie que Victorine et sa tante en avaient éprouvée, ni ses attentions retournées vers la fille du banquier, ni le regret du marquis de Guéblan, ni le triomphe de M. de Marsal: il n'avait vu que son buste et l'échéance des quinze cents francs. Rien n'avait pu le distraire, pas même les regards de Victorine, qu'il n'avait pas rencontrés, et ses demi-mots, qu'il n'avait pas compris. Les attentions de Mme Michaud lui avaient été au cœur: il ne doutait pas qu'une personne si bienveillante ne lui accordât l'avance dont il avait besoin. Plein de cette confiance, il avait hâté sa besogne et achevé, en douze séances, une œuvre remarquable. Les artistes ne réussissent jamais mieux que sous le fouet de la nécessité: voilà pourquoi les millionnaires sont rarement de grands artistes. Ceux qui le voyaient travailler avec tant de cœur se disaient à l'oreille:
«Comme il aime! On prétend que Phidias, lorsqu'il fit la Minerve d'ivoire et d'or, était amoureux de son modèle. Qui aurait pu prévoir que la première passion de Mme Michaud serait partagée par un si joli garçon? Il fera un mariage d'argent et un mariage d'amour.»
Personne ne doutait qu'il ne fût sérieusement épris, excepté Victorine et M. de Marsal, qui avaient un autre bandeau sur les yeux. Mme Michaud elle-même commençait à s'effrayer de son ouvrage, et M. de Guéblan songeait à réprimander sa vénérable sœur.
Mais c'est M. Lefébure qui riait sincèrement dans sa barbe. En voyant son ancien rival s'enferrer de plus en plus, il se félicitait d'être né homme d'esprit, et il se représentait déjà la piteuse mine du capitaine, le jour où Daniel et Mme Michaud marcheraient ensemble à l'autel. L'avocat n'avait pas gardé d'illusions sur la personne de Victorine. Depuis qu'il la savait sans dot, il la trouvait beaucoup moins belle que Mlle Lerambert. De son côté, la famille Lerambert appréciait hautement l'éloquence et la fortune de M. Lefébure.
Le marquis, fort scandalisé de la conduite de son candidat, se sentait ramené par un instinct secret vers M. de Marsal. Il se repentait plus que jamais d'avoir mis sa fille au concours; il craignait que le bruit de cette aventure ne se répandît au faubourg Saint-Germain, et il sentait la nécessité de marier Victorine au plus tôt. Dans ces dispositions, il accueillit favorablement les avances du capitaine. Il se ménagea avec lui deux ou trois entretiens secrets: il lui ouvrit son cœur, et finit par aborder la question délicate du changement de nom. M. de Marsal ne se fit prier que de la bonne sorte; il se résigna à s'appeler Gaston de Marsal de Guéblan ou de Marsal-Guéblan, ou de Guéblan-Marsal, comme il plairait au marquis. Marché fait, il embrassa tendrement sa sœur, qui arrivait de Lunéville, et il lui conta les grandes nouvelles. Mlle de Marsal en pleura de joie, et dit: «J'arrive à point pour vous bénir. C'est pour cela, sans doute, que Mme Michaud m'appelait en toute hâte.»
Le lendemain, 13 juillet, était un vendredi: jour deux fois de mauvais augure. Mlle de Marsal avait eu le temps de prendre langue et de savoir tout ce qui s'agitait dans la maison. Après le déjeuner, elle tira son frère à part et lui dit:
«Quelle est la fortune personnelle de Mlle de Guéblan?
--Je ne sais pas. Rien, ou dix mille francs de rente.
--En bien né et acquis?
--Non, à la mort de son père. Pourquoi me demandes-tu cela? Tu sais bien qu'elle a la fortune de sa tante.
--De Mme Daniel Fert?
--Qu'est-ce que tu dis? de Mme Michaud!
--Mais, malheureux! tu ne sais donc pas?
--Quoi?
--Mme Michaud épouse le petit sculpteur. Tout le monde est dans le secret, excepté toi. Voilà pourquoi M. Lefébure s'est retiré.
--Miséricorde!»
M. de Marsal sortit en courant: de sa vie il n'avait eu des couleurs aussi vives. Ses favoris, blonds comme du lin, semblaient roux. Il tomba dans Mme Michaud, qui le prit amicalement par le bras et lui dit:
«Où courez-vous? Je vous fais prisonnier. J'ai bien des choses à vous conter. Vous vous êtes conduit comme un ange; M. Lefébure est une bête; je suis enchantée de l'arrivée de votre sœur, et vous aurez ma nièce.»
Il regarda assez impoliment sa fidèle alliée et lui répondit d'un ton sec:
«Je vous remercie, madame. Je crois qu'on trompe quelqu'un ici, et je tâcherai que la dupe ne soit pas moi.»
Mme Michaud resta plantée sur les pieds: elle croyait voir un agneau déchaîné.
Il lança un profond salut à la pauvre femme et courut à Daniel, qui se promenait avec le jeune M. Lerambert au bord de la pièce d'eau.
«Monsieur le sculpteur, lui dit-il, il y a assez longtemps que vous vous moquez de moi, et je me crois obligé de vous dire que je n'aime ni les fourbes ni les intrigants.»
M. Lerambert laissa tomber ses bras en signe de stupéfaction. Daniel regarda le capitaine comme un médecin de Bicêtre regarde un fou.
«Est-ce à moi que vous parlez, monsieur?
--A vous-même.
--C'est moi qui suis un fourbe et un intrigant?...
--Et un impudent, si les autres mots ne suffisent pas pour que le portrait vous paraisse ressemblant.»
Daniel se demanda un instant s'il jetterait le capitaine dans la pièce d'eau; mais réflexion faite, il tira ses gants de sa poche et les lui lança au visage.
V