Les mariages de Paris

Part 12

Chapter 123,887 wordsPublic domain

Tous ceux qui ont posé pour un portrait savent que la première séance est presque toujours dépensée à choisir la pose, à ménager la lumière et à préparer le travail des jours suivants. La coiffure de Mme Michaud ne prit pas moins de deux heures. La digne femme avait rêvé un buste rococo avec une coiffure Pompadour. Daniel trouvait qu'elle avait une tête romaine, le masque énorme, le front étroit, la tête petite. Il laissa la femme de chambre s'exténuer à faire et à défaire un édifice impossible, sur lequel chacun disait son mot. Puis il demanda la permission d'essayer à son tour; il releva ses manches et fit à son modèle une admirable coiffure de camée; ce fut l'affaire de quelques coups de peigne. La femme de chambre laissa tomber ses bras en signe de stupéfaction; Mme Michaud se regardait dans la glace sans se reconnaître, et prétendait qu'on lui avait mis une tête neuve comme à une poupée: les prétendants murmuraient à voix basse le nom d'artiste capillaire, et Victorine disait en elle-même: «Il faut convenir qu'il est bon coiffeur, mais quant à la sculpture....»

Daniel se mit à ébaucher son buste, et c'est alors que le travail devint difficile. Dans ces jours du mois d'avril où le vent saute à chaque instant de l'est à l'ouest, du nord au midi, les girouettes ne tournent pas aussi vite que la tête de Mme Michaud. «Mobile comme l'onde,» est un mot qui peindrait imparfaitement l'agitation perpétuelle de toute sa personne. Elle trouvait que c'était beaucoup de rester assise, et elle se consolait de cette immobilité partielle en parlant à droite et à gauche, à tort et à travers, en interpellant un à un tous ceux qui l'entouraient, en imitant le télégraphe avec ses bras, et en battant la mesure avec ses pieds. Aussi fut-elle exténuée après une heure de cet exercice: il fallut lever la séance. Daniel avait dépensé plus de patience en soixante minutes qu'un santon en soixante ans; le buste n'était pas ébauché.

«Je l'avais prédit, pensa Victorine.

--Ouf! dit Mme Michaud, et d'une! Encore onze séances, et nous aurons fini.»

Daniel n'osa pas lui dire que si les séances ressemblaient toutes à la première, il en faudrait plus de cent.

Ce singulier travail dura jusqu'à la fin de juin: le buste n'avait pas figure humaine. Mme Michaud soupçonna, au bout d'un certain temps, que l'artiste était peut-être un peu dérangé par la compagnie. Elle fit part de ses réflexions à Victorine; mais Victorine ne voulut pas entendre de cette oreille-là. Elle était sûre que le bel inconnu ne connaissait rien à la sculpture, et elle l'aidait de son mieux à cacher son ignorance. «Que deviendrions-nous, pensait-elle, s'il était contraint d'avouer la vérité?» Elle se faisait un devoir de déranger sa tante, d'interrompre Daniel et d'abréger les séances. Le pauvre artiste songeait avec terreur à l'échéance du 15 juillet, et maudissait cordialement tous les importuns, sans excepter Victorine.

Ce qui étonnait un peu l'incomparable Atalante, c'était le silence obstiné de son amant. «Hélas! se disait-elle, à quoi nous serviront toutes ses ruses et les miennes, s'il ne se décide pas à me dire qu'il m'aime? A-t-il peur de s'ouvrir à moi? Je garderai si bien son secret!» Quelquefois, pour le piquer de jalousie, elle affectait de bien traiter M. Lefébure ou M. de Marsal: elle devenait coquette pour l'amour de lui! Ces caprices de jeune fille causaient de grandes révolutions dans le château. M. de Marsal écrivait des lettres triomphantes à sa famille; M. Lefébure songeait à faire ses malles; Mme Michaud achetait une calèche neuve en signe de joie; Daniel seul ne s'apercevait de rien. Le lendemain, la roue avait tourné: M. de Marsal était lugubre; M. Lefébure était bruyant; Mme Michaud était si inquiète, qu'elle ne tenait plus sur sa chaise, et Daniel voyait surgir des chaînes de montagnes entre lui et ses quinze cents francs.

«Qu'attend-il pour se déclarer?» disait Victorine. Elle avait soin de défaire tous les bouquets que le jardinier apportait dans sa chambre, et elle les froissait avec dépit, après s'être assurée qu'ils ne contenaient point de billet. La nuit, elle passait des heures à sa fenêtre, dans l'attente d'une sérénade. Si une gondole était venue par terre jusqu'au grand escalier du château; si elle en avait vu descendre deux rebecs, un hautbois et une viole d'amour; si des négrillons, vêtus de satin rouge, avaient servi devant elle une collation de fruits d'Italie et quelques bassins d'oranges de la Chine, un tel phénomène l'aurait moins étonnée que le silence miraculeux de Daniel.

Un soir, entre onze heures et minuit, par un temps doux et amoureux, elle entendit une magnifique voix de basse qui chantait dans les allées du parterre. Elle était trop éloignée pour distinguer les paroles; mais la musique, qu'elle ne connaissait pas, lui parut étrangement rêveuse et mélancolique. Elle se penchait derrière ses jalousies pour écouter d'un peu plus près, lorsque Mme Michaud entra dans sa chambre.

Daniel, bien convaincu que tout dormait dans le château, se promenait en fumant un cigare, et chantait, entre chaque bouffée, un couplet des _Plaies d'Égypte_. C'est une complainte assez connue dans les ateliers de Paris.

Sur des rivages humides Et peuplés de croco_dils_, Les Juifs gémissaient, et ils Bâtissaient des pyramides, Sans autre consolation Que de manger des oignons.

Victorine n'avait entendu de ce couplet qu'un son vague et délicieux.

Sachez que les crocodiles Sont de féroces lézards, Plus grands que le pont des Arts, Qui mangeaient les Juifs par mille. Les oignons, dans ces malheurs, Leur tiraient encor des pleurs.

«Pour le coup! murmura-t-elle, j'ai bien entendu. Il a dit: Malheurs et pleurs. Enfin! Mais pourquoi se tient-il si loin?»

C'est alors que Mme Michaud entra dans la chambre. Victorine se mit à causer bruyamment avec sa tante, pour l'empêcher d'entendre la sérénade. L'écho seul profita des deux couplets suivants:

Ce peuple rempli d'audace, Mais n'aimant pas à mourir, Aurait voulu déguerpir Pour aller vivre en Alsace; Mais pour s'en aller, d'abord Il fallait un passe-port.

Un monarque légitime, Mais plein de perversité, Leur retenait leurs papiers: Il n'aura pas notre estime. Si vous ne savez son nom, C'était le roi Pharaon.

Mme Michaud avait un peu de migraine. Elle dit à sa nièce: «Puisque tu ne dors pas, viens au jardin; le grand air me remettra.» Victorine se fit tirer l'oreille; cependant elle descendit, bien décidée à entraîner sa tante dans les avenues du parc où l'on n'entendait que les rossignols. Malheureusement, la brise apporta quelques notes égarées jusqu'aux oreilles de Mme Michaud.

«Tiens! dit-elle, une sérénade!

--Je n'ai rien remarqué, ma tante.

--Est-ce que les oreilles me cornent? J'ai pourtant bien entendu. Là! Qu'est-ce que je te disais?

--Vous vous trompez, ma tante; c'est votre migraine.

--Non, ce n'est pas ma migraine! C'est.... mais oui! c'est la complainte de Fualdès.

--Allons-nous-en, ma tante; j'ai peur.

--Tu as peur de M. Fert! Mais il chante très-bien, s'il ne travaille guère! Si son ouvrage ressemblait à son ramage! Attends! Viens par ici, nous allons le surprendre.»

Victorine tremblait comme une feuille de saule. Sa tante la conduisit, par des chemins détournés, à quarante pas du chanteur. La jeune fille toussa pour avertir Daniel. «Chut! dit Mme Michaud: écoutons.»

Daniel, tranquille comme un dieu d'Homère, entonna le vingt-sixième couplet:

Moïse rendit visite Au roi qui mourait de faim: Il faisait un dîner fin Avec quatre pommes cuites, Sans avoir même un misé- Rable de lièvre en civet.

«Tu vois bien, dit Mme Michaud, que c'est la complainte de Fualdès!

--Quel bonheur! pensa Victorine, il a eu l'esprit de changer de chanson.»

III

Le lendemain, on attendait M. de Guéblan. Mme Michaud raconta à déjeuner qu'elle avait passé la nuit à écouter son artiste bien-aimé, qui chantait comme une sirène. Son récit fit ouvrir de grands yeux aux prétendants. Lorsqu'ils apprirent que Victorine avait été de la partie, leur surprise tourna à la stupéfaction, et ils se demandèrent quel rôle on leur faisait jouer. Ils n'avaient jamais eu une grande sympathie pour M. Fert, mais ils commençaient à le prendre sérieusement en aversion. Certes, Mme Michaud avait le droit de commander son buste à qui bon lui semblait, mais promener sa nièce nuitamment avec un jeune homme de trente ans au plus, ceci passait la plaisanterie. Ce sculpteur, après tout, n'était pas un aigle. Ses principaux chefs-d'œuvre étaient juchés sur des pendules; il travaillait depuis quinze jours à un malheureux buste sans parvenir à l'ébaucher. Sa conversation n'était rien moins que pétillante; il parlait peu, et l'esprit ne l'étouffait pas. Mme Michaud devrait bien se tenir en garde contre ses engouements d'une heure. Elle exposait les intérêts les plus sérieux de sa famille sur le tapis vert du paradoxe et du caprice: bref, il était temps que le marquis revînt au château.

En attendant, tout le monde fut exact à l'heure de la séance. Daniel, passablement découragé, enleva pour la quinzième fois les linges humides qui recouvraient le buste informe de Mme Michaud. M. Lefébure et M. de Marsal le regardaient d'un air de pitié maussade et malveillante. Victorine, un peu troublée par l'attente de son père, se demandait avec anxiété comment le pauvre garçon sortirait de l'impasse où il s'était fourvoyé. Elle gourmandait sa tante et la rappelait par instants à la pose, mais elle avait soin de ne l'y pas laisser longtemps.

«Êtes-vous en veine aujourd'hui? demanda Mme Michaud à Daniel. Les heures se suivent et ne se ressemblent pas. Hier soir, vous chantiez, et j'en étais fort aise. Eh bien! sculptez maintenant!

--Madame, reprit Daniel, je connais bien votre figure, je commence à vous savoir par cœur, et il me semble que je ferais beaucoup d'ouvrage en une heure, si vous pouviez poser seulement un peu.

--Soyez heureux; je ne dis plus rien, je ne connais plus personne, je pose!» dit la bonne femme en faisant une demi-culbute assise, accompagnée d'une grimace des plus originales, «et je supplie la galerie d'observer la loi du silence. Ah! si j'étais une jolie fille comme Victorine, vous auriez plus de cœur à l'ouvrage, artiste que vous êtes!

--Monsieur Lefébure, dit Victorine en épiant la physionomie de Daniel, croyez-vous qu'on devienne artiste par amour?

--Sans doute, mademoiselle; à une seule condition.

--Et laquelle?

--Bien peu de chose: dix ou douze ans de travail!

--Vous êtes un homme de prose: vous ne croyez pas à la puissance de l'amour.

--S'il y avait des incrédules, interrompit galamment M. de Marsal, vous n'auriez pas à prêcher longtemps pour les convertir.

--Capitaine, si vous me faites des compliments, je raisonnerai tout de travers. Où en étions-nous? Ma tante, tenez-vous droite. Je disais que l'amour peut faire des miracles. Exemple: Je suis la princesse.... quelle princesse? la princesse Atalante, fille du roi de je ne sais où. Je me promène dans un carrosse attelé de quatre chevaux; non, de quatre licornes blanches: c'est plus rare et plus joli. Un berger, qui gardait ses brebis, me voit passer sur la route. Il s'éprend d'amour pour moi. Le lendemain, il me fait parvenir un sonnet.

--Par quelle voie, s'il vous plaît?

--Mais par la voie des airs, sous l'aile d'une colombe apprivoisée; cela se rencontre tous les jours. Or, le sonnet est admirable, donc l'amour a fait un poëte.

--Il a fait bien mieux, mademoiselle, reprit en riant M. Lefébure: il a enseigné la prosodie, l'orthographe et l'écriture à un homme qui ne savait que garder les moutons, et cela en un jour! sans parler des règles particulières du sonnet, qui sont fort compliquées, à ce que l'on assure. Je lisais dernièrement un petit poëme, rédigé par un dentiste....

--C'est bien; j'abandonne la poésie. Mais la peinture! Une jeune Italienne est aux mains d'un barbon, qui prétend l'épouser malgré elle. Un beau seigneur de la ville voisine s'introduit au château sous l'habit et le nom d'un peintre renommé; il n'a jamais manié le pinceau, mais l'amour conduit sa main: direz-vous encore que cela ne s'est jamais vu?

--A Dieu ne plaise! Mais je voudrais bien le voir. Le dessin est une orthographe qui ne s'enseigne pas en trente leçons; et, quant à la couleur, nous avons des membres de l'Institut qui n'ont jamais pu l'apprendre.

--Est-ce vrai, monsieur Fert?

--Oui, mademoiselle.

--Mais vous, qui êtes sculpteur, allez-vous mettre aussi la sculpture contre moi? Accordez-moi seulement qu'un homme du monde, un gentilhomme, qui n'a jamais manié vos ébauchoirs, peut, à force d'amour, pour se rapprocher de celle qu'il aime, faire.... un buste!

--Ma foi! mademoiselle, c'est une chose que j'aurais crue impossible il y a six mois.

--Et maintenant?

--Maintenant, je suis de votre avis: je crois aux miracles de l'amour.»

Victorine se sentit pâlir; il lui sembla que tout son sang refluait vers le cœur.

«Est-ce une histoire? demanda-t-elle d'une voix tremblante.

--Pas trop longue, et je peux vous la raconter.»

Mme Michaud se tenait tranquille par aventure; Daniel poussa vivement sa besogne, tout en suivant son récit avec une lenteur francomtoise.

«Il y a six mois, dit-il, je terminais un groupe pour l'ambassadeur d'Espagne. Je reçus la visite d'un homme de mon pays et de mon âge, un camarade d'école, appelé Cambier. Il était venu à Paris pour écrire; mais il n'écrivait guère, ou il écrivait mal. Il rédigeait un journal appelé _la Feuille de Rose, l'Impartial de la parfumerie_, je ne sais plus au juste. Toujours est-il que le pauvre diable avait souvent besoin de cent sous. Il portait, au mois de janvier, une jaquette laine et coton de _la Belle-Jardinière_, avec un chapeau gris à poil hérissé. Il rencontra dans mon atelier une Juive appelée Coralie qui pose pour la tête et les mains. Elle est vraiment belle, et elle se conduit bien; elle demeure avec sa tante dans ces environs-ci, rue Mouffetard. Ce Cambier la regarda pendant une demi-heure comme un hébété; lorsqu'elle sortit, il me fit toute sorte de questions sur elle. Il n'avait jamais rien vu d'aussi beau; c'était la femme qu'il avait rêvée; il l'attendait depuis dix ans! Il me demanda son nom; il chercha son adresse sur l'ardoise où j'inscris mes modèles; il voulait la revoir à tout prix. Il était capable de la demander en mariage et de confondre deux misères en une. Je l'avertis qu'il serait probablement mal reçu, parce que la tante vivait de sa nièce et ne songeait pas à la marier. Alors il me supplia de la faire venir chez moi pour poser, quand même je n'en aurais pas besoin: le malheureux offrait de payer les séances! Je ne fis pas grande attention aux sottises qu'il dit; il avait l'air d'un fou. Les jours suivants je m'absentai régulièrement; je travaillais en ville. Lorsque je revins à l'atelier, je vis son nom écrit dix ou douze fois sur la porte. Notez que je suis aux Ternes et lui rue de l'Arbre-Sec. Enfin il me joignit. Il était allé voir Coralie, qui lui avait jeté la porte au nez. En me racontant sa visite, il pleurait. «Quel malheur, disait-il, que je ne sois pas sculpteur! elle viendrait chez moi, et je pourrais la regarder tout mon soûl.» Il me demanda quelques vieux outils à emprunter; je lui en donnai une poignée. Un mois après (c'était au milieu de février) il revint me voir. Vous auriez dit un autre homme; je ne le reconnaissais plus. Il avait l'œil vif, le visage animé, et il tendait le jarret en marchant; un peu plus, il aurait chanté. Par exemple, ce qui n'était pas changé, c'était sa jaquette et son chapeau. Il se remit à me parler de Coralie; il en était plus amoureux que jamais, et il espérait s'en faire aimer. Pour commencer, il avait fait son buste de mémoire, et il croyait avoir réussi. Il ne me laissa pas de repos que je n'eusse vu son ouvrage. Bon gré, mal gré, il fallut partir avec lui. L'omnibus du Roule nous mit au coin de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec; c'est là qu'il demeurait, au-dessus de la fontaine, et bien au-dessus. Je n'ai pas compté les étages, mais il y en avait six ou sept. Le buste était placé sur une sorte de table de nuit. En ce temps-là je ne croyais pas aux miracles de l'amour, et j'étais aussi sceptique que M. Lefébure, car mon premier mot, dès qu'il eut ôté le linge, fut: «Ce n'est pas toi qui as fait cela!» Je vous jure, sans fausse modestie, que je donnerais de bon cœur tout ce que j'ai fait et tout ce que je ferai pour ce buste de Coralie. C'était quelque chose de naïf et de savant, de vigoureux et de passionné, qui rappelait certaines peintures d'Holbein, certains dessins d'Alber Durer, ou, si vous voulez, quelques-unes des plus belles sculptures du moyen âge. Le fait est que ce buste en terre rougeâtre répandait dans la mansarde comme une lumière de chef-d'œuvre. Je dis à l'artiste tout ce qui me passa par la tête; j'étais plus content que ceux qui découvrent une mine d'or. Il me remerciait, il m'embrassait, il était fou de joie: il voyait déjà le jour où Coralie viendrait dans son atelier. Je le priai de m'attendre le lendemain jusqu'à trois heures, et je revins avec M. David, M. Rude et M. Dumont. Les maîtres lui prirent la main et lui dirent qu'il était un grand artiste. Ils déclarèrent tous qu'il fallait mouler ce buste et le mettre à l'exposition. Je leur fis remarquer d'un coup d'œil le dénûment de cette chambre où il n'y avait pas trente francs pour le mouleur. Mon signe fut si bien compris, qu'après notre départ, Cambier trouva plus de cinq louis sur sa commode.

«La tête un peu plus à gauche, madame, s'il vous plaît.

--Et ce chef-d'œuvre, qu'est-il devenu? demanda M. Lefébure. Le public ne l'a pas vu; les critiques d'art n'en ont rien dit!

--Hélas! monsieur, l'amour a fait comme les tigres, qui mangent volontiers leurs enfants. Huit jours après cette visite, je retournai chez Cambier. Il était debout devant sa maison, les pieds dans la neige fondue, et il fumait sa pipe d'un air morne en regardant la fontaine et les porteurs d'eau. Il me reconnut quand je lui eus frappé sur l'épaule. Je lui demandai ce qu'il faisait là. Il me répondit: «Tu vois, je m'amuse.--Et tes amours?--Ah! c'est vrai. Je suis allé chez Coralie avec mon buste sous le bras. C'est elle qui m'a ouvert la porte. Je lui ai conté ce que j'avais fait par amour pour elle, et ce que vous m'aviez tous dit, et que je serais un artiste, et qu'elle viendrait poser chez moi. Elle a répondu qu'elle se moquait bien de moi, que je l'ennuyais, et que je pouvais remporter mon plâtras. Je ne l'ai pas emporté bien loin; je l'ai cassé contre la borne.»

--Et Coralie est-elle mariée? demanda Mlle de Guéblan.

--Oui, mademoiselle, à un rémouleur qui gagne trois francs par jour.

--Quel bonheur! s'écria Mme Michaud.

--Comment? demanda toute l'assistance.

--Quel bonheur! mon buste! c'est moi; je suis frappante; je saute aux yeux! Ah! mon cher artiste, je veux aussi vous sauter au cou!»

Et d'embrasser Daniel qui ne s'y attendait guère.

Le buste n'était pas fini, tant s'en faut; mais il avait fait plus de progrès en deux heures qu'en toute une quinzaine. Mme Michaud avait posé sans le savoir, par pure distraction, en écoutant le récit de Daniel. L'artiste avait saisi l'occasion au vol, et son ouvrage, pour être improvisé, n'en était pas moins heureux. Tout le monde en convint, jusqu'à Victorine, qui ne pouvait croire ses yeux. Dans son trouble, elle dit à Daniel:

«Ah! monsieur, vous avez bien prouvé que l'amour faisait des miracles!»

Daniel pensa qu'elle faisait allusion à l'histoire de M. Cambier. Il se tenait les bras croisés devant son buste, et disait en lui-même: «Voilà une ébauche assez bien venue; reste à la finir sans la gâter. Nous sommes au 1er juillet, j'ai du temps devant moi. Si ces messieurs voulaient bien me laisser tranquille, le plâtre serait réparé dans quinze jours, et je pourrais demander quinze cents francs d'avance.»

Qu'y a-t-il de vrai dans cette histoire? pensait Victorine. L'ambassade d'Espagne.... une fille qui demeure ici, avec sa tante.... un jeune homme de son âge et de son pays.... un chef-d'œuvre fait par amour.... Qui est-ce qui épouse un rémouleur? Et par quel sortilége ce bloc de terre a-t-il pris la figure de Mme Michaud?»

Le marquis avait annoncé qu'il reviendrait le 1er juillet pour l'heure du dîner, et quoiqu'il n'eût pas écrit depuis quatre jours, on connaissait si bien son exactitude mathématique, que son appartement était prêt et son couvert sur la table.

Après la séance triomphale où le buste s'était ébauché par miracle, Daniel, radieux comme un soleil, courut au fumoir remplir son porte-cigares. La pendule de Don Juan marquait six heures dix minutes: on avait donc, avant de s'habiller, une bonne demi-heure de récréation.

Pour revenir du fumoir au jardin, il fallait traverser la salle d'armes. C'était une grande pièce carrée, parquetée en sapin, non cirée, et tapissée d'armes de toute sorte. On y voyait côte à côte les épées de combat, aiguisées, graissées, toutes neuves et toutes brillantes, et les épées d'assaut, rouillées au contact des mains et ébréchées par les parades. M. de Guéblan n'aimait pas les fleurets, dont la souplesse et la légèreté rendent la main paresseuse.

Daniel passait en chantonnant: il vit M. Lefébure en contemplation devant une panoplie. L'avocat n'avait digéré ni les succès du nouveau venu, ni la célèbre sérénade, ni ce baiser de nourrice que Mme Michaud venait d'appliquer si généreusement sur la figure de son sculpteur. Ajoutez que depuis quinze jours il n'avait pris aucun exercice. Le sang le tourmentait; il sentait des démangeaisons dans les mains, il était comme Mercure lorsqu'il rencontra Sosie. Il demandait au ciel un homme, un seul homme, un pauvre petit homme à qui il pût rompre les os. Dans ces dispositions philanthropiques, il caressait du regard les épées mouchetées et ces bonnes lames bien roides dont le bouton laisse un bleu sur le corps. Daniel lui apparut comme une victime envoyée par la Providence: qu'il serait doux de marbrer à tour de bras une poitrine si large et si appétissante! La victoire n'était pas douteuse: quinze ans de salle et une force reconnue! M. Lefébure répétait volontiers, avec une orgueilleuse modestie: «J'ai déjà rencontré trois amateurs plus forts que moi, lord Seymour, M. Legouvé et le marquis de Guéblan.» C'était dire assez élégamment: «Je ne crains personne, excepté les trois premiers tireurs de Paris.» Il éprouvait le besoin de donner une bonne leçon d'escrime à M. Fert. Il est toujours agréable de se montrer supérieur à l'homme qu'on n'aime pas, mais c'est double plaisir quand la démonstration peut se faire dans une salle d'armes.

Le jeune artiste n'avait rien contre M. Lefébure. Il ne le trouvait pas beau, et il n'eût fait son portrait ni pour or ni pour argent; il l'avait trouvé importun pendant quinze jours, de deux heures à six; mais à cela près, il ne lui voulait que du bien. Il s'arrêta à causer avec lui, examina les armes, accepta un gant et une épée, et se laissa coiffer d'un masque avec la candeur innocente d'un agneau paré pour le sacrifice. Le belliqueux avocat se rua sur lui sans crier gare! et lui appliqua vingt coups de bouton en moins de temps que je n'en mets à le raconter: c'était une grêle. En poussant chaque botte, il murmurait intérieurement: «Tiens! tiens! tiens! voilà pour ta sculpture! voilà pour ta musique! voilà pour t'apprendre à voler comme un hanneton au milieu de mes amours et de mes affaires!»

Daniel empochait les coups sans rompre, et chaque fois qu'il était touché, il disait conformément aux règles du jeu:

«Touche--touche--touche!»