Les manieurs d'argent à Rome jusqu'à l'Empire
Part 34
Les faits du même genre sont très nombreux dans l’histoire de Rome. Mais ce sont des faits séparés les uns des autres, accomplis sans aucun lien entre eux, sans aucune tradition commune, par des gens qui ne ressemblent en rien aux publicains ni aux banquiers, et qui réalisent leurs opérations ruineuses pour les provinciaux exploités, qu’accidentellement, par occasion, pour ainsi dire, en quelques coups de force rudement frappés. Ils ne rentrent pas dans notre étude sur les manieurs d’argent de profession.
Nous ne constaterons pas davantage, dans les cinq premiers siècles de Rome, du moins habituellement, l’intervention des banquiers dans les prêts d’argent à intérêt, ou avances de fonds.
Les prêteurs d’argent des temps anciens, ceux qui ont provoqué les émeutes parfois sanglantes du Forum, la retraite réitérée du peuple sur le mont sacré ou ailleurs, ceux dont les abus ont nécessité des lois toujours renouvelées et toujours impuissantes sur l’usure, ce ne sont pas des chevaliers, des _fœneratores_ de profession; ce sont plutôt les patriciens, les seuls riches des premiers siècles, dans leurs rapports avec la plèbe.
On peut consulter tous les textes relatifs à ces émeutes et aux lois qu’elles faisaient naître; c’est toujours la lutte des castes, nous l’avons déjà fait observer, ce sont des discussions et des concessions politiques que signalent les textes, quand il s’agit de la misère des débiteurs à soulager et des excès des créanciers à contenir[591].
[591] Voy., notamment, les détails très énergiquement présentés par Tite-Live, sur les crises financières de l’année 259-495, liv. II, ch. XXIII; en 398-356, liv. VII, ch. XVI; et en 429-325, liv. VIII, ch. XXVIII; à cette dernière date, la transformation économique apparaît. Il semble être question d’un _fœnerator_ de profession.
Ce n’est probablement qu’après plusieurs siècles, que les _fœneratores_ de profession, les banquiers escompteurs, ainsi que nous dirions aujourd’hui, commencèrent à opérer le trafic sur les avances et les dépôts de fonds. Jusque là, c’est surtout sur les métaux et les échanges que les opérations ont porté, dans les _Tabernæ argentariæ_ du Forum.
On voit cependant apparaître d’assez bonne heure dans l’histoire, des personnages qui doivent être des banquiers de profession, et qui sont publiquement chargés de résoudre les difficultés résultant des abus de l’usure. Il serait curieux d’étudier chacune de ces interventions économiques, dans leurs détails, mais comme ce sont des mesures politiques autant que financières prises par l’État, et non des actes d’initiative privée et de banque proprement dite, nous ne pourrions pas nous y arrêter ici, sans sortir de nos limites. Nous nous bornerons donc à énumérer les principaux de ces faits.
Ainsi, on a dit que la loi des XII Tables avait établi des contrôleurs des monnaies. «_Triumviri monetales, aurum, argentum, æs publice signanto[592]._» Ce qui est plus certain, c’est que des magistrats de ce genre furent établis à plusieurs reprises plus tard[593].
[592] Marquardt, _De re monetaria veterum Romanorum_; Cruchon, _loc. cit._, p. 42.
[593] Voy. Lenormant. _op. cit._, t. III, p. 146.
En 401-353, les consuls Valerius Publicola et Marcius Rutilus nommèrent, pour apaiser les esprits excités, et faciliter le règlement des dettes, cinq personnages qui furent préposés à ce soin. «_Quos mensarios ob dispensationem pecuniæ appellarunt._» Ils rendirent de tels services, dit Tite-Live, que leurs noms ont mérité de passer à la postérité. Ils s’appelaient C. Duellius, P. Decius Mus, M. Papirius, Q. Publilius et T. Æmilius; ils avaient été probablement pris parmi ces financiers honorés du nom de _boni homines_[594]. Leur intervention consista à faire des avances aux débiteurs sur les fonds de l’État, et surtout à contraindre les créanciers à recevoir en payement, les biens de leurs débiteurs, suivant une estimation équitablement faite.
[594] Tite-Live, VII, ch. XXI.
Des mesures semblables furent prises en 405-349 et en 538-216. Cette dernière fois, tout au moins, les _triumviri mensarii_ désignés, ne furent pas pris parmi les banquiers de profession, car Tite-Live nous dit que l’un d’eux avait été consul et censeur, l’autre deux fois consul, l’autre tribun du peuple[595].
[595] Tite-Live, XXII, 60; XXIII, 21.
En 540-214, lorsque les sociétés de publicains s’honorèrent par les propositions généreuses que nous avons rapportées, pour venir au secours de l’État en détresse, on nomma des _triumviri mensarii_ pour être adjoints aux censeurs: «_Arcessitosque ab triumviris esse dixerunt, ut pretia servorum acciperent[596]._»
[596] Tite-Live, XXIV, 18.
C’est encore entre les mains des _triumviri mensarii_, qu’en 542-212 le public fut invité à porter ses offrandes à la patrie en danger[597].
[597] Tite-Live, XXVI, 26: «_Senatu inde misso pro se quisque aurum argentum et æs in publicum conferunt tanto certamine injecto, ut prima inter primos nomina sua vellent in publicis tabulis esse, ut nec triumviri (mensarii) accipiendo nec scribæ referundo sufficerent._»
Cicéron parle aussi[598] de _mensarii_ chargés de surveiller les dépenses de l’État, en compagnie de cinq préteurs et de trois questeurs.
[598] _Pro Flacco._--Voy. aussi un texte, très discuté d’ailleurs, de Quintilien, _Inst._, V, 105.
On voit que ces _mensarii_ sont des fonctionnaires ou des délégués du pouvoir public. Nous n’insistons pas.
Nous avons dit également, pourquoi nous ne devrions pas nous occuper ici des lois sur le taux de l’intérêt et sur l’usure; nous signalerons cependant, en passant, quelques mesures spécialement intéressantes pour les manieurs d’argent de Rome et de la province. Elles sont trop caractéristiques des mœurs économiques du temps, pour que nous les passions sous silence; mais nous nous abstiendrons de commentaires.
Une loi de 561-193 soumit les Latins aux lois romaines sur le prêt d’argent, «_cum sociis ac nomine Latini pecuniæ creditæ jus idem quod cum civibus Romanis esset[599]._» Jusque-là, on s’était servi de prête-noms latins pour se soustraire à la rigueur des lois; on fut obligé d’aller chercher le détour plus loin, et jusque dans les provinces d’outre-mer. «Voici donc, d’après M. Belot, le commerce que faisaient depuis les guerres puniques, les banquiers presque tous sortis de l’ordre équestre. Ils empruntaient à Rome, à un taux modéré, et ils prêtaient en province, à un taux exorbitant. Ils gagnaient la différence des intérêts. C’est ainsi que P. Settius, avait, à Rome, contracté des dettes, mais, en province, il avait de nombreux débiteurs, parmi lesquels Hiempsal, roi de Mauritanie[600].»
[599] Tite-Live, liv. XXXV, ch. VII.
[600] Belot, _Hist. des chev._, p. 154.--Cicéron, _Pro Sulla_, 20. Les particuliers plaçaient leurs fonds et «ceux de leurs familles» sur les _vectigalia_. _Supra_, p. 282.
A mesure que les banquiers devenaient plus forts, comme chevaliers, et comme affiliés aux publicains, les lois devenaient de plus en plus impuissantes envers eux, aussi bien qu’envers leurs amis. En 665-89, le préteur Sempronius Asellio voulut prendre des mesures pour assurer l’application des anciennes lois contre l’usure, nous avons déjà signalé ce fait, il fut massacré en plein jour par les banquiers, près du temple de Vesta.
C’est à cette occasion que fut proposée la loi _Plotia de vi, hominibus armatis_, afin d’enlever aux chevaliers la judicature et d’obtenir, ainsi, une condamnation contre les meurtriers du préteur.
On voit où en était venue la justice, non seulement par rapport aux publicains, mais encore par rapport à tout ce qui se rattachait, de près ou de loin, à leurs affaires ou à leurs intérêts[601].
[601] Belot, _eod._, p. 262.
Plutarque a rapporté, en détail, les mesures prises par Lucullus en Asie, en 683-71, soit contre les publicains, soit contre les banquiers ou les _negotiatores_. C’était, assurément, contre ces derniers surtout, que furent édictées les dispositions par lesquelles le proconsul ramenait le taux de l’intérêt à 1% par mois, et réduisait le montant de ce qui était déjà dû[602].
[602] Plutarque, _Lucullus_.
Mais les publicains ressentirent aussi très profondément les effets de ces mesures, car ils avaient dû se faire banquiers à côté de ceux qui l’étaient en titre, nous l’avons vu, pour faire les avances nécessitées par les lourdes charges que Sylla avait imposées à l’Asie. Et nous avons vu, aussi, que la loi Manilia vint, sur les insistances de Cicéron, l’orateur des publicains et des banquiers, punir Lucullus de ses sévérités.
D’autres mesures, d’un caractère singulier, furent prises plus tard à Rome même, en vue d’éviter que la monnaie ne sortît du sol de l’Italie. Nous en indiquons quelques-unes, comme se rattachant spécialement au commerce de l’argent.
C’est ainsi qu’en 685-69, la loi Gabinia vint défendre aux provinciaux d’emprunter à Rome, et annuler tous les engagements qui y seraient contractés par eux.
Vers la même époque, Cicéron défendait toute vente dans le port de Pouzzoles, et n’y permettait que le troc, à l’égard des étrangers, afin d’empêcher l’argent de se diriger vers la Grèce[603].
[603] Cicéron, _In Vat._, 5.
Des mesures analogues avaient été prises contre les Juifs, et plusieurs sénatus-consultes leur avaient défendu d’envoyer du numéraire à Jérusalem. «_Quum aurum, Judeorum nomine, quotannis ex Italia et ex omnibus provinciis Hierosolyma exportari soleret_», dit Cicéron, «_Flaccus sanxit edicto, ne ex Asia exportari liceret[604]._»
[604] _Pro Flacco_, 28.--Dans le même esprit économique on prenait des mesures pour éviter aux produits de l’Italie la concurrence des produits étrangers. C’est ainsi qu’on défendait, dans ce but, la culture de la vigne en Gaule au temps de Cicéron. Voy. Cicéron, _De Republica_, liv. III, VI: «_Nos vero justissimi homines, qui Transalpinos Gentes oleam et vitem serere non sinimus, quo pluris sint nostra oliveta nostraque vineæ: quod quum faciamus, prudenter facere dicimur, juste non dicimur; ut intelligatis, discrepare ab æquitate sapientiam._»
Il est probable que les manieurs d’argent se dérobaient facilement à ces lois, par la dissimulation et par la fraude. Mais c’était au moins en reconnaître l’existence, que de chercher à s’y soustraire par des détours. Il n’en était pas toujours ainsi.
Cicéron nous a laissé, dans trois lettres curieuses, écrites à Atticus[605], des détails sur les procédés auxquels les grands personnages recouraient à cet égard; ils en usaient tout à fait à leur aise.
[605] _Ad Att._, V, 21, et VI, 1 et 2.
Brutus voulait prêter aux Salaminiens, à 48%, une grosse somme dont ils avaient besoin, et ceux-ci s’engageaient, en effet, dans ces conditions vis-à-vis de lui, par des _syngraphæ_ qui devaient servir de titre à la créance.
Le traité de Brutus, ou de ses prête-noms, était largement usuraire, et dépassait de beaucoup le taux légal qui était de 12%. Brutus fit tout simplement rendre un sénatus-consulte spécial, qui lui permettait de passer outre.
D’autre part, les _syngraphæ_ signés à Rome par des provinciaux, étaient nuls en vertu de la loi Gabinia. Un autre sénatus-consulte de la même espèce fut rendu pour déclarer ceux-ci valables.
C’est cette même dette que Brutus fit exécuter sur la personne des sénateurs, par la cavalerie du consul de la province. On ne peut guère accumuler plus d’abus dans une seule affaire.
Nous n’insistons pas sur ces prévarications qui n’ont rien de commun avec les affaires de banque; mais on peut y trouver le curieux spectacle de la lutte dans laquelle devaient se débattre les honnêtes gens, et spécialement Cicéron, tiraillé entre sa conscience et le désir de plaire à ses amis Brutus et même Atticus.
En 706-48, César ordonna une liquidation des dettes par des _mensarii_ chargés de faire des avances avec les fonds de l’État, ou de contraindre les créanciers à recevoir en payement des biens, comme cela avait eu déjà lieu d’autres fois[606]. Nous avons déjà signalé et jugé ce procédé.
[606] Belot, _loc. cit._, p. 152, _supra_. César, _De bell. civ._, III, I et XX.
Mais le règne des grands spéculateurs, magistrats supérieurs ou généraux d’armées, comme celui des banquiers, comme celui des publicains, allait finir. La puissance impériale n’allait plus admettre en cela, que les abus qui se commettaient en son nom et sous ses ordres, comme pour toutes choses.
Le rôle modeste des banquiers de profession fut encore ce qui devait les protéger contre les rigueurs niveleuses de l’empire.
Nous les voyons revenir souvent, dans les écrits des jurisconsultes de l’époque classique, et, sous Justinien ils sont encore revêtus de titres brillants, qui les font traiter, avec considération, comme les _boni_, ou les _optimi viri_ du temps de la république. Mais le règne des grands manieurs d’argent était passé depuis cinq siècles.
CONCLUSION
Il semble que, chez les grands peuples où la liberté politique s’est sagement établie et régulièrement organisée, le mouvement des choses humaines devrait de lui-même suivre son cours naturel vers la justice et le progrès; mais, on le sait bien, ce n’est pas sans effort que l’homme apprend à être libre.
Là, plus qu’ailleurs, peut-être, si les passions personnelles et égoïstes de chacun ne sont pas contenues et pour ainsi dire ennoblies par des sentiments d’ordre supérieur, la société ne tarde pas à se détourner de sa route.
C’est ce qu’a dit Montesquieu, lorsqu’il a fait de la vertu l’élément indispensable du gouvernement populaire.
Et même, au sens de cet observateur de génie, les vertus privées ne sauraient y suffire. Sous les régimes démocratiques, ce sont les particuliers qui gouvernent, au moins par leurs suffrages; ce sont par conséquent eux-mêmes qui doivent veiller à la marche de l’État, et s’imposer courageusement les sacrifices nécessaires parfois aux intérêts généraux de la patrie.
«La vertu politique», est-il dit au livre de l’_Esprit des lois_, «est un renoncement à soi-même qui est toujours une chose très pénible... Elle donne toutes les vertus particulières... Lorsque cette vertu cesse, l’ambition pénètre dans les cœurs qui peuvent la recevoir, et l’avarice entre dans tous[607].»
[607] Montesquieu, _Esprit des lois_, l. III, ch. III, et l. IV, ch. V.
L’avarice en effet, portant en elle l’amour immodéré du gain, est la forme naturelle de l’égoïsme chez les peuples actifs et libres[608]. Même avec des procédés légaux, et dans une république de citoyens honnêtes, elle doit facilement devenir un danger public, puisqu’elle ne produit que des abaissements intéressés, dans des États où l’on ne peut se passer de vertus supérieures. Et c’est bien de ce côté que se font réellement pressentir les plus redoutables périls, pour nos démocraties modernes.
[608] «Ceux d’aujourd’hui ne nous parlent que de manufactures, de commerce, de finances, de richesses, de luxe même.» _Eod._, liv. III, chap. III.
La Bible avait stigmatisé les excès de cette dépravation de la liberté, sous un nom qui a traversé les siècles: c’est le culte du veau d’or; et le récit de l’exode rapporte que Moïse, trop longtemps retenu sur la montagne sacrée, dut détruire, par d’effroyables exécutions, cette ignoble idolâtrie, afin de sauver son peuple et de le rappeler à ses hautes destinées[609].
[609] Exode, ch. XXXII.
A Rome, nous l’avons vu, lorsque les publicains composant les classes moyennes eurent abattu le patriciat, et furent devenus seuls maîtres des suffrages, la république ne tarda pas à périr, parce qu’elle n’eut guère d’autre but que de satisfaire la cupidité, c’est-à-dire «l’avarice» de ceux qui la gouvernaient.
Nous venons d’étudier ce phénomène historique, si semblable, à certains égards, aux événements qui nous environnent, et nous avons été frappé de ces analogies, quoique bien des détails nous échappent encore.
Il en est de l’œuvre des publicains, en effet, et des grands banquiers, comme de la plupart des institutions qui ont précédé l’empire. Les grands écrivains de la littérature, de l’histoire et du droit n’existaient pas encore; et nous ne pouvons pas tout savoir.
Nous connaissons beaucoup de lois de ces époques lointaines, sur la propriété, sur les créances, sur les actions en justice, mais nous n’avons sur ces sujets, ni jurisprudence, ni doctrine, ni aucun détail d’application. Il a fallu attendre jusqu’à la découverte des _Commentaires de Gaius_, c’est-à-dire jusqu’en 1816, pour en avoir quelques notions précises. Nous ne sommes guère plus fixés, sur ces institutions qui nous ont été si complètement expliquées pour les temps suivants, que sur les événements dont nous venons de parler, et ceux-ci ont été beaucoup plus négligés par les commentateurs.
Que l’on ne nous accuse pas, cependant, de ne présenter que des conjectures hardies.
Nous n’avons rien avancé dans ce travail, qui ne soit directement prouvé par des textes, ou qui ne s’impose par la plus scrupuleuse logique, et l’on nous pardonnera de le rappeler nettement, en faisant le relevé d’un actif que nous pouvons, avec le langage du sujet, déclarer bien établi.
Nous constaterons d’abord, que nous sommes en présence d’une démocratie bourgeoise, qui se développe par l’œuvre imprudente des Gracques, et qui, après avoir supplanté le patriciat, tombe dans la démagogie. C’est le moment où «l’avarice» gouverne en souveraine, par la fédération des grandes compagnies financières; nous pensons l’avoir démontré.
Les compagnies de publicains couvraient, en effet, de leurs spéculations, de leurs entreprises et de leurs travaux, le monde Romain, et nous les avons réellement trouvées à l’œuvre, en Sicile, dans la province d’Asie, dans la Bithynie, la Cilicie, la Syrie, le Pont, la Judée, la Macédoine, la Grèce, la province d’Afrique, l’Espagne et la Gaule. Il en était de même dans toutes les provinces conquises, et nous avons vu leurs services compliqués s’organiser partout, au moment même où l’armée prenait possession du territoire.
Ces grandes compagnies trouvaient abondamment des fonds, par l’attrait d’un gain assuré, et par le procédé aussi simple que merveilleux de l’action, qui est, aujourd’hui encore, resté le même. _Partes, Particeps non socius, affinis conductionis._ Tout le monde voulait y avoir sa part: Πάντας ὡς ἔπος εἰπεῖν, dit Polybe. On s’arrachait les titres, Cicéron le dit textuellement de C. César, _Eripuit partes illo tempore carissimas_.
Elles furent facilement organisées, parce que l’adjudication des impôts et des grands travaux était, de toute antiquité, dans les mœurs.
Elles furent très nombreuses, parce que les travaux de la guerre et les bénéfices de la paix se multiplièrent à l’infini, sur les provinces conquises.
Elles furent très riches, parce que c’était sur les provinciaux asservis que portaient leurs exploitations sans contrôle et sans scrupule. «Arrachez-nous de la gueule de ceux dont la cruauté ne peut se rassasier de notre sang», disait, au nom des provinciaux, le célèbre discours de Crassus.
Elles furent populaires, parce qu’elles représentaient, aux yeux du peuple romain, les droits de la conquête se continuant, à leur profit, sur les peuples vaincus.
Elles devinrent vite agissantes et fortes, parce qu’elles furent animées par une spéculation passionnée, surexcitées par le jeu sur leurs valeurs échangeables, et soutenues par l’autorité que leur donnait leur richesse. Cicéron en a largement rendu témoignage.
Elles fournirent un aliment aux jeux, d’où résultaient des fortunes subites et de terribles chutes, auprès des deux Janus du Forum. «_Excussus propriis, ad medium Janum res mea fracta est_», dit le joueur d’Horace; et nous avons démontré que le jeu cesse au Forum, dès que disparaissent les publicains.
Elles s’unirent entre elles, se syndiquèrent puissamment, en vue de leurs intérêts communs, de façon à former un nouvel ordre dans l’État, _Novus Ordo_; et c’est ce qui fit leur puissance commerciale et politique. «_Unde regnarent judiciariis legibus, nisi ex avaritia?_» «Avaritia», tel est le mot de Festus, qui est devenu le mot fatal de Montesquieu.
Auguste, qui ne voulait pas d’une pareille puissance à ses côtés, n’eut pas même à supprimer les compagnies, il n’eut qu’à arrêter le renouvellement des adjudications. Il n’y eut plus dès lors de sociétés par actions possibles, puisque l’État s’était réservé le droit de les constituer. Le règne des publicains était fini.
Alors commença l’empire, qui eut du moins la gloire de laisser le droit civil prendre son admirable développement; mais sous la puissance politique duquel, tout dut fléchir et se soumettre.
Toutes les initiatives privées furent détruites dans leur germe. «_Solitudinem faciunt, pacem appellant._» Ils firent la solitude et ils appelèrent cela la paix.
Voilà, dans ses grandes lignes, l’histoire de cette décadence politique; on y voit les libertés publiques tombant par les excès de la spéculation cupide, et par le fait de grandes coalitions financières, sous le plus persistant et le plus honteux des despotismes.
L’empire romain s’achemina dès lors, lentement, vers sa dissolution, et le monde sembla menacé de retourner pour toujours à la barbarie.
Dans les démocraties de notre temps, les crimes abominables des publicains ne sont plus à craindre, du moins sous le couvert d’une légalité durable; dix-neuf siècles de christianisme et de civilisation n’ont pas pu passer sur les générations, sans adoucir les mœurs et relever les âmes. Le mal de l’argent sera donc, sans doute, moins grave dans ses conséquences.
Mais par l’effet de ces progrès eux-mêmes, on a vu, de nos jours, s’élever une classe d’hommes innombrable, et forte par l’union, qui était restée dans l’ombre jusque-là.
L’abolition de l’esclavage, l’introduction de plus en plus effective de l’égalité dans les lois et les mœurs, et la facilité des relations lointaines, ont donné à la multitude des déshérités, une autorité indépendante qu’elle n’avait jamais eue nulle part dans l’histoire.
Ainsi un phénomène grave et nouveau s’est produit dans nos démocraties de formes diverses, et l’on y a vu le mal des passions avides, surgir avec les mêmes caractères au fond, et des moyens d’action analogues, en même temps, aux deux points extrêmes de l’organisme social, dans beaucoup d’États.
Qu’on nous permette quelques observations pratiques à ce sujet; le caractère de notre étude nous y invite, et ce sera peut-être, le meilleur enseignement à chercher, dans ce livre d’histoire.
Assurément le pauvre a toujours subi avec amertume, ou dépit, ou colère, le spectacle des richesses et des joies du monde, surtout lorsqu’elles se sont étalées sans commisération auprès de son indigence et de ses douleurs.
Comment pourrait-il ne pas souffrir de ces inégalités du sort, la plupart du temps inexplicables à ses yeux, et particulièrement lorsque les espérances de l’au-delà viennent, elles-mêmes, à lui manquer.
A Rome la classe ouvrière, singulièrement réduite par les horreurs de l’esclavage, ne comptait pas, à la fin de la république. Elle n’était qu’une multitude avilie, dont les factions révolutionnaires exploitaient les besoins ou les vices, soit dans les votes des comices à vendre, soit dans les violences armées du Forum et de la rue; et nous n’avons pas eu à en parler.
Mais les guerres affreuses des esclaves, les révoltes de la plèbe dans l’antiquité, les sanglantes Jacqueries du moyen âge, furent des explosions de ces haines contenues, certainement plus justifiées et plus violentes que celles de nos jours.
La force sociale avait eu bientôt raison de ces protestations impuissantes; les incendies, les pillages, les meurtres sauvages, les crimes de toutes sortes qui les déshonoraient ne servaient guère qu’à aggraver les malheurs des vaincus; et tout rentrait dans le silence.