Les manieurs d'argent à Rome jusqu'à l'Empire

Part 32

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Si l’on eût recherché les origines de ces centaines de millions dépensés en fêtes, pour le plaisir du peuple-roi, que de souffrances et de larmes, on aurait trouvées aux humbles et innombrables sources de ces richesses, qui allaient se ramifiant à l’infini, sur le sol désolé des provinces, pour affluer vers Rome.

Cicéron, auquel il faut toujours revenir, pour reconstituer les traits de ces tableaux, disait, dans son discours sur la loi Manilia: «On ne saurait croire, Romains, tout ce que nous ont attiré de haine, parmi les nations étrangères, les injustices et les passions de ceux que nous leur avons envoyés pour les gouverner. Quel temple croyez-vous donc sacré pour nos magistrats, quelle est la cité qu’ils ont respectée, quelle maison est restée pour eux fermée et suffisamment défendue? On se demande à quelles villes riches et bien pourvues on pourra chercher querelle pour satisfaire la passion de piller, sous prétexte de guerre[545]...» Et dans une _Verrine_, il disait encore: «Toutes les nations sont en larmes; tous les peuples libres font entendre leurs plaintes; tous les royaumes enfin en appellent de notre cupidité et de nos injustices; il ne reste plus jusqu’à l’Océan un lieu assez lointain, assez caché pour que, dans notre temps, la passion et l’iniquité des nôtres n’aient pu y pénétrer. Ce n’est plus de la force des armes, ou de la guerre, c’est du deuil, des larmes et des plaintes, que le peuple romain ne peut plus soutenir le fardeau... La République court à sa ruine, si les méchants, soutenus par l’exemple des méchants, restent à l’abri de toutes poursuites et de tout danger[546].»

[545] _Pro lege Manilia_, XXII.

[546] Cicéron, _Verr._, act. II, lib. III, 89.

C’était cependant, une ère d’amélioration qui allait commencer pour les provinces. Montesquieu a dit que de la perte de la liberté à Rome, naquit le salut des provinces. M. Duruy a écrit dans son remarquable chapitre sur les réformes de César: «Au milieu de ces fêtes dont le dictateur payait sa royauté, il n’oubliait pas qu’il avait à légitimer son pouvoir, et que s’il prenait la liberté, il devait donner en échange l’ordre et la paix jusqu’à son consulat; c’était dans le peuple, puis dans les chevaliers, qu’il avait placé son point d’appui; pendant son commandement en Gaule et durant la guerre civile, il l’avait pris dans l’armée; maintenant, il voulait le chercher dans un gouvernement sage et modéré, dans la fusion des partis, dans l’oubli des injures, dans la reconnaissance universelle pour une administration habile et vigilante.» Son succès l’avait rendu hostile à ces débauches de tout genre qu’il avait côtoyées, ou partagées, quand il était l’ami de Catilina; son génie dominateur lui fit rechercher, par l’autorité de la force, la paix publique devenue nécessaire au salut de l’État, et au maintien de sa propre puissance.

C’est par là, plutôt que par un penchant naturel, qu’il devint le protecteur des provinciaux, car nous savons tout ce qu’il leur avait pris sans scrupules.

Cicéron les avait aimés plus réellement; son origine, ses alliances l’expliquent, ses discours nous le prouvent. Et cependant il mourut en soutenant, par la parole et par les armes, la cause des chevaliers qui vinrent, par reconnaissance, le défendre sur les degrés du temple de la Concorde, contre les fureurs d’Antoine. D’autre part, César venait de périr sous les poignards des sénateurs qui invoquaient encore, au profit de leur oligarchie, le nom de la liberté, mais qui devaient tomber bientôt à leur tour, sans avoir détruit en même temps que le dictateur, ce qu’ils entrevoyaient en lui, les premiers germes de l’empire.

César avait pris quelques dispositions sur les douanes d’Italie; il avait ménagé les publicains d’Asie. Octave, héritier de sa politique et de ses pouvoirs, commença comme lui. Il supprima plusieurs impôts et fit ensuite, aux débiteurs de l’État et aux publicains, remise des arrérages dûs au trésor[547].

[547] Appien, V, 30. Dion Cassius, XLIX, 15.

Mais, devenu seul maître, Auguste accentua sans retard sa politique de centralisation absolue. Les publicains ne devaient pas pouvoir opposer de résistance à une pareille force. Leurs sociétés, naguère si vivantes, ces grandes compagnies si puissantes dans l’État, par la foule populaire de leurs participants, par leurs richesses et par leurs abus, allaient étouffer et presque mourir, entre les mailles serrées d’une administration vigilante, présente partout, et impitoyable pour tout ce qui pouvait faire ombrage à la suprématie du maître.

César et Auguste enlevèrent à toutes les classes du peuple romain ce qu’il pouvait y avoir encore d’effectif dans leur rôle politique; ils ne laissèrent survivre que quelques satisfactions de vanité, qui restèrent comme les insignes et les souvenirs d’une puissance évanouie. Ce peuple, amolli et démoralisé, modela, du reste sans difficulté, ses habitudes et ses goûts sur les désirs de son souverain.

Nous ne saurions mieux faire que de laisser, en terminant, la parole à Émile Belot, pour indiquer la destinée de ce grand corps des chevaliers dont il a, suivant sa propre expression, étudié la physiologie avec une réelle science. «Une révolution dans les mœurs publiques», dit-il, «s’accomplit à Rome du temps de César et d’Auguste. Elle transforma lentement la chevalerie romaine et, de la situation de classe politique et gouvernante, la fit descendre au rôle d’instrument, puis d’ornement de la monarchie. Dans cette longue décadence, la chevalerie perdit peu à peu tout ce qui avait fait sa puissance et sa gloire, et finit par redevenir ce qu’elle avait été à son origine, la corporation religieuse et toute urbaine des chevaliers _equo publico_[548].»

[548] _Hist. des chevaliers_, p. 344.

Tel fut sous le nom de chevaliers, le sort des grands publicains; les petits employés en subirent le contre-coup, les _participes_ et les actions disparurent pour longtemps du monde des affaires. Il n’est plus question, dorénavant, des _partes_, de cet appoint fourni par le public, aux grandes œuvres qui ont besoin de ses millions.

Partout ce furent les _procuratores_, c’est-à-dire les représentants de l’empereur, des fonctionnaires salariés et hiérarchisés, qui prirent en main l’autorité[549]. Tout est fait dans l’État par le maître lui-même ou sous ses ordres. En étudiant les matières sur lesquelles les compagnies de publicains exercèrent leurs spéculations, nous pourrons voir des agents dépendants et salariés remplacer les adjudicataires de l’État, pour les plus importants impôts, ou bien tenir ces adjudicataires sous leurs mains, partout où il en existe encore[550]. Ils obtinrent jusqu’au droit de juger, que Claude leur confia comme délégués impériaux, sur des causes très importantes.

[549] Voy. Humbert, _Essai sur les finances_, t. I, pp. 188, 202 et 228. _Finances et comptabilité de l’Empire._ Montesquieu, _Grandeur et décadence des Romains_, chap. XIV.

[550] Nous savons que, sous Tibère, la perception de l’impôt foncier cessa d’être confiée aux publicains.

«Néron, indigné des vexations des publicains», dit Montesquieu[551], «forma le projet impossible et magnanime d’abolir tous les impôts. Il n’imagina point la régie. Il fit quatre ordonnances...» Ces ordonnances, dont Montesquieu a inexactement interprété le sens, étaient des règlements sur le mode d’exercice des pouvoirs des publicains, comme il en fut rendu d’autres plus tard, dont la législation de Justinien porte la trace; mais ce ne sont plus que des détails sans intérêt, et qui ne rentrent plus, par leur nature, dans le cadre de l’étude actuelle.

[551] _Esprit des Lois_, liv. XIII, chap. XIX. Humbert, _loc. cit._, p. 205.

Pline déclare que, de son temps, c’est-à-dire sous Trajan, les sociétés vectigaliennes n’étaient plus qu’un _rendez-vous de vils esclaves affranchis de la veille_. Le mot est exagéré sans doute, puisque les publicains sont toujours restés adjudicataires de quelques entreprises importantes, mais il indique que le mouvement de centralisation avait accompli son œuvre. Les publicains sont asservis comme tout le reste de l’ancien État. Il n’en est plus question dans l’histoire politique de Rome, et c’est à peine si quelques textes législatifs viennent déterminer brièvement leurs attributions pour certains cas spéciaux, et organiser à leur égard des mesures de rigueur.

SECTION II.

Aperçu historique sur les banquiers et les lieux de réunion des spéculateurs, au Forum et dans les basiliques.

On se rappelle, pour ainsi dire tout naturellement, la description du Forum par Plaute[552], telle que nous l’avons donnée plus haut, en lisant les lignes suivantes de M. Bozérian, consacrées à dépeindre le mouvement de la Bourse de Paris: «Il est une heure moins un quart, de toutes les rues et de tous les carrefours du voisinage débouche une masse compacte d’individus de tout âge, de tout rang, de toute mine. Partis de points opposés, ils se dirigent vers un centre commun. Suivons la foule et, chemin faisant, tâchons de saisir, au milieu des groupes qui nous entourent et nous pressent, les phrases et les mots échappés aux plus expansifs[553].» Peut-être en trouverions-nous là, parmi de fort honnêtes gens du reste, quelques-uns auxquels on pourrait appliquer les vers du vieux poète Lucilius que nous avons aussi rapportés[554], «du matin au soir courent au Forum des hommes préoccupés d’un seul souci: feindre l’honnêteté et se tromper les uns les autres.»

[552] Voy. _supra_, chap. II, sect. III, p. 183.

[553] Jeannotte-Bozérian, _La Bourse, ses opérateurs et ses opérations_ Paris, 1859, p. 17.

[554] _Supra_, _eod._

Où vont-ils? A Rome, ils se dirigeaient, à l’origine surtout, vers les _tabernæ_ des _argentariæ_; c’est aussi ce qu’ils avaient fait en France. Sous la régence, ils furent d’abord dans la rue Quincampoix, et puis sur la place Vendôme; «on chercha, cependant, à les loger quelque part, et comme on se plaignait du bruit qu’ils faisaient, au duc d’Orléans lui-même: Mais où voulez-vous que je mette ces gens-là, demanda celui-ci.--Monseigneur, répondit le prince de Carignan, qui se trouvait présent, je leur offre mon hôtel de Soissons. L’offre fut acceptée. Le prince de Carignan, qui avait flairé une bonne spéculation, fit construire, immédiatement, dans le jardin de cet hôtel, un grand nombre de petites baraques. Il les loua 500 livres par mois, ce qui lui assura tout d’un coup un revenu d’un demi-million. Après un mois de séjour à la place Vendôme, les agioteurs prirent possession de leur nouveau local où ils purent crier à leur aise[555].»

[555] Jeannotte-Bozérian, _op. cit._, p. 15.

C’était la copie, inconsciente sans doute, des _tabernæ veteres_ ou _novæ_, construites et louées par l’État; bientôt on devait, naturellement, arriver aux basiliques. Ce fut la Bourse, pour nous. «Poursuivons notre course», reprend M. Bozérian. «Un vaste monument rectangulaire attire nos regards par la régularité de ses lignes et la grandeur de son aspect. On dirait un temple grec consacré à quelque divinité du temps passé; c’est le temple consacré à l’idole du temps actuel[556]...»

[556] _Eod._, p. 17.

Tout ce que l’on trouve à l’intérieur des basiliques à Rome et dans la Bourse de notre temps, personnel et nature d’affaires, tout semble avoir, comme les lieux de réunion, suivi à travers le temps les mêmes phases.

Quant à la nature des affaires, d’abord, c’est sur les valeurs métalliques que porte surtout le trafic de nos agents de change primitifs, des _courratiers_, tel qu’il fut réglé par ordonnance de Philippe le Bel, du 22 juillet 1305, pour leur conférer le droit de changer les monnaies et les matières d’or et d’argent non monnayées. Et la loi du 6 floréal, ainsi que le décret du 13 fructidor an III, s’occupent encore de la même marchandise que pesaient, contrôlaient ou échangeaient au Forum, l’_argentarius_ primitif, le _vascularius_ ou même l’antique _libripens_. «Il est défendu, aux termes du décret, de vendre de l’or ou de l’argent, soit monnayé, soit en barre, en lingots, ou ouvrés, ou de faire des marchés ayant ces matières pour objet, sur les places et dans les lieux publics autres que la Bourse.»

Mais la nature des affaires se modifie avec les progrès de la civilisation; depuis Law c’est le commerce des valeurs et des titres qui a déjà pris le dessus, et les métaux finissent par ne plus se montrer à la Bourse.

Déjà, du temps de Plaute aussi, le commerce des métaux, presque le seul pratiqué anciennement, semble dominé, au Forum, par les affaires d’une autre nature. Comme chez nous, c’est sur les billets, les avances de fonds et autres opérations du même genre que l’on trafique désormais. Nous y avons vu les gros manieurs d’argent de toute nature, chacun à leur place accoutumée sur le Forum ou dans la basilique. On dirait que la loi sur la police de la Bourse du 28 vendémiaire an IV a déjà déclaré que «le local intérieur de la Bourse sera disposé de manière que chaque négociant et marchand puisse s’y choisir une place fixe et déterminée, tant dans les salles que dans les jardins du bâtiment.»

En parcourant l’histoire interne de ce personnel et de ces groupes, nous avons signalé des analogies plus saisissantes encore, dans l’usage de se réunir par catégories, parce qu’il est des classifications qui s’établissent en tout temps identiquement, d’elles-mêmes, et s’imposent surtout dans le monde des financiers. Nous ne reviendrons pas sur ces considérations. Rappelons-nous seulement que nous avons trouvé, sur un point, les intermédiaires de tout repos, les _boni homines_, et autour d’eux les hommes riches qui circulent, _diteis qui ambulant_, comme s’il s’agissait de la corbeille officielle. Ce sont plus loin les escompteurs, les _fœneratores_, qui exercent leur utile fonction. Ce sont enfin ceux qui stipulent, c’est-à-dire qui font des affaires de tous genres, car la stipulation est, à Rome, la seule forme de contracter qui se prête à tout. Comment ne pas penser à l’asphalte des boulevards, en voyant autour de ces derniers, circuler ce type bien connu à Rome, des _scorta exoleta_ et des _diteis damnosi mariti_, qui les suivent de près?

On nous pardonnera de faire ces rapprochements à travers les siècles, ils nous amènent à nous demander s’il existait à Rome, des textes de loi analogues à ceux que nous venons de signaler dans notre propre histoire.

Nous n’avons pas ces textes, il faut bien l’avouer, mais nous pouvons au moins admettre comme certaine l’existence d’usages constants ou de dispositions réglementaires sur les affaires d’argent, comme il en existait chez nous, avant les lois de floréal et de fructidor.

Nous avons constaté, en effet, que la fonction des _argentarii_ avait, sous quelques rapports, un caractère public, qu’elle constituait une sorte d’office ministériel en certains cas; aussi les banquiers eux-mêmes furent-ils placés sous la surveillance du _Præfectus urbi_.

D’autre part, nous avons vu que c’est par l’État qu’étaient construites et louées aux _argentarii_, les _tabernæ veteres_ ou _novæ_; c’était l’État qui exerçait là une surveillance, et une sorte de police consacrée par les _mores_.

Les archéologues ont étudié avec un soin minutieux, dans les textes, dans les inscriptions et dans les ruines de Rome, l’histoire de cette place illustre du Forum avec ses _argentariæ_ et ses basiliques. Nous ne reproduirons ici que ce qui peut être intéressant au point de vue du personnel et des affaires que nous étudions.

Quant à l’histoire publique du personnel, c’est-à-dire des banquiers spécialement, nous ne nous en occuperons qu’après avoir parlé du lieu de leurs opérations. C’est par l’étendue, la richesse architecturale de ce que nous pouvons appeler les bourses de Rome, que nous pouvons juger de l’importance des banquiers, bien plus que par les faits, même les plus saillants de leur histoire publique.

Les banquiers ne sont pas en relief d’ordinaire, comme les publicains, dans les événements de l’histoire politique ou économique de Rome, parce qu’ils ne furent que les intermédiaires des financiers, et sans doute particulièrement de ces _magistri societatum_, de ces sociétaires qui, avec leurs puissantes ressources, accomplirent tant de grandes choses, pour les revenus ou les travaux de l’État. Nous avons vu que les banquiers faisaient circuler les fonds ou les billets des publicains, lorsque les _tabellarii_ des compagnies n’y suffisaient pas, comme ils le faisaient pour les négociants de toute espèce; mais, par cela même, leurs opérations étaient d’ordre secondaire et leur rôle effacé.

Nous nous bornons à rappeler ce que nous avons dit en traçant l’histoire interne de cette profession.

En politique, comme en matière financière, ils gravitèrent autour des publicains et se confondirent avec eux, dans l’ordre des chevaliers. Aussi l’histoire de cette bourse de Rome, comme la nôtre, si féconde en naufrages, est-elle plus facile à suivre et plus intéressante à étudier, que l’histoire des banquiers qui la fréquentaient par profession, pour y servir d’intermédiaires. Nous commencerons donc par les choses, nous nous occuperons des personnes après.

§ 1er.--Le Forum.

Sigonius a été le premier à dire, et on a souvent répété après lui, que les banquiers étaient installés au Forum du temps de Tarquin l’Ancien. Il est certain, en effet, d’après Tite-Live, qu’il y avait déjà au Forum, dès cette époque, des _tabernæ_, c’est-à-dire ces boutiques où nous devons plus tard retrouver sûrement les _argentarii_[557].

[557] Tite-Live, liv. II, nº 21.

Nous reconnaissons que la haute antiquité de ces origines est parfaitement possible, mais c’est seulement une conjecture, probable d’ailleurs, parce que l’intervention de gens habiles au pesage ou à l’appréciation des métaux est d’autant plus nécessaire, que la civilisation est moins avancée. Le _libripens_ et les _argentarii_ occupés des métaux nous paraissent donc compter parmi les agents les plus anciens, dans les transactions romaines, et c’est évidemment sur les marchés que leur place est fixée.

Mais il faut avouer aussi que l’existence de _tabernæ_, même construites et louées par l’État, n’implique pas directement qu’elles fussent exclusivement ou même principalement habitées par des banquiers. Il paraît certain, au contraire, que c’étaient des industries diverses qui les occupaient au début. «L’école où se rendait Virginie, quand elle fut saisie par les gens du triumvir Appius, était située sur le Forum. Lorsque son père fut réduit à la tuer, en vue de sauver son honneur, on nous dit qu’il alla prendre un couteau sur l’étal d’un boucher, aux _boutiques neuves_ (305-449)[558].»

[558] Gaston Boissier, _Promenades archéologiques à Rome et Pompéi_, chap. Ier: _Le Forum_, p. 21.

Il existait, en effet, fort anciennement, des boutiques sur l’un des côtés du _Forum_; on en ajouta d’autres sur le côté opposé de la place; les premières furent appelées _tabernæ veteres_, les autres _tabernæ novæ_[559].

[559] Voy. _Dict._ Daremberg et Saglio, vº _Argentarii_, art. Saglio et les auteurs anciens cités.--Varr. _Ling. lat._, VI, 9 et 59.--Tite-Live, IX, 40; XXVI, 11 et 27.--Florus, II, 6, 48.--Plaute, _Curculio_, IV, 1, 14 et suiv.; _Asin._, I, 103, 112.--Cicéron, _Acad._, IV, 22; _De Oratore_, II, 66.--Tite-Live, III, 48; XL, 51.--Quintus, _Instit._, VI, 3, 58.--Pline, _Hist. nat._, XXXV, 4, 3, 210 à 367.

Ces dernières existaient antérieurement à l’époque de Caton[560].

[560] Ampère, _op. cit._, p. 269. Tite-Live, XXVI, 27.

Toutes ces boutiques furent construites dès l’origine par l’État, et, comme nous l’avons dit, louées pour son compte. C’étaient les censeurs qui étaient anciennement chargés de ce soin[561]. On en avait reconstruit sept qui avaient été consumées dans un incendie, sous le consulat de C. Céthégus et de S. Tuditanus, en 515-239[562]. Caton en fit construire quatre en 570-184[563]. En 578-176, on en éleva d’autres autour du forum[564] et d’autres encore en 583-171[565].

[561] _Dict._ Daremberg et Saglio, art. Saglio. Voy. Tite-Live, XI, 51; L. 32, D., _De contrah. empt._, 18, 1.

[562] Tite-Live, XXVII, 11.

[563] _Eod._, XXXIX, 44.

[564] _Eod._, XLI, 27.

[565] _Eod._, XLIV, 16. Voy. Plaute dans le _Curculio_, _loc. cit._, et aussi au _Truculentus_, I, 1, 47; _Epid._, I, 15; _Mænæch._, II, 2; _Aulul._, IV, v. 5, 53, 55, 56.

Il est probable que les petites industries furent bientôt chassées par le commerce des banques sur les métaux et sur les valeurs, plus utiles en ce lieu et d’un aspect plus élégant.

Ce qui le prouve, c’est que, après la guerre des Samnites, vers 412-342, c’est cette partie du Forum que Papirius Cursor choisit, pour lui donner un air de victoire nationale et de fête, en faisant appliquer, sur le devant des _tabernæ_, les boucliers dorés qui avaient été pris à l’ennemi. Et ce qui établit plus directement, que c’était là le domaine réservé aux banquiers, c’est que les historiens de Rome appellent, dès les temps les plus anciens, ces boutiques, d’une manière générale, les _argentariæ_[566]. C’est pour cela, sans doute, qu’en 538-216, Annibal, d’après Florus, voulant braver et humilier par avance les Romains avait, de son camp, mis en vente les _tabernæ argentariæ_.

[566] Tite-Live, IX, 40: «_Ejus triumpho longe maximam speciem captiva arma præbuere, tantum magnificentiæ visum in iis, ut aurata scuta dominis argentariarum ad forum ornandum dividerentur._»

Au delà de ces _argentariæ_, en se rapprochant du Capitole, on trouvait les deux Janus, c’est-à-dire «deux petits arcs carrés, percés de quatre portes et ornés de bas-reliefs; ils s’élevaient devant le lieu où se construisit la basilique _Æmilia_, au bord de la voie sacrée, le supérieur près du _canal_, l’inférieur devant l’emplacement de la basilique. L’intervalle compris entre les deux s’appelait _medius Janus_[567].» «Là», dit M. Saglio[568], «se tenait la bourse des Romains, et particulièrement sous les arceaux du Janus.»

[567] Dezobry, _op. cit._, t. I, p. 396, qui cite _P. Vict. Reg. urb. R._, VIII, _in fine_; _Horacio_, I, épît. I, § 4. Porphyr., _In Hor._, I, épît. I, 54; Horace, II, sat. III, 18; Cicéron, _Philipp._, VI, 5; _Off._, II, 25.

[568] _Loc. cit._ Ovide, _Rem. am._, 561. Horace et Cicéron, _loc. cit._

C’était là, évidemment, le centre du grand mouvement financier, puisque c’est là que s’élevaient, pour sombrer parfois en un instant, les plus grandes fortunes. C’était évidemment là, _in foro infimo_, que Plaute signalait la présence habituelle des gros banquiers et des financiers, _boni homines et diteis qui ambulant_, car c’est là que Cicéron place les mêmes hommes de son temps. «_Viri optimi_», dit-il, «_ad medium Janum sedentes[569]._» Les _boni homines_ sont seulement passés au superlatif, dans le langage de Cicéron, et ils sont assis, pendant que, sans doute, les financiers, comme ceux du temps de Plaute et comme ceux de notre temps, circulent autour d’eux[570].

[569] Cicéron, _Off._, II, 15.

[570] On sait qu’il a existé plusieurs autres marchés ou places sous le nom de Forum, on y spéculait sur d’autres marchandises, de là les noms de Forum Boarium, Forum Piscatorium, etc. Nous n’avons à nous occuper ici que du Forum romain, l’ancien Forum où se rend la justice et où se tiennent les grandes assemblées politiques dans les premiers temps.

C’est bien d’affaires de finances qu’il s’agit là, et non pas d’autre chose, car c’est là justement que l’on disserte, d’après Cicéron, sur les bonnes spéculations et l’emploi à faire des fonds, «_de quærenda et collocanda pecunia_», mieux que l’on ne sait disserter dans aucune école de philosophes[571].

[571] Voy. _supra_, chap. II, sect. II, p. 178.

C’est bien ainsi que devait être la bourse romaine, et nous la reconnaîtrons aussi bien dans ses résultats que dans ses personnages, lorsque nous nous rappellerons le lamentable récit de la satire d’Horace, et la plainte de cet exécuté de deux mille ans.