Chapter 8
MADAME DE RÉAN.--Voyons, je veux bien vous laisser aller seuls, mais ne sortez pas du jardin; n'allez pas sur la grand'route, et n'allez pas trop vite.
--Merci maman, merci ma tante, s'écrièrent les enfants; et ils coururent à l'écurie pour atteler leur âne. Quand il fut prêt, ils virent arriver les deux petits garçons du fermier qui revenaient de l'école. «Vous allez promener en voiture, m'sieur?» dit l'aîné, qui s'appelait André.
PAUL.--Oui; veux-tu venir avec nous?
ANDRÉ.--Je ne peux pas laisser mon frère, m'sieur!
SOPHIE.--Eh bien! emmène ton frère avec toi.
ANDRÉ.--Je veux bien, mamzelle: merci bien.
SOPHIE.--Voyons, qui est-ce qui monte sur le siège pour mener.
PAUL.--Si tu veux commencer, voilà le fouet.
SOPHIE.--Non, j'aime mieux mener plus tard, quand l'âne sera un peu fatigué et moins vif.
Les enfants montèrent tous les quatre dans la voiture; ils se promenèrent pendant deux heures, tantôt au pas, tantôt au trot; ils menaient chacun à leur tour, mais l'âne commençait à se fatiguer; il ne sentait pas beaucoup le petit fouet avec lequel les enfants le tapaient, de sorte qu'il ralentissait de plus en plus, malgré les coups de fouet et les hue hue donc!_ _de Sophie, qui menait.
ANDRÉ.--Ah! mamzelle, si vous voulez le faire marcher, je vais vous avoir une branche de houx; en tapant avec, il marchera, bien sûr.
SOPHIE.--C'est une bonne idée cela; nous allons le faire marcher, ce paresseux, dit Sophie.
Elle arrêta; André descendit et alla casser une grosse branche de houx, qui était au bord du chemin.
«Prends garde, Sophie, dit Paul; tu sais que ma tante a défendu de piquer l'âne.»
SOPHIE.--Tu crois que le houx va le piquer comme l'épingle de l'autre jour? il ne le sentira pas seulement.
PAUL.--Alors pourquoi as-tu laissé André casser cette branche de houx?
SOPHIE.--Parce qu'elle est plus grosse que notre fouet.
Et Sophie donna un grand coup sur le dos de l'âne, qui prit le trot. Sophie, enchantée d'avoir réussi, lui en donna un second coup, puis un troisième; l'âne trottait de plus en plus fort. Sophie riait, les deux petits fermiers aussi. Paul ne riait pas: il était un peu inquiet, et il craignait qu'il n'arrivât quelque chose et que Sophie ne fût grondée et punie. Ils arrivaient à une descente longue et assez raide. Sophie redouble de coups; l'âne s'impatiente et part au galop. Sophie veut l'arrêter, mais trop tard; l'âne était emporté et courait tant qu'il avait de jambes. Les enfants criaient tous à la fois, ce qui effrayait l'âne et le faisait courir plus fort! Enfin il passa sur une grosse motte de terre, et la voiture versa; les enfants restèrent par terre, et l'âne continua de traîner la voiture renversée jusqu'à ce qu'elle fût brisée.
La voiture était si basse que les enfants ne furent pas blessés, mais ils eurent tous le visage et les mains écorchés. Ils se relevèrent tristement; les petits fermiers s'en allèrent à la ferme; Sophie et Paul retournèrent à la maison. Sophie était honteuse et inquiète; Paul était triste. Après avoir marché quelque temps sans rien dire, Sophie dit à Paul:
«Oh! Paul, j'ai peur de maman! Que va-t-elle me dire?»
PAUL, _tristement. _--Quand tu as pris ce houx, je pensais bien que tu ferais du mal à ce pauvre âne; j'aurais dû te le dire plus vivement, tu m'aurais peut-être écouté.
SOPHIE.--Non, Paul, je ne t'aurais pas écouté, parce que je croyais que le houx ne pouvait pas piquer à travers les poils épais de l'âne. Mais que va dire maman?
PAUL.--Hélas! Sophie, pourquoi es-tu désobéissante? Si tu écoutais ma tante, tu serais moins souvent punie et grondée.
SOPHIE.--Je tâcherai de me corriger; je t'assure que je tâcherai. C'est que c'est si ennuyeux d'obéir!
PAUL.--C'est bien plus ennuyeux d'être puni. Et puis, j'ai remarqué que les choses qu'on nous défend sont dangereuses; quand nous les faisons, il nous arrive toujours quelque malheur, et, après, nous avons peur de voir ma tante et maman.
SOPHIE.--C'est vrai! Ah! mon Dieu! Voilà maman qui arrive! Entends-tu la voiture? Courons vite, pour rentrer avant qu'elle ne nous voie.
Mais ils eurent beau courir, la voiture marchait plus vite qu'eux; elle arrêtait devant le perron au moment où les enfants y arrivaient.
Mme de Réan et Mme d'Aubert virent tout de suite les écorchures du visage et des mains.
«Allons! Voilà encore des accidents! s'écria Mme de Réan. Que vous est-il arrivé?»
SOPHIE.--Maman, c'est l'âne.
MADAME DE RÉAN.--J'en étais sûre d'avance; aussi ai-je été inquiète tout le temps de ma visite. Mais cet âne est donc enragé? Qu'a-t-il fait pour que vous soyez écorchés ainsi?
SOPHIE.--Il nous a versés, maman, et je crois que la voiture est un peu cassée, car il a continué à courir après qu'elle a été renversée.
MADAME D'AUBERT.--Je suis sûre que vous avez eu encore quelque invention qui aura taquiné ce pauvre âne!
Sophie baisse la tête et ne répond pas. Paul rougit et ne dit rien.
«Sophie, dit Mme de Réan, je vois à vos mines que ta tante a deviné. Dis la vérité, et raconte-nous ce qui est arrivé.»
Sophie hésita un instant; mais elle se décida à dire la vérité, et elle la raconta tout entière à sa maman et à sa tante.
«Mes chers enfants, dit Mme de Réan, depuis que vous avez cet âne, il vous arrive sans cesse des malheurs, et Sophie a continuellement des idées qui n'ont pas le sens commun. Je vais donc faire vendre ce malheureux animal, cause de tant de sottises.»
SOPHIE _et _PAUL, _ensemble.--_Oh! maman, oh! ma tante, je vous en prie, ne le vendez pas. Jamais nous ne recommencerons, jamais.
MADAME DE RÉAN.--Vous ne recommencerez pas la même sottise; mais Sophie en inventera d'autres, peut-être plus dangereuses que les premières.
SOPHIE.--Non, maman, je vous assure que je ne ferai que ce que vous me permettrez; je serai obéissante, je vous le promets.
MADAME DE RÉAN.--Je veux bien attendre quelques jours encore; mais je vous préviens qu'à la première _idée_ de Sophie vous n'aurez plus d'âne.
Les enfants remercièrent Mme de Réan, qui leur demanda où était l'âne. Ils se rappelèrent alors qu'il avait continué à courir, traînant après lui la voiture renversée.
Mme de Réan appela Lambert, lui raconta ce qui était arrivé, et lui dit d'aller voir où était cet âne. Lambert y courut; il revint une heure après: les enfants l'attendaient.
«Eh bien! Lambert?» s'écrièrent-ils ensemble.
LAMBERT.--Eh bien! monsieur Paul et mademoiselle Sophie, il est arrivé malheur à votre âne.
SOPHIE_ et _PAUL, _ensemble.--_Quoi? Quel malheur?
LAMBERT.--Il paraîtrait que la peur l'a prise, cette pauvre bête; il a toujours couru du côté de la route; la barrière était ouverte; il s'y est précipité; la diligence arrivait tout juste comme il traversait la grand'route; le conducteur n'a pas pu arrêter à temps ses chevaux, qui ont culbuté l'âne et la voiture; ils ont piétiné dessus; ils sont tombés; ils ont failli faire verser la diligence. Quand on les a relevés et dételés, l'âne était écrasé, mort; il ne remuait pas plus qu'une pierre.
Aux cris que poussèrent les enfants, les mamans et tous les domestiques accoururent: Lambert raconta de nouveau le malheur arrivé au pauvre âne. Les mamans emmenèrent Sophie et Paul pour tâcher de les consoler; mais ils eurent de la peine, tant ils étaient affligés. Sophie se reprochait d'avoir été cause de la mort de son âne; Paul se reprochait d'avoir laissé faire Sophie; la journée s'acheva fort tristement. Longtemps après, Sophie pleurait quand elle voyait un âne qui ressemblait au sien. Elle n'en voulut plus avoir, et elle fit bien, car sa maman ne voulait plus lui en donner.
XXI--La tortue.
Sophie aimait les bêtes: elle avait déjà eu un POULET, un ÉCUREUIL, un CHAT, un ÂNE; sa maman ne voulait pas lui donner un chien, de peur qu'il ne devînt enragé, ce qui arrive assez souvent.
«Quelle bête pourrais-je donc avoir? demanda-t-elle un jour à sa maman. J'en voudrais une qui ne pût pas me faire de mal, qui ne pût pas se sauver et qui ne fût pas difficile à soigner.»
MADAME DE RÉAN, _riant.--_Alors je ne vois que la tortue qui puisse te convenir.
SOPHIE.--C'est vrai, cela! C'est très gentil, une tortue, et il n'y a pas de danger qu'elle se sauve.
MADAME DE RÉAN, _riant.--_Et si elle voulait se sauver, tu aurais toujours le temps de la rattraper.
SOPHIE.--Achetez-moi une tortue, maman, achetez-moi une tortue.
MADAME DE RÉAN.--Quelle folie! C'est en plaisantant que je te parlais d'une tortue, c'est une affreuse bête, lourde, laide, ennuyeuse; je ne pense pas que tu puisses aimer un si sot animal.
SOPHIE.--Oh! maman, je vous en prie! elle m'amusera beaucoup. Je serai bien sage pour la gagner.
MADAME DE RÉAN.--Puisque tu as envie d'une si laide bête, je puis bien te la donner, mais à deux conditions: la première, c'est que tu ne la laisseras pas mourir de faim; la seconde, c'est qu'à la première grosse faute que tu feras, je te l'ôterai.
SOPHIE.--J'accepte les conditions, maman, j'accepte. Quand aurai-je ma tortue?
MADAME DE RÉAN.--Tu l'auras après-demain. Je vais écrire ce matin même à ton père, qui est à Paris, de m'en acheter une: il l'enverra demain soir par la diligence, et tu l'auras après-demain de bonne heure.
SOPHIE.--Je vous remercie mille fois, maman. Paul va précisément arriver demain, il restera quinze jours avec nous: il aura le temps de s'amuser avec la tortue.
Le lendemain, Paul arriva, à la grande joie de Sophie. Quand elle lui annonça qu'elle attendait une tortue, Paul se moqua d'elle et lui demanda ce qu'elle ferait d'une si affreuse bête.
«Nous lui donnerons de la salade, nous lui ferons un lit de foin; nous la porterons sur l'herbe; nous nous amuserons beaucoup, je t'assure.»
Le lendemain, la tortue arriva: elle était grosse comme une assiette, épaisse comme une cloche à couvrir les plats; sa couleur était laide et sale; elle avait rentré sa tête et ses pattes.
«Dieu! que c'est laid!» s'écria Paul.
--Moi je la trouve assez jolie, répondit Sophie un peu piquée.
PAUL, _d'un air moqueur. _--Elle a surtout une jolie physionomie et un sourire gracieux!
SOPHIE.--Laisse-nous tranquilles: tu te moques de tout.
PAUL, _continuant. _--Ce que j'aime en elle, c'est sa jolie tournure, sa marche légère.
SOPHIE, _se fâchant. _--Tais-toi, te dis-je: je vais emporter ma tortue si tu te moques d'elle.
PAUL.--Emporte, emporte, je t'en prie: ce n'est pas son esprit que je regretterai.
Sophie avait bien envie de se jeter sur Paul et de lui donner une tape: mais elle se souvint de sa promesse et de la menace de sa maman, et elle se contenta de lancer à Paul un regard furieux. Elle voulut prendre la tortue pour la porter sur l'herbe: mais elle était trop lourde, elle la laissa retomber. Paul, qui se repentait de l'avoir taquinée, accourut pour l'aider; il lui donna l'idée de mettre la tortue dans un mouchoir et de la porter à deux, tenant chacun un bout du mouchoir. Sophie, que la chute de la tortue avait effrayée, consentit à se laisser aider par Paul.
Quand la tortue sentit l'herbe fraîche, elle sortit ses pattes, puis sa tête, et se mit à manger l'herbe. Sophie et Paul la regardaient avec étonnement.
«Tu vois bien, dit Sophie, que ma tortue n'est pas si bête, ni si ennuyeuse.
--Non, c'est vrai, répondit Paul, mais elle est bien laide.
--Pour cela, dit Sophie, j'avoue qu'elle est laide; elle a une affreuse tête.
--Et d'horribles pattes», ajouta Paul.
Les enfants continuèrent à soigner la tortue pendant dix jours sans que rien d'extraordinaire arrivât. La tortue couchait dans un cabinet sur du foin; elle mangeait de la salade, de l'herbe, et paraissait heureuse.
Un jour, Sophie eut une _idée;_ elle pensa qu'il faisait chaud, que la tortue devait avoir besoin de se rafraîchir, et qu'un bain dans la mare lui ferait du bien. Elle appela Paul et lui proposa de baigner la tortue.
PAUL.--La baigner? Où donc?
SOPHIE.--Dans la mare du potager; l'eau y est fraîche et claire.
PAUL.--Mais je crains que cela ne lui fasse du mal.
SOPHIE.--Au contraire; les tortues aiment beaucoup à se baigner; elle sera enchantée.
PAUL.--Comment sais-tu que les tortues aiment à se baigner? Je crois, moi, qu'elles n'aiment pas l'eau.
SOPHIE.--Je suis sûre qu'elles l'aiment beaucoup. Est-ce que les écrevisses n'aiment pas l'eau? Est-ce que les huîtres n'aiment pas l'eau? Ces bêtes-là ressemblent un peu à la tortue.
PAUL.--Tiens, c'est vrai. D'ailleurs nous pouvons essayer.
Et ils allèrent prendre la pauvre tortue, qui se chauffait tranquillement au soleil, sur l'herbe; ils la portèrent à la mare et la plongèrent dedans. Aussitôt que la tortue sentit l'eau, elle sortit précipitamment sa tête et ses pattes pour tâcher de s'en tirer; ses pattes gluantes ayant touché aux mains de Paul et de Sophie, tous deux la lâchèrent et elle tomba au fond de la mare.
Les enfants, effrayés, coururent à la maison du jardinier pour lui demander de repêcher la pauvre tortue. Le jardinier, qui savait que l'eau la tuerait, courut vers la mare; elle n'était pas profonde; il se jeta dedans après avoir ôté ses sabots et retroussé les jambes de son pantalon. Il voyait la tortue qui se débattait au fond de la mare, et il la retira promptement. Il la porta ensuite près du feu pour la sécher; la pauvre bête avait rentré sa tête et ses pattes et ne bougeait plus. Quand elle fut bien chauffée, les enfants voulurent la reporter sur l'herbe au soleil.
«Attendez, monsieur, mademoiselle, dit le jardinier, je vais vous la porter. Je crois bien qu'elle ne mangera guère, ajouta-t-il.»
--Est-ce que vous croyez que le bain lui a fait du mal? demanda Sophie.
LE JARDINIER.--Certainement que oui, il lui a fait mal; l'eau ne va pas aux tortues.
PAUL.--Croyez-vous qu'elle sera malade?
LE JARDINIER.--Malade, je n'en sais rien; mais je crois bien qu'elle va mourir.
--Ah! mon Dieu! s'écria Sophie.
PAUL, _bas.--_Ne t'effraie pas; il ne sait ce qu'il dit. Il croit que les tortues sont comme les chats, qui n'aiment pas l'eau.
Ils étaient revenus sur l'herbe; le jardinier posa doucement la tortue et retourna à son potager. Les enfants la regardaient de temps en temps, mais elle restait immobile; ni sa tête ni ses pattes ne se montraient. Sophie était inquiète; Paul la rassurait.
«Il faut la laisser faire comme elle veut, dit-il; demain elle mangera et se promènera.»
Ils la reportèrent vers le soir sur son lit de foin et lui mirent des salades fraîches. Le lendemain, quand ils allèrent la voir, les salades étaient entières; la tortue n'y avait pas touché.
«C'est singulier, dit Sophie; ordinairement elle mange tout dans la nuit.
--Portons-la sur l'herbe, répondit Paul; elle n'aime peut-être pas la salade.»
Paul, qui était inquiet, mais qui ne voulait pas l'avouer à Sophie, examinait attentivement la tortue, qui continuait à ne pas bouger.
«Laissons-la, dit-il à Sophie; le soleil va la réchauffer et lui faire du bien.»
SOPHIE.--Est-ce que tu crois qu'elle est malade?
PAUL.--Je crois que oui.
Il ne voulait pas ajouter: _Je crois qu'elle est morte_, comme il commençait à le craindre.
Pendant deux jours, Paul et Sophie continuèrent à porter la tortue sur l'herbe, mais elle ne bougeait pas, et ils la retrouvaient toujours comme ils l'avaient posée; les salades qu'ils lui mettaient le soir se retrouvaient entières le lendemain. Enfin, un jour, en la mettant sur l'herbe, ils s'aperçurent qu'elle sentait mauvais.
«Elle est morte, dit Paul; elle sent déjà mauvais.»
Ils étaient tous deux près de la tortue, se désolant et ne sachant que faire d'elle, quand Mme de Réan arriva près d'eux.
«Que faites-vous là, mes enfants? Vous êtes immobiles comme des statues près de cette tortue... qui est aussi immobile que vous», ajouta-t-elle en se baissant pour la prendre.
En l'examinant, Mme de Réan s'aperçut qu'elle sentait mauvais.
«Mais... elle est morte, s'écria-t-elle en la rejetant par terre; elle sent déjà mauvais.»
PAUL.--Oui, ma tante, je crois qu'elle est morte.
MADAME DE RÉAN.--De quoi a-t-elle pu mourir? Ce n'est pas de faim, puisque vous la mettiez tous les jours sur l'herbe. C'est singulier qu'elle soit morte sans qu'on sache pourquoi.
SOPHIE.--Je crois, maman, que c'est le bain qui l'a fait mourir.
MADAME DE RÉAN.--Un bain? Qui est-ce qui a imaginé de lui faire prendre un bain?
SOPHIE, _honteuse_.--C'est moi, maman: je croyais que les tortues aimaient l'eau fraîche, et je l'ai baignée dans la mare du potager; elle est tombée au fond; nous n'avons pas pu la rattraper; c'est le jardinier qui l'a repêchée; elle est restée longtemps dans l'eau.
MADAME DE RÉAN.--Ah! c'est une de tes _idées_. Tu t'es punie toi-même, au reste; je n'ai rien à te dire. Seulement, souviens-toi qu'à l'avenir tu n'auras aucun animal à soigner, ni à élever. Toi et Paul, vous les tuez ou vous les laissez mourir tous. Il faut jeter cette tortue, ajouta Mme de Réan. Lambert, venez prendre cette bête qui est morte, et jetez-la dans un trou quelconque.»
Ainsi finit la pauvre tortue, qui fut le dernier animal qu'eut Sophie. Quelques jours après, elle demanda à sa maman si elle ne pouvait pas avoir de charmants petits cochons d'Inde qu'on voyait à la ferme; Mme de Réan refusa. Il fallut bien obéir, et Sophie vécut seule avec Paul, qui venait souvent passer quelques jours avec elle.
XXII--Le départ.
«Paul, dit un jour Sophie, pourquoi ma tante d'Aubert et maman causent-elles toujours tout bas? Maman pleure et ma tante aussi; sais-tu pourquoi?»
PAUL.--Non, je ne sais pas du tout; pourtant j'ai entendu l'autre jour maman qui disait à ma tante: «Ce serait terrible d'abandonner nos parents, nos amis, notre pays»; ma tante a répondu: «Surtout pour un pays comme l'Amérique.»
SOPHIE.--Eh bien! qu'est-ce que cela veut dire?
PAUL.--Je crois que cela veut dire que maman et ma tante veulent aller en Amérique.
SOPHIE.--Mais ce n'est pas du tout terrible; au contraire, ce sera très amusant. Nous verrons des tortues en Amérique.
PAUL.--Et des oiseaux superbes; des corbeaux rouges, orange, bleus, violets, roses, et pas comme nos affreux corbeaux noirs.
SOPHIE.--Et des perroquets et des oiseaux-mouches. Maman m'a dit qu'il y en avait beaucoup en Amérique.
PAUL.--Et puis des sauvages noirs, jaunes, rouges.
SOPHIE.--Oh! pour les sauvages, j'en aurai peur; ils nous mangeraient peut-être.
PAUL.--Mais nous n'irions pas demeurer chez eux; nous les verrions seulement quand ils viendraient se promener dans les villes.
SOPHIE.--Mais pourquoi irions-nous en Amérique? Nous sommes très bien ici.
PAUL.--Certainement. Je te vois très souvent, notre château est tout près du tien. Ce qui serait mieux encore, c'est que nous demeurions ensemble en Amérique. Oh! alors, j'aimerais bien l'Amérique.
SOPHIE.--Tiens, voilà maman qui se promène avec ma tante; elles pleurent encore; cela me fait de la peine de les voir pleurer... Les voilà qui s'assoient sur le banc. Allons les consoler.
PAUL.--Mais comment les consolerons-nous?
SOPHIE.--Je n'en sais rien: mais essayons toujours.
Les enfants coururent à leurs mamans.
«Chère maman, dit Sophie, pourquoi pleurez-vous?»
MADAME DE RÉAN.--Pour quelque chose qui me fait de la peine, chère petite, et que tu ne peux comprendre.
SOPHIE.--Si fait, maman, je comprends très bien que cela vous fait de la peine d'aller en Amérique, parce que vous croyez que j'en serais très fâchée. D'abord, puisque ma tante et Paul viennent avec nous, nous serons très heureux. Ensuite, j'aime beaucoup l'Amérique, c'est un très joli pays.»
Mme de Réan regarda d'abord sa soeur, Mme d'Aubert, d'un air étonné, et puis ne put s'empêcher de sourire quand Sophie parla de l'Amérique, qu'elle ne connaissait pas du tout.
MADAME DE RÉAN.--Qui t'a dit que nous allions en Amérique? Et pourquoi crois-tu que ce soit cela qui nous donne du chagrin?
PAUL.--Oh! ma tante, c'est que je vous ai entendue parler d'aller en Amérique, et vous pleuriez; mais je vous assure que Sophie a raison et que nous serons très heureux en Amérique, si nous demeurons ensemble.
MADAME DE RÉAN.--Oui, mes chers enfants, vous avez deviné. Nous devons bien réellement aller en Amérique.
PAUL.--Et pourquoi donc, maman?
MADAME D'AUBERT.--Parce qu'un de nos amis, M. Fichini, qui vivait en Amérique, vient de mourir: il n'avait pas de parents, il était très riche; il nous a laissé toute sa fortune. Ton père et celui de Sophie sont obligés d'aller en Amérique pour avoir cette fortune; ta tante et moi, nous ne voulons pas les laisser partir seuls, et pourtant nous sommes tristes de quitter nos parents, nos amis, nos terres.
SOPHIE.--Mais ce ne sera pas pour toujours, n'est-ce pas?
MADAME DE RÉAN.--Non, mais pour un an ou deux, peut-être.
SOPHIE.--Eh bien, maman, il ne faut pas pleurer pour cela. Pensez donc que ma tante et Paul seront avec nous tout ce temps-là. Et puis, papa et mon oncle seront bien contents de ne plus être seuls.
Mme de Réan et Mme d'Aubert embrassèrent leurs enfants.
«Ils ont pourtant raison, ces enfants! dit-elle à sa soeur, nous serons ensemble, et deux ans seront bien vite passés.»
Depuis ce jour elles ne pleurèrent plus.
«Vois-tu, dit Sophie à Paul, que nous les avons consolées! J'ai remarqué que les enfants consolent très facilement leurs mamans.
--C'est parce qu'elles les aiment», répondit Paul.
Peu de jours après, les enfants allèrent avec leurs mamans faire une visite d'adieu à leurs amies, Camille et Madeleine de Fleurville, qui furent très étonnées d'apprendre que Sophie et Paul allaient partir pour l'Amérique.
«Combien de temps y resterez-vous?» demanda Camille.
SOPHIE.--Deux ans, je crois. C'est si loin!
PAUL.--Quand nous reviendrons, Sophie aura six ans et moi huit ans.
MADELEINE.--Et moi j'aurai huit ans aussi, et Camille neuf ans!
SOPHIE.--Que tu seras vieille, Camille! neuf ans!
CAMILLE.--Rapporte-nous de jolies choses d'Amérique, des choses curieuses.
SOPHIE.--Veux-tu que je te rapporte une tortue?
MADELEINE.--Quelle horreur! Une tortue! c'est si bête et si laid!
Paul ne put s'empêcher de rire.
«Pourquoi ris-tu, Paul?» demanda Camille.
PAUL.--C'est parce que Sophie avait une tortue et qu'elle s'est fâchée un jour contre moi parce que je lui disais absolument ce que tu viens de dire.
CAMILLE.--Et qu'est-elle devenue, cette tortue?
PAUL.--Elle est morte après un bain que nous lui avons fait prendre dans la mare.
CAMILLE.--Pauvre bête! Je regrette de ne l'avoir pas vue.
Sophie, qui n'aimait pas qu'on parlât de la tortue, proposa de cueillir des bouquets dans les champs: Camille leur offrit d'aller plutôt cueillir des fraises dans le bois. Ils acceptèrent tous avec plaisir et en trouvèrent beaucoup, qu'ils mangeaient à mesure qu'ils les trouvaient. Ils restèrent deux heures à s'amuser, après quoi il fallut se séparer. Sophie et Paul promirent de rapporter d'Amérique des fruits, des fleurs, des oiseaux-mouches, des perroquets. Sophie promit même d'apporter un petit sauvage, si on voulait bien lui en vendre un. Les jours suivants, ils continuèrent à faire des visites d'adieu, puis commencèrent les paquets. M. de Réan et M. d'Aubert attendaient à Paris leurs femmes et leurs enfants.
Le jour du départ fut un triste jour. Sophie et Paul même pleurèrent en quittant le château, les domestiques, les gens du village.
«Peut-être, pensaient-ils, ne reviendrons-nous jamais!»
Tous ces pauvres gens avaient la même pensée, et tous étaient tristes.
Les mamans et les enfants montèrent dans une voiture attelée de quatre chevaux de poste; les bonnes et les femmes de chambre suivaient, dans une calèche attelée de trois chevaux: il y avait un domestique sur chaque siège. Après s'être arrêtés une heure en route pour déjeuner, ils arrivèrent à Paris pour dîner. On ne devait rester à Paris que huit jours, afin d'acheter tout ce qui était nécessaire pour le voyage et pour le temps qu'on croyait passer en Amérique.