Chapter 9
»Il s'y est trouvé aussi heureux que peut l'être un amant séparé de sa maîtresse; mais la vie n'est pas si douce et si commode chez nous que dans vos pays, et malgré que mon père, conseillé par son expérience, le voulait retenir, Joseph, pressé de réussir, a un peu trop usé de son souffle dans nos instruments, qui sont, comme vous avez pu voir, d'autre taille que les vôtres, et qui fatiguent l'estomac, tant qu'on n'a pas trouvé la vraie manière de les enfler: si bien que les fièvres l'ont pris et qu'il a commencé de cracher du sang. Mon père connaissant le mal, et sachant le gouverner, lui a retiré sa musette et lui a recommandé le repos; mais si son corps y a gagné d'une façon, il s'y est empiré de l'autre. Il s'est arrêté de tousser et de cracher du sang, mais il est tombé dans un ennui et dans une faiblesse qui ont donné frayeur pour sa vie; si bien qu'il y a huit jours, revenant d'un de mes voyages, j'ai trouvé Joset si pâle que je ne le reconnaissais point, et si lâche sur ses jambes qu'il ne se pouvait porter.
»Questionné par moi, il m'a dit bien tristement et versant des larmes: «Je vois bien, mon Huriel, que je vas mourir au fond de ses bois, loin de mon pays, de ma mère, de mes amis, et sans avoir été aimé de celle à qui j'aurais tant voulu montrer mon savoir. L'ennui me mange la tête et l'impatience me sèche le coeur. J'aurais mieux souhaité que ton père me laissât m'achever en cornemusant. Je me serais éteint en envoyant de loin à celle que j'aime toutes les douceurs que ma bouche n'a jamais su lui dire, et en rêvant que j'étais à son côté. Sans doute le père Bastien a eu bonne intention, car je sentais bien que je m'y tuais par trop d'ardeur. Mais qu'est-ce que je gagne à mourir moins vite? Il n'en faut pas moins que je renonce à la vie, puisque, d'une part, me voilà sans pain et à votre charge, faute de pouvoir bûcher; et que, de l'autre, je me vois trop chétif de ma poitrine pour cornemuser. Ainsi, c'est fait de moi. Je ne serai jamais rien, et je m'en vas, sans avoir tant seulement le plaisir de me remémorer un jour d'amour et de bonheur.»
Ne pleurez pas, Brulette, continua le muletier en lui prenant la main dont elle s'essuyait le visage; tout n'est pas encore perdu. Écoutez-moi jusqu'à la fin.
»Voyant l'angoisse de ce pauvre enfant, je m'en allai querir un bon médecin, lequel, l'ayant examiné, nous dit qu'il avait plus d'ennui que de maladie, et qu'il répondait de le bien guérir, s'il pouvait se retenir de sonner et se dispenser de bûcher encore un mois durant.
Quant au dernier point, c'était bien commode; mon père n'est pas malheureux, ni moi non plus, Dieu merci, et nous n'avons pas grand mérite à prendre soin d'un ami empêché dans son travail; mais l'ennui de ne point musiquer et d'être là, loin de son monde, privé de voir sa Brulette, sans profit pour son avancement, a fait mentir le médecin. Un mois s'est quasiment passé, et Joset n'est pas mieux. Il ne voulait pas vous le faire assavoir, mais je l'y ai décidé; et mêmement, je le voulais amener ici avec moi. Je l'avais bien arrangé sur un de mes mulets et vous le reconduisais déjà, lorsqu'au bout de deux lieues, il est tombé en faiblesse, et j'ai été obligé de le reporter à mon père, lequel m'a dit: «Va-t'en au pays de ce garçon et ramène ici sa mère ou sa fiancée. Il n'est malade que de chagrin, et, en voyant l'une ou l'autre, il reprendra courage et santé pour achever ici son apprentissage ou pour s'en retourner chez lui.»
»Cela dit devant Joset l'a beaucoup secoué: «Ma mère, criait-il comme un enfant; ma pauvre mère, qu'elle vienne au plus tôt!» Mais bien vite il se reprenait: «Non, non! je ne veux pas qu'elle me voie mourir; son chagrin m'achèverait trop malheureusement!--Et Brulette? lui disais-je tout bas.--Oh! Brulette ne viendrait pas, faisait-il; Brulette est bonne; mais il n'est point possible, qu'elle n'ait pas fait choix d'un amoureux qui la retiendrait de me venir consoler.»
»Alors, j'ai fait jurer à Joset qu'il prendrait au moins patience jusqu'à mon retour, et je suis venu. Père Brulet, décidez de ce qu'il faut faire, et vous, Brulette, consultez votre coeur.
--Maître Huriel, dit Brulette en se levant, j'irai, encore que je ne sois point la fiancée de Joseph, comme vous le dites, et que rien ne m'oblige envers lui, sinon que sa mère m'a nourrie de son lait et portée en ses bras. Mais pourquoi pensez-vous que ce jeune homme est épris de moi, puisque, aussi vrai que voilà mon grand-père, il ne m'en a jamais dit le premier mot?
--Il m'avait donc bien dit la vérité? s'écria Huriel, comme charmé de ce qu'il entendait; mais, se raccoisant aussitôt: Il n'en est pas moins vrai, dit-il, qu'il en peut mourir, d'autant plus que l'espoir ne le soutient pas, et je dois ici plaider sa cause et dire ses sentiments.
--En êtes-vous chargé? dit Brulette avec fierté, et aussi avec un peu de dépit contre le muletier.
--Il faut que je m'en charge, commandé ou non, répliqua Huriel. J'en veux avoir le coeur net... à cause de lui qui m'a confié sa peine et demandé mon secours. Voilà donc comme il me parlait: «J'ai voulu me donner à la musique, autant par amour de la chose que par amour de ma mie Brulette. Elle me considère comme son frère, elle a toujours eu pour moi de grands soins et une bonne pitié; mais elle n'en a pas moins fait attention à tout le monde, hormis à moi; et je ne l'en peux blâmer. Cette jeunesse aime la braverie et tout ce qui rend glorieux. C'est son droit d'être coquette et avantageuse. J'en ai le coeur fâché, mais c'est la faute du peu que je vaux si elle donne ses amitiés à de plus vaillants que moi. Tel que me voilà, ne sachant ni piocher rude, ni parler doux, ni danser, ni plaisanter, ni même chanter, me sentant honteux de moi et de mon sort, je mérite bien qu'elle me regarde comme le dernier de ceux qui pourraient prétendre à elle. Eh bien, voyez-vous, cette peine me fera mourir si elle dure, et j'y veux trouver un remède. Je sens en dedans de moi quelque chose qui me dit que je peux musiquer mieux que tous ceux qui s'en mêlent dans notre endroit; si j'y aboutais, je ne serais plus un rien du tout. Je deviendrais plus que les autres, et comme cette fille a du goût et de l'accent pour chanter, elle comprendrait, par elle-même, ce que je vaux, outre que sa fierté serait flattée de l'estime qu'on ferait de moi.»
--Vous parlez, dit Brulette en souriant, comme si je l'entendais lui-même, encore qu'il ne m'ait jamais dit cela à propos de moi. Son amour-propre a toujours été en souffrance, et je vois que c'est aussi par l'amour-propre qu'il croirait pouvoir me persuader; mais puisque une telle maladie le met en danger de mourir, je ferai, pour lui remonter le courage, tout ce qui dépendra de la sorte d'amitié que j'ai pour lui. J'irai le voir avec la Mariton, si toutefois c'est le conseil et la volonté de mon grand-père.
--Avec la Mariton, dit le père Brulet, ça ne me paraît pas possible, pour des raisons que je sais et que tu sauras bientôt, ma fille. Qu'il te suffise, quant à présent, que je te dise qu'elle est empêchée de quitter son maître, à cause d'embarras qu'il a dans ses affaires. D'ailleurs, si la maladie de Joseph peut se dissiper, il est inutile de tourmenter et de déranger cette femme. J'irai donc avec toi, parce que j'ai la confiance, comme tu as toujours gouverné Joseph pour le mieux, que tu auras encore crédit sur son esprit pour le ramener au courage et à la raison. Je sais ce que tu penses de lui, et c'est ce que j'en pense aussi: d'ailleurs, si nous le trouvions dans un état désespéré, nous ferions vitement écrire pour que sa mère vienne lui fermer les yeux.
--Si vous voulez me souffrir en votre compagnie pour le voyage, dit Huriel, je vous conduirai bien au juste, d'un soleil à l'autre, au pays où se trouve Joseph, et mêmement en une seule journée si vous ne craignez pas trop les mauvais chemins.
--Nous causerons de ça à table, répondit mon oncle; et quant à votre compagnie, je la souhaite et la réclame, car vous avez très-bien parlé, et je ne suis pas sans savoir à quelle famille d'honnêtes gens vous appartenez.
--Connaissez-vous donc mon père? dit Huriel. En nous entendant nommer Brulette, il nous a dit, à Joseph et à moi, que son père avait eu un ami de jeunesse qui s'appelait Brulet.
--C'était moi, dit mon oncle. J'ai bûché longtemps, il y a une trentaine d'années, dans le pays de Saint-Amand avec votre grand-père, et j'ai connu votre père tout jeune, travaillant avec nous et sonnant déjà par merveille. C'était un garçon bien aimable, qui ne doit pas être encore trop chagriné par l'âge. Quand vous vous êtes fait connaître tout à l'heure, je n'ai pas voulu vous couper la parole, et si je vous ai un peu tancé sur les coutumes de votre état, c'était à seules fins de vous éprouver. Or donc, asseyez-vous, et n'épargnez rien de ce qui est ici à votre service.
Pendant le souper, Huriel se montra aussi raisonnable dans ses discours et aussi gentil dans son sérieux, que nous l'avions trouvé divertissant et agréable dans la nuit de la Saint-Jean. Brulette l'écoutait beaucoup et paraissait s'accoutumer à sa figure de charbonnier; mais quand on parla du chemin à faire et de la manière de voyager, elle s'inquiéta pour son grand-père de la fatigue et du dérangement; et comme Huriel ne pouvait pas répondre que la chose ne fût bien pénible pour un homme d'âge, je m'offris à accompagner Brulette à la place de mon oncle.
--Voilà la meilleure des idées, dit Huriel. Si nous ne sommes que nous trois, nous prendrons la traverse, et, partant demain matin, arriverons demain soir. J'ai une soeur, très-sage et très-bonne, qui recevra Brulette en sa propre cabiole, car je ne vous cache pas que là où nous sommes, vous ne trouverez ni maisons, ni couchée selon vos habitudes.
--Il est vrai, reprit mon oncle, que je suis bien vieux pour dormir sur la fougère, et malgré que je ne sois pas bien complaisant à mon corps, si je venais à tomber malade là-bas, je vous serais d'un grand embarras, mes chers enfants. Or donc, si Tiennet y va, je le connais assez pour lui confier sa cousine. Je compte qu'il ne la quittera d'une semelle dans toute rencontre où il y aurait danger pour une jeunesse, et je compte sur vous aussi, Huriel, pour ne l'exposer à aucun accident en route.
Je fus bien content de cette résolution et me fis un plaisir de conduire Brulette, de même qu'un honneur de la défendre au besoin. Nous nous départîmes à la nuit, et avant la levée du jour, nous nous retrouvâmes à la porte du même logis; Brulette déjà prête et tenant son petit paquet, Huriel conduisant son clairin et trois mules, sur l'une desquelles il y avait une bâtine très-douce et très-propre où il assit Brulette; puis il enfourcha le cheval, et moi l'autre mule, un peu étonné de me voir là-dessus. La troisième, chargée de grandes bannes neuves, suivait d'elle-même, et Satan fermait la marche. Personne n'était encore levé dans le village, et c'était mon regret, car j'aurais souhaiter donner un peu de jalousie à tant de galants de Brulette, qui m'avaient fait enrager maintes fois; mais Huriel paraissait pressé de quitter le pays sans être examiné de près et critiqué, aux oreilles de Brulette, pour sa figure noire.
Nous n'allâmes pas loin sans qu'il me fît sentir qu'il ne me laisserait pas gouverner toutes choses à mon gré. Nous étions au bois de Maritet sur le midi, et avions fait quasi la moitié du voyage. Il y avait par là un petit endroit qu'on appelle _la Ronde_, où j'aurais été content d'entrer et de nous payer un bon déjeuner; mais Huriel se moqua de mon goût pour le couvert, et, se voyant soutenu par Brulette, qui était disposée à prendre tout en gaieté, il nous fit descendre un petit ravin où coule une mince rivière qui a nom _la Portefeuille_, parce que, de ce temps-là, du moins, elle était toute couverte des grandes nappes du plateau blanc[2], et aussi ombragée du feuillage de la forêt, laquelle descendait, de chaque côté, jusqu'à ses rives. Il lâcha les bêtes dans les joncs, nous choisit une belle place toute rafraîchie d'herbes sauvages, ouvrit les paniers, déboucha le baril, et nous servit un aussi bon goûter que nous l'eussions pu faire chez nous, bien proprement, et avec tant d'égards pour Brulette qu'elle ne se put empêcher d'en marquer son plaisir.
[Note 2: _Nymphea_ ou nénufar.]
Et comme elle vit qu'avant de toucher au pain pour le couper, et à la serviette blanche qui roulait les provisions, il se lavait avec grand soin les mains dans la rivière, jusqu'au-dessus des coudes, elle lui dit en riant et avec son petit air de commandement gracieux:--Pendant que vous y êtes, vous pourriez bien aussi vous laver la figure, afin qu'on voie si c'est bien vous le beau cornemuseux de la Saint-Jean.
--Non, mignonne, répondit-il. Il faut vous habituer à l'envers de la monnaie. Je ne prétends rien sur votre coeur qu'un peu d'amitié et d'estime, malgré que je sois un païen de muletier; je n'ai donc pas besoin de vous plaire par mon visage, et ce n'est pas pour vous que je le blanchirai.
Elle fut mortifiée, mais ne resta point court:
--On ne doit point faire peur à ses amis, dit-elle, et tel que vous voilà, vous risquez que la frayeur m'ôte l'appétit.
--En ce cas-là, j'irai donc manger à l'écart, pour ne vous point écoeurer.
Il le fit comme il le disait, s'assit sur une petite roche qui avançait dans l'eau, en arrière de l'endroit où nous étions assis, et se mit à manger seul, tandis que je profitais du plaisir de servir Brulette.
Elle en rit d'abord, croyant l'avoir fâché et y prenant gré comme toutes les coquettes; mais quand elle se lassa du jeu et le voulut ramener, elle eut beau l'exciter en paroles, il tint bon, et, chaque fois qu'elle tournait la tête devers lui, il lui tournait le dos en se cachant d'elle et en lui répondant, bien à propos, mille badineries, sans montrer aucun dépit, ce qui, pour elle, était peut-être bien le pire de la chose.
De sorte qu'elle en eut regret, et, à un mot un peu vif qu'il lâcha sur les bégueules, et qu'elle crut dit à son intention, deux larmes lui tombèrent des yeux, encore qu'elle eût bien voulu les retenir en ma présence. Huriel ne les vit point, et je n'eus garde de paraître les avoir vues.
Quand nous fûmes assez repus pour une fois, Huriel me dit de serrer le restant de nos vivres, et ajouta:--Si vous êtes las, mes enfants, vous pouvez faire un somme ici, car nos bêtes ont besoin qu'on laisse passer la grande chaleur du jour. C'est l'heure où la mouche est enragée, et, dans ces taillis, elles se peuvent frotter et secouer à leur guise. Je compte, Tiennet, que tu feras bonne garde à notre princesse. Moi, je vas monter un peu dans la forêt pour voir comment s'y gouverne l'oeuvre du bon Dieu.
Et d'un pas léger, ne sentant pas plus le chaud que si nous étions au mois d'avril, encore que ce fût en plein juillet, il grimpa la côte et se perdit sous les grands arbres.
Dixième veillée.
Brulette fit de son mieux pour me cacher son ennui de le voir partir, mais, ne se sentant point le coeur à la causette, elle fit mine de s'endormir sur le sable fin de la rive, la tête appuyée sur les paniers qu'on avait retirés au mulet pour le soulager, et le visage garanti des mouches par son mouchoir blanc. Je ne sais si elle dormit; je lui parlai deux ou trois fois sans avoir réponse, et comme elle m'avait laissé mettre ma figure sur le bout de son tablier, je me tins coi aussi, mais sans dormir d'abord, car je me sentais bien encore un peu agité par son voisinage.
Enfin la fatigue me gagna et je perdis ma connaissance pour un bout de temps. Quand elle me revint, j'entendis causer, et connus, à la voix, que le muletier était revenu et s'entretenait avec Brulette. Je ne voulus point déranger le tablier afin de pouvoir les entendre parler librement, mais je le tenais bien serré dans mes mains, et la fillette n'aurait pas pu s'éloigner d'un pas, encore qu'elle l'eût voulu.
--Mais enfin, j'ai le droit, disait Huriel, de vous demander quelle conduite vous avez résolu de tenir avec ce pauvre enfant. Je suis son ami plus qu'il ne m'est permis d'être le vôtre, et je me reprocherais de vous avoir amenée auprès de lui, si votre idée était de le tromper.
--Qui vous parle de le tromper? répondit Brulette. Pourquoi critiquez-vous mon intention sans la connaître?
--Je ne la critique pas, Brulette; je vous questionne en homme qui aime beaucoup Joseph, et qui vous porte assez d'estime pour croire que vous irez franchement avec lui.
--Cela ne regarde que moi, maître Huriel; vous n'êtes pas juge de mes sentiments, et je n'en dois confidence à personne. Je ne vous demande pas, moi, si vous êtes franc et fidèle envers votre femme!
--Ma femme? fit Huriel, comme étonné.
--Eh oui, reprit Brulette, n'êtes-vous point marié?
--Vous ai-je dit cela?
--Je croyais que vous l'aviez dit chez nous hier soir, quand mon grand-père, s'imaginant que vous veniez me parler mariage, s'est dépêché de vous refuser.
--Je n'ai rien dit du tout, Brulette, si ce n'est que je ne demandais pas le mariage. Avant d'avoir la personne, il faut avoir le coeur, et je n'ai pas droit au vôtre.
--Je vois au moins, dit Brulette, que vous êtes plus raisonnable et moins hardi avec moi que l'an passé.
--Oh! reprit Huriel, si je vous ai dit, à la fête de votre village, des paroles un peu vives, c'est qu'elles me sont venues comme ça en vous voyant; mais le temps a passé là-dessus, et vous devriez avoir oublié l'offense.
--Qui vous dit que je m'en souvienne? Est-ce que je vous en fais reproche?
--Vous me la reprochez en vous-même, ou tout au moins vous en gardez souvenance, puisque vous ne me voulez point parler clairement au sujet de Joseph.
--J'ai cru, dit Brulette, dont la voix marquait un peu d'impatience, que je m'étais expliquée là-dessus bien clairement hier au soir; mais quel accord voulez-vous donc faire entre ces deux choses-là? Plus je vous aurai oublié, moins je dois être pressée de vous confesser mes sentiments pour n'importe qui.
--Tenez, mignonne, dit le muletier, qui ne paraissait donner dans aucune des petites réserves de Brulette, vous avez très-bien parlé sur le passé hier au soir; mais vous n'avez guère appuyé sur l'avenir, et je ne sais pas encore ce que vous comptez dire de bon à Joseph pour le raccommoder avec la vie. Pourquoi refusez-vous de me le faire savoir franchement?
--Et qu'est-ce que cela vous fait, je vous le demande? Si vous êtes marié, ou seulement engagé de parole, vous ne devez point tant regarder à travers le coeur des filles.
--Brulette, vous voulez absolument me faire dire que je suis libre de vous faire la cour. Et vous, vous ne me direz rien de votre position? Je ne dois pas savoir si vous devez un jour favoriser Joseph, ou si vous n'avez pas donné parole à quelque autre, ne fût-ce qu'à ce grand garçon-là qui dort sur votre tablier?
--Vous êtes trop curieux! dit Brulette en se levant et en se hâtant de me retirer le tablier que je fus bien forcé de lâcher, en faisant celui qui s'éveille.
--Partons, dit Huriel, que la mauvaise humeur de Brulette ne paraissait point entamer et qui montrait toujours le rire sur ses dents blanches et dans ses grands yeux, les seuls endroits de sa figure qui ne fussent point en deuil.
Nous reprîmes le chemin du Bourbonnais. Le soleil s'était caché sous une grosse nuée qui montait, et il commençait à tonner dans les bas du ciel.
--Cet orage-là n'est rien, dit le muletier; il s'en va sur notre gauche. Si nous n'en rencontrons pas un autre en tirant sur les affluents de la Joyeuse, nous arriverons sans peine; mais le temps est si lourd qu'il faut s'apprêter à tout.
Il déplia alors son manteau, qui était lié derrière lui avec une belle capiche de femme, toute neuve, dont Brulette s'émerveilla.--Vous ne direz pas, fit-elle en rougissant, que vous n'êtes pas marié? À moins que ce ne soit un cadeau de noces que vous avez acheté en chemin?
--C'est possible, dit Huriel du même air; mais s'il vient à pleuvoir, vous l'étrennerez et ne le trouverez pas de trop, car votre cape est légère.
Comme il l'avait prédit, le temps s'éclaircit d'un côté et s'embrouilla de l'autre, et, comme nous traversions une brande plate, entre Saint-Saturnin et Sidiailles, il s'émaliça tout d'un coup et nous battit d'un grand vent. Le pays devenait sauvage, et la tristesse me prit malgré moi. Brulette aussi trouva l'endroit bien aride, et observa qu'il n'y avait pas un seul arbre pour s'abriter. Huriel se moqua de nous.--Voilà bien les gens des pays de blé! dit-il; aussitôt qu'ils foulent la bruyère, ils se croient perdus.
Comme il nous conduisait en droite ligne, connaissant, comme son oeil, toutes les sentes et coursières par où un mulet pouvait passer pour abréger le chemin, il nous fit laisser Sidiailles sur la gauche et descendre tout droit aux bords de la petite rivière de Joyeuse, un pauvre rio qui n'avait pas la mine d'être bien méchant, et que pourtant il se montra pressé de passer. Quand ce fut fait, la pluie commença de tomber, et il fallait, ou nous mouiller, ou nous arrêter en un moulin qu'on appelle le moulin des Paulmes. Brulette voulait passer outre, et c'était aussi le conseil du muletier, qui pensait ne pas devoir attendre que les chemins fussent gâtés; mais j'observai que la fille m'étant confiée, je ne devais point l'exposer à attraper du mal, et Huriel se rendit cette fois à mon vouloir.
Nous fûmes arrêtés là deux grandes heures, et quand il fut possible de se risquer dehors, le soleil s'en allait grand train. La Joyeuse avait si bien enflé que c'était une vraie rivière dont le guéage n'eût pas été commode; heureusement, nous l'avions derrière nous; mais les chemins étaient devenus abominables et nous avions encore une petite rivière à traverser avant de nous trouver en Bourbonnais.
Tant que le jour dura, nous pûmes avancer; mais la nuit vint si noire, que Brulette eut peur sans oser le dire. Huriel, qui s'en aperçut à son silence, descendit de cheval, et, chassant devant lui cette bête qui connaissait le chemin aussi bien que lui-même, il prit la bride du mulet qui portait ma cousine et le conduisit bien adroitement pendant plus d'une lieue, le soutenant pour qu'il ne bronchât, et se mettant dans l'eau ou dans les sables jusqu'aux genoux, sans souci de rien pour son compte, et riant chaque fois que Brulette le plaignait, ou le priait de ne pas se tuer pour elle. Là, elle s'avisa bien qu'il était ami plus fidèle et plus secourable qu'un simple galant, et qu'il savait aider beaucoup sans se faire valoir.
Le pays me paraissait de plus en plus vilain. C'était toutes petites côtes vertes coupassées de ruisseaux bordés de beaucoup d'herbes et de fleurs qui sentaient bon, mais ne pouvaient en rien amender le fourrage. Les arbres étaient beaux, et le muletier prétendait ce pays plus riche et plus joli que le nôtre, à cause de ses pâturages et de ses fruits; mais je n'y voyais pas de grandes moissons, et j'eusse souhaité être chez nous, surtout voyant que je ne servais de rien à Brulette et que j'avais assez à faire pour mon compte de me tirer des viviers et des trous du chemin.
Enfin le temps s'éclaircit, la lune se montra, et nous nous trouvâmes dans le bois de la Roche, au confluent de l'Arnon et d'une autre rivière dont j'ai oublié le nom.
--Restez sur la hauteur, nous dit Huriel; vous pouvez même y mettre pied à terre pour vous dégourdir les jambes. C'est sablonneux et la pluie n'a guère percé les chênes. Moi, je vas voir si nous pouvons passer le gué.