Chapter 3
Il me parut que c'était une avance pour endormir mon dépit et je m'y refusai, disant que le temps n'engageait guère à s'arrêter dans les fossés. De vrai, il faisait, sinon froid, du moins très-humide; le dégel rendait les eaux troubles et les herbes fangeuses. Il y avait encore de la neige dans les sillons, et le vent était désagréable. Il fallait, à mon sens, que Brulette trouvât Joseph bien intéressant pour mener ses ouailles dehors ce jour-là, elle qui les faisait si souvent et si volontiers garder par sa voisine.
--Joset, dit Brulette, voilà notre ami Tiennet qui boude, parce qu'il voit que nous avons un secret tous les deux. Ne veux-tu point que je lui en fasse part? Son conseil n'y gâterait rien, et il te dirait ce qu'il pense de ton idée.
--Lui? dit Joseph, qui recommença à lever les épaules comme il avait fait la veille.
--Est-ce que le dos te démange quand tu me vois? lui dis-je un peu émalicé. Je le pourrais bien gratter d'une manière qui t'en guérirait une bonne fois.
Il me regarda en dessous, comme prêt à mordre; mais Brulette lui toucha doucement l'épaule du bout de sa quenouille, et, l'appelant ainsi à elle, lui parla dans l'oreille:
--Non, non, répondit-il, sans prendre la peine de me cacher sa réponse. Tiennet n'est bon à rien pour me conseiller; il n'y connaît pas plus que ta chèvre; et si tu lui dis la moindre chose, je ne te dirai plus rien. Là-dessus, il ramassa sa tranche et sa serpe et s'en alla travailler plus loin.
--Allons, dit Brulette en se levant pour rassembler ses ouailles, le voilà encore mécontent; mais va, Tiennet, ça n'est rien de sérieux, je connais sa fantaisie, il n'y a rien à y faire, et le mieux, c'est de ne pas le tourmenter. C'est un garçon qui a une petite folleté dans la tête depuis qu'il est au monde. Il ne sait ni ne peut s'en expliquer, et le mieux est de le laisser tranquille; car si on l'assassine de questions, il se prend à pleurer et on lui fait de la peine pour rien.
--M'est avis pourtant, cousine, dis-je à Brulette, que tu sais bien le confesser.
--J'ai eu tort, répondit-elle. Je pensais qu'il avait une plus grosse peine. Celle qu'il a te ferait rire si je pouvais te la raconter; mais puisqu'il ne veut la dire qu'à moi, n'y pensons plus.
--Si c'est peu de chose, lui dis-je encore, tu n'en prendras, peut-être plus tant de souci.
--Tu trouves donc que j'en prends trop? dit-elle. Est-ce que je ne dois pas ça à la femme qui l'a mis au monde et qui m'a élevée avec plus de soins et de caresses que son propre enfant?
--Voilà une bonne raison, Brulette. Si c'est la Mariton que tu aimes dans son fils, à la bonne heure; mais, alors, je souhaiterais d'avoir la Mariton pour ma mère: ça me vaudrait encore mieux que d'être ton cousin.
--Laisse donc dire des sottises comme ça à mes autres galants, répondit Brulette en rougissant un peu; car aucun compliment ne l'avait jamais fâchée, encore qu'elle se donnât l'air d'en rire.
Et, comme nous sortions du champ, vis-à-vis de ma maison, elle y entra avec moi pour dire bonjour à ma soeur.
Mais ma soeur était sortie et, à cause de ses moutons qui étaient sur le chemin, Brulette ne la voulut pas attendre. Pour la retenir un peu, j'inventai de lui retirer ses sabots pour en ôter les galoches de neige et les embraiser; et, la tenant ainsi par les pattes, puisqu'elle fut obligée de s'asseoir en m'attendant, j'essayai de lui dire, mieux que je n'avais encore osé le faire, l'ennui que l'amour d'elle m'avait amassé sur le coeur.
Mais voyez le diable! jamais je ne pus trouver le fin mot de ce discours-là. J'aurais bien lâché le second et le troisième, mais le premier ne put sortir. J'en avais la sueur au front. La fillette aurait bien pu m'aider, si elle l'eût voulu, car elle connaissait l'air de ma chanson; d'autres le lui avaient déjà seriné; mais, avec elle, il fallait de la patience et du ménagement, et encore que je ne fusse point tout à fait nouveau dans les discours de galanterie, ce que j'en avais échangé avec d'autres moins difficiles que Brulette, à seules fins de m'enhardir, ne m'avait rien enseigné de bon à dire à une jeunesse de grand prix comme était ma cousine.
Tout ce que je sus faire fut de revenir sur la critique de son favori Joset. Elle en rit d'abord, et peu à peu, voyant que j'en voulais faire un blâme sérieux, elle prit un air plus sérieux encore.--Laissons ce pauvre malheureux tranquille, dit-elle: il est assez à plaindre.
--Mais en quoi, et pourquoi? Est-il poitrinaire ou enragé, que tu crains qu'on y touche?
--Il est pis que ça, répondit Brulette, il est égoïste.
Égoïste était un mot de monsieur le curé, que Brulette avait retenu et qui n'était point usité chez nous de mon temps. Comme Brulette avait une grande mémoire, elle disait comme cela quelquefois des paroles que j'aurais pu retenir aussi, mais que je ne retenais point, et parlant, n'entendais point.
J'eus la mauvaise honte de ne pas oser lui en demander l'explication et d'avoir l'air de m'en payer. Je m'imaginai d'ailleurs que c'était une maladie mortelle que Joseph avait, et qu'une si grande disgrâce condamnait toutes mes injustices. Je demandai pardon à Brulette de l'avoir tourmentée, ajoutant:
--Si j'avais su plus tôt ce que tu me dis, je n'aurais eu ni fiel ni rancune contre ce pauvre garçon.
--Comment ne t'en es-tu jamais aperçu? reprit-elle. Ne vois-tu pas comme il se laisse prévenir et obliger, sans avoir jamais l'idée d'en faire un remercîment; comme le moindre oubli l'offense, comme la moindre plaisanterie le choque, comme il boude et souffre à toute chose qui ne serait point remarquée d'un autre, et comme il faut toujours mettre du sien dans l'amitié qu'on a pour lui, sans qu'il comprenne que ce n'est point son dû, mais le rendu qu'on fait à Dieu, pour l'amour du prochain?
--C'est donc l'effet de sa maladie? dis-je, un peu intrigué des explications de Brulette.
--N'est-ce point la pire qu'on puisse avoir dans le coeur? répondit-elle.
--Et sa mère sait-elle qu'il a comme ça dans le coeur une maladie sans remède?
--Elle s'en doute bien, mais tu comprends que je ne lui en parle point, de crainte de l'affliger.
--Et n'a-t-on point tenté quelque chose pour sa guérison?
--J'y ai fait et j'y ferai encore mon possible, répondit elle, continuant un propos où l'on ne s'entendait pas du tout; mais je crois que mes ménagements augmentent son mal.
--Il est bien vrai, ajoutai-je, après avoir réfléchi, que ce garçon a toujours eu, dans son air, quelque chose de singulier. Ma grand'mère, qui est morte, et tu sais qu'elle se piquait de connaissances sur l'avenir, disait qu'il avait le malheur écrit sur la figure, et qu'il était condamné à vivre dans les peines, ou à mourir dans la fleur de ses ans, à cause d'une ligne qu'il avait dans le front; et, depuis ce temps-là, je te confesse que quand Joset se chagrine, je crois voir cette ligne de disgrâce, encore que je ne sache point où ma grand'mère la voyait. Alors, j'ai comme peur de lui, ou plutôt de son destin, et je me sens porté à lui épargner tout reproche et tout malaise, comme à quelqu'un qui n'a pas longtemps à jouir de la vie.
--Bah! répondit Brulette en riant, voilà les rêveries de ma grand'tante; je me les rappelle bien. Ne t'a-t-elle point dit aussi que les yeux clairs, comme sont ceux de Joseph, voient les esprits et toutes choses cachées? Mais moi, je n'en crois rien, non plus qu'au danger de mort pour lui. On vit longtemps avec l'esprit fait comme il l'a; on se soulage en tourmentant les autres, et on peut bien les enterrer tous, en les menaçant à toute heure de se laisser mourir.
Je n'y comprenais plus rien, et j'allais questionner encore, quand Brulette me redemanda ses chaussures où elle fourra lestement ses pieds, bien que les sabots fussent si petits que je n'avais pas pu y fourrer ma main. Alors, rappelant son chien et retroussant sa jupe, elle me laissa tout soucieux et tout ébahi de ce qu'elle m'avait conté, et aussi peu avancé avec elle que le premier jour.
Le dimanche ensuivant, comme elle partait pour la messe de Saint-Chartier, où elle allait plus volontiers qu'à celle de notre paroisse, à cause que l'on dansait sur la place entre la messe et les vêpres, je lui demandai de l'accompagner.
--Non, me dit-elle, j'y vas avec mon grand-père, et il n'aime pas à me voir suivie sur les chemins par un tas de galants.
--Je ne suis point un tas de galants, lui dis-je, je suis ton cousin, et jamais mon oncle ne m'a ôté de son chemin.
--Eh bien, reprit-elle, ôte-toi du mien, pour aujourd'hui seulement; mon père et moi nous voulons causer avec Joset, qui est là dans la maison et qui doit nous suivre à la messe.
--C'est donc qu'il vient vous demander en mariage, et que vous êtes bien aise de l'écouter?
--Est-ce que tu es fou, Tiennet? Après ce que je t'ai dit de Joset?
--Tu m'as dit qu'il avait une maladie qui le ferait vivre plus longtemps qu'un autre, et je ne vois pas en quoi ça peut me tranquilliser.
--Te tranquilliser de quoi? fit Brulette étonnée. Quelle maladie? Où as-tu égaré tes esprits? Allons, je crois que tous les hommes sont fous!
Et, prenant le bras de son grand-père qui venait à elle avec Joseph, elle partit légère comme un duvet et gaie comme une fauvette, tandis que mon brave homme d'oncle, qui ne voyait rien au-dessus d'elle, souriait aux passants et avait l'air de leur dire: «Ce n'est pas vous qui avez une fille pareille à montrer!»
Je les suivis de loin pour voir si Joseph se familiariserait avec elle en chemin, s'il lui prendrait le bras, si le vieux les laisserait aller ensemble. Il n'en fut rien. Joseph marcha tout le temps à la gauche de mon oncle, tandis que Brulette marchait à droite, et ils avaient l'air de causer sérieusement.
À la sortie de la messe, je demandai à Brulette de danser avec moi.--Oh! tu t'y prends bien tard, me dit-elle, j'ai promis au moins quinze bourrées, et il faudra que tu reviennes vers l'heure de vêpres.
Ce n'était pas Joseph qui, dans cette affaire-là, pouvait me donner du dépit, car il ne dansait jamais, et, pour m'ôter celui de voir Brulette entourée de ses autres amoureux, je suivis Joseph à l'auberge du _Boeuf couronné_, où il allait voir sa mère et où je voulais tuer le temps avec quelques amis.
J'étais un peu fréquentier du cabaret, comme je vous ai dit: non à cause de la bouteille, qui ne m'a jamais mis hors de sens, mais pour l'amour de la compagnie, de la causette et de la chanson. J'y trouvai plusieurs garçons et filles de connaissance avec lesquels je m'attablai, tandis que Joseph s'assit dans un coin, ne buvant goutte, ne disant mot, et se tenant là pour contenter sa mère, qui, tout en allant et venant, était bien aise de le voir et de lui dire un mot par-ci, par-là. Je ne sais point si Joseph eût pensé à l'aider dans la peine qu'elle avait à servir tant de monde; mais Benoît n'eût point souffert qu'un garçon si distrait tournât et virât dans ses écuelles et dans ses bouteilles.
Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de défunt Benoît. C'était un gros homme de haute mine, un peu rude en paroles, mais bon vivant et beau diseur dans l'occasion. Il était assez juste pour faire de la Mariton l'estime qu'il devait, car c'était, à vrai dire, la reine des servantes, et jamais sa maison n'avait été mieux achalandée que depuis qu'elle y régnait.
La chose que le père Brulet avait annoncée à cette femme n'était cependant point arrivée. Le danger de son état l'avait guérie de la coquetterie, et elle faisait respecter sa personne aussi bien que la propriété de son bourgeois. Pour le vrai, c'était, avant tout, pour son fils qu'elle avait rangé son idée à un travail et à une prudence plus sévères que son naturel ne s'y portait de lui-même. C'était une si bonne mère en cela, qu'au lieu de perdre de l'estime, elle s'en était attirée davantage depuis qu'elle était servante de cabaret; et c'est là une chose qui ne se voit point souvent dans nos campagnes, ni ailleurs, que j'aie ouï dire.
En voyant Joseph plus blême et plus soucieux encore que d'habitude, je ne sais comment ce que ma grand'mère m'avait dit de lui, joint à la maladie, singulière dans mon idée, que lui imputait Brulette, me frappa l'esprit et me toucha le coeur. Sans doute il me gardait rancune de quelque parole dure qui m'était échappée. Je souhaitai la lui faire oublier, et, le forçant à venir s'asseoir à notre tablée, je m'imaginai de le griser un peu par surprise, pensant, comme tous ceux de mon âge, qu'une petite fumée de vin blanc dans les esprits est souveraine pour dissiper la tristesse.
Joseph, qui était peu attentionné aux actions d'autour de lui, laissa remplir son verre et pousser son coude si souvent, que tout autre en aurait senti l'effet. Pour ceux qui l'incitaient à boire, et qui payèrent d'exemple sans réflexion, il y en eut bien vite trop; et, pour moi, qui voulais garder mes jambes pour la danse, je m'arrêtai d'abord que je sentis qu'il y en avait assez. Joseph tomba dans une grande contemplation, appuya ses deux coudes sur la table et ne parut pas plus lourd ni plus léger qu'auparavant.
On ne faisait plus attention à lui; chacun riait ou jacassait pour son compte, et l'on se mit à chanter, comme on chante quand on a bu, chacun dans son ton et dans sa mesure, une tablée disant son refrain à côté d'une autre tablée qui dit le sien, et tout ça ensemble, faisant un sabbat de fous à casser la tête, le tout pour se porter à rire et à crier d'autant plus qu'on ne s'entend pas.
Joseph resta là sans broncher, nous regardant, d'un air étonné, un bon bout de temps. Puis il se leva et partit sans rien dire.
Je pensai qu'il était peut-être malade, et je le suivis. Mais il marchait droit et vite, comme un homme que le vin n'a point entamé, et il s'en alla si loin, si loin, en remontant la côte au-dessus de la ville de Saint-Chartier, que je le perdis de vue et revins sur mes pas afin de ne point manquer ma bourrée avec Brulette.
Elle dansait si joliment, ma Brulette, que tout un chacun la mangeait des yeux. Elle était folle de la danse, de la toilette et des compliments; mais elle n'encourageait personne à lui conter du sérieux, et quand les vêpres furent sonnées, elle s'en alla, sage et fière, à l'église, où elle priait bien un peu, mais où elle n'oubliait guère que tous les regards étaient braqués sur elle.
Moi, je songeai que je n'avais point payé ma dépense au _Boeuf couronné_, et j'y retournai pour compter avec la Mariton, laquelle en prit occasion de me demander par où son garçon avait passé.
--Vous l'avez fait boire, dit-elle, et ce n'est point sa coutume. Vous devriez bien au moins ne pas le laisser courir seul. Un malheur vient si vite!
Troisième veillée.
Je remontai la côte et pris le chemin que j'avais vu prendre à Joseph. Je m'enquis de lui le long de la route et n'en eus point nouvelles, sinon qu'on l'avait bien vu passer, mais non revenir. Ça me mena jusqu'au droit de la forêt, où j'allai questionner le forestier, dont la maison, qui est une pièce fort ancienne, surmonte un grand morceau de brande couché en pente. C'est un endroit bien triste, malgré qu'on y voie de loin, et où il ne pousse, à la lisière des taillis de chêne, que de la fougère et des ajoncs.
Le garde forestier était, dans ce temps-là, Jarvois, mon parrain, natif de Verneuil. Sitôt qu'il me vit, comme je n'allais pas souvent me promener si loin, il me fit tant de fête et d'amitié qu'il n'y eût pas moyen de s'en aller.
--Ton camarade Joseph est venu céans, il y a tantôt une heure, me dit-il, pour nous demander si les charbonniers étaient dans la forêt; sans doute que son maître lui aura commandé de s'en enquérir. Il n'était ni dérangé en paroles, ni mal porté sur ses jambes, et il a monté jusqu'au gros chêne. Tu n'as donc point à t'en inquiéter, et puisque te voilà, il faut boire une bouteille avec moi et attendre que ma femme revienne de querir ses vaches, car elle serait fâchée si tu partais sans l'avoir vue.
N'ayant plus sujet de me tourmenter, je restai chez mon parrain jusque vers le coucher du soleil. C'était environ la mi-février, et, voyant venir la nuit, je fis mes adieux et pris le chemin d'en sus, afin de gagner Verneuil et de m'en retourner tout droit chez nous par la route aux Anglais, sans repasser par Saint-Chartier où je n'avais plus que faire.
Mon parrain m'expliqua un peu mon chemin, car je n'avais traversé la forêt qu'une ou deux fois en ma vie. Vous savez que, dans le pays d'ici, nous ne courons guère au loin, surtout ceux de nous qui se donnent au travail de la terre, et qui vivent autour des habitations comme des poussins alentour de la mue.
Aussi, malgré que l'on m'avait bien averti, je donnai trop sur ma gauche, et, au lieu de rencontrer la grande allée de chênes, je me trouvai dans les bouleaux, à une bonne demi-lieue du point que j'aurais dû gagner.
La nuit était tout à fait tombée et je n'y voyais plus goutte, car, en ce temps, la forêt de Saint-Chartier était encore une belle forêt, rapport non à son étendue, qui n'a jamais été de conséquence, mais à l'âge des arbres, qui ne laissaient guère passer la clarté entre le ciel et la terre.
Ce qu'elle y gagnait en verdeur et fierté, elle vous le faisait payer du reste. Ce n'était que ronces et fretats, chemins défoncés et ravines d'une bourbe noire et légère, où l'on ne tirait pas trop la semelle, mais où l'on s'enfonçait jusqu'aux genoux quand on s'écartait un peu du tracé. Si bien que, perdu sous la futaie, déchiré et embourbé dans les éclaircies, je commençais à maugréer contre la mauvaise heure et le mauvais endroit.
Après avoir pataugé assez longtemps pour en avoir chaud, malgré que la soirée fût bien fraîche, je me trouvai dans des fougères sèches, si hautes, que j'en avais jusqu'au menton, et en levant les yeux devant moi, je vis, dans le gris de la nuit, comme une grosse masse noire au milieu de la lande.
Je connus que ce devait être le chêne, et que j'étais arrivé au fin bout de la forêt. Je n'avais jamais vu l'arbre, mais j'en avais ouï parler, pour ce qu'il était renommé un des plus anciens du pays, et, par le dire des autres, je savais comment il était fait. Vous n'êtes point sans l'avoir vu. C'est un chêne bourru, étêté de jeunesse par quelque accident, et qui a poussé en épaisseur; son feuillage, tout desséché par l'hiver, tenait encore dru, et il paraissait monter dans le ciel comme une roche.
J'allais tirer de ce côté-là, pensant que j'y trouverais la sente qui coupait le bois en droite ligne, lorsque j'entendis le son d'une musique, qui était approchant celui d'une cornemuse, mais qui menait si grand bruit, qu'on eût dit d'un tonnerre.
Ne me demandez point comment une chose qui aurait dû me rassurer en me marquant le voisinage d'une personne humaine, m'épeura comme un petit enfant. Il faut bien vous dire que, malgré mes dix-neuf ans et une bonne paire de poings que j'avais alors, du moment que je m'étais vu égaré dans le bois, je m'étais senti mal tranquille. Ce n'est pas pour quelques loups qui descendent, de temps on temps, des grands-bois de Saint-Aoust dans cette forêt-là, que j'aurais manqué de coeur, ni pour la rencontre de quelque chrétien malintentionné. J'étais enfroidi de cette sorte de crainte qu'on ne peut pas s'expliquer à soi-même, parce qu'on ne sait pas trop où en est la cause. La nuit, la brume d'hiver, un tas de bruits qu'on entend dans les bois et qui sont autres que ceux de la plaine, un tas de folles histoires qu'on a entendu raconter, et qui vous reviennent dans la tête, enfin, l'idée qu'on est esseulé loin de son endroit; il y a de quoi vous troubler l'esprit quand on est jeune, voire quand on ne l'est plus.
Moquez-vous de moi si vous voulez. Cette musique, dans un lieu si peu fréquenté, me parut endiablée. Elle chantait trop fort pour être naturelle, et surtout elle chantait un air si triste et si singulier, que ça ne ressemblait à aucun air connu sur la terre chrétienne. Je doublai le pas, mais je m'arrêtai, étonné d'un autre bruit. Tandis que la musique braillait d'un côté, une clochette sonnait de l'autre, et ces deux résonnances venaient sur moi, comme pour m'empêcher d'avancer ou de reculer.
Je me jetai de côté en me baissant dans les fougères; mais, au mouvement qui s'ensuivit, quelque chose fit feu des quatre pieds tout auprès de moi, et je vis un grand animal noir, que je ne pus envisager, bondir, prendre sa course et disparaître.
Tout aussitôt, de tous les points de la fougeraie, sautèrent, coururent, trépignèrent une quantité d'animaux pareils, qui me parurent gagner tous vers la clochette et vers la musique, lesquelles s'entendaient alors comme proches l'une de l'autre. Il y avait peut-être bien deux cents de ces bêtes, mais j'en vis au moins trente mille, car la peur me galopait rude, et je commençais à avoir des étincelles et des taches blanches dans la vue, comme la frayeur en donne à ceux qui ne s'en défendent point.
Je ne sais par quelles jambes je fus porté auprès du chêne; je ne sentais plus les miennes. Je me trouvai là, tout étonné d'avoir fait ce bout de chemin comme un tourbillon de vent, et, quand je repris mon souffle, je n'entendis plus rien, au loin ni auprès; je ne vis plus rien, ni sous l'arbre, ni sur la fougeraie; et je ne fus pas bien sûr de n'avoir point rêvé un sabbat de musique folle et de mauvaises bêtes.
Je commençais à me ravoir et à regarder en quel lieu j'étais; La branchure du chêne couvre une grande place herbue, et il y faisait si noir que je ne voyais point mes pieds; si bien que je me heurtai contre une grosse racine et tombai les mains en avant, sur le corps d'un homme qui était allongé là comme mort ou endormi. Je ne sais point ce que la peur me fit dire ou crier, mais ma voix fut reconnue, et tout aussitôt celle de Joset me répondit:--C'est donc toi, Tiennet? Et qu'est-ce que tu viens faire ici à pareille heure?
--Et toi-même, qu'y fais-tu, mon vieux? lui dis-je, bien content et bien consolé de le trouver là. Je t'ai cherché tout le tantôt; ta mère a été en peine de toi, et je te croyais retourné vers elle depuis longtemps.
--J'avais affaire par ici, répondit-il, et, avant de m'en aller, je me reposais là, voilà tout.
--Tu n'as donc pas peur de te trouver comme ça, de nuit, dans un endroit si laid et si triste?
--Peur de quoi, et pourquoi, Tiennet? je ne t'entends point!
J'eus honte de lui confesser combien j'avais été sot. Cependant, je me risquai à lui demander s'il n'avait pas vu du monde et des bêtes dans la clairière.
--Oui, oui, répondit-il; j'ai vu beaucoup de bêtes, et du monde aussi, mais tout ça n'est pas bien méchant, et nous pouvons nous en aller tous deux sans que mal nous en arrive.
Je m'imaginai, à sa voix, qu'il se gaussait un peu de ma frayeur, et je quittai le chêne avec lui; mais quand nous fûmes hors de son ombrage, il me sembla que Joset n'avait ni sa taille ni sa figure des autres fois. Il me paraissait plus grand, portant plus haut la tête, marchant d'un pas plus vif, et parlant avec plus de hardiesse. Ça ne me rassura point, car toutes sortes de folies me traversèrent la remembrance. Ce n'était, point seulement par ma grand'mère que je m'étais laissé conter que les gens qui ont la figure blanche, l'oeil vert, l'humeur triste et la parole difficile à comprendre, sont portés à s'accointer avec les mauvais esprits, et, en tout pays, les vieux arbres sont mal famés pour la hantise des sorciers et _des autres_.
Je n'osai respirer tant que nous fûmes dans la fougeraie, je m'attendais toujours à voir repasser ce qui m'était apparu en songe de l'âme ou en vérité des sens. Tout resta tranquille, et il n'y eut d'autre bruit que celui des branches sèches qui se cassaient à notre passage, ou d'un restant de glace qui craquait sous nos pieds.