Chapter 28
Je me trouvai seul dans cette ruelle, où, passé soleil couché, aucun chrétien ne se risquait jamais, tant pour ce qu'elle côtoyait le cimetière, que parce que le flanc nord du château était mal renommé. On parlait de je ne sais combien de personnes noyées dans le fossé du temps de la guerre des Anglais, et mêmement on jurait d'y avoir entendu siffler la cocadrille dans les temps d'épidémie.
Vous savez que la cocadrille est une manière de lézard qui paraît tantôt réduit pas plus gros que le petit doigt, tantôt gonflé, par le corps, à la taille d'un boeuf et long de cinq à six aunes. Cette bête, que je n'ai jamais vue, et dont je ne vous garantis point l'existence, est réputée vomir un venin qui empoisonne l'air et amène la peste.
Encore que je n'y crusse pas beaucoup, je ne m'amusai point dans ce passage, où le grand mur du château et les gros arbres du cimetière ne laissaient guère percer la clarté du ciel. Je marchai vite, sans trop regarder à droite ni à gauche, et sortis par la poterne des Anglais, dont il ne reste pas aujourd'hui pierre sur pierre.
Mais là, malgré que la nuit fût belle et la lune levée, je ne vis, ni auprès ni au loin, trace des dix-huit personnes que je suivais. Je questionnai tous les alentours, j'avisai jusque dans la maison du père Bégneux, qui était la seule habitation où ils auraient pu entrer. On y dormait bien tranquillement, et, soit dans les sentiers, soit dans le découvert, il n'y avait ni bruit, ni trace, ni aucune apparence de personne vivante.
J'augurai donc que la sonnerie mécréante était entrée dans le cimetière pour y faire quelque mauvaise conjuration, et, sans en avoir nulle envie, mais résolu à tout risquer pour les parents de Thérence, je repassai la poterne et rentrai dans la maudite rouelle aux Anglais, marchant doux, me serrant au talus dont je rasais quasiment les tombes, et ouvrant mes oreilles au moindre bruit que je pourrais surprendre.
J'entendis bien la chouette pleurer dans les donjons, et les couleuvres siffler dans l'eau noire du fossé; mais ce fut tout. Les morts dormaient dans la terre aussi tranquilles que des vivants dans leurs lits. Je pris courage, pour grimper le talus et donner un coup d'oeil dans le champ du repos. J'y vis tout en ordre, et de mes sonneurs, pas plus de nouvelles que s'ils n'y fussent jamais passés.
Je fis le tour du château. Il était bien fermé, et comme il était environ les dix heures, maîtres et serviteurs y dormaient comme des pierres.
Alors je retournai au _Boeuf couronné_, ne pouvant m'imaginer ce qu'étaient devenus les sonneurs, mais voulant faire cacher mes camarades dans la ruelle aux Anglais, puisque, de là, nous verrions bien ce qui arriverait à Joseph, à l'heure du rendez-vous donné à la porte du cimetière.
Je les trouvai sur le pont, délibérant de s'en retourner chez eux, et disant qu'ils ne voyaient plus aucun danger pour les Huriel, puisqu'ils s'étaient si bien entendus avec les autres dans le conseil de maîtrise. Pour ce qui regardait Joseph tout seul, ils ne s'en souciaient point et voulurent me détourner d'y prendre part. Je leur remontrai qu'à mon sens c'était dans les épreuves qui allaient se faire que le danger commençait pour tous les trois, puisque la mauvaise intention des sonneurs avait été bien visible, et que les Huriel allaient y secourir Joseph, selon leurs prévisions de la matinée.
--Êtes-vous donc déjà dégoûtés de l'entreprise? leur dis-je. Est-ce parce que nous ne sommes que huit contre seize? et ne vous sentez-vous point chacun du coeur pour deux?
--Comment comptez-vous? me dit Léonard. Croyez-vous que le grand bûcheux et son fils se mettent avec nous contre leurs confrères?
--Je comptais mal, lui répondis-je, car nous sommes neuf. Joseph ne se laissera point manger la laine sur le dos, si on lui chauffe trop les oreilles, et puisque les deux Huriel ont pris des armes, il me paraît bien certain que c'est pour le défendre, s'ils ne peuvent se faire écouter.
--Il ne s'agit pas de ça, reprit Léonard; nous ne serions que nous six, et ils seraient vingt contre nous, que nous irions encore sans les compter; mais il y a autre chose qui nous plaît moins que la bataille. On vient d'en causer au cabaret, chacun a raconté son histoire; le moine a blâmé ces pratiques-là comme impies et abominables; la Mariton a pris une peur qui a gagné tous les assistants, et, encore que Joseph ait ri de tout cela, nous ne pouvons pas être certains qu'il n'y ait quelque chose de vrai au fond. On a parlé d'aspirants cloués dans une bière, de brasiers où on les faisait choir, et de croix de fer rouge qu'on leur faisait embrasser. Ces choses-là, me paraissent trop fortes à croire; mais si j'étais sûr que ce fût tout, je saurais bien donner une bonne correction aux gens assez mauvais pour y contraindre un pauvre prochain. Malheureusement...
--Allons, allons, lui dis-je, je vois que vous vous êtes laissé épeurer. Qu'est-ce qu'il y a encore? Dites le tout, afin qu'on s'en moque ou qu'on s'en gare.
--Il y a, dit un des garçons, voyant que Léonard avait honte de tout confesser, que nous n'avons jamais vu la personne du diable, et qu'aucun de nous ne souhaite faire sa connaissance.
--Oh! oh! leur dis-je, voyant que tous étaient soulagés par cet aveu et allaient dire comme lui, c'est donc du propre Lucifer qu'il retourne? Eh bien, à la bonne heure! Je suis trop bon chrétien pour le redouter; je donne mon âme à Dieu, et je vous réponds de prendre aux crins, à moi tout seul, l'ennemi du genre humain, aussi résolument que je prendrais un bouc à la barbe. Il y a assez longtemps qu'il porte dommage à ceux qui le craignent: m'est avis qu'un bon gars qui l'écornerait lui ôterait la moitié de sa malice, et ça serait toujours autant de gagné.
--Ma foi, dit Léonard, honteux de sa crainte, si tu le prends comme ça, je n'y reculerai pas, et si tu lui casses les cornes, je veux, à tout le moins, tenter de lui arracher la queue. On dit qu'elle est bonne, et nous verrons bien si elle est d'or ou de chanvre.
Il n'y a si bon remède contre la peur que la plaisanterie, et je ne vous cache pas qu'en mettant la chose sur ce ton-là, je n'étais point du tout curieux de me mesurer avec _Georgeon_, comme chez nous on l'appelle. Je ne me sentais peut-être pas plus rassuré que les autres; mais, pour Thérence, je me serais jeté en la propre gueule du diable. Je l'avais promis; le bon Dieu lui-même ne m'eût point détourné de mon dessein.
Mais c'est mal parler. Le bon Dieu, tout au contraire, me donnait force et confiance, et, tant plus je me sentis angoissé dans cette nuit-là, tant plus je pensai à lui, et requis son aide.
Quand les autres camarades nous virent décidés, Léonard et moi, ils nous suivirent. Pour rendre la chose plus sûre, je retournai au cabaret, comptant y trouver d'autres amis qui, sans savoir de quoi il s'agissait, nous suivraient comme en partie de plaisir, et nous soutiendraient à l'occasion; mais l'heure était avancée, et il n'y avait plus au _Boeuf couronné_ que Benoît qui soupait avec le carme, la Mariton qui faisait des prières, et Joseph qui s'était jeté sur un lit et dormait, je dois le dire, avec une tranquillité qui nous fit honte de nos hésitations.
--Je n'ai qu'une espérance, nous dit la Mariton en se relevant de sa prière, c'est qu'il laissera passer l'heure et ne se réveillera que demain matin.
--Voilà les femmes! répondit Benoît en riant; elles croient qu'il fait bon vivre au prix de la honte. Mais moi, j'ai donné à son garçon parole de le réveiller avant minuit, et je n'y manquerai point.
--Ah! vous ne l'aimez pas! s'écria la mère. Nous verrons si vous pousserez notre Charlot dans le danger, quand son tour viendra.
--Vous ne savez ce que vous dites, ma femme, répondit l'aubergiste. Allez dormir avec mon garçon; moi, je vous réponds de ne pas trop laisser dormir le vôtre. Je ne veux point qu'il me reproche de l'avoir déshonoré.
--Et d'ailleurs, dit le carme, quel danger voulez-vous, donc voir dans les sottises qu'ils vont faire? Je vous dis que vous rêvez, ma bonne femme. Le diable ne mange personne; Dieu ne le souffrirait point, et vous n'avez pas si mal élevé votre fils, que vous craigniez qu'il se veuille damner pour la musique? Je vous répète que les vilaines pratiques des sonneurs ne sont, après tout, que de l'eau claire, des badinages impies, dont les gens d'esprit savent fort bien se défendre, et il suffira à Joseph de se moquer des démons dont on lui va parler pour les mettre tous en fuite. Il ne faut pas d'autre exorcisme, et je vous réponds que je ne voudrais pas perdre une goutte d'eau bénite avec le diable qu'on lui montrera cette nuit.
Les paroles du carme mirent le coeur au ventre de mes camarades.
--Si c'est une farce, me dirent-ils, nous tomberons dessus et battrons en grange sur le mauvais esprit; mais ne ferons-nous point part à Benoît de notre dessein? Il nous aiderait peut-être?
--À vous dire vrai, répondis-je, je n'en sais rien. Il passe pour un très brave homme; mais on ne tient jamais le fin mot des ménages, surtout quand il y a des enfants d'un premier lit. Les beaux-pères ne les voient pas toujours d'un bon oeil, et Joseph n'a pas été bien aimable, ce soir, avec le sien. Partons sans rien dire, ce sera le mieux, et l'heure n'est pas loin où il faut que nous soyons prêts.
Prenant alors le chemin de l'église, sans bruit et passant un à un, nous allâmes nous poster dans la rouette aux Anglais. La lune était si basse, que nous pouvions, en nous couchant le long du talus, n'être pas vus, quand même on eût passé tout près de nous. Mes camarades, étant étrangers au pays, n'avaient point pour cet endroit les répugnances que j'avais senties d'abord, et je pus les y laisser pour m'avancer et me cacher dans le cimetière; assez près de la porte pour voir ce qui entrerait, et assez près d'eux aussi: pour les prévenir au besoin.
Trentième veillée.
J'attendis assez longtemps, d'autant plus que les heures ne paraissent jamais courtes dans la triste compagnie des trépassés. Enfin minuit sonna à l'église, et je vis la tête d'un homme dépasser en dehors le petit mur du cimetière, tout auprès de la porte. Un bon quart d'heure se traîna encore sans que je visse ou entendisse autre chose que cet homme, ennuyé d'attendre, qui se mit à siffler un air bourbonnais, à quoi je reconnus que c'était Joseph, qui trompait sans doute l'espérance de ses ennemis en ne ressentant aucune frayeur du voisinage des morts.
Enfin, un autre homme, qui était collé contre la porte, en dedans, et que je n'avais pu voir à cause d'un gros buis qui me le masquait, passa vivement sa tête par-dessus le petit mur comme pour surprendre Joseph, qui ne bougea point et qui lui dit en riant:--Eh bien, père Carnat, vous êtes en retard, et, pour un peu, je me serais endormi à vous attendre. M'ouvrirez-vous la porte, ou dois-je entrer dans le _jardin aux orties_, par la brèche?
--Non, dit le vieux Carnat. Cela fâcherait le curé, et il ne faut point braver ouvertement les gens d'église. Je vais à toi.
Il enjamba par-dessus le mur, et dit à Joseph qu'il se fallait laisser couvrir la tête et les bras d'un sac très-épais, et marcher sans résistance.
--Faites, dit Joseph, d'un ton de moquerie et quasi de mépris.
Je les suivis de l'oeil par-dessus le muret et les vis rentrer dans la rouette aux Anglais. Je coupai droit jusqu'au talus où étaient cachés mes jeunes gens; mais je n'en trouvai plus que quatre. Le plus jeune avait déguerpi tout doucement sans rien dire, et je n'étais pas sans crainte que les autres n'en fissent autant, car ils avaient trouvé le temps long, et ils me dirent avoir entendu, en ce lieu, des bruits singuliers qui leur semblaient venir de dessous terre.
Nous vîmes bientôt arriver Joseph, marchant sans y voir, et conduit par Carnat. Ils venaient sur nous, mais quittèrent le sentier à une vingtaine de pas. Carnat fit descendre Joseph jusqu'au bord du fossé, et nous pensâmes qu'il l'y voulait faire noyer. Aussi étions-nous déjà sur nos jambes, et prêts à empêcher cette traîtrise, lorsque nous vîmes que tous deux entraient dans l'eau, qui n'était point creuse en cet endroit, et gagnaient une arcade basse, au pied de la grande muraille du château, qui baignait dans le fossé. Ils y entrèrent, et ceci m'expliqua par où les autres avaient disparu quand je les avais si bien cherchés.
Il s'agissait de faire comme eux, et ça ne me paraissait guère malaisé; mais j'eus bien de la peine à y décider mes compagnons. Ils avaient ouï dire que les souterrains du château s'étendaient sous la campagne jusqu'à Déols, qui est à environ neuf lieues, et qu'une personne qui n'en connaîtrait pas les détours ne s'y pourrait jamais retrouver.
Je fus obligé de leur dire que je les connaissais très-bien, encore que je n'y eusse jamais mis le pied, et que je n'eusse aucune idée si c'était des celliers pour le vin, ou une ville sous terre, comme aucuns le prétendaient.
Je marchais le premier, sans voir seulement où je posais mes pieds, tâtant les murs qui faisaient un passage très-étroit et où il ne fallait guère lever la tête pour rencontrer la voûte.
Nous avancions comme cela depuis un bon moment, quand il se fit, au-dessous de nous, un vacarme comme si c'était quarante tonnerres roulant dans les cavernes du diable. Cela était si singulier et si épouvantable, que je m'arrêtai pour tâcher d'y comprendre quelque chose, et puis j'avançai vitement, ne voulant pas me laisser refroidir par l'imagination de quelque diablerie, et disant à mes camarades de me suivre; mais le bruit était trop fort pour qu'ils m'entendissent parler, et moi, pensant qu'ils étaient sur mes talons, j'avançai encore plus, jusqu'à ce que, n'entendant plus rien, et me retournant pour leur demander s'ils étaient là, je n'en reçus aucune réponse.
Comme je ne voulais point parler haut, je fis quatre ou cinq pas en retour de ceux que j'avais faits en avant. J'allongeai les mains, j'appelai avec précaution; adieu la compagnie, ils m'avaient laissé tout seul.
Je pensai que n'étant pas bien loin de l'entrée, je les rattraperais dedans ou dehors; je marchai donc plus vite et avec plus d'assurance, et repassai l'arcade par où j'étais entré, pour regarder et chercher tout le long de la rouette aux Anglais; mais il était arrivé de mes camarades comme des sonneurs, il semblait que la terre les eût dévorés.
J'eus comme un moment de malefièvre en songeant qu'il me fallait tout abandonner, ou rentrer dans ces maudites cavernes et m'y trouver tout seul aux prises avec les embûches et les frayeurs qui y attendaient Joseph. Mais je me demandai si, dans le cas où il ne s'agirait que de lui, je me retirerais tranquillement de son danger. Mon âme de chrétien m'ayant répondu que non, je demandai à mon coeur si l'amour de Thérence n'était pas aussi solide en lui que l'amour du prochain dans ma conscience, et la réponse que j'en reçus me fit repasser l'arcade noire et vaseuse bien résolûment et courir dans le souterrain, non pas aussi gai, mais aussi prompt que si c'eût été à ma propre noce.
Comme je tâtais toujours en marchant, je trouvai, sur ma droite, l'entrance d'une autre galerie que je n'avais point sentie la première fois en tâtant sur ma gauche, et je me dis que mes camarades, en se retirant, avaient dû la rencontrer et s'y engager, croyant aller à la sortie. Je m'y engageai pareillement, car rien ne me disait que mon premier chemin fût celui qui me rapprochait des sonneurs.
Je n'y retrouvai point mes camarades, mais quant aux sonneurs, je n'eus pas fait vingt-cinq pas que j'entendis leur vacarme de beaucoup plus près que je n'avais fait la première fois, et bientôt une clarté trouble me fit voir que je débouchais dans un grand caveau rond qui avait trois ou quatre sorties noires comme la gueule de l'enfer.
Je m'étonnai de voir clair ou peu s'en faut dans un endroit voûté où ne se trouvait aucun luminaire, et, me baissant, je reconnus que cette lueur venait du dessous et perçait le sol où je marchais. J'observai aussi que ce sol se renflait en voûte sous mes pieds, et, craignant qu'il ne fût point solide, je ne m'aventurai point au mitant, mais, suivant le mur, je m'avisai de plusieurs crevasses où, en me couchant par terre, je collai ma vue bien commodément et vis tout ce qui se passait dans un autre caveau rond, placé juste au-dessous de celui où j'étais.
C'était, comme j'ai su après, un ancien cachot, attenant à celui de la grande oubliette dont la bouche se voyait encore, il n'y a pas trente ans, dans les salles hautes du château. Je m'en doutai bien, à voir les débris d'ossements qu'on y avait dressés en manière d'épouvantail, avec des cierges de résine plantés dans des crânes au fond de l'enceinte. Joseph était là tout seul, les yeux débandés, les bras croisés, aussi tranquille que je l'étais peu, et paraissant écouter avec mépris le tintamarre des dix-huit musettes qui braillaient toutes ensemble, prolongeant la même note en manière de rugissement. Cette musique d'enragés venait de quelque cave voisine, où les sonneurs se tenaient cachés, et où, sans doute, ils savaient qu'un écho singulier trentuplait la résonnance; moi, qui n'en savais rien et qui ne m'en avisai que par réflexion, je pensai d'abord qu'il y avait là tous les cornemuseux du Berry, de l'Auvergne et du Bourbonnais rassemblés.
Quand ils se furent soûlés de faire ronfler leurs instruments, ils se mirent à pousser des cris et des miaulements qui, répétés par ces échos, paraissaient être ceux d'une grande foule mêlée d'animaux furieux de toute espèce; mais à tout cela, Joseph, qui était véritablement un homme comme j'en ai peu vu dans les paysans de chez nous, se contentait, de lever les épaules et de bâiller, comme ennuyé d'un jeu d'imbéciles.
Son courage passait en moi, et je commençais à vouloir rire de la comédie, quand un petit bruit me fît tourner la tête, et je vis, juste derrière moi, à l'entrée de la galerie par où j'étais venu, une figure qui me glaça les sens.
C'était comme un seigneur des temps passés, portant une cuirasse de fer, une pique bien affilée et des habits de cuir d'une mode qu'on ne voit plus. Mais le plus affreux de sa personne était sa figure, qui offrait la véritable ressemblance d'une tête de mort.
Je me remis un peu, me disant que c'était un déguisement pris par un de la bande pour éprouver Joseph; mais, en y pensant mieux, je vis que le danger était pour moi, puisque dans ce cas, me trouvant aux écoutes, il allait me faire un mauvais parti.
Mais, encore qu'il pût me voir comme je le voyais, il ne bougea point et resta planté à la manière d'un fantôme, moitié dans l'ombre, moitié dans la clarté qui venait d'en bas; et comme cette clarté allait et venait selon qu'on l'agitait, il y avait des moments où, ne le distinguant plus, je croyais l'avoir eu seulement dans ma tête; mais tout d'un coup, il reparaissait clairement, sauf ses jambes qui restaient toujours dans l'obscur, derrière une espèce de marche, de telle sorte que je m'imaginais le voir flotter comme une figure de nuages.
Je ne sais combien de minutes je passai à me tourmenter de cette vision, ne pensant plus du tout à épier Joseph, et craignant de devenir fou pour avoir tenté plus qu'il n'était en moi d'affronter. Je me souvenais d'avoir vu, dans les salles du château, une vieille peinture qu'on disait être le portrait d'un ancien guerrier bien mal commode, que le seigneur du lieu, lequel était son propre frère, avait fait jeter en l'oubliette. Le revêtissement de fer et de cuir que j'avais là devant moi, sur une figure de mort desséchée, était si ressemblant à celui de l'image peinte, que l'idée me venait bien naturellement d'une âme en colère et en peine, qui venait épier la profanation de son sépulcre, et qui, peut-être bien, en marquerait son déplaisir d'une manière ou de l'autre.
Ce qui me rendit mon calcul assez raisonnable, c'est que cette âme ne me disait rien et ne s'occupait point de moi, connaissant peut-être que je n'étais point là à mauvaises intentions contre sa pauvre carcasse.
Un bruit différent des autres arracha pourtant mes yeux du charme qui les retenait. Je regardai dans le caveau où était Joseph, et j'y vis une autre chose bien laide et bien étrange.
Joseph était toujours debout et assuré, en face d'un être abominable, tout habillé de peau de chien, portant des cornes dans une tête chevelue, avec une figure rouge, des griffes, une queue, et faisant toutes les sauteries et grimaces d'un possédé. C'était fort vilain à voir, et cependant je n'en fus pas longtemps la dupe, car il avait beau changer sa voix, il me semblait reconnaître celle de Doré-Fratin, le cornemuseux de Pouligny, un des hommes les plus forts et les plus batailleurs de nos alentours.
--Tu as beau répondre, disait-il à Joseph, que tu te ris de moi et que tu n'as aucune peur de l'enfer, je suis le roi des musiqueux et, sans ma permission, tu n'exerceras point que tu ne m'aies vendu ton âme.
Joseph lui répondit:--Qu'est-ce qu'un diable aussi sot que vous ferait de l'âme d'un musicien? Il ne s'en pourrait point servir.
--Fais attention à tes paroles, dit l'autre. Ne sais-tu point qu'il faut ici se donner au diable, ou être plus fort que lui?
--Oui, oui, répliqua Joseph. Je sais la sentence: il faut tuer le diable, ou que le diable vous tue.
Sur ce mot-là, je vis Huriel et son père sortir d'une voûte de côté et s'approcher du diable comme pour, lui parler; mais ils furent retenus par les autres sonneurs qui se montrèrent autour de lui; et Carnat le père, s'adressant à Joseph:
--On voit, lui dit-il, que tu ne redoutes pas les sortiléges et on t'en tiendra quitte, si tu te veux conformer à l'usage, qui est de battre le diable, en marque de refus que tu fais chrétiennement de te soumettre à lui.
--Si le diable veut être bien étrillé, répliqua Joseph, donnez-m'en la permission vitement, et il verra si sa peau est plus dure que la mienne. Quelles sont les armes?
--Aucune autre que les poings, répondit Carnat.
--C'est en franc jeu, j'espère? dit le grand bûcheux. Joseph ne prit pas le temps de s'en assurer, et encolèré du jeu qu'on faisait de lui, il sauta sur le diable, lui arracha sa coiffure et le prit au corps si résolument qu'il le jeta par terre et tomba dessus.
Mais il se releva aussitôt, et il me sembla qu'il poussait un cri de surprise et de souffrance; mais toutes les musettes se mirent à jouer, sauf celles d'Huriel et de son père, lesquels faisaient semblant, et regardaient le combat d'un air de doute et d'inquiétude.
Cependant Joseph roulait le diable et paraissait le plus fort; mais je trouvais en lui une rage qui ne me paraissait point naturelle et qui me faisait craindre que, par trop de violence, il ne se mît dans son tort. Les sonneurs semblaient l'y aider, car, au lieu de secourir leur camarade, trois fois renversé, ils tournaient autour de la lutte, sonnant toujours et frappant des pieds pour l'exciter à tenir bon.
Tout d'un coup, le grand bûcheux sépara les combattants en allongeant un coup de bâton sur les pattes du diable, et menaçant de faire mieux la seconde fois, si on ne l'écoutait parler. Huriel accourut à son côté, le bâton levé aussi, et tous les autres s'arrêtant de tourner et de sonner, il se fit un repos et un silence.
Je vis alors que Joseph, vaincu par la douleur, essuyait ses mains déchirées et sa figure couverte de sang, et que si Huriel ne l'eût retenu dans ses bras, il serait tombé sans connaissance, tandis que Doré-Fratin jetait son attirail, soufflait de chaud, et n'essuyait en ricanant que la sueur d'un peu de fatigue.
--Qu'est-ce à dire? s'écria Carnat, venant d'un air de menace contre le grand bûcheux. Êtes-vous un faux frère? De quel droit mettez-vous empêchement aux épreuves?