Chapter 27
Je retrouvai en bas mes jeunes gens et beaucoup d'autres de ma connaissance, qui s'étaient attablés, faisant fête et compliment à Joseph. Le fils Carnat était seul et triste en un coin, oublié et humilié au possible. Le carme était là aussi, sous la cheminée, s'enquérant auprès de la Mariton et de Benoît de ce qui se passait en leur logis. Quand il fut au fait, il approcha de la plus grande table où chacun voulait trinquer avec Joseph et le questionner sur le pays où il avait appris ses talents.
--Ami Joseph, dit le frère Nicolas, nous sommes de connaissance, et je vous veux complimenter aussi sur l'applaudissement que vous venez d'avoir, à bon droit, céans. Mais permettez-moi de vous remontrer qu'il est généreux autant que sage de consoler les vaincus, et qu'à votre place, je ferais avance d'amitié au fils Carnat, que je vois là, bien triste et bien seul.
Le carme parla ainsi d'une façon à n'être entendu que de Joseph et de quelques autres qui l'avoisinaient, et je pensai qu'il le faisait autant par conseil de son bon coeur que par incitation de la mère à Joseph, qui eût souhaité voir revenir les Carnat de leur aversion pour lui.
La manière dont le carme en appelait à la générosité de Joseph flatta ce garçon dans son amour-propre.
--Vous avez raison, père Nicolas, fit-il; et, d'une voix élevée:
--Allons, François, dit-il au fils Carnat, pourquoi bouder les amis? Tu n'as pas si bien joué que tu es en état de le faire, j'en suis certain; mais tu auras ta revanche une autre fois; et, d'ailleurs, le jugement n'en est pas encore porté. Ainsi, au lieu de nous tourner le dos, viens boire avec nous, et tenons-nous aussi tranquilles que deux boeufs attelés au même charroi.
Chacun approuva Joseph, et Carnat, craignant de paraître trop jaloux, accepta son offre et vint s'asseoir non loin de lui. C'était bien jusque-là; mais Joseph ne se put défendre de marquer combien il estimait mieux son savoir que celui des autres, et, dans les honnêtetés qu'il fit à son concurrent, il prit des airs de protection qui le blessèrent d'autant plus.
--Tu parles comme si tu tenais la maîtrise, dit Carnat, qui était pâle et hautain, et tu ne tiens rien encore. Ce n'est pas toujours au plus subtil de ses doigts et au plus adroit de ses inventions que ceux qui s'y connaissent donnent la meilleure part. C'est quelquefois à celui qui est le mieux connu et le mieux estimé au pays, et qui, par là, promet un bon camarade aux autres ménétriers.
--Oh! je m'y attends bien, répliqua Joseph. J'ai été longtemps absent, et, encore que je me pique de mériter autant d'estime qu'un autre, par ma conduite, je sais de reste qu'on se rejettera sur la mauvaise raison que je suis peu connu. Eh bien, ça m'est égal, François! Je ne m'attendais point à trouver ici une assemblée de vrais musiciens, capables de me juger, et assez amis du beau savoir pour préférer mon talent à leurs intérêts et à leurs accointances. Tout ce que je souhaitais, c'était de me faire entendre et juger devant ma mère et mes amis, par les oreilles saines et les gens raisonnables. À présent, je me moque bien de vos beugleurs de musette criarde! Je crois, Dieu me pardonne, que je serais plus fier de leur refus que de leur agrément.
Le carme observa doucement à Joseph qu'il ne parlait pas d'une manière sage.--Il ne faut point récuser les juges qu'on a demandés librement, lui dit-il, et l'orgueil gâte toujours le plus beau mérite..
--Laissez-lui son orgueil, reprit Carnat. Je ne suis point jaloux de celui qu'il peut montrer. Il lui faut bien un peu de talent pour se consoler de ses autres disgrâces, car c'est de lui qu'on peut dire: Beau joueur, bien joué.
--Qu'est-ce que vous entendez par là? dit Joseph en posant son verre et le regardant entre les yeux.
--Je n'ai pas besoin de le dire, répondit l'autre. Tout le monde ici l'entend de reste.
--Mais je ne l'entends point, moi; et comme c'est à moi que vous parlez, je vous citerai comme lâche si vous craignez de vous expliquer.
--Oh! je peux bien te dire en face, reprit Carnat, une chose qui n'est point faite pour t'offenser; car il n'y a peut-être pas plus de ta faute à être malheureux en amour, qu'il n'y en a eu de la mienne à être malheureux, ce soir, en musique.
--Allons, allons! dit un des jeunes gens qui se trouvaient là, laissons la _Josette_ tranquille. Elle a trouvé un épouseux, ça ne regarde plus personne.
--Et m'est avis, ajouta un autre, que ce n'est point Joseph qui est joué dans cette histoire-là, mais bien celui qui va endosser son ouvrage.
--De qui parlez-vous? s'écria Joseph, comme pris de vertige. Qui appelez-vous _Josette_? et quel méchant badinage prétendez-vous me faire?
--Taisez-vous! s'écria la Mariton, rouge et tremblante de colère et de chagrin, comme elle était toujours quand on accusait Brulette. Je voudrais que toutes vos méchantes langues fussent arrachées et clouées à la porte de l'église!
--Parlons plus bas, dit un des jeunes gens; vous savez bien que la Mariton n'entend pas qu'on médise de la bonne amie à son Joset. Les belles se soutiennent entre elles, et celle-ci n'est pas encore trop mûre pour perdre sa voix au chapitre.
Joseph s'évertuait à comprendre de quoi on l'accusait ou le raillait.
--Explique-moi donc ça, me disait-il en me tiraillant le bras. Ne me laisse pas sans défense ou sans réponse.
J'allais m'en mêler, encore que je me fusse interdit d'entrer dans aucune dispute où ne seraient point le grand bûcheux et son fils, lorsque François Carnat me coupa la parole:
--Eh mon Dieu! fit-il à Joseph en ricanant, Tiennet ne t'en dira pas plus que je t'en ai écrit.
--C'est donc de cela que vous parlez? dit Joseph. Eh bien, je jure que vous êtes un menteur, et que vous avez écrit et signé un faux témoignage. Jamais...
--Bon, bon, reprit Carnat. Tu as pu faire ton profit de ma lettre, et si, comme l'on croit, tu étais l'auteur de l'enfant, tu n'as pas été trop sot d'en repasser la propriété à un ami. C'est un ami bien fidèle, puisqu'il est là-haut occupé à te soutenir dans le conseil. Mais si, comme je le pense, moi, tu es venu pour réclamer ton droit, et qu'on te l'ait refusé, ainsi qu'il résulterait d'une scène bien drôle qui a été vue de loin et qui a eu lieu au château du Chassin...
--Quelle scène? dit le carme. Il faut vous expliquer, jeune homme, car j'en étais peut-être le témoin, et je veux savoir de quelle manière vous racontez les choses.
--Comme vous voudrez, répondit Carnat. Je la dirai comme je l'ai vue de mes yeux, sans entendre les discours qui s'y faisaient, mais vous en donnerez l'explication comme vous pourrez. Vous saurez donc, vous autres, que, le dernier jour du mois passé, Joseph, s'étant levé de bon matin pour porter un mai à la porte de Brulette, et y ayant vu un gros gars d'environ deux ans qui ne peut être que le sien, le voulut réclamer sans doute, puisqu'il le prit pour l'emporter et qu'il s'ensuivit une dispute, où son ami le bûcheux bourbonnais, le même qui est là-haut avec son père, et qui épouse la Brulette dimanche qui vient, lui porta de bons coups, et puis embrassa la mère et l'enfant; après quoi Joset l'ébervigé fut mis en douceur à la porte et n'y est point retourné du depuis. Or, voilà la plus belle histoire que j'aie jamais vue. Arrangez-la comme vous voudrez. C'est toujours un enfant qui se voit disputé par deux pères, et une fille qui, au lieu de se donner au premier enjôleur, le chasse à coups de pied comme indigne ou incapable d'élever l'enfant de ses oeuvres.
Au lieu de répondre, comme il s'en était vanté, à cette accusation, le père Nicolas était retourné vers la cheminée, et parlait bas, mais vivement, avec Benoît. Joseph était si saisi de voir interpréter de la sorte une aventure dont, après tout, il ne pouvait dire le fin mot, qu'il cherchait autour de lui quelqu'un pour l'y aider, et la Mariton étant sortie de la chambre comme une folle, il ne restait que moi pour rembarrer Carnat. Son discours avait occasionné de l'étonnement, et personne ne songeait à défendre Brulette, contre laquelle il y avait toujours un gros dépit. J'essayai de prendre son parti; mais Carnat m'interrompit aux premiers mots.
--Oh! tant qu'à toi, le cousin, fit-il, personne ne t'accuse; tu peux y être de bonne foi, encore qu'on sache que tu t'es entremis pour attraper le monde en apportant au pays l'enfant déjà élevé dans le Bourbonnais. Mais tu es si simple, que tu n'y as peut-être vu que du feu. Le diable me punisse, ajoute-t-il en s'adressant à l'assistance, si ce garçon-là n'est pas sot comme un panier. Il est capable d'avoir servi de parrain à l'enfant, croyant faire le baptême d'une cloche. Il aura été dans le Bourbonnais pour voir son filleul, et on lui aura prouvé qu'il avait poussé dans le coeur d'un chou. Il l'aura apporté chez lui dans une besace, pensant mettre, le soir, un chebril à la broche. Enfin, il est si valet et si bon cousin à la fille, que si elle lui avait voulu faire entendre que le gros Charlot lui ressemble, il s'en serait trouvé content.
Vingt-neuvième veillée.
J'avais beau répondre et protester en me fâchant, on était plus en train de rire que de m'écouter, et ça été de tout temps une grande amusette pour les garçons éconduits, de médire d'une pauvre fille. On se dépêche de l'abîmer, sauf à en revenir plus tard, si l'on voit qu'elle ne le méritait point.
Mais, au milieu du bruit des mauvaises paroles, on entendit une voix forte, que la maladie avait un peu diminuée, mais qui était encore capable de couvrir toutes celles d'un cabaret en rumeur. C'était le maître du logis, habitué de longue date à gouverner les orages du vin et les vacarmes de la bombance.
--Tenez vos langues, dit-il, et m'écoutez, ou, dussé-je fermer la maison pour toujours, je vous ferai sortir à l'instant même. Tâchez de vous taire sur le compte d'une fille de bien, que vous ne décriez que pour l'avoir trouvée trop sage. Et, quant aux véritables parents de l'enfant qui a donné lieu à tant d'histoires, dites-leur donc enfin, bien en face, le blâme que vous leur destinez, car les voilà devant vous. Oui! dit-il en attirant contre lui la Mariton qui pleurait, tenant Charlot dans ses bras, voilà la mère de mon héritier, et voilà mon fils reconnu par mon mariage avec cette brave femme. Si vous m'en demandez la date bien au juste, je vous répondrai que Vous ayez à vous mêler de vos affaires; mais pourtant, à celui qui aurait de bonnes raisons pour me questionner, je pourrais montrer des actes qui prouvent que j'ai toujours reconnu l'enfant pour mien, et qu'avant sa naissance, sa mère était déjà ma légitime épouse, encore que la chose fût tenue cachée.
Il se fit un grand silence d'étonnement, et Joseph, qui s'était levé aux premiers mots, resta debout comme changé en pierre. Le moine, qui vit du doute, de la honte et de la colère dans ses yeux, jugea à propos de donner quelques explications de plus. Il nous apprit que Benoît avait été empêché de rendre son mariage public par l'opposition d'un parent à succession qui lui avait prêté des fonds pour son commerce, et qui aurait pu le ruiner en lui en demandant la restitution. Et comme la Mariton craignait d'être attaquée dans sa renommée, surtout à cause de son fils Joseph, elle avait caché la naissance de Charlot et l'avait mis en nourrice à Sainte-Sevère; mais, au bout d'un an, elle l'avait trouvé si mal éduqué, qu'elle avait prié Brulette de s'en charger, comptant que nulle autre n'en aurait autant de soin. Elle n'avait point prévu que cela ferait du tort à cette jeunesse, et quand elle l'avait su, elle avait voulu reprendre l'enfant; mais la maladie de Benoît avait fait empêchement, et Brulette, d'ailleurs, s'y était si bien attachée, qu'elle n'avait point voulu s'en séparer.
--Oui, oui, dit vivement la Mariton, la pauvre âme qu'elle est! elle m'a montré son courage dans l'amitié. «Vous avez assez de peine comme cela, me disait-elle, s'il faut que vous perdiez votre mari, et que peut-être votre mariage soit attaqué ensuite par sa famille. Il est trop malade pour que vous puissiez souhaiter qu'il se mette dans les grands embarras qui résulteraient, à présent, de la déclaration de votre mariage. Ayez patience, et ne le tuez point par des soucis d'affaires. Tout s'arrangera à vos souhaits, si Dieu vous fait la grâce qu'il en revienne.»
--Et si j'en suis revenu, ajouta Benoît, c'est par les soins de cette digne femme, qui est ma femme, et par la bonté d'âme de la jeune fille en question, qui s'est exposée patiemment au blâme et à l'insulte, plutôt que de me pousser à ma ruine en trahissant nos secrets. Mais voilà encore un fidèle ami, ajouta-t-il en montrant le carme, un homme de tête, d'action et de franche parole, qui a été mon camarade d'école, dans le temps que j'étais élevé à Montluçon. C'est lui qui a été trouver mon vieux diable d'oncle, et qui à la fin, pas plus tard que ce matin, l'a fait consentir à mon mariage avec ma bonne ménagère. Et quand il a eu lâché la promesse qu'il me laisserait ses fonds et son héritage, on lui a avoué que le prêtre y avait déjà passé, et on lui a présenté le gros Charlot, qu'il a trouvé beau garçon et bien ressemblant à l'auteur de ses jours.
Ce contentement de Benoît fit revenir la gaieté, et chacun fut frappé de cette ressemblance dont, pourtant, on ne s'était point avisé jusque-là, moi pas plus que les autres.
--Par ainsi, Joseph, dit encore l'aubergiste, tu peux et dois aimer et respecter ta mère, comme je l'aime et la respecte. Je fais serment ici que c'est la plus courageuse et la plus secourable chrétienne qu'il y ait auprès d'un malade, et que je n'ai jamais eu une heure d'hésitation dans ma volonté de déclarer tôt ou tard ce que je déclare aujourd'hui. Nous voilà assez bien dans nos affaires, Dieu merci, et comme j'ai juré à elle et à Dieu que je remplacerais le père que tu as perdu, si tu veux demeurer avec nous, je t'associerai à mon commerce et te ferai faire de bons profits. Tu n'as donc pas besoin de te jeter dans le cornemusage, puisque ta mère y voit des inconvénients pour toi et des inquiétudes pour elle. Ton idée était de lui assurer un sort. Ça ne regarde plus que moi, et mêmement je m'offre à assurer le tien. Nous écouteras-tu, à la fin, et renonceras-tu à ta damnée musique? Ne veux-tu point demeurer en ton pays, vivre en famille, et rougirais-tu d'avoir un aubergiste honnête homme pour ton beau-père?
--Vous êtes mon beau-père, cela est certain, répondit Joseph sans marquer ni joie ni tristesse, mais se tenant assez froidement sur la défensive; vous êtes honnête homme, je le sais, et riche je le vois: si ma mère se trouve heureuse avec vous...
--Oui, oui, Joseph! la plus heureuse du monde, aujourd'hui surtout! s'écria la Mariton en l'embrassant, car j'espère que tu ne me quitteras plus.
--Vous vous trompez, ma mère, répondit Joseph. Vous n'avez plus besoin de moi, et vous êtes contente. Tout est bien. Vous étiez le seul devoir qui me rappelât au pays, il ne m'y restait plus que vous à aimer, puisque Brulette, il est bon pour elle que tout le monde l'entende aussi de ma bouche, n'a jamais eu pour moi que les sentiments d'une soeur. À présent me voilà libre de suivre ma destinée, qui n'est pas bien aimable, mais qui m'est trop bien marquée pour que je ne la préfère point à tout l'argent du commerce et à toutes les aises de la famille. Adieu donc, ma mère! Que Dieu récompense ceux qui vous donneront le bonheur; moi, je n'ai plus besoin de rien, ni d'état en ce pays, ni de brevet de maîtrise octroyé par des ignorants mal intentionnés pour moi. J'ai mon idée et ma musette qui me suivront partout, et tout gagne-pain me sera bon, puisque je sais qu'en tous lieux je me ferai connaître sans autre peine que celle de me faire entendre.
Comme il disait cela, la porte de l'escalier s'ouvrit et toute l'assemblée des sonneurs rentra en silence. Le père Carnat réclama l'attention de la compagnie, et, d'un air joyeux et décidé qui étonna bien tout le monde, il dit:
--François Carnat, mon fils, après examen de vos talents et discussion de vos droits, vous avez été déclaré trop novice pour recevoir la maîtrise. On vous engage donc à étudier encore un bout de temps sans vous dégoûter, à seules fins de vous représenter plus tard au concours qui vous sera peut-être plus favorable. Et vous, Joseph Picot, du bourg de Nohant, le conseil des maîtres sonneurs du pays vous fait assavoir que, par vos talents sans pareils, vous êtes reçu maître sonneur de première classe, sans exception d'une seule voix.
--Allons! répondit Joseph, qui resta comme indifférent à cette belle victoire et à l'approbation qui y fut donnée par tous les assistants, puisque la chose a tourné ainsi, je l'accepte, encore que, n'y comptant point, je n'y tinsse guère.
La hauteur de Joseph ne fut approuvée de personne, et le père Carnat se dépêcha de dire, d'un air où je trouvai beaucoup de malice déguisée:--Il paraîtrait, Joseph, que vous souhaitez vous en tenir à l'honneur et au titre, et que votre intention n'est pas de prendre rang parmi les ménétriers du pays?
--Je n'en sais rien encore, répondit Joseph, par bravade assurément, et pour ne pas contenter trop vite ses juges: j'y donnerai réflexion.
--Je crois, dit le jeune Carnat à son père, que toutes ses réflexions sont faites, et qu'il n'aura pas le courage d'aller plus avant.
--Le courage? dit vivement Joseph: et quel courage faut-il, s'il vous plaît?
Alors le doyen des sonneurs, qui était le vieux Paillou, de Verneuil, dit à Joseph:
--Vous n'êtes pas sans savoir, jeune homme, qu'il ne s'agit pas seulement de sonner d'un instrument pour être reçu en notre compagnie, mais qu'il y a un catéchisme de musique qu'il faut connaître et sur lequel vous serez questionné, si toutefois vous vous sentez l'instruction et la hardiesse pour y répondre. Il y a encore des engagements à prendre. Si vous n'y répugnez point, il faut vous décider avant une heure et que la chose soit terminée demain matin.
--Je vous entends, dit Joseph; il y a les secrets du métier, les conditions et les épreuves. Ce sont de grandes sottises, autant que je peux croire, et la musique n'y entre pour rien, car je vous défierais bien de répondre, sur ce point, à aucune question que je pourrais vous faire. Par ainsi, celles que vous me prétendez adresser ne rouleront pas sur un sujet auquel vous êtes aussi étranger que les grenouilles d'un étang, et ne seront que sornettes de vieilles femmes.
--Si vous le prenez ainsi, dit Renet, le sonneur de Mers, nous voulons bien vous laisser croire que vous êtes un grand savant et que nous sommes des ânes. Soit! Gardez vos secrets, nous garderons les nôtres. Nous ne sommes point pressés de les dire à qui en fait mépris. Mais alors, souvenez-vous d'une chose: voilà votre brevet de maître sonneur, qui vous est délivré par nous, et où rien ne manque, de l'avis de ces sonneurs bourbonnais, vos amis, qui l'ont rédigé et signé avec nous tous. Vous êtes libre d'aller exercer vos talents où ils feront besoin et où vous pourrez; mais il vous est défendu d'y essayer dans l'étendue des paroisses que nous exploitons et qui sont au nombre de cent cinquante, selon la distribution qui en a été faite entre nous, et dont la liste vous sera donnée. Et si vous y contrevenez, nous sommes obligés de vous avertir que vous n'y serez souffert de gré ni de force, et que la chose sera toute à vos risques et périls.
Ici la Mariton prit la parole.
--Vous n'avez pas besoin de lui faire des menaces, dit-elle, et pouvez le laisser à son humeur, qui est de cornemuser sans y chercher de profit. Il n'a pas besoin de ça, Dieu merci, et n'a pas, d'ailleurs, la poitrine assez forte pour faire état de ménétrier. Allons, Joseph, remercie-les de l'honneur qu'ils te donnent et ne les chagrine point dans leurs intérêts. Que ce soit une convention vitement réglée, et voilà mon homme qui en fera les frais, avec un bon quartaut de vin d'Issoudun ou de Sancerre, au choix de la compagnie.
--À la bonne heure, répondit le vieux Carnat. Nous voulons bien que la chose en reste là. Ce sera le mieux pour votre garçon, car il ne faut être ni sot ni poltron pour se frotter aux épreuves, et m'est avis que le pauvre enfant n'est point taillé pour y passer.
--C'est ce que nous verrons! dit Joseph, se laissant prendre au piége, malgré les avertissements que lui donnait tout bas le grand bûcheux. Je réclame les épreuves, et comme vous n'avez pas le droit de me les refuser, après m'avoir délivré le brevet, je prétends être ménétrier si bon me semble, ou, tout au moins, vous prouver que je n'en serai empêché par aucun de vous.
--Accordé! dit le doyen, laissant voir, ainsi que Carnat et plusieurs autres, la méchante joie qu'ils y prenaient. Nous allons nous préparer à la fête de votre réception, l'ami Joseph; mais songez qu'il n'y a point à en revenir, à présent, et que vous serez tenu pour une poule mouillée et pour un vantard si vous changez d'avis.
--Marchez, marchez! dit Joseph. Je vous attends de pied ferme.
--C'est nous, lui dit Carnat près de l'oreille, qui vous attendrons au coup de minuit.
--Où? dit encore Joseph avec beaucoup d'assurance.
--À la porte du cimetière, répondit tout bas le doyen; et, sans vouloir accepter le vin de Benoît ni entendre les raisons de sa femme, ils s'en allèrent tous ensemble, promettant malheur à qui les suivrait ou les espionnerait dans leurs mystères.
Le grand bûcheux et Huriel les suivirent sans dire un mot de plus à Joseph, d'où je vis que, s'ils étaient contraires au mal qui lui était souhaité par les autres sonneurs, ils n'en regardaient pas moins comme un devoir sérieux de ne lui donner aucun avertissement et de ne trahir en rien le secret de la corporation.
Malgré les menaces qui avaient été faites, je ne me gênai point pour les suivre, à distance, sans autre précaution que celle de m'en aller par le même chemin, les mains dans les poches et sifflant, comme qui n'aurait eu aucun souci de leurs affaires. Je savais bien qu'ils ne me laisseraient point assez approcher pour entendre leurs manigances; mais je voulais voir de quel côté ils prétendaient s'embusquer, afin de chercher le moyen d'en approcher plus tard sans être observé.
Dans cette idée, j'avais fait signe à Léonard de garder les autres au cabaret, jusqu'à ce que je revinsse les avertir; mais ma poursuite ne fut pas longue. L'auberge était dans la rue qui descend à la rivière et qui est aujourd'hui route postale sur Issoudun. Dans ce temps-là, c'était un petit casse-cou étroit et mal pavé, bordé de vieilles maisons à pignons pointus et a croisillons de pierre. La dernière de ces maisons a été démolie l'an passé. De la rivière, qui arrosait le mur en contre-bas de l'auberge du _Boeuf couronné_, on montait, raide comme pique, à la place, qui était, comme aujourd'hui, cette longue chaussée raboteuse plantée d'arbres, bordée à gauche par des maisons fort anciennes, à droite par le grand fossé, alors rempli d'eau, et la grande muraille alors bien entière du château. Au bout, l'église finit la place, et deux ruelles descendent l'une à la cure, l'autre le long du cimetière. C'est par celle-là que tournèrent les cornemuseux. Ils avaient environ une bonne portée de fusil en avance sur moi, c'est-à-dire le temps de suivre la ruelle qui longe le cimetière, et de déboucher dans la campagne, par la poterne de la tour des Anglais, à moins qu'ils ne fissent choix de s'arrêter en ce lieu, ce qui n'était guère commode, car le sentier, serré à droite par le fossé du château, et de l'autre côté par le talus du cimetière, ne pouvait laisser passer qu'une personne à la fois.
Quand je jugeai qu'ils devaient avoir gagné la poterne, je tournai l'angle du château par une arcade qui, dans ce temps-là, donnait passage aux piétons sous une galerie servant aux seigneurs pour se rendre à l'église paroissiale.