Chapter 25
Joseph, qui avait oublié tous ses soupçons et qui se croyait abusé par la lettre du fils Carnat, se recula du passage de Charlot, comme si ce fût un serpent; et quand il le vit échanger avec Brulette des caresses si vives, l'appelant mère mignonne et maman au petit Charlot, il lui passa un vertige devant les yeux comme s'il allait tomber en pâmoison; mais, tout aussitôt, transporté de colère, il s'élança sur l'enfant, et, l'attirant à lui très-brutalement:
--Voilà donc enfin la vérité qui se montre! dit-il d'une voix suffoquée; voilà le jeu qu'on fait de moi, et la maîtrise d'amour qui m'a devancé!
Brulette, effrayée de la colère de Joseph et des cris de Charlot, voulut le lui reprendre; mais, ne se connaissant plus, il le tirait à lui, riant d'une manière farouche, et disant qu'il le voulait regarder tout son soûl pour en trouver la ressemblance; et, dans ce débat, il serrait l'enfant sans y songer et l'étouffait, au désespoir de Brulette, qui, n'osant pas ajouter, par sa défense, au risque qu'il y courait, se jeta vers Huriel en lui disant:
--Mon enfant! mon enfant! il me tue mon pauvre enfant!
Huriel n'y alla pas deux fois. Il empoigna Joseph par la nuque et le serra si vite et si fort, que ses bras raidis se desserrant, je pus recevoir Charlot dans les miens et le rapporter quasi pâmé à Brulette.
Joseph faillit pâmer aussi, autant de l'accès de rage qui lui était venu, que de la manière dont Huriel l'avait empoigné. Il s'en serait suivi une bataille, et le grand bûcheux se jetait déjà au milieu, si Joseph eût compris ce qui s'était passé; mais il ne se rendait compte de rien, sinon que Brulette était mère et qu'il avait été trompé par elle et par nous.
--Vous ne vous en cachez donc plus? lui dit-il avec des mots entrecoupés d'un reste d'étouffement.
--Qu'est-ce que vous prétendez donc me dire? répliqua Brulette, qui était tout en larmes, assise sur le gazon, et adoucissant avec ses mains les meurtrissures que Charlot avait reçues aux bras. Vous êtes un fou très-méchant, voilà tout ce que je sais. Ne vous approchez plus de moi, et n'ayez jamais le malheur de brutaliser cet enfant, si vous ne voulez que Dieu vous maudisse!
--Un seul mot, Brulette; dit Joseph, si vous êtes sa mère, confessez-le. Vous aurez ma pitié et mon pardon; je vous soutiendrai même, au besoin; mais si vous ne pouvez le nier que par un mensonge... vous aurez mon mépris et mon oubli!
--Sa mère? moi, sa mère? s'écria Brulette en se relevant comme pour repousser Charlot. Vous croyez que je suis sa mère? dit-elle encore, en reprenant contre son coeur le pauvre enfant, cause de tant de soucis. Alors elle regarda d'un air égaré autour d'elle, et, cherchant Huriel des yeux: Est-il possible, s'écria-t-elle, que l'on pense de moi une pareille chose?
--La preuve qu'on ne le pense pas, répondit Huriel en s'approchant d'elle et en caressant Charlot, c'est qu'on aime l'enfant que vous aimez.
--Dites mieux, mon frère, s'écria vivement Thérence, dites ce que vous me disiez hier: «Qu'il soit à elle ou non, il sera mien si elle veut être mienne.»
Brulette jeta ses deux bras au cou d'Huriel, et s'y tenant attachée comme une vigne à un chêne:
--Soyez donc mon maître, dit-elle, car je n'en ai jamais eu et n'en aurai jamais d'autre que vous.
Joseph regardait cet accord soudain dont il était la cause, avec une douleur et un regret si grands, qu'il faisait peine à voir. Le cri de vérité de Brulette l'avait saisi, et il croyait avoir rêvé l'offense qu'il venait de lui faire. Il sentit que tout était fini entre eux, et, sans dire une parole, il ramassa sa musette et s'enfuit.
Le grand bûcheux courut après lui et le ramena, disant:
--Non, non, ce n'est pas comme cela qu'il faut se quitter, après une amitié d'enfance. Abaisse ton orgueil, Joseph, et demande pardon à cette honnête fille. C'est ma fille, à cette heure, l'accord en est fait, et j'en suis fier; mais il faut qu'elle reste ta soeur. On pardonne à un frère ce qu'on ne peut pardonner à un amant.
--Qu'elle me pardonne si elle veut et si elle peut! dit Joseph; mais si je suis coupable, je ne peux recevoir l'absolution que de moi-même. Haïssez-moi, Brulette, cela me vaudra peut-être mieux. Je vois bien que j'ai fait ce qu'il fallait pour me perdre dans votre esprit. Il n'y a pas à en revenir; mais si je vous fais pitié, ne me le dites pas. Je ne vous demande plus rien.
--Cela ne serait pas arrivé, répondit Brulette, si vous aviez fait votre devoir, qui était d'aller embrasser votre mère. Allez-y, Joseph, et surtout ne lui dites pas de quoi vous m'avez accusée: vous la feriez mourir de chagrin.
--Ma chère fille, reprit encore le grand bûcheux, retenant toujours Joseph, j'ai idée qu'il ne faut gronder les enfants que quand ils sont dans un état tranquille. Autrement, ils entendent de travers ce qu'on leur dit, et ne profitent point des reproches. Pour moi, Joseph a des moments de folleté, et s'il n'en fait pas amende honorable aussi aisément qu'un autre, c'est peut-être qu'il sent beaucoup son tort et souffre plus de son propre blâme que de celui d'autrui. Donnez-lui l'exemple de la raison et de la bonté. Il n'est pas malaisé de pardonner quand on est heureux, et vous devez vous sentir contente d'être aimée comme vous l'êtes ici. Davantage ne serait pas possible, car je sais de vous, à présent, des choses qui me font vous tenir en si haute estime, que voilà des mains qui tordraient le cou à quiconque vous insulterait délibérément; mais il n'en est point ainsi de l'insulte de Joseph. Elle est partie de la fièvre et non de la réflexion, et la honte l'a suivie de si près que son coeur vous en fait, à cette heure, parfaite réparation. Allons, Joseph, un mot de ta signature à la fin de mon discours; je ne t'en demande pas plus, et Brulette s'en contentera, n'est-ce pas, ma fille?
--Vous ne le connaissez guère si vous croyez qu'il le dira, mon père, répondit Brulette; mais je ne l'exige pas, parce que, avant tout, je vous veux contenter. Par ainsi, Joseph, je te pardonne, encore que tu n'y tiennes point. Reste déjeuner avec nous, et parlons d'autre chose; ce qui a été dit est oublié.
Joseph ne dit mot, mais il ôta son chapeau et posa son bâton, comme décidé à rester. Les deux jeunes filles rentrèrent en la maison pour apprêter le repas, et Huriel, qui avait grand soin de son cheval, se mit à l'étriller et à le panser. Je m'occupai de Charlot que Brulette m'avait confié; et le grand bûcheux, voulant distraire Joseph, lui parla musique et loua beaucoup l'arrangement qu'il avait donné à sa chanson.
--Ne me parlez plus de cette chanson-là, lui dit Joseph. Elle ne me rappellerait que des peines, et je la veux oublier.
--Eh bien, dit le grand bûcheux, joue-moi quelque autre chose de ton invention, et là, tout de suite, comme l'idée t'en viendra.
Joseph s'éloigna avec lui dans le parc, et nous l'entendîmes sonner des airs si tristes et si plaintifs, qu'il semblait d'une âme prosternée dans le repentir et la contrition.
--L'entends-tu? dis-je à Brulette. Voilà sa manière de se confesser, sans doute, et si le chagrin est une réparation, il te la donne de son mieux.
--Je ne crois pas à un bien tendre coeur sous une si rude fierté, répondit Brulette; je suis, à présent, comme Thérence: un peu de tendresse m'attire plus qu'un beau savoir; mais j'ai pardonné, et si ma pitié n'est pas aussi grande que Joseph la réclame en son langage, c'est parce que je lui connais une consolation dont mon oubli ne le privera point: c'est l'estime que les autres et lui-même feront de ses talents. Si Joseph n'y tenait pas plus qu'à l'amitié, il n'aurait pas la langue muette et l'oeil sec devant les reproches de l'amitié. On ne sait bien demander que ce dont on a grand besoin.
--Eh bien, dit le grand bûcheux, revenant seul du parc, l'avez-vous écouté, mes enfants? Il a dit tout ce qu'il pouvait et voulait dire, et, content de m'avoir tiré les larmes des yeux avec ses inventions, il s'en va plus tranquille.
--Vous ne l'avez pas pu garder à déjeuner, pas moins! dit Thérence en souriant.
--Non, répondit le père. Il a trop bien sonné pour n'être pas consolé aux trois quarts, et il a mieux aimé partir là-dessus, que sur quelque sottise qu'il aurait pu dire à table.
Vingt-septième veillée.
Quand nous fûmes au repas, nous nous sentions tous soulagés de l'appréhension de la veille, par rapport à la fâcherie d'Huriel et de Joseph, et, comme Thérence montrait bien, soit en sa présence, soit en son absence, qu'elle n'avait pour lui aucun ressentiment, bon ou mauvais du passé, je me trouvais, ainsi qu'Huriel et le grand bûcheux, en idées riantes et tranquilles. Charlot, se voyant choyé et caressé de tout le monde, commençait à oublier l'_homme_ qui l'avait épeuré et meurtri. De temps en temps, il se retournait encore au moindre bruit, et Thérence le consolait en riant et en lui disant qu'il était parti et ne reviendrait plus. Nous étions là comme une seule famille, et, tout en servant Thérence avec un grand respect, je me disais que j'aurais le vouloir moins impérieux et plus patient avec mes amours que Joseph avec les siennes.
Brulette seule demeurait soucieuse et accablée, comme si elle eût reçu dans le coeur un mauvais coup. Huriel s'en inquiétait; le grand bûcheux, qui connaissait bien l'âme humaine dans tous ses plis, et qui était si bon que sa figure et sa parole mettaient du miel dans toutes les amertumes, lui prit ses petites mains, et attirant sa jolie tête sur son coeur, lui dit, à la fin du repas:
--- Brulette, nous avons une prière à t'adresser, et si tu as l'air triste et inquiète, voilà mon fils et moi qui n'oserons. Ne veux-tu point nous donner un sourire d'encouragement?
--Parlez, mon père, et commandez-moi? répondit Brulette.
--Eh bien, ma fille, il faut que tu sois consentante de nous présenter dès demain à ton grand-père, à seules fins qu'il agrée mon Huriel pour son petit-fils.
--C'est trop tôt, mon père, répondit Brulette, répandant encore quelques larmes; ou pour mieux dire, c'est trop tard. Car si vous m'aviez commandé cela, il y a une heure, avant que Joseph lâchât de certaines paroles devant moi, j'eusse été consentante de bon coeur. À présent, j'aurais honte, je vous le confesse, d'accepter si librement la foi d'un honnête homme, quand je vois que je ne passe point pour une honnête fille. Je savais bien qu'on m'avait reproché une humeur légère et des goûts de coquetterie. Votre fils lui-même m'avait doucement tancée là-dessus, l'an dernier. Thérence m'en blâmait, tout en me donnant son amitié. Aussi, voyant qu'Huriel avait tant de courage pour me quitter sans me demander rien, j'avais fait de grandes réflexions. Le bon Dieu m'y avait aidée en m'envoyant la charge de ce petit enfant, qui ne me plaisait pas d'abord et que j'aurais peut-être refusé, si, à mon devoir, ne se fût mêlée l'idée que, par un peu de souffrance et de vertu, je serais plus digne d'être aimée, que par mon babillage et mes toilettes. Je pensais donc d'avoir réparé mes années d'insouciance, et d'avoir mis sous mes pieds le trop grand amour de ma petite personne. Je me voyais bien critiquée et délaissée chez nous; je m'en consolais en me disant: «S'il revient, lui, il verra bien que je ne mérite pas d'être blâmée pour être devenue raisonnable et sérieuse.» Mais voilà que j'apprends bien autre chose, autant par la conduite de Joseph que par la parole de Thérence. Ce n'était pas seulement Joseph qui me croyait égarée depuis longtemps, c'était Huriel aussi, puisqu'il avait l'amour assez fort et le coeur assez grand pour dire hier à sa soeur: «Fautive ou non fautive, je l'aime et la prends comme elle est.» Ah! Huriel, je vous en remercie! mais je ne veux pas que vous m'épousiez avant de me connaître. Je souffrirais trop de vous voir critiqué comme vous allez l'être, sans doute, à cause de moi. Je vous respecte trop pour laisser dire que vous endossez la paternité d'un champi. Allons! convenez qu'il faut que j'aie été bien légère dans mes allures d'autrefois, pour donner prise à une pareille accusation! Eh bien, je veux que vous me jugiez par ma conduite de tous les jours, et que vous sachiez que je ne suis pas seulement belle danseuse à la noce, mais bonne gardienne de mon devoir à la maison. Nous viendrons demeurer ici, comme vous le souhaitez; et, dans un an, si je ne suis pas maîtresse de vous prouver que je n'ai pas à rougir de mes soins pour Charlot, du moins je vous aurai donné, par toutes mes actions, la preuve que je suis raisonnable dans mes esprits autant que saine dans ma conscience.
Huriel arracha Brulette des bras de son père, embrassa dévotement les larmes qui coulaient de ses beaux yeux, et la replaçant où il l'avait prise:
--Bénissez-la donc bien, mon père, dit-il, car vous voyez si je vous ai menti en vous disant qu'elle en était digne. Elle, a très-bien parlé, cette chère langue dorée, et il n'y a rien à lui répondre, sinon que nous n'avons pas besoin d'un an ni même d'un jour d'épreuve, et que nous irons, dès ce soir, la demander à son grand-père; car de passer encore une nuit dans l'attente de ce consentement, je ne m'en sens pas le courage, à présent que je n'ai plus que cela à obtenir pour me sentir le roi du monde.
--Voilà donc, dit le père Bastien à Brulette, ce que tu as gagné à chercher du répit? Au lieu de le demander demain, nous te demanderons aujourd'hui. Allons, mon enfant, il t'y faut soumettre, et c'est le châtiment de ta mauvaise conduite dans le temps passé.
Le contentement s'épanouit enfin sur le visage de Brulette, et le mal que lui avait fait Joseph fut oublié. Cependant, quand nous quittâmes la table, il lui en vint encore un retintement. Charlot entendant Huriel appeler le grand bûcheux _mon père_, l'appela de même, et en fut d'autant mieux caressé; mais Brulette s'en affligea encore un brin.
--Ne faudrait-il pas, dit-elle, se donner enfin la peine d'inventer une parenté à ce pauvre enfant? car chaque fois, à présent, qu'il m'appellera sa mère, il me semblera qu'il fait souffrir ceux qui m'aiment.
On allait encore la rassurer sur ce point, lorsque Thérence dit:
--Parlez plus bas, nous sommes écoutés. Et, tournant tous, comme elle, nos yeux du côté du portail, nous vîmes le bout d'un bâton appuyé à terre et la renflure d'une besace pleine, qui dépassaient le mur et marquaient bien qu'un mendiant était là, attendant qu'on fît attention à lui, et pouvant entendre des choses qui ne le regardaient point.
Je m'avançai vers lui et reconnus le carme Nicolas, qui, tout aussitôt s'approchant, nous confessa, sans embarras, qu'il nous écoutait depuis un quart d'heure et y avait même pris beaucoup de plaisir.
--Il me semblait bien connaître la voix d'Huriel, dit-il; mais, en faisant ma tournée, je m'attendais si peu à le trouver céans, mes chers amis, que je n'en aurais pas été certain, sans diverses choses qui se sont dites ici, et où Brulette sait bien que je ne suis pas de trop.
--Nous le savons aussi, dit Huriel.
--Vous? fit le moine. Oui, cela doit être!
--Et cela est, parce que la tante m'a tout confié hier soir, dit Huriel à Brulette. Vous voyez, mignonne, que je n'ai pas tant de mérite à vous croire.
--Oui, dit Brulette bien soulagée, mais hier matin!... Eh bien, puisque vous voilà instruit de mes affaires, ajouta-t-elle en parlant au moine, que me conseillez-vous, frère Nicolas? Vous qui avez été employé dans celles de Charlot, ne trouverez-vous pas quelque histoire à répandre pour couvrir le secret de ses parents et réparer le dommage fait à mon honneur?
--Une histoire? dit le carme. Moi, conseiller et aider le mensonge? Je ne suis point de ceux qui se peuvent damner pour l'amour des jeunes filles, ma mie! Il ne m'en reviendrait rien. Il faudra donc que je vous aide autrement, et j'y ai déjà travaillé plus que vous ne pensez. Ayez patience, et tout s'arrangera aussi bien qu'une autre affaire, où maître Huriel sait bien que je n'ai pas été mauvais ami.
--Je sais que je vous dois le repos et la sûreté de ma vie, répondit Huriel. Aussi, qu'on dise des moines ce qu'on voudra: j'en sais au moins un, pour qui je me ferais couper en quatre. Asseyez-vous donc, mon frère, et passez avec nous la journée. Ce qui est à nous est à vous, et la maison où nous sommes est aussi la vôtre.
Thérence et le grand bûcheux allaient faire aussi leurs honnêtetés au bon frère, quand ma tante Marghitonne arriva et ne nous voulut plus souffrir ailleurs qu'avec elle. On allait faire la cérémonie du chou, qui est la grande farce ancienne du lendemain des noces, et déjà la promenade commençait et venait de notre côté. On buvait, chantait et dansait à chaque repos. Il n'y avait plus moyen pour Thérence de se tenir à l'écart, et elle accepta mon bras pour aller au-devant du cortége, tandis qu'Huriel y menait Brulette. Ma tante se chargea du petit, et le grand bûcheux, entraînant le carme, le décida aisément à se divertir en bonne compagnie.
Le gars qui jouait le personnage du jardinier, ou, comme on dit encore chez nous, du païen, sur la civière, était orné d'une manière qui étonnait bien le monde. Il avait ramassé, auprès du petit parc, une belle guirlande de nénufars liée de rubans d'argent, et s'en était fait une ceinture sur sa bosse de filasse. Il ne nous fallut pas grand temps pour la reconnaître. Joseph l'avait perdue ou jetée en se retirant de nous. Les rubans faisaient envie aux filles de la noce, qui délibérèrent de ne les point laisser gâter, et, se jetant toutes sur le païen, encore qu'en se défendant il en embrassât plus d'une avec son museau barbouillé de lie, elles l'en dépouillèrent et se firent le partage de cette riche livrée de mariage. Ainsi les rubans dépecés de Joseph brillèrent tout le jour sur la coiffe des plus fraîches fillettes de l'endroit et firent encore un meilleur usage qu'il ne pensait en les laissant sur le chemin.
La comédie donnée de porte en porte dans le village, fut aussi folle que de coutume, et se termina par un grand repas et des danses jusqu'à la nuit. Après quoi, prenant congé, Brulette et moi, accompagnés du grand bûcheux, de Thérence et d'Huriel, nous partîmes pour Nohant, avec le moine en tête, qui conduisait le clairin par la bride, et sur le clairin, le gros Charlot, un peu grisé de tout ce qu'il avait vu, riant comme un fou, et s'essayant à chanter comme il avait entendu faire tout le jour:
Encore que la jeunesse d'aujourd'hui soit bien dégénérée, vous avez tant de fois vu des fillettes de quinze ans faire cinq lieues le matin et autant le soir sur leurs jambes, pour une journée de danse par la plus forte chaleur, que vous ne penserez point que nous arrivâmes chez nous rendus de fatigue. Tout au contraire, nous avions encore dansé à quatre, plus d'une fois, le long du chemin, le grand bûcheux sonnant de la musette, Charlot dormant sur le cheval, et le carme nous traitant de fous, nous grondant, et ne se pouvant retenir de rire et de frapper des mains pour nous exciter.
Enfin nous étions à la porte de Brulette sur les dix heures du soir, et le père Brulet dormait en son lit, quand la joyeuse compagnie entra dans la chambre. Comme il était pas mal sourd et dormait dur, Brulette coucha le petit, nous servit un bout de collation, et se consulta avec nous sur le réveil qu'on lui ferait, avant qu'il eût fini son premier somme.
À la fin il se retourna de notre côté, vit la lumière, reconnut sa fille et moi, s'étonna des autres, et, s'asseyant sur son lit, d'un air aussi sérieux qu'un juge, écouta le discours que lui fit un peu haut et en peu de paroles, mais bien honnêtement, le grand bûcheux. Le carme, en qui le père Brulet avait toute confiance, y ajouta l'éloge de la famille Huriel, et Huriel déclara son inclination et tous ses bons sentiments pour le présent et l'avenir.
Le père Brulet écouta le tout sans dire un mot, et j'avais crainte qu'il n'y eût rien compris; mais encore qu'il parût rêver, il avait son entendement libre et répondit en homme sage, qu'il reconnaissait très-bien dans le grand bûcheux le fils d'un ancien ami; qu'il faisait grand état de toute la famille; qu'il estimait le frère Nicolas digne de foi, et que, par-dessus tout, il se fiait à l'esprit et au fin jugement de sa petite-fille. Selon lui, elle n'avait pas tant retardé son choix et refusé de si beaux partis, pour finir par une sottise, et puisqu'elle souhaitait épouser Huriel, Huriel devait être un bon mari.
Il parlait d'une manière avisée, et pourtant sa mémoire lui faisait défaut sur un point qui lui revint au moment où nous nous retirions; c'est qu'Huriel était un muletier:
--Et c'est là, dit-il, le seul point qui me fâche... Ma petite-fille s'ennuiera donc seule à la maison les trois quarts de l'année?
On le consola bien en lui apprenant qu'Huriel avait quitté son état pour se mettre au fendage, et il agréa l'idée d'aller travailler au Chassin pendant la bonne saison.
Nous nous départîmes donc tous contents les uns des autres, Thérence resta avec Brulette, et j'emmenai les autres à mon logis.
Nous apprîmes, le lendemain soir, par le carme, qui s'était promené tout le jour, que Joseph, lequel n'avait point paru au bourg de Nohant, était allé passer une heure avec sa mère, après quoi il s'était mis en route pour courir les environs, disant que son idée était de rassembler les sonneurs du pays en un concours où il demanderait la maîtrise et le droit pour pratiquer. La Mariton était bien en peine de cette résolution là, pensant que les Carnat et toute la bande des ménétriers du pays, qui était déjà plus nombreuse que de besoin, s'y montreraient contraires et lui causeraient du trouble et du tort. Mais Joseph ne l'avait point écoutée, disant toujours qu'il la voulait retirer de servitude et emmener au loin avec lui, encore qu'elle n'y parût point disposée comme il l'eût souhaité.
Le surlendemain, tous nos apprêts étant faits, et les premiers bans d'Huriel et de Brulette déjà publiés au prône de notre paroisse, nous retournâmes tous au Chassin. C'était comme le départ pour un pèlerinage au bout du monde. Comme il nous fallait emporter du mobilier, et que Brulette voulait que son grand-père ne manquât de rien, nous avions loué une charrette, et tout le village ouvrait de grands yeux, à nous voir emporter de sa maison jusqu'aux paniers. Elle n'oublia ni ses chèvres ni ses poules, que Thérence se réjouissait d'avoir à soigner, elle qui ne connaissait pas le gouvernement des bêtes et qui disait vouloir l'apprendre pendant que l'occasion s'en trouvait.
Cela me fournit celle de m'offrir en plaisanterie à sa gouverne, comme la plus soumise et fidèle bête de tout le troupeau. Elle ne s'en fâcha pas, mais ne m'encouragea point à passer du badinage au sérieux. Seulement, il me sembla bien qu'elle n'était pas mécontente de me voir quitter si gaiement pays et famille pour la suivre, et que, si elle ne m'attirait pas, elle ne me repoussait pas non plus.
Au moment où le vieux Brulet et les femmes, avec Charlot, montaient sur la voiture, Brulette étant fière de s'en aller avec un si bel amoureux, à la barbe de tous les amoureux qui l'avaient méconnue, le carme vint comme pour nous dire adieu, et ajouta pour les oreilles des curieux:--Au fait, je vas de votre côté, et ferai un bout de chemin avec vous.
Il monta auprès du père Brulet, et au bout d'une lieue, dans un chemin couvert, il fit arrêter. Huriel conduisait son clairin, qui était aussi bon au tirage qu'au transport, et nous marchions un peu en avant, le grand bûcheux et moi. Voyant la voiture retardée, nous retournâmes, pensant que ce fût quelque accident, et vîmes Brulette tout en pleurs, embrassant Charlot, qui s'attachait à elle en faisant de grands cris, parce que le carme le voulait emporter. Huriel intercédait pour qu'on s'y prît autrement, car il était si peiné du chagrin de Brulette, que, pour un peu, il aurait pleuré aussi.
--Qu'y a-t-il donc? dit le grand bûcheux, et pourquoi, ma fille, voulez-vous vous départir de ce pauvre enfant? Est-ce donc la suite de votre idée de l'autre jour?