Les maîtres sonneurs

Chapter 19

Chapter 194,138 wordsPublic domain

Si elle n'avait pas été si maltraitée, je me serais ralenti de la fréquenter, tant ces doutes m'avaient ôté de mon assurance avec elle; mais je me commandai, tout au contraire, de l'aller voir journellement et de ne pas lui marquer la moindre méfiance de ses paroles. Cependant j'étais toujours étonné de la peine qu'elle avait à se ranger à son devoir de mère. Malgré le poids de chagrin que je lui sentais sur le coeur, il lui venait, à tout moment, des retours de cette belle jeunesse toujours fleurissante en toute sa personne. Si elle n'étalait plus ni soie ni dentelle, elle n'en avait pas moins toujours ses cheveux lisses, son bas blanc bien tiré, et ses pieds mignons grillaient de sauter quand elle voyait une belle place verte ou entendait un son de musette. Quelquefois, dans la maison, quand une bourrée bourbonnaise lui revenait en mémoire, elle mettait Charlot sur les genoux du grand-père, et me faisait danser avec elle, en chantant, riant et se carrant comme si toute la paroissée eût été encore là pour la regarder; mais, au bout d'un moment, Charlot criait et voulait aller au lit, ou être porté, ou manger sans faim et boire sans soif. Elle le reprenait avec des larmes dans les yeux, comme un chien à qui on remet son collier, et, en soupirant, le berçait ou lui chantait une routine, ou le faisait se pourlicher de quelque galette.

Voyant comme elle regrettait son beau temps, je tâchai de lui offrir ma soeur pour garder son petit, tandis qu'elle irait aux danses de Saint-Chartier. Il faut vous dire qu'en ce temps-là, il y avait, au vieux château dont vous ne voyez plus que la carcasse, une demoiselle vieille, qui était de belle humeur et donnait bal à tout le pays environnant. Bourgeois ou nobles, paysans ou artisans, y allait qui voulait; les salles du château étant si grandes qu'elles ne pouvaient jamais être trop remplies. Et l'on y voyait aller messieurs et dames montés sur leurs chevaux ou bourriques en plein hiver, par des chemins abominables, en bas de soie, boucles d'argent et tignasses poudrées à blanc comme l'étaient souvent de neige les arbres du chemin. On s'y amusait tant, que rien n'arrêtait la compagnie riche et pauvre, qui s'y voyait bien régalée de midi à six heures du soir.

La demoiselle dame de Saint-Chartier, qui avait remarqué Brulette dans les danses sur la place, l'année d'auparavant, et qui était curieuse d'amener de jolies filles à ses bals de jour, la fit demander, et, par mon conseil, elle s'y rendit une fois. Je crus bien faire, car je m'imaginais qu'elle se laissait, trop rabaisser, en ne voulant pas tenir tête aux méchants esprits. Elle avait toujours si bon air et un langage si à propos, qu'il ne me paraissait point possible qu'on n'en revînt pas sur son compte, en la voyant si belle et si bien tenue.

Son entrée à mon bras fit d'abord chuchoter, sans qu'on osât davantage. Je la fis danser le premier, et, comme elle avait une grâce dont personne ne se pouvait défendre, d'autres vinrent l'inviter, qui peut-être furent tentés de lui dire quelque joyeuseté, mais n'osèrent point s'y risquer. Tout allait en douceur, quand des bourgeois arrivèrent dans la salle où nous étions; car les paysans avaient leur bal à part, et ne se confondaient avec les riches que sur la fin, quand les dames, ennuyées d'être quittées de leurs danseurs, se décidaient à se mélanger avec les filles de campagne, lesquelles attiraient mieux gens de toutes sortes par leur franc ramage et leur fraîche santé.

Brulette fut d'abord guignée comme la plus fine pièce de l'étalage, et les bas de soie lui firent tant de fête que les bas de laine n'en pouvaient plus guère approcher; et, par esprit de contradiction, après l'avoir bien déchirée pendant six mois, redevinrent tous jaloux en une heure, c'est-à-dire plus amoureux qu'auparavant; si bien que ce fut comme une rage à qui l'inviterait, et on se serait quasi battu pour lui donner le baiser de l'entrée en danse.

Les dames et demoiselles en bisquèrent, et les femmes de chez nous firent reproche à leurs paroissiens de ne savoir pas mieux garder leur rancune; mais ce fut comme si elles chantaient _complies_, tant le regard d'une belle a plus de baume que la langue d'une laide n'a de venin.

--Eh bien, Brulette, lui dis-je en la ramenant chez nous, n'avais-je pas raison de te secouer un peu de tes ennuis? Tu vois que la partie n'est jamais perdue, quand on sait la jouer franchement.

--Je t'en remercie, cousin, me dit-elle. Tu es le meilleur de mes amis, et mêmement, je pense, le seul fidèle et sûr que j'aie jamais eu. Je suis contente d'avoir eu raison de mes ennemis, et, à présent, ne m'ennuierai plus à la maison.

--Diantre! tu vas vite! Hier, c'était tout bouderie; aujourd'hui, c'est tout liesse! Tu vas donc reprendre ton rang de reine du bourg?

--Non, dit-elle; tu ne m'entends pas. Voici la dernière fête où j'irai, tant que j'aurai Charlot; car, si tu veux que je te le dise, je ne me suis pas diverti une miette. J'ai fait bon visage pour te contenter, et je suis aise, à présent, d'avoir soutenu l'épreuve; mais, tout le temps que j'ai été là, je n'ai pensé qu'à mon pauvre gars. Je le voyais toujours pleurant et rechignant, quelque amitié qu'on pût lui faire chez toi, et il est si maladroit à se faire comprendre, qu'il se sera ennuyé en ennuyant les autres.

Ces paroles de Brulette me retournèrent le sang. J'avais oublié Charlot en la voyant rire et danser. L'amour dont elle ne se cachait plus pour lui me remit en tête tout ce qui me semblait ses mensonges passés; et je crus aussi pouvoir la regarder comme une affineuse sans pareille, qui se lassait de se contraindre.

--Tu l'aimes donc de tes entrailles? lui dis-je, sans trop songer aux paroles que j'employais.

--Avec mes entrailles? dit-elle étonnée. Eh bien, peut-être qu'on aime comme cela tous les enfants, quand on réfléchit à ce qu'on leur doit. Je n'ai jamais fait semblant, comme bien des jeunesses que j'ai vues griller pour le mariage, d'avoir l'instinct d'une bonne poule couveuse. J'avais peut-être la tête un peu trop éventée pour mériter d'entrer en famille de bonne heure. Il y en a qui ne peuvent gagner leurs seize ans sans en perdre le dormir. Moi, je gagnerai la vingtaine sans trouver que je suis en retard. Si c'est un tort, il n'y a pas de ma faute. Je suis comme Dieu m'a faite et j'ai marché comme il m'a poussée. À dire vrai, un petit enfant est un rude maître, injuste comme un mari qui serait fol, obstiné comme une bête affamée. J'aime le raisonnement et la justice, et me serais plue en une compagnie douce et sage. J'aime aussi la propreté, et tu m'as souvent raillé de ce qu'un grain de poussière sur le dressoir me tourmentait, et de ce qu'une mouche dans mon verre m'ôtait la soif. Un petit enfant va toujours cherchant la malpropreté, quoi qu'on fasse pour l'en dégoûter. Et puis, j'aime à penser, à songer, à me ressouvenir; et le petit enfant veut qu'on ne songe qu'à lui, et s'ennuie dès que vous ne le regardez plus. Mais tout cela ne fait rien, Tiennet, quand le bon Dieu s'en mêle. Il a inventé une espèce de miracle qui se fait dans nos entendements quand il le faut, et, à présent, je sais une chose à laquelle je ne croyais pas, devant qu'elle m'advînt: c'est que n'importe quel enfant, fût-il laid et méchant, peut bien être mordu par une louve ou piétiné par une chèvre, mais jamais par une femme, et qu'il viendra à la gouverner, à moins qu'elle ne soit faite d'un autre bois que les autres.

Comme elle disait cela, nous entrions chez moi, où Charlot jouait avec les enfants de ma soeur.--Oh! ma foi, vous faites bien d'arriver, dit ma soeur à Brulette; vous avez là le gars le plus farouche qu'il y ait sur terre. Il bat les miens, les mord, les enjure, et il faut avec lui quarante charretées de patience, et de compassion.

Brulette s'approcha, en riant, de Charlot qui jamais ne lui faisait aucune fête, et, le regardant jouer à sa manière; lui dit, comme s'il eût pu l'entendre: J'en étais bien sûre, que tu ne te ferais point aimer chez ces braves gens qui te supportent. Il n'y a donc que moi, mon pauvre chat-huant, qui sois accoutumée à ton bec et à tes griffes!

Quoique Charlot n'eût guère en ce temps-là que dix-huit mois, il eût l'air de comprendre ce que lui disait Brulette; car il se leva, après l'avoir regardée un moment d'un air pensif, puis, sautant après elle, se mit à lui manger les mains de baisers, comme s'il eût voulu la dévorer.

--Oh! oh! dit ma soeur, il a tout de même ses bons moments, à ce qu'il paraît!

--Ma fine, dit Brulette, j'en suis aussi confondue que vous, car voilà le premier que je lui vois. Et, embrassant Charlot sur ses gros yeux ronds, elle se prit à pleurer de joie et de tendresse.

Je ne sais pourquoi je fus secoué de ce mouvement-là comme si c'était chose merveilleuse. Et, au fait, si ce gars n'était point à elle, Brulette, en ce moment-là, changeait bien devant mes yeux. Cette fille si accrêtée, qu'elle n'eût point voulu traiter le roi de cousin, six mois auparavant, et que, le matin même, toute la jeunesse de l'endroit, bourgeois et paysans, aurait encore servie à genoux, avait mis tant de pitié et de chrétienté dans son coeur qu'elle se trouvait récompensée de toutes ses peines par les premières caresses d'un malplaisant petit bavoux, sans gentillesse et quasi sans connaissance.

J'en eus une larme dans l'oeil, en songeant à ce que lui coûtaient ces caresses-là, et, prenant Charlot sur mon épaule, je le reportai avec elle à son logis.

J'eus vingt fois sur le bout de la langue de lui demander la vérité; car, si elle était fautive de Charlot, j'étais tout prêt à lui en remettre le péché, et si, au contraire, elle prenait le fardeau du péché d'une autre, j'avais envie de lui baiser le bout des pieds, comme à la plus douce et patiente gagneuse de paradis.

Mais je n'osais lui faire de questions, et quand je disais mes doutes à ma soeur, laquelle n'a jamais été sotte, elle ne répondait:--Si tu n'oses point lui en parler, c'est que tu la sens innocente au fond de ton esprit. Et d'ailleurs, disait-elle encore, une si belle fille aurait fabriqué un plus beau garçon. Il ne lui ressemble non plus qu'une pomme de terre à une rose.

Vingtième veillée.

L'hiver passa et le printemps vint, sans que Brulette voulût retourner à aucun divertissement. Elle n'y sentait même plus de regret, ayant compris qu'il ne tiendrait qu'à elle de se rendre encore maîtresse des coeurs, mais disant que tant d'amitiés d'hommes et de femmes l'avaient trahie, qu'elle n'en estimait plus le nombre et se tiendrait dorénavant à la qualité. La pauvre enfant ne savait pas encore tout le mal qu'on lui avait fait. Tous l'avaient décriée; aucun n'avait eu le courage de l'insulter. Quand on la regardait, on trouvait l'honnêteté écrite sur sa figure; quand elle avait le dos tourné, on se vengeait, par des paroles, de l'estime dont on n'avait pu se défendre, et on lui jappait de loin aux jambes, comme font les chiens couards qui n'osent sauter à la figure.

Le père Brulet se faisait vieux, devenait un peu sourd, et pensait plus souvent en lui-même, comme font les personnes d'âge, qu'il ne s'attentionnait aux paroles du monde. Le père et la fille n'avaient donc pas tout le chagrin qu'on eût souhaité leur faire, et mon père, à moi, ainsi que le restant de la famille, qui étaient chrétiennement sages, me donnaient le conseil et l'exemple de ne point leur en tourmenter l'esprit, disant que la vérité se ferait jour et qu'un temps viendrait où les mauvaises langues seraient punies.

Le temps, qui est aussi un grand balayeur, commençait à emporter de lui-même cette méchante poussière. Brulette eût méprisé d'en tirer vengeance et n'en voulut jamais avoir d'autre que de recevoir très-froidement les avances qui lui furent faites pour revenir en ses bonnes grâces. Il se trouva, comme il arrive toujours, qu'elle eut des amis parmi ceux qu'elle n'avait pas eu pour galants, et ces amis, sans intérêt et sans dépit, la défendirent au moment qu'elle n'y comptait pas. Je ne parle pas de la Mariton, qui lui était comme une mère, et qui, dans son cabaret, faillit, plus d'une fois, jeter les pots à la tête des buveurs, quand ils se permettaient de chanter la _Josette_, mais de personnes qu'on ne pouvait accuser d'aller à l'aveugle et qui firent honte aux affronteurs.

Brulette s'était donc rangée, avec peine d'abord, mais peu à peu avec contentement, à une vie plus tranquille que par le passé. Elle était fréquentée de personnes plus raisonnables et venait souvent à la maison avec son Charlot qui, l'hiver passé, perdit les rougeurs de sa mine échauffée et prit une humeur plus avenante. L'enfant n'était pas tant laid que bourru, et quand la douceur et l'amitié de Brulette l'eurent, à fine force, apprivoisé, on s'aperçut que ses gros yeux noirs ne manquaient pas d'esprit, et que, quand sa grande bouche voulait bien rire, elle était plus drôle que vilaine. Il avait passé par une gourme dont Brulette, autrefois si dégoûtée, l'avait pansé et soigné si bravement, qu'il était devenu l'enfant le plus sain, le plus ragoûtant et le plus proprement tenu qu'il y eût dans le bourg. Il avait bien toujours la mâchoire trop large et le nez trop court pour être joli, mais comme la santé est le principal chez un marmot, on ne se pouvait défendre de s'écrier sur sa grosseur, sa force et son air décidé.

Mais ce qui rendait Brulette encore plus fière de son oeuvre, c'est que Charlot devenait tous les jours plus mignon de ses paroles et plus franc de son coeur. Quand elle l'avait pris en garde, les premiers mots qu'il sût dire étaient des jurons à faire reculer un régiment; mais elle lui avait fait oublier tout cela et lui avait appris de jolies prières et un tas d'amusettes et de disettes gentilles qu'il arrangeait à sa mode et qui réjouissaient tout le monde. Il n'était pas né câlin et ne caressait pas volontiers le premier venu, mais il avait pour sa mignonne, comme il appelait Brulette, une attache si violente, que quand il avait fait quelque sottise, comme de couper son tablier pour se faire des cravates, ou de mettre son sabot dans le pot à la soupe, il venait au-devant des reproches et lui serrait le cou si fort pour l'embrasser qu'elle n'avait pas le courage de lui faire la morale.

Au mois de mai, nous fûmes invités à la noce d'une cousine qui se mariait au Chassin et qui envoya, dès la veille, une charrette pour nous amener, faisant dire à Brulette que si elle ne venait avec Charlot, elle lui enchagrinerait son jour de mariage.

Le Chassin est un joli endroit sur la rivière du Gourdon, à environ deux lieues de chez nous. Le pays rappelle un si peu le Bourbonnais; et Brulette, qui était petite mangeuse, quitta le bruit de la noce et s'en alla promener au dehors pour désennuyer Charlot.--Mêmement, me dit-elle, je voudrais le conduire en quelque ombrage tranquille, car c'est l'heure où il fait son somme, et le bruit de la noce l'en empêche. S'il y manque, il sera mal à son aise et greugnoux jusqu'au soir.

Comme il faisait grand chaud, je lui fis offre de la conduire dans un petit bois anciennement cultivé en garenne, qui joute le château ruiné, et qui, bien clos encore d'épines et de fossés, est un endroit bien abrité et retiré.--Allons-y, dit-elle. Le petit dormira sur moi, et tu retourneras te divertir.

Quand nous y fûmes, je la priai de me laisser avec elle.

--Je ne suis plus si curieux de noces que j'étais, lui dis-je, et je m'amuserai autant, sinon mieux, à causer avec toi. On s'ennuie quand on n'est pas dans son endroit et qu'on n'a rien à faire, et tu t'ennuierais là; ou bien tu y serais peut-être accostée de quelque monde qui, ne te connaissant point, te donnerait une autre sorte d'ennui.

--À la bonne heure, répondit-elle; mais je vois bien, mon pauvre cousin, que je te suis toujours un embarras; et cependant, tu t'y donnes de si grand'patience et de si bon coeur que je ne sais point m'en déshabituer. Il faudra pourtant bien que ça vienne, car te voilà dans l'âge de t'établir, et la femme que tu auras me verra peut-être d'un mauvais oeil, comme font tant d'autres, et ne voudra point croire que je mérite ton amitié et la sienne.

--C'est trop tôt pour t'en tourmenter, lui dis-je en arrangeant le gros Charlot sur ma blouse que j'étendis sur le gazon, tandis qu'elle s'asseyait à côté de lui pour lui virer les mouches: je ne songe point au mariage, et s'il m'arrive de m'engager dans ce chemin-là, je te jure que ma femme fera bon ménage avec toi, ou que je ferai mauvais ménage avec elle. Il faudrait qu'elle eût le coeur planté de travers pour ne point reconnaître que j'ai pour toi la plus honnête de toutes les amitiés, et pour ne pas comprendre que, t'ayant suivie dans tes joies et dans tes peines, je me suis accoutumé à ta compagnie comme si toi et moi ne faisions qu'un. Mais toi, cousine, ne songes-tu pas au mariage et as-tu donc fait la croix sur ce chapitre-là?

--Oh! quant à moi, Tiennet, je crois que oui, n'en déplaise à la volonté du bon Dieu! me voilà bientôt fille majeure, et je crois qu'à attendre l'envie du mariage, je l'ai laissée passer sans y prendre garde.

--C'est plutôt maintenant qu'elle commence peut-être, ma mignonne. Le goût du divertissement te quitte, l'amour des enfants t'est venu, et je te vois t'accommoder de la vie tranquille du ménage; mais il n'en est pas moins vrai que tu es toujours dans ton printemps, comme voilà la terre en fleurs. Tu sais que je ne t'en conte plus; ainsi tu peux me croire quand je te dis que tu n'as jamais été si jolie, encore que tu sois devenue un peu pâle, comme était la belle Thérence des bois. Mêmement, tu as pris un petit air triste comme le sien, qui se marie assez bien avec tes coiffes unies et tes robes grises. Enfin, je crois que ton dedans a changé et que tu vas devenir dévote, si tu n'es amoureuse.

--Ne me parle pas de cela, mon cher ami, s'écria Brulette. J'aurais pu me tourner vers l'amour ou vers le ciel, il y a un an. Je me sentais, comme tu dis, changée en dedans; mais me voilà attachée aux peines de ce monde, sans y trouver ni la douceur de l'amour, ni la force de la religion. Il me semble que je suis liée à un joug et que je pousse en avant, de ma tête, sans savoir quelle charrue je traîne derrière moi. Tu vois que je n'en suis pas plus triste et que je n'en veux pas mourir; mais je confesse que j'ai regret à quelque chose dans ma vie, non point à ce qui a été, mais à ce qui aurait pu être.

--Voyons, Brulette, lui dis-je en m'asseyant auprès d'elle et lui prenant la main, c'est peut-être l'heure de la confiance. Tu peux, à présent, me dire tout sans crainte de ma jalousie ou de mon chagrin. Je me suis guéri de souhaiter autre chose que ce que tu peux me bailler. Baille-la-moi, cette chose qui m'est bien due, baille-moi la confidence de tes peines.

Brulette devint rouge, fit un effort pour parler, mais ne put dire un mot. On aurait cru que je la forçais de se confesser à elle-même et qu'elle s'en était si bien défendue qu'elle n'en savait plus le moyen.

Elle leva ses beaux yeux sur le pays que nous avions devant nous, car nous nous étions placés au bout du bois, sur un herbage en terrasse qui surmontait un joli vallon tout bosselé en tertres couverts de cultures.

Au-dessous de nos pieds coulait la petite rivière, et, de l'autre côté, le terrain se relevait tout droit sous une belle futaie de chênes peu étendue, mais si foisonnante en grands arbres qu'on eût dit d'un coin de la forêt de l'Alleu. Je vis dans les yeux de Brulette à quoi elle pensait, et, lui reprenant sa main, qu'elle m'avait retirée pour se prendre le coeur, comme une personne qui souffre de ce côté-là:--Est-ce Huriel ou Joseph? lui dis-je d'un ton où je ne mettais ni moquerie ni malice.

--Ce n'est pas Joseph! répondit-elle vivement.

--Alors, c'est Huriel; mais es-tu libre de suivre ton inclination?

--Comment aurais-je de l'inclination, répondit-elle en rougissant toujours plus, pour quelqu'un qui n'a sans doute jamais songé à moi?

--Ça n'est pas une raison!

--Si fait, je te dis.

--Eh non, je te jure. J'en ai bien eu pour toi!

--Mais tu t'en es corrigé.

--Et toi, tu, te corriges à grand'peine; ce qui veut dire que tu en es encore malade. Mais Joseph?

--Eh bien, quoi, Joseph?

--Tu ne t'es donc jamais engagée à lui?

--Tu le sais bien!

--Mais... Charlot?

--Eh bien, quoi, Charlot?'

Comme mes yeux étaient tombés sur l'enfant, les siens s'y tournèrent aussi, et puis revinrent sur moi, si étonnés, si clairs d'innocence, que je fus honteux de mon doute comme d'une injure que je lui aurais dite.--Ce n'est rien, répliquai-je vitement. Je disais _Et Charlot_, parce que je m'imaginais le voir s'éveiller.

Dans ce moment-là, une sonnerie de musette se fit entendre de l'autre côté de l'eau, dans les chênes, et Brulette en fut secouée comme une feuille par un coup de vent.

--Oui-dà, lui dis-je, la danse va s'engager chez la mariée, et je pense qu'on envoie la musique pour te chercher.

--Non! non! dit Brulette, qui était devenue pâle. Ce n'est ni un air, ni une musette du pays. Tiennet, Tiennet... ou je suis folle... ou celui qui joue là-bas...

--Le vois-tu? lui dis-je, avançant sur la terrasse et regardant de tous mes yeux; serait-ce le père Bastien?

--Je ne vois personne, dit-elle en me suivant; mais ce n'est pas le grand bûcheux... Ce n'est pas non plus Joseph... C'est...

--Huriel peut-être! Ça me paraît moins sûr que la rivière qui nous en sépare; mais allons-y tout de même; nous trouverons un gué, et s'il est par là, il faudra bien que nous l'attrapions au passage, ce beau muletier, et sachions ce qu'il pense.

--Non, Tiennet, je ne veux point quitter ni déranger Charlot.

--Au diable Charlot! Alors, attends-moi là; j'y vas tout seul.

--Non, non, non! Tiennet! s'écria Brulette en me retenant à deux mains; l'endroit est dangereux pour descendre.

--Quand je m'y devrais casser le cou, je te veux sortir de la peine où tu-es! m'écriai-je.

--Quelle peine? fit-elle en me retenant toujours et en se ravisant de son premier trouble, par un effort de sa fierté. Qu'est-ce que ça me fait, que ce soit Huriel ou tout autre qui passe dans ce bois? Crois-tu que je veuille faire courir après quelqu'un qui, me sachant là, passerait peut-être encore plus loin.

--Si c'est là ce que vous pensez, fit-une douce voix derrière nous, il faudra donc que nous nous en allions?

Nous nous étions retournés au premier mot: la belle Thérence était devant nos yeux.

--À sa vue, Brulette, qui avait tant murmuré de son oubli, perdit tout son courage, et tomba dans ses bras en versant un grand flot de pleurs.

--Eh bien, eh bien, dit Thérence en l'embrassant avec la force d'une vraie fille de fendeux qu'elle était, m'avez vous crue oublieuse de nos amitiés? Pourquoi jugez-vous mal des gens qui n'ont point passé un jour sans songer à vous?

--Dites-lui vitement si votre frère est là, Thérence, m'écriai-je, car... Brulette, se retournant, mit sa main sur ma bouche, et je me repris en riant pour dire: Car j'ai grand'soif de le revoir.

--Mon frère est là, dit Thérence; mais il ne vous sait point si près... Tenez, le voilà qui s'éloigne, car sa musique ne s'entend quasiment plus.

Elle regarda Brulette, qui redevenait pâle, et ajouta en riant:--Il est trop loin pour que je puisse l'appeler, mais il ne tardera pas de tourner par ici et de venir au vieux château. Alors, si vous ne le méprisez pas trop, Brulette, et si vous ne m'en empêchez pas, je lui ferai une petite surprise, à quoi il ne s'attend guère; car il ne croyait vous saluer que ce soir. Nous devions aller vous faire visite à votre bourg, et c'est un bonheur que je vous aie trouvée ici pour nous sauver d'un retard dans notre rencontre. Rentrons sous ce bois, car s'il vous apercevait d'où il est, il serait capable de se noyer en passant la rivière, dont il ne connaît point encore les gués.