Chapter 18
Je lui répondis qu'il me ferait plaisir, et l'emmenai à la maison, où, quand nous fûmes couchés, il me dit:
--Tiennet, me voilà autant sur mon départ comme sur mon arrivée. Je ne suis venu au pays que pour quitter le bois de l'Alleu, qui m'était tourné en déplaisance.
--Et c'est le tort que tu as, Joseph; tu étais là chez des amis qui remplaçaient ceux que tu avais quittés...
--- Enfin, c'est mon idée, dit-il un peu sèchement; mais, prenant un ton plus doux, il ajouta:--Tiennet! Tiennet! il y a des choses qu'on peut dire, et il y en a aussi qu'on doit taire. Tu m'as fait du mal aujourd'hui, en me donnant à entendre que je ne serais peut-être jamais agréé de Brulette.
--Joseph, je ne t'ai rien dit de pareil, par la raison que je ne sais point si tu songes à ce que tu dis là.
--Tu le sais, reprit-il, et mon tort est de n'en avoir jamais ouvert mon coeur avec toi. Mais que veux-tu? je ne suis point de ceux qui se confessent aisément, et les choses qui me tracassent le plus sont celles dont je m'explique le moins volontiers. C'est mon malheur, et je crois que je n'ai point d'autre maladie qu'une idée toujours tendue aux mêmes fins, et toujours rentrée au moment qu'elle me vient sur les lèvres. Écoute-moi donc, pendant que je peux causer, car Dieu sait pour combien de temps je vas redevenir muet. J'aime, et je vois que je ne suis point aimé. Il y a si longues années qu'il en est ainsi (car j'aimais déjà Brulette alors qu'elle était une enfant), que je suis accoutumé à ma peine. Je ne me suis jamais flatté de lui plaire, et j'ai vécu avec la croyance qu'elle ne ferait jamais attention à moi. À présent, j'ai vu par sa venue en Bourbonnais que j'étais quelque chose pour elle, et c'est ce qui m'a rendu la force et la volonté de ne point mourir. Mais je sais très-bien qu'elle a vu là-bas quelqu'un qui lui conviendrait mieux que moi.
--Je n'en sais rien, répondis-je; mais si cela était, ce quelqu'un-là ne t'aurait pas donné sujet de plainte ou de reproche.
--C'est vrai, reprit Joseph, mon dépit est injuste; d'autant plus qu'Huriel, connaissant Brulette pour une honnête fille, et n'étant pas en position de se marier avec elle, tant qu'il sera de la confrérie des muletiers, a, de lui-même, fait ce qu'il devait faire en s'éloignant d'elle pour longtemps. Je peux donc avoir espérance de me revenir présenter à Brulette, un peu plus méritant que je ne le suis. À cette heure, je ne me puis souffrir ici, car je sens que je n'y apporte rien de plus que par le passé. Il a quelque chose dans l'air et dans les paroles de chacun qui me dit:
«Tu es malade, tu es maigre, tu es laid, tu es faible, et tu ne sais rien de bon ni de neuf pour nous intéresser à toi!» Oui, Tiennet, ce que je te dis est certain: ma mère a eu comme peur de ma figure en me voyant paraître, et elle a versé tant de larmes en m'embrassant, que la peine y était pour plus que la joie. Ce soir encore, Brulette a eu l'air embarrassé en me voyant chez elle, et son grand-père, tout brave homme et bon ami qu'il est pour moi, a paru inquiet si j'allongerais ou non sa veillée. Ne dis pas que je me suis imaginé tout cela. Comme tous ceux qui parlent peu, je vois beaucoup. Mon temps n'est donc pas venu: il faut que je parte, et le plus tôt sera le mieux.
--Je crois, lui dis-je, qu'il faudrait au moins prendre quelques journées pour te reposer; car m'est avis que tu veux t'éloigner beaucoup d'ici, et je ne trouve pas de bonne amitié, que tu nous mettes sur ton compte dans des inquiétudes que tu nous pourrais épargner.
--Sois tranquille, Tiennet, répondit-il. J'ai la force qu'il faut, et ne serai plus malade. Je sais une chose, à présent, c'est que les corps chétifs, à qui Dieu n'a pas donné grands ressorts, sont pourvus d'un vouloir qui les mène mieux que la grosse santé des autres. Je n'ai rien inventé quand je vous ai dit là-bas que j'avais été comme renouvelé en voyant Huriel se battre si hardiment; et que, tout éveillé, dans la nuit, j'avais ouï sa voix me dire: «Sus! sus! je suis un homme, et tant que tu n'en seras pas un, tu ne compteras pour rien.» Je me veux donc départir de ma pauvre nature, et revenir ici aussi bon à voir et meilleur à entendre que tous les galants de Brulette.
--Mais, lui dis-je encore, si elle fait son choix avant ton retour? La voilà qui prend dix-neuf ans, et pour une fille courtisée comme elle l'est, il est temps qu'elle se décide.
--Elle ne se décidera que pour Huriel ou pour moi, répondit Joseph d'une voix assurée. Il n'y a que lui ou moi qui soyons faits pour lui donner de l'amour. Excuse-moi, Tiennet, je sais, ou, tout au moins, je crois que tu y as songé...
--Oui, répondis-je, mais je n'y songe plus.
--Et bien tu fais, dit Joseph, car tu n'aurais point été heureux avec elle. Elle a des goûts et des idées qui ne sont pas du terrain où elle a fleuri, et il faut qu'un autre vent la secoue. Celui qui souffle ici n'est pas assez subtil et ne pourrait que la dessécher. Elle le sent bien, malgré qu'elle ne le sache point dire, et je te réponds que si Huriel ne me trahit point, je la retrouverai libre dans un an et même dans deux.
Là-dessus, Joseph, comme épuisé de s'être abandonné si longtemps, laissa retomber sa tête sur l'oreiller et s'endormit. Il y avait bien une heure que je me débattais pour ne pas lui en donner exemple, car j'étais las tout mon soûl; mais quand, à la levée du jour, j'appelai Joseph, rien ne me répondit. Je le cherchai; il était parti sans réveiller personne.
Brulette alla, dans le jour, voir la Mariton, disant que c'était pour lui apprendre doucement la chose et savoir ce qui s'était passé entre elle et son fils. Elle ne voulut point de ma compagnie pour cette visite, et me dit, au retour, qu'elle n'avait pu beaucoup la faire expliquer, parce que son maître Benoît était malade et même en danger pour un coup de sang. J'augurai que cette femme, obligée de soigner son bourgeois, n'avait pas pu, la veille, s'occuper de son garçon autant qu'elle l'aurait souhaité, et que Joseph en avait pris de la jalousie, comme son naturel annonçait de s'y porter en toutes choses.
--Cela est vrai, me dit Brulette; à mesure que Joset s'est déniaisé par l'ambition, il est devenu exigeant, et je crois que je l'aimais mieux simple et soumis comme il était d'abord.
Et comme je racontai à Brulette tout ce qu'il m'avait dit la veille, avant de s'endormir:--S'il a un si beau vouloir, dit-elle, nous ne ferions que le contrarier en nous tourmentant de lui plus qu'il ne souhaite. Qu'il s'en aille donc à la garde de Dieu! Si j'étais une coquette mauvaise comme tu me l'as quelquefois reproché dans le temps, je serais fière d'être la cause que ce garçon en cherche si long pour élever son esprit et son sort; mais cela n'est point, et je regrette plutôt qu'il n'agisse pas seulement en vue de sa mère et de lui-même.
--Mais n'a-t-il pas raison pourtant, quand il dit que tu ne pourras choisir qu'entre Huriel et lui?
--J'ai du temps pour penser à cela, dit-elle en riant des lèvres sans que sa figure en fût égayée, puisque voilà les deux seuls galants que Joseph me permette, s'enfuyant de moi de toutes leurs jambes.
Pendant une semaine, l'arrivée de l'enfant que le moine avait apporté chez Brulette fit la nouvelle du bourg et le tourment des curieux. Il en fut bâti tant d'histoires que, pour un peu, Charlot aurait été le fils d'un prince, et chacun voulait emprunter de l'argent ou vendre des biens au père Brulet, estimant que la pension qui avait pu décider sa fille à un métier si contraire à ses goûts devait être le revenu d'une province, à tout le moins. On s'étonna vite de voir que le vieux et la fillette ne changeaient rien à leur pauvre vie, ne quittaient point leur petit logis et n'y ajoutaient qu'un berceau pour coucher l'enfant, et une écuelle pour lui faire sa soupe. Il en fallut donc rabattre; mais des commères, qui n'en voulaient point avoir sitôt le démenti, commencèrent à critiquer mon oncle sur son avarice, et même à le blâmer, prétendant qu'on ne faisait pas, pour le soin de cet enfant, tout ce qui était dû en rapport d'un si gros profit.
La jalousie des uns et le mécontentement des autres lui firent donc des ennemis qu'il n'avait jamais eus, dont bien il s'étonna; car il était homme simple et d'une si bonne religion, qu'il n'avait pas seulement prévu qu'une telle chose ferait tant parler. Mais Brulette n'en fit que rire, et lui persuada de n'y point donner attention.
Cependant les jours et les semaines se suivirent, sans qu'il nous vînt aucune nouvelle de Joseph, d'Huriel, du grand bûcheux ni de Thérence. Brulette envoya des lettres à Thérence, moi à Huriel, et il ne nous fut fait aucune réponse. Brulette s'en affligea et en prit même du dépit; si bien qu'elle me dit vouloir ne plus songer à des étrangers, qui n'avaient pas seulement mémoire d'elle et ne lui retournaient pas l'amitié qu'elle leur avait avancée.
Elle recommença donc à se faire belle et à se montrer aux danses, car les galants se tourmentaient de son air triste et du mal de tête dont elle se plaignait souvent depuis son voyage en Bourbonnais. Ce voyage même avait bien été un peu critiqué, et on avait dit qu'elle avait par là une amour cachée, soit pour Joseph, soit pour un autre. On souhaitait qu'elle se montrât encore plus aimable que de coutume, pour lui pardonner de s'être absentée sans consulter personne.
Brulette était trop fière pour s'en tirer par des câlineries; mais le goût qu'elle avait pour le plaisir l'emportant de ce côté-là, elle essaya de confier la garde de Charlot à sa voisine, la mère Lamouche, et de se donner, comme par le passé, de l'étourdissement.
Or, un soir que je revenais avec elle du pélerinage de Vaudevant, qui est une grande fête, nous ouïmes Charlot brailler, du plus loin que nous pouvions accourir vers la maison.--Ce maudit gars, me dit Brulette, ne décote pas d'être en malice, et je ne sais qui serait capable de le gouverner.
--Es-tu sûre, lui dis-je, que la Lamouche en prend le soin qu'elle t'a promis?
--Sans doute, sans doute. Elle n'a que ça à faire, et je l'en récompense de manière à la contenter.
Mais Charlot braillait toujours, et la maison nous paraissait fermée comme si tout le monde en fût sorti.
Brulette se mit de courir et eut beau cogner à la porte de la voisine, personne ne répondit, sinon Charlot qui criait encore plus fort, soit de peur, soit d'ennui ou de rage.
Je fus obligé de monter sur le chaume de la maison et de descendre en la chambre par la trappe du fenil. J'ouvris vitement la porte à Brulette, et nous vîmes Charlot tout seul, se roulant dans les cendres, où, par bonheur, il ne se trouvait plus de feu, et violet comme une bette à force de hurler.
--Oui-dà! dit Brulette, est-ce ainsi qu'on garde ce pauvre petit malheureux? Allons! qui prend enfant prend maître. J'aurais dû le savoir, et ne me point charger de celui-ci ou renoncer à tout divertissement.
Elle emporta Charlot en son logis, moitié apitoyée, moitié impatientée, et, l'ayant lavé, repu et reconsolé de son mieux, elle le mit dormir et s'assit bien soucieuse, la tête dans ses mains. J'essayai de lui remontrer qu'il n'était pas malaisé, en faisant le sacrifice de l'argent qu'elle empochait, de confier ce petit à quelque femme bien douce et bien soigneuse.
--Non, fit-elle. Il faudra toujours le surveiller, puisque j'ai répondu de lui, et tu vois ce que c'est que la surveillance. Pour un jour qu'on croit pouvoir y manquer, c'est justement ce jour-là qu'il aurait fallu n'y manquer point. D'ailleurs, cela ne se peut, ajouta-t-elle en pleurant. Ce serait mal, et je me le reprocherais toute ma vie.
--Tu aurais tort, si l'enfant doit y gagner. Il n'est point heureux chez toi; il pourrait l'être ailleurs.
--Comment! il n'est point heureux? J'espère que si, sauf les jours où je m'absente. Eh bien, je ne m'absenterai plus.
--Je te dis qu'il n'est guère mieux les autres jours.
--Comment! comment! dit encore Brulette, frappant ses mains avec dépit, où prends-tu cela? M'as-tu jamais vue le maltraiter ou seulement le menacer? Puis-je l'empêcher d'être d'un naturel mal plaisant et rechigneux? Il serait à moi que je n'en saurais faire davantage.
--Oh! je sais que tu ne lui fais aucun mal et ne le laisses souffrir de rien, parce que tu es douce chrétienne; mais enfin, tu ne saurais l'aimer, cela ne dépend pas de toi, et, sans le savoir, il le sent si bien qu'il n'est porté à aimer et à caresser personne. Les animaux ont bien la connaissance du bon vouloir ou de la répugnance qu'ils nous occasionnent? Pourquoi les petits humains ne l'auraient-ils pas?
Dix-neuvième veillée.
Brulette rougit, bouda, pleura encore et ne répondit point; mais le lendemain, je la trouvai menant ses bêtes aux champs et ayant avec elle, contre son habitude, le gros Charlot sur ses bras. Elle s'assit au lieu du pâturage, et l'enfant se roulant sur sa robe, elle me dit:
--Tiennet, tu avais raison hier. Tes reproches m'ont donné à penser, et mon parti en est pris. Je ne promets pas d'aimer beaucoup ce Charlot, mais au moins d'agir tout comme, et peut-être que Dieu m'en récompensera un jour en me donnant des enfants plus mignons que celui-là.
--Eh! ma mie, lui répondis-je, je ne sais où tu prends ce que tu dis et ce que tu penses. Je ne t'ai fait aucun reproche, et je n'en ai à te faire que sur l'entêtement où te voilà d'élever toi-même ce vilain gars. Voyons, veux-tu que je fasse écrire à ce carme, ou que je l'aille trouver, pour qu'il lui cherche une autre famille? Je sais où est son couvent, et j'aime mieux encore faire un voyage que de te voir condamnée à de pareilles galères.
--Non, non, Tiennet, dit Brulette, il ne faut pas seulement penser à changer ce qui est convenu. Mon père a promis pour moi, et j'ai dû l'approuver. Si je pouvais le dire... mais je ne le peux pas. Sache seulement une chose, c'est que l'argent n'est pour rien dans le marché, et que, ni mon père ni moi, ne voudrions accepter un denier en payement du devoir qui nous est commandé.
--Voilà que tu m'étonnes de plus en plus. À qui donc cet enfant? c'est donc à des personnes de votre parenté? de la mienne, par conséquent?
--Ça se peut, dit-elle. Nous avons de la famille au loin d'ici. Mais prends que je ne te dis rien, car je ne le peux ni ne le dois. Seulement laisse croire que ce marmot nous est étranger et que nous en sommes payés. Autrement les mauvaises langues accuseraient peut-être des personnes qui ne le méritent point.
--Diantre! lui dis-je, tu me mets le marteau dans la tête! J'ai beau chercher...
--Justement, il ne faut pas chercher. Je te le défends; quand même, je suis sûre que tu ne trouverais rien.
--À la bonne heure; mais alors, tu vas donc te mettre en sevrage de divertissements comme ce gars est en sevrage de nourrice? Le diable soit de la parole de ton grand-père!
--Mon grand-père a bien agi, et si je l'avais contredit, j'aurais été une sans coeur. Aussi, je te répète que je ne veux point m'y mettre à moitié, quand j'y devrais périr d'ennui...
Brulette avait une tête. De ce jour-là, il se fit en elle un changement tel, qu'on ne la reconnaissait point. Elle ne quittait plus la maison que pour faire pâturer ses ouailles et sa chèvre, toujours en compagnie de Charlot; et, quand elle l'avait couché le soir, elle prenait son ouvrage et veillait au dedans. Elle n'alla plus à aucune danse et n'acheta plus de belles nippes, n'ayant plus occasion de s'en attifer.
À ce dur métier-là, elle devint sérieuse et même triste, car elle se vit bientôt délaissée. Il n'est si jolie fille qui, pour avoir de l'entourage, ne soit forcée d'être aimable, et Brulette, ne montrant plus aucun souci de plaire, fut jugée maussade pour avoir trop donné de son esprit par le passé.
À mon sens, elle n'avait changé qu'en mieux, car n'ayant jamais fait la coquette, mais seulement la princesse avec moi, elle me paraissait plus douce en son parler, plus sensée et plus intéressante en sa conduite; mais il n'en fut pas jugé ainsi. Elle avait laissé prendre assez d'espérance à tous ses galants pour que chacun se trouvât offensé de son abandon, comme s'il eût eu des droits; et, encore que sa coquetterie eût été très-innocente, elle en fut punie comme d'un dommage qu'elle aurait fait supporter aux autres; ce qui prouve, à mon idée, que les hommes ont autant, sinon plus de vanité que les femmes, et ne trouvent pas qu'on en fasse jamais assez pour contenter ou ménager l'estime qu'ils ont d'eux-mêmes.
Ce qu'il y a de sûr, à tout le moins, c'est qu'il y a bien du monde injuste, mêmement parmi ces jeunes gens qui paraissent si bons enfants et serviteurs si réjouis, tant qu'ils sont amoureux. Plusieurs de ceux-là tournèrent à l'aigre, et j'eus, plus d'une fois, des mots avec eux pour défendre ma cousine du blâme qu'on lui donnait. Ils se trouvèrent malheureusement soutenus par les commères et les intéressés qui jalousaient la prétendue fortune du père Brulet; si bien que Brulette, informée de ces malices, fut obligée de défendre sa porte à des curieux mal intentionnés, ou à de lâches amis qui, par faiblesse, répétaient ce qu'ils avaient ouï dire aux autres.
Ce fut de cette manière qu'en moins d'une année, la reine du bourg, la rose de Nohant, fut abîmée des méchants et abandonnée des sots. On fit d'elle des diffamations si noires, que je tremblais qu'elle n'en eût connaissance, et que, moi-même, j'en étais par des fois tourmenté, et embarrassé d'y répondre.
La plus forte des menteries, mais à laquelle le père Brulet aurait bien dû s'attendre, c'est que Charlot n'était ni un pauvre champi abandonné, ni un fils de prince élevé en secret, mais bien l'enfant de Brulette. J'avais beau remontrer que cette jeunesse ayant toujours vécu ouvertement sous les yeux du monde, et n'ayant jamais favorisé personne en particulier, ne pouvait pas avoir commis une faute si difficile à cacher. On me répondait par l'exemple d'une telle et d'une telle, qui avaient bien gaillardement dissimulé leur état jusqu'au dernier jour, et avaient reparu, quasi le lendemain, aussi tranquilles et réveillées que si de rien n'était, et même avaient réussi à cacher les conséquences, jusque après s'être mariées avec les auteurs ou les dupes de leur faute. Cela était malheureusement arrivé plus d'une fois chez nous. Dans nos petits bourgs de campagne, où les maisons sont toutes parsemées emmi les jardins, et séparées les unes des autres par des chènevières, des luzernières, voire des champs assez étendus, il n'est pas aisé de voir et d'entendre à toute heure de nuit les uns chez les autres, et, de tout temps, il s'est passé bien des choses dont le bon Dieu seul a fait le jugement.
Une des plus enragées langues était celle de la mère Lamouche, depuis que Brulette l'avait surprise dans son tort et lui avait retiré la garde de l'enfant. Elle avait été si longtemps la servante volontaire et le chien couchant de Brulette, qu'elle ne s'arrangeait plus de ne rien gagner avec elle, et, pour s'en revancher, elle inventait tout ce qu'on souhaitait lui faire dire. Elle racontait donc, à qui voulait l'entendre, que Brulette s'était oubliée dans son honneur avec _ce chétif gars Joset_, et qu'elle en avait eu tant de honte qu'elle lui avait commandé de partir. Joset s'y était soumis moyennant la promesse qu'elle ne se marierait avec aucun autre, et il avait été chercher fortune au loin, à seules fins de l'épouser. L'enfant avait été, disait encore Lamouche, emporté dans le Bourbonnais par des messagers tout barbouillés de noir qu'on disait muletiers, et avec lesquels Joseph s'était ménagé des accointances dans le temps, sous couleur d'acheter une cornemuse; mais il n'y avait jamais eu d'autre cornemuse en jeu que ce braillard de Charlot. Enfin, un an environ après sa délivrance, Brulette avait été voir son amant et son petit, en ma compagnie et en celle d'un muletier aussi laid que le diable. C'est là que nous avions fait la connaissance du frère quêteur, lequel s'était prêté à rapporter le petit avec nous, en conséquence de quoi nous avions, de concert, fabriqué l'histoire d'un champi de riche, ce qui était d'autant plus faux que ce champi-là n'avait pas fait entrer un sou de plus au logis de mon oncle.
Lorsque la Lamouche eût inventé cette explication, où, comme vous voyez, le mensonge se trouvait emmêlé avec la vérité, son dire prévalut sur tous les autres, et la visite, si courte et quasiment cachée, que Joseph était venu faire avec nous au pays acheva de persuader le monde.
Alors on en fit de grandes risées, et Brulette fut qualifiée de _Josette_, en manière de sobriquet.
Malgré mon dépit contre toutes ces méchancetés, Brulette prenait si peu de soin de s'en défendre et marquait, par ses soins pour l'enfant, tant de mépris du qu'en dira-t-on, que je commençais à m'y embrouiller moi-même. Qu'est-ce qu'il y avait d'absolument impossible, après tout, à ce que j'eusse été pris pour dupe? Dans un temps, l'amitié de Brulette pour Joseph m'avait donné de la jalousie. Quelque sage et retenue que soit une fille, quelque honteux que soit un garçon, l'amour et l'ignorance en ont surpris bien d'autres, et il y a des couples si jeunes qu'ils ne connaissent le mal qu'après y être tombés. Pour avoir été sotte une fois, Brulette aurait pu n'en être pas moins, par la suite, une fille de tête, capable de bien cacher son malheur, trop fière pour s'en confesser, et assez juste, nonobstant, pour ne vouloir tromper personne. Était-ce par son commandement que Joseph voulait se rendre digne d'être un beau mari et un bon père de famille? C'était d'un vouloir sage et patient. M'étais-je trompé en supposant qu'elle avait du goût pour Huriel? J'en étais bien capable, et quand même ce goût lui serait venu malgré elle, comme elle n'y avait guère cédé, elle n'avait pas grand tort envers Joseph. Enfin, était-ce par devoir de conscience ou par durée d'amitié qu'elle avait marché au secours de ce pauvre malade? C'était son droit dans les deux cas. Finalement, si elle était mère, elle était bonne mère, encore que son naturel n'y fût peut-être pas porté. Toutes les femmes peuvent avoir des enfants, toutes les femmes ne sont pas curieuses d'enfants pour cela, et Brulette n'en avait que plus de mérite à revenir au sien, en dépit de son goût pour la compagnie et des doutes qu'elle laissait prendre sur la vérité.
Tout bien considéré, je ne voyais, en tout ce que je pouvais supposer de pire, rien qui me fît rabattre de mon amitié pour ma cousine. Seulement, je l'avais vue si diversieuse là-dessus dans ses paroles, que je me trouvais gêné dans ma confiance. Elle savait trop bien user de ruse, s'il était vrai qu'elle aimât Joseph; et si elle ne l'aimait point, elle avait donné trop d'aise et d'oubli à ses esprits pour une personne résolue à faire son devoir.