Chapter 13
--Belle Thérence, lui dis-je, voyant qu'elle ne pleurait point et seulement tremblait et suffoquait comme d'une colère rentrée, je pense que nous sommes cause, ma cousine et moi, de l'ennui que vous avez. Nos figures vous choquent, et surtout celle de Brulette, car je n'estime pas la mienne mériter tant d'attention. Nous parlions de vous ce matin, et justement je l'ai empêchée de s'en aller de votre loge, où elle pensait bien vous être à charge. Or parlez-moi franchement, et nous nous retirerons ailleurs; car si vous avez mauvaise opinion de nous, nous n'en sommes pas moins bien intentionnés pour vous et craintifs de vous occasionner du déplaisir.
La fière Thérence parut comme outrée de ma franchise, et, se levant de l'endroit où je m'étais assis auprès d'elle:--Votre cousine veut s'en aller? dit-elle d'un air de menace,-elle veut me faire honte? Non! elle ne le fera point!... ou bien...
--Ou bien quoi? lui dis-je, déterminé de la confesser.
--Ou bien je quitterai les bois, et mon père, et ma famille, et je m'en irai mourir seule en quelque désert!
Elle parlait comme dans la fièvre, avec l'oeil si sombre et la figure si pâle, qu'elle me fit peur.--Thérence, lui dis-je en lui prenant très-honnêtement la main et en la forçant à se rasseoir, ou vous êtes née injuste, ou vous avez des raisons pour haïr Brulette. Eh bien, dites-les-moi, en bonne chrétienne, car il est possible que je la blanchisse du mal dont vous l'accusez.
--Non, vous ne la blanchirez pas, car je la connais! s'écria Thérence, qui ne se pouvait surmonter davantage. Ne vous imaginez pas que je ne sache rien d'elle! Je m'en suis assez tourmenté l'esprit, j'ai assez questionné Joseph et mon frère pour juger, à sa conduite, qu'elle est un coeur ingrat et un esprit trompeur. C'est une coquette, voilà ce qu'elle est, votre Berrichonne, et toute personne franche a le droit de la détester.
--Voilà un reproche bien dur, répondis-je sans me troubler. Sur quoi vous fondez-vous?
--Et ne sait-elle point, s'écria Thérence, qu'il y a ici trois garçons qui l'aiment et dont elle se joue? Joseph qui en meurt, mon frère qui s'en défend, et vous qui tâchez d'en guérir? Prétendez-vous me faire accroire qu'elle n'en sait rien et qu'elle a une préférence pour l'un des trois? Non! elle n'en a pour personne; elle ne plaint pas Joseph, elle n'estime pas mon frère, elle ne vous aime pas. Vos tourments l'amusent, et, comme elle a, en son village, une cinquantaine d'autres galants, elle prétend vivre pour tous et pour aucun. Eh bien, peu m'importe quant à vous, Tiennet, puisque je ne vous connais point. Mais quant à mon frère, qui est si souvent éloigné de nous par son état, et qui nous quitte dans un moment où il pourrait rester... et quant à Joseph qui en est malade et quasi hébété... Ah! tenez, votre Brulette est bien coupable envers tous deux, et devrait rougir de ne pouvoir dire une bonne parole ni à l'un ni à l'autre.
En ce moment, Brulette, qui nous écoutait, se montra, et, mal habituée à être traitée de la sorte, mais contente cependant d'entendre expliquer la conduite d'Huriel, elle s'assit auprès de Thérence et lui prit la main d'un air sérieux, où il y avait de la compassion et du reproche en même temps. Thérence en fut un peu apaisée et lui dit d'une manière plus douce:
--Pardonnez-moi, Brulette, si je vous ai fait de la peine; mais, véritablement, je ne me le reprocherai point, si je vous amène à de meilleurs sentiments. Voyons, convenez que votre conduite a été fausse et votre coeur dur. Je ne sais pas si c'est la coutume en vos pays de se faire désirer avec l'intention de se refuser; mais moi, pauvre fille sauvage, je trouve le mensonge criminel et ne comprends rien à ces manéges-là. Or donc, ouvrez les yeux sur le mal que vous faites. Je ne vous dirai pas que mon frère y succombera: c'est un homme trop fort et trop courageux, il est aimé de trop de filles qui vous valent bien, pour ne pas en prendre son parti: mais ayez pitié du pauvre Joset, Brulette! Vous ne le connaissez point, encore que vous ayez été élevée avec lui; vous l'avez jugé imbécile, et c'est au contraire un grand esprit. Vous le croyez froid et indifférent, tandis qu'il est rongé d'une tristesse qui prouve le contraire: mais son corps est trop faible et ne saura tenir contre le chagrin, si vous l'abusez. Donnez-lui votre coeur comme il le mérite, c'est moi qui vous en prie et qui vous maudirai si vous le faites mourir!
--Est-ce que vous pensez ce que vous me dites là, ma pauvre Thérence? répondit Brulette en la regardant à travers les yeux. Si vous voulez savoir le fond de mon idée, je crois que vous aimez Joseph et que je vous donne, malgré moi, une forte jalousie qui vous porte à me chercher des torts. Eh bien, regardez-y mieux, mon enfant, je ne veux point rendre ce garçon amoureux de moi, je n'y ai jamais songé, et je regrette qu'il le soit. Je suis même toute portée à vous aider à l'en guérir, et si j'avais su ce que vous me faites voir, je ne serais point venue ici, encore que votre frère m'eût dit la chose être nécessaire.
--Brulette, dit Thérence, vous me croyez bien peu fière, si vous jugez que j'aime Joseph comme vous l'entendez, et que je descends jusqu'à la jalousie pour vos agréments. La manière dont je l'aime, je n'ai pas sujet de m'en cacher ni d'en avoir honte devant personne. S'il en était ainsi, j'aurais, à tout le moins, assez d'orgueil pour ne pas laisser croire que je vous le dispute. Mais mon amitié pour lui est si franche et si honnête que je me porterai courageusement à le défendre contre vos piéges. Ainsi, aimez-le franchement comme moi, et, au lieu de vous en vouloir, je vous aimerai et vous estimerai; je reconnaîtrai vos droits, qui sont plus anciens que les miens, et je vous aiderai à l'emmener dans son pays, à la condition qu'il y sera votre seul ami et votre mari. Autrement, attendez-vous à trouver en moi une ennemie qui vous donnera ouvertement condamnation. Il ne sera pas dit que j'aurai aimé cet enfant et soigné ce malade, pour qu'une belle coquette de village le vienne tuer sous mes yeux.
--C'est bien, dit Brulette qui avait repris toute sa fierté; je vois de plus en plus que vous êtes amoureuse et jalouse, et j'en suis plus tranquille pour m'en aller et le laisser à vos soins. Que votre attache soit honnête et franche, je n'en doute pas; je n'ai pas, comme vous, des raisons pour être colère et injuste. Pourtant, je m'étonne de ce que vous voulez me faire rester et me paraître amie. C'est là où finit votre sincérité, et je vous déclare que j'en veux savoir la raison, sans quoi je ne m'y prêterai point.
--La raison, vous la dites vous-même, répondit Thérence, quand vous vous servez de vilains mots pour m'humilier. Vous venez de prononcer que j'étais amoureuse et jalouse: si c'est comme cela que vous expliquez la force et la bonté de mon sentiment pour Joseph, vous ne manquerez point de le lui faire croire aussi, et ce jeune homme, qui me doit le respect et la reconnaissance, se croira le droit de me mépriser et de se moquer de moi en lui-même.
--Vous avez raison, Thérence, dit Brulette, qui avait le coeur et l'esprit trop justes pour ne pas estimer la fierté de la fille des bois. Je dois vous aider à garder votre secret, et je le ferai. Je ne vous dis pas que je vous aiderai de tout mon pouvoir auprès de Joseph; votre hauteur s'en offenserait, et je comprends que vous ne vouliez pas recevoir son amitié de moi comme une grâce; mais je vous prie d'être juste, de réfléchir, et même de me donner un conseil que, plus douce et plus humble que vous, je vous demande pour la gouverne de ma conscience.
--Dites donc, je vous écoute, répondit Thérence, apaisée par la soumission et la raison de Brulette.
--Sachez, avant tout, dit celle-ci, que je n'ai jamais eu d'amour pour Joseph, et, si cela pouvait vous guérir, je vous en dirais la cause.
--Dites-la, je la veux savoir! s'écria Thérence.
--Eh bien, la cause, dit Brulette, c'est qu'il ne m'aime pas comme je voudrais être aimée. J'ai connu Joseph dès ses premiers ans; il n'a jamais été aimable avant de venir ici, et il vivait si retiré en lui-même que je le jugeais égoïste. À présent, je veux croire qu'il ne l'était pas d'une mauvaise façon; mais, d'après l'entretien que nous avons eu hier ensemble, je suis toujours assurée que j'aurais, en son coeur, une rivale dont je serais vilement écrasée, et cette maîtresse qu'il préférera à sa propre femme, ne vous y trompez pas, Thérence, c'est la musique.
--J'ai quelquefois songé à ce que vous dites là, répondit Thérence, après avoir réfléchi un peu, et en montrant bien, par son air soulagé, qu'elle aimait mieux avoir à se battre contre la musique, dans le coeur de Joseph, que contre l'aimable Brulette. Joseph, dit-elle, est très-souvent dans l'état où j'ai vu quelquefois mon père, c'est-à-dire que le plaisir de musiquer est si grand pour eux, que rien ne compte auprès de celui-là; mais mon père n'en est pas moins si aimant et si aimable, que je ne suis point jalouse de son plaisir.
--Eh bien, Thérence, dit Brulette, espérons qu'il rendra Joseph tout pareil à lui et par conséquent digne de vous.
--De moi? pourquoi de moi plus que de vous? Dieu m'est témoin que je ne m'occupe pas de moi quand je travaille et prie pour Joseph. Mon sort me tourmente bien peu, allez, Brulette, et je ne comprends guère qu'on se souvienne de soi-même dans l'amitié qu'on a pour une personne.
--Alors, dit Brulette, vous êtes comme une manière de sainte, ma chère Thérence, et je sens que je ne vous vaux point; car je me compte toujours pour quelque chose, et même pour beaucoup, quand je me permets de rêver le bonheur dans l'amour. Peut-être n'aimez-vous point Joseph comme je me l'imaginais; mais quoi qu'il en soit, je vous prie de me dire comment je dois me comporter avec lui. Je ne suis point du tout sûre qu'en lui ôtant l'espérance, je lui porterais le coup de la mort: autrement, vous ne me verriez pas si tranquille; mais il est malade, c'est bien vrai, et je lui dois du ménagement. Voilà où mon amitié pour lui est grande et sincère, et où je ne suis pas si coquette que vous pensez; car s'il est vrai que j'aie cinquante galants en mon village, où serait mon avantage et mon divertissement de venir relancer en ces bois le plus humble et le moins recherché de tous? Il me semblait, au contraire, que je méritais mieux de votre estime, puisqu'à l'occasion, je savais lâcher sans regret ma joyeuse compagnie, pour venir porter assistance à un pauvre camarade qui se réclamait de mon souvenir.
Thérence, comprenant enfin qu'elle avait tort, se jeta au cou de Brulette, sans lui demander aucunement excuse, mais en lui marquant par des caresses et par des larmes qu'elle s'en repentait franchement.
Elles en étaient là quand Huriel, suivi de ses mules, devancé par ses chiens, et monté sur son petit cheval, parut au bout de l'allée où nous étions.
Le muletier venait nous faire ses adieux; mais rien, dans son air, ne marquait le chagrin d'un homme qui se veut guérir, par la fuite, d'un amour nuisible. Il paraissait, au contraire, dispos et content, et Brulette pensa que Thérence ne l'avait mis au rang de ses amoureux que pour donner une raison de plus, bonne ou mauvaise, à son premier dépit.
Elle essaya même de lui faire dire le vrai motif de son départ, et, comme il prétendait avoir de l'ouvrage qui pressait, Thérence, de son côte, disant le contraire et s'efforçant à le retenir, Brulette, un peu piquée du courage qu'il marquait, lui fit reproche de s'ennuyer en la compagnie des Berrichons. Il se laissa plaisanter et ne voulut rien changer à son dessein; ce qui finit par offenser Brulette et la porta à lui dire:
--Puisque je ne vous verrai peut-être plus jamais, ne pensez-vous pas, maître Huriel, qu'il serait temps de me rendre un gage qui ne vous appartient pas, et qui vous pend toujours à l'oreille?
--Oui-dà, répondit-il, je crois qu'il m'appartient comme mon oreille appartient à ma tête, puisque c'est ma soeur qui me l'a donné.
--Votre soeur n'a pu vous donner ce qui est à Joseph ou à moi.
--Ma soeur a fait sa première communion tout comme vous, Brulette, et quand j'ai rendu votre joyau à Joset, elle m'a donné le sien. Demandez-lui si ce n'est point la vérité.
Thérence rougit beaucoup, et Huriel riait en sa barbe. Brulette crut comprendre que le plus trompé des trois était Joseph, qui portait, comme une relique, à son cou, le petit coeur d'argent de Thérence, tandis que le muletier portait toujours celui qui lui avait été confié d'abord. Elle ne se voulut point prêter à cette fraude, et s'adressant à Thérence:--Ma mignonne, lui dit-elle, je crois que le gage que garde Joset lui portera bonheur, et m'est avis qu'il le doit conserver; mais puisque celui-ci est à vous, je vous requiers le redemander à votre frère, afin de m'en faire un don, qui me sera très-précieux venant de vous.
--Je vous ferai n'importe quel autre don vous souhaiterez de moi, répondit Thérence, et ce sera de grand coeur; mais celui-ci ne m'appartient plus. Ce qui est donné est donné, et je ne pense pas qu'Huriel me le veuille restituer.
--Je ferai, dit vivement Huriel, ce que Brulette voudra. Voyons, le commandez-vous?
--Oui, dit Brulette, qui ne pouvait plus reculer, encore qu'elle regrettât son idée en voyant l'air fâché du muletier. Il ouvrit aussitôt son anneau d'oreille et en retira le gage qu'il remit à Brulette, disant:--Soit fait comme il vous plaît. Je serais consolé de perdre le gage de ma soeur, si je pensais que vous ne le donnerez, ni ne l'échangerez.
--La preuve que je ne le ferai point, dit Brulette en l'attachant au collier de Thérence, c'est que je le lui donne en garde. Et quant à vous, dont voici l'oreille déchargée de ce poids, vous n'avez plus besoin d'aucun signe pour vous faire reconnaître quand vous reviendrez en mon pays.
--C'est bien honnête de votre part, répondit le muletier; mais comme j'ai fait mon devoir envers Joseph, et que vous savez, à présent, ce que vous aviez besoin de savoir pour le rendre heureux, je n'ai plus à me mêler de ses affaires. Je pense que vous l'emmènerez et que je n'aurai plus jamais occasion de retourner en votre pays. Adieu donc, belle Brulette, je vous augure tous les biens que vous méritez, et vous laisse en ma famille, qui, mieux que moi, vous servira ici et vous reconduira chez vous quand vous le souhaiterez.
Là-dessus, il s'en alla chantant:
Un mulet, deux mulets, trois mulets Sur la montagne, voyez-les; Au diable c'est la bande.
Mais il me parut que sa voix n'était point aussi assurée qu'elle s'efforçait de le paraître; et Brulette, qui se sentait mal à l'aise, voulant échapper à l'attention de Thérence, revint avec elle et moi auprès de Joseph.
Quatorzième veillée.
Je ne vous ferai point le récit de chaque jour que nous passâmes en la forêt. Ils furent d'abord peu différents les uns des autres. Joseph allait de mieux en mieux, et Thérence voulait qu'on le maintînt dans ses espérances, s'associant toutefois à la résolution que Brulette avait prise de ne point l'encourager à expliquer ses sentiments. La chose n'était guère malaisée à obtenir, car Joseph s'était juré à lui-même de ne rien dire avant le moment où il se croirait digne d'attention, et il eût fallu que Brulette fût provocante avec lui, pour lui arracher un mot d'amourette.
Pour surplus de précaution, elle s'arrangea de manière à n'être jamais seule avec lui. Elle retint si bien Thérence à son côté, que Thérence en vint bientôt à comprendre qu'on ne la trompait point et qu'on souhaitait même lui laisser gouverner la santé et l'esprit du malade en toutes choses.
Ces trois jeunes gens ne s'ennuyaient pas ensemble. Thérence cousait toujours pour Joseph, et Brulette, m'ayant fait acheter un mouchoir de mousseline blanche, se mit à le festonner et à le broder, pour en faire offre à Thérence; car elle y était adroite, et c'était merveille de voir une fille de campagne faire des ouvrages si fins et si beaux, comme elle les faisait. Elle affichait même devant Joseph de n'aimer plus la couture et le soin des nippes, afin de se dispenser de travailler pour lui, et de le forcer à remercier Thérence, qui s'y employait si bien; mais, voyez un peu comme on est ingrat quand on s'est laissé déranger l'esprit par une femelle! Joseph ne regardait quasiment point les doigts de Thérence, usés à son service; il avait toujours les yeux sur les mains douces de Brulette, et on eût dit qu'à la voir tirer son aiguille, il comptait chaque point comme un moment de son bonheur.
Je m'étonnais comment l'amour pouvait ainsi remplir son esprit et occuper tout son temps, sans qu'il songeât seulement à faire quelque ouvrage de ses mains. Quant à moi, j'eus beau essayer de peler de l'osier et de faire des paniers, ou, avec des pailles de seigle, des tresses pour les chapeaux, je ne fus point là deux fois vingt-quatre heures sans avoir un si gros ennui, que j'en étais malade. Le dimanche est un beau jour, parce qu'il vous repose de six jours de fatigue; mais sept dimanches par semaine, c'est trop pour un homme habitué à faire service de ses membres. Je ne m'en serais point aperçu, si l'une de ces belles eût voulu faire attention à moi; mêmement, la blanche Thérence, avec ses grands yeux, un peu enfoncés, et son signe noir auprès de la bouche, m'aurait bien lapé sur la tête, si elle l'eût souhaité; mais elle n'était point d'une humeur à se laisser détourner de son idée. Elle causait peu, riait encore moins, et si l'on essayait le moindre badinage, elle vous regardait d'un air si étonné qu'elle vous ôtait la hardiesse de lui en donner explication.
Si bien qu'après avoir passé deux jours à fafioter avec ces trois personnes tranquilles, autour des loges, ou à m'asseoir avec elle de place en place dans la forêt, m'étant bien assuré que Brulette était aussi en sûreté en ce pays que dans le nôtre, je commençai à chercher de l'occupation, et j'offris au grand bûcheux de l'aider à sa tâche. Il m'y reçut bien, et je commençais à me divertir en sa compagnie; mais quand je lui eus dit que je ne voulais point être payé et que je bûchais à seules fins de me désennuyer en travaillant, il ne fut plus retenu par son bon coeur qui lui aurait fait excuser mes fautes, et commença de me montrer qu'il n'y avait point d'homme plus malpatient que lui, en fait d'ouvrage. Comme je n'étais point là dans mon métier et ne savais pas bien me servir des outils, je le fâchais par la moindre maladresse, et je vis bien qu'il se faisait tant de violence pour ne me point traiter d'imbécile et de lourdaud, que les yeux lui en sortaient de la tête et que la sueur lui en découlait du front.
Ne voulant point avoir des mots avec un homme si bon et si agréable en toutes autres choses, je m'employai avec les scieurs de long, et je m'en acquittai à leur contentement; mais là, je connus bien que l'ouvrage est triste et lourd quand ce n'est qu'un exercice de notre corps et qu'il ne s'y joint pas l'idée d'un profit pour soi-même ou pour les siens.
Brulette me dit le quatrième jour:--Tiennet, je vois que tu as de l'ennui, et je ne te cache pas que j'en ai aussi ma bonne part; mais c'est demain dimanche, et il nous faut inventer quelque réjouissance. Je sais que les gens de la forêt se réunissent dans un bel endroit, où le grand bûcheux les fait danser. Eh bien, il nous faut acheter du vin et quelque victuaille pour leur donner un plus beau dimanche que de coutume, et faire honneur à notre pays chez ces étrangers.
Je fis comme Brulette me commandait, et, le lendemain, nous étions sur un bel herbage avec tous les ouvriers de la forêt et plusieurs filles et femmes des environs, que Thérence avait invitées pour la danse. Le grand bûcheux cornemusait. Sa fille, superbe en son attifage bourbonnais, était grandement fêtée, sans se départir de son air sérieux. Joset, tout enivré des grâces de Brulette, qui n'avait point oublié d'apporter de chez nous un peu de toilette, et qui charmait tous les yeux par sa bonne mine et ses jolis airs, la regardait danser. Je me démenais à régaler tout le monde de mes rafraîchissements, et comme je tenais à bien faire les choses, je n'y avais rien épargné. Il m'en coûta bien trois bons écus de ma poche, mais je n'y ai jamais eu regret, tant on se montra sensible à mes honnêtetés.
À l'heure de la vesprée, tout allait au mieux, et chacun disait que, de mémoire d'homme, les gens des bois ne s'étaient si bien divertis entre eux. Il y vint même un frère quêteur, qui était de passage, et qui, sous prétexte de mendier pour son couvent, remplit fort bien son estomac, et buvait aussi rude que bûcheux ou fendeux qu'il y eût; ce qui beaucoup me divertissait, encore que ce fût à mes dépens; car c'était la première fois que je voyais boire un carme, et j'avais toujours ouï dire que, pour lever le coude, c'étaient les premiers hommes de la chrétienté.
J'étais en train de lui remplir sa tasse, m'ébahissant de ne le pouvoir soûler de boire, quand il se fit dans la danse un grand dérangement et un grand vacarme. Je sortis de la ramée que je m'étais bâtie et où je recevais le monde altéré, pour regarder ce que c'était, et vis une bande de trois cents, et peut-être quatre cents mulets qui suivaient un clairin, lequel s'était mis en tête de traverser l'assemblée, et qui, repoussé d'un chacun à beaux coups de pied et de trique, s'en allait, épeuré, sautant de droite et de gauche; en sorte que les mulets, qui sont animaux têtus et très-durs de leurs os, accoutumés de trancher où le clairin tranchait, avaient pris leur passage emmi les danseurs, s'embarrassant peu qu'on leur battît en grange sur les reins, bousculant tout le monde, et allant devant eux comme ils eussent fait en un champ de chardons.
Ces bêtes n'allaient pas assez vite, chargées qu'elles étaient, pour qu'on n'eût point le temps de s'en gârer. Il n'y eut donc personne de foulé ni de blessé; seulement, beaucoup de garçons, qui étaient échauffés à la danse, impatientés d'être interrompus dans leur plaisir, tapaient et juraient fort, au point que la chose était divertissante à voir, et que le grand bûcheux s'arrêta de sonner pour se tenir le ventre à force de rire.
Mais, connaissant l'air de musique qui rassemble les mules, et que je connaissais aussi pour l'avoir ouï en la forêt de Saint-Chartier, le père Bastien sonna en la propre manière qu'il fallait, et, tout aussitôt, le clairin et ses suivants, accourant autour de la piotte où il était monté, il se mit à rire de plus belle, d'avoir, au lieu d'une brave compagnie endimanchée, une troupe de bêtes noires à faire danser.
Cependant Brulette, qui, au milieu de la confusion, s'était retirée à côté de moi et de Joseph, paraissait angoissée et ne riait que du bout des dents.--Qu'as-tu? lui dis-je; c'est peut-être notre ami Huriel qui repasse par ici et qui va venir danser avec toi.
--Non, non, répondit-elle; Thérence, qui connaît bien les mules de son frère, dit qu'il n'y en a pas une seule à lui dans cette bande; et d'ailleurs, ce n'est point là son cheval, ni ses chiens. Or j'ai peur de tous les muletiers, hormis Huriel, et j'ai envie que nous nous retirions d'ici.
Et comme elle disait cela, nous vîmes une vingtaine de muletiers, qui débouchaient du bois environnant et venaient pour écarter leurs bêtes et regarder la danse.
Je rassurai Brulette; car, en plein jour et à la vue de tant de monde, je ne craignais point d'embûche, et me sentais bon pour la défendre. Seulement, je lui dis de ne point s'écarter de moi, et retournai à ma ramée dont je voyais les muletiers s'approcher avec peu de façons.
Et comme ils criaient: «À boire! à boire!» comme gens qui se croient au cabaret, je leur fis observer honnêtement que je ne vendais point le vin, et que s'ils le voulaient honnêtement requérir, je serais content de leur donner le coup de vespres.
--C'est donc une noce? dit le plus grand de tous, que je reconnus alors à son poil rouge, pour le chef de ceux dont nous avions fait si mauvaise rencontre au bois de la Roche.