Les maîtres sonneurs

Chapter 11

Chapter 114,076 wordsPublic domain

Je regardais toutes choses avec grand étonnement, m'attendant toujours à voir plus de raretés qu'il n'y en avait, et ne revenant pas de trouver que les arbres n'avaient pas la tête en bas et les racines en l'air, tant on s'inquiète de ce qui est éloigné et de ce qu'on n'a jamais vu. Quant à Brulette, soit qu'elle eût du goût naturel pour les endroits sauvages, soit qu'elle voulût consoler Huriel des reproches qui l'avaient affligé, elle admirait tout plus que de raison et faisait honneur et révérence aux moindres fleurettes du sentier.

Nous marchions depuis un bon bout de temps sans rencontrer âme qui vive, quand Huriel nous dit en nous montrant une éclaircie et un grand abatis:--Nous voilà aux coupes, et dans deux minutes, vous verrez notre ville et le château de mon père.

Il disait cela en riant, et pourtant nous cherchions encore des yeux quelque chose comme un bourg et des maisons, quand il ajouta, en nous montrant des huttes de terre et de feuillage qui ressemblaient plus à des terriers d'animaux qu'à des demeures d'humains:--Voilà nos palais d'été, nos maisons de plaisance. Restez ici, je cours en avant pour avertir Joseph.

Il partit au galop, regarda à l'entrée de toutes ces cabioles et revint nous dire, un peu inquiet, mais le cachant de son mieux:--Il n'y a personne, c'est bon signe; Joseph va bien; il aura accompagné mon père au travail. Attendez-moi encore; reposez-vous dans notre cabane, qui est la première ici devant vous; j'irai voir où est notre malade.

--Non, non, dit Brulette, nous irons avec vous!

--Avez-vous donc peur ici? Vous auriez tort; vous êtes sur le domaine des bûcheux, et ce ne sont pas, comme les muletiers, des suppôts du diable. Ce sont de braves gens de campagne comme ceux de chez vous, et là où règne mon père, vous n'avez rien à craindre.

--Je n'ai pas peur de votre monde, reprit Brulette, mais bien de ce que je ne vois pas Joset. Qui sait s'il n'est point mort et enseveli? Depuis un moment, l'idée m'en est venue, et j'en ai le sang figé.

Huriel devint pâle, comme si la même idée le gagnait; mais il n'y voulut pas donner attention.--Le bon Dieu ne l'aurait pas permis! dit-il; descendez, laissez là vos montures qui ne passeraient pas dans le fourré, et venez avec moi.

Il prit une petite sente qui menait à une autre coupe; mais là encore, nous ne vîmes ni Joseph ni autre personne.

--Vous pensez que ces bois sont déserts, nous dit Huriel, et cependant je vois, aux coupes fraîches, que les bûcheux y ont travaillé tout le matin; mais c'est l'heure où ils font un petit somme, et ils pourraient bien être couchés dans les bruyères sans que nous les vissions, à moins de marcher dessus. Mais écoutez! voilà qui me réjouit le coeur! c'est mon père qui cornemuse, je reconnais sa manière, et c'est signe que Joset ne va pas plus mal, car l'air n'est point triste, et je sais que mon père le serait si un malheur était arrivé.

Nous le suivîmes, et c'était véritablement une si belle musique, que Brulette, encore que pressée d'arriver, ne se pouvait tenir de s'arrêter par moments, comme charmée.

Et sans être aussi porté qu'elle à comprendre une pareille chose, je me sentais secoué aussi dans mes cinq sens de nature. À mesure que j'avançais, je croyais voir autrement, entendre autrement, respirer et marcher d'une manière qui m'était nouvelle. Les arbres me paraissaient plus beaux, aussi la terre et le ciel, et j'avais plein le coeur un contentement dont je n'aurais su dire la cause.

Et voilà qu'enfin, sur des roches, au long desquelles marmonnait un gentil ruisselet tout rempli de fleurs, nous vîmes Joset debout, d'un air triste, auprès d'un homme assis qui cornemusait pour le plaisir de ce pauvre malade. Le chien Parpluche était à côté d'eux et paraissait écouter aussi, comme eût fait une personne douée de connaissance.

Comme on ne faisait pas encore attention à nous, Brulette nous retint d'avancer, voulant bien regarder Joseph et prendre connaissance de son état par son air, avant de lui parler.

Joseph était blanc comme un linge et sec comme un bois mort, à quoi nous connûmes bien que le muletier ne nous avait point menti; mais ce qui nous reconsola un peu fut de voir qu'il avait grandi quasiment de toute la tête, ce que les gens qui le voyaient tous les jours pouvaient bien n'avoir pas remarqué, et nous expliquait, à nous autres, sa maladie par la fatigue de son croît. Et malgré qu'il avait les joues creusées et la bouche pâle, il était devenu tout à fait joli homme, ayant, malgré sa langueur, les yeux clairs et même vifs comme de l'eau courante, des cheveux fins, qui se séparaient, sur sa figure blême, en manière de bon Jésus, et toute une semblance d'ange du ciel, qui le différenciait d'un paysan autant qu'une fleur d'amandier se différencie d'une amande dans sa carcotte.

Mêmement ses mains étaient blanches comme celles d'une femme, pour ce que, depuis un temps, il n'avait point travaillé, et l'habillement bourbonnais, qu'il avait pris coutume de porter, le faisait ressortir plus dégagé et mieux construit, qu'autrefois ses blaudes de toile de chanvre et ses gros sabots.

Mais quand nous eûmes donné notre première attention à notre ami Joseph, force nous fut de regarder aussi le père d'Huriel, un homme comme j'en ai peu vu de pareils, croyez-moi, et qui, sans avoir étudié, avait une grande connaissance et un esprit qui n'eût point gâté un plus riche et mieux connu. Il était grand et fort homme, de belle prestance comme Huriel, mais plus gros et large d'épaules; sa tête était pesante et emmanchée de court comme celle d'un taureau. Sa figure n'était point jolie du tout, pour ce qu'il avait le nez plat, la bouche épaisse et les yeux ronds; mais ça n'en faisait pas moins une mine qu'on aimait à regarder, et qui, tant plus on la regardait, tant plus vous saisissait par un air de force, de commandement et de bonté. Ses gros yeux noirs brillaient comme deux éclairs dans sa tête, et sa grande bouche, quand elle riait, vous aurait fait revenir de la plus mauvaise mort.

Il avait, en ce moment-là, la tête couverte d'un mouchoir bleu, noué par derrière, et ne portait guère autre vêtement que son haut de chausse et sa chemise, avec un grand tablier de cuir, dont ses mains, usées au travail, ne différaient point pour la couleur et la dureté. Mêmement ses doigts écrasés ou entaillés par maints accidents où ils ne s'étaient point épargnés, semblaient des racines de buis toutes contournées de gros noeuds, et l'on eût dit qu'ils ne pouvaient plus faire service que de marteaux à casser la pierre. Et nonobstant, il les menait aussi subtilement sur le hautbois de sa musette que si ce fussent légers fuseaux ou menues pattes d'oisillons.

À côté de lui étaient couchées les carcasses de grands chênes fraîchement abattus et dépecés, emmi lesquels on voyait les instruments de son travail, sa cognée brillante comme un rasoir, son sciton pliant comme un jonc, et sa bouteille de terre, dont le vin entretenait ses forces.

À un moment, Joset, qui l'écoutait sans souffler, tant il y trouvait d'aise et de soulagement, vit son chien Parpluche venir vers nous pour nous caresser; il leva les yeux et nous vit arrêtés à dix pas de lui. De blême, il devint rouge comme le feu, mais ne bougea, car il crut d'abord que c'était la vision des personnes auxquelles la musique le faisait songer.

Brulette courut vers lui, les bras étendus: alors il fit entendre un cri et tomba, comme suffoqué, sur ses deux genoux, ce qui me fit grand'peur, car je n'avais point idée d'une amour si étrange, et je pensais que le saisissement lui donnait le coup de la mort.

Mais il en revint au plus vite, et se mit à remercier Brulette, et moi, ainsi qu'Huriel, dans des mots si amitieux et qui lui venaient si aisément, qu'on pouvait bien dire que ce n'était plus le même Joset qui, si longtemps, avait répondu _Je ne sais pas_, à toute chose qu'on lui pût dire.

Le père Bastien, ou plutôt le grand bûcheux, car on l'appelait toujours comme ça dans son pays, posa sa musette et, du temps que Brulette et Joset se parlaient, secoua ma main comme s'il m'eût connu de naissance.

--Voilà ton ami Tiennet? dit-il à son garçon. Eh bien, sa figure me revient et sa corporence aussi; car je gage que j'aurais peine à le tourer, et j'ai toujours vu que les hommes les plus forts étaient les plus doux. Je l'ai vu dans toi, mon Huriel, et dans moi-même qui me suis toujours senti en bonne disposition d'aimer mon prochain plutôt que de l'écraser. Or donc, Tiennet, sois le bienvenu dans nos forêts sauvages: tu n'y trouveras point du beau pain de pur froment et des salades de toutes sortes comme dans ton jardin; mais nous tâcherons de te régaler de bonne causerie et de franche amitié. Je vois que tu as accompagné la belle fille de Nohant, qui est comme la soeur et la petite mère à notre Joset. C'est bien fait à vous, car le courage lui manquait pour guérir; mais, à présent, je n'en serai plus en peine, et ce médecin-là me paraît bon.

Il disait ainsi, en regardant Joset, qui s'était assis sur ses talons aux pieds de Brulette et lui tenait la main en l'examinant de tous ses yeux, et la questionnant sur sa mère, sur le père Brulet, sur les voisins, les voisines et toute la paroissée.

Brulette, voyant que le grand bûcheux parlait d'elle, vint à lui, et lui fit excuse de ne l'avoir point salué en premier; mais lui, sans plus de façon, la prit par le corps et l'éleva sur la roche comme pour la voir d'entier, ainsi qu'une bonne sainte ou toute autre chose précieuse; et, la reposant à terre, il l'embrassa au front, disant à Joset qui rougissait autant que Brulette:--Tu me disais bien! c'est joli de tout en tout, et voilà, je pense, une pièce sans tache ni défaut. L'âme et le corps sont de la meilleure qualité qu'il y ait: ça se voit à travers les yeux. Et dis-moi donc, Huriel, je ne peux pas savoir, moi qui suis aveuglé sur mes enfants, si elle est plus jolie que ta soeur; mais il me semble qu'elle ne l'est pas moins, et que si elles étaient à moi toutes les deux, je ne saurais de laquelle me dire le plus fier. Voyons, Brulette, n'ayez point honte d'être belle, et n'en soyez pas vaine non plus. L'ouvrier qui façonne si bien les créatures de ce monde ne vous a pas consultée, et vous n'êtes pour rien dans son ouvrage; mais ce qu'il fait pour nous, on peut le gâter par folie ou sottise, et je vois, à votre air, que, loin de là, vous respectez ses dons en vous-même. Oui, oui, vous êtes une belle jeunesse, saine de coeur et droite d'esprit; je vous connais assez, puisque vous voilà ici, venant réconforter ce pauvre enfant qui vous appelait comme la terre appelle la pluie. Bien d'autres n'eussent pas fait comme vous, et, pour cela, je vous estime. Aussi, je vous demande vos amitiés pour moi, qui vous serai ici un père, et pour mes deux enfants, qui vous seront frère et soeur.

Brulette, qui avait eu gros sur le coeur le mauvais emportement envers elle des muletiers dans le bois de la Roche, fut si sensible à l'estime et aux compliments du grand bûcheux, qu'elle en eut des larmes prêtes à couler, et que, se jetant à son cou, elle ne sut lui répondre qu'en le baisant comme si ce fût son propre père.

--Voilà la meilleure réponse, dit-il, et j'en suis content. Or çà, mes enfants, l'heure du repos est passée pour moi, et je dois reprendre ma tâche. Si vous avez faim, voilà mon bissac et mes petites provisions. Huriel s'en ira tout à l'heure avertir sa soeur pour qu'elle vienne vous faire compagnie; et vous autres, mes Berrichons, vous deviserez avec Joseph, car vous en avez long à lui dire, j'imagine; mais vous ne vous écarterez point, sans lui, de mon _han_ et du bruit de ma cognée, car vous ne connaissez point la forêt et pourriez vous y égarer.

Là-dessus, il se mit à débiter ses arbres, après avoir pendu sa musette à un de ceux qui étaient encore debout. Huriel mangea un morceau avec nous, et questionné sur sa soeur par Brulette:--Ma soeur Thérence, nous dit-il, est une bonne et gentille enfant d'environ votre âge. Je ne dirai pas, comme mon père, qu'elle peut soutenir la comparaison avec vous, mais, telle qu'elle est, elle se laisse regarder, et son humeur n'est pas des plus sottes. Elle a coutume de suivre mon père dans toutes ses stations, afin qu'il n'y manque de rien, car la vie d'un bûcheux, comme celle d'un muletier, est bien dure et bien triste quand il n'a pas de compagnie pour son coeur.

--Et où donc est-elle en ce moment-ci? demanda Brulette: ne pourrions-nous l'aller trouver?

--Elle est je ne sais pas où, répondit Huriel, et je m'étonne qu'elle ne nous ait point entendus venir, car elle n'a pas coutume de s'éloigner des loges. L'as-tu vue aujourd'hui, Joseph?

--Oui, dit-il, mais pas depuis le matin. Elle était un peu abattue et se plaignait du mal de tête.

--Elle n'est pourtant pas sujette à se plaindre de quelque chose! reprit Huriel. Or donc, excusez-moi, Brulette; je m'en vas vous la chercher au plus vite.

Douzième veillée.

Quand Huriel nous eut quittés, nous fîmes promenade et conversation avec Joseph; mais, pensant qu'il était content de m'avoir vu, et le serait encore plus de se trouver seul avec Brulette, je les laissai ensemble, sans faire semblant de rien, et m'en allai rejoindre le père Bastien pour m'occuper à le voir travailler.

C'était une chose plus réjouissante que vous ne sauriez croire, car, de ma vie, je n'ai vu travail de main d'homme dépêché d'une si rude et si gaillarde façon. Je pense bien qu'il eût pu faire, sans se gêner, l'oeuvre de quatre des plus forts chrétiens en sa journée, et cela, toujours riant et causant quand il avait compagnie, ou chantant et sifflant quand il était seul. Il était d'un sang si chaud et si grouillant qu'il me donnait envie de l'aider, et que je regrettais de n'avoir rien à faire pour mon compte. Il m'apprit que, généralement, les fendeux et bûcheux étaient habitants voisins des bois où ils travaillaient, et que, quand leurs demeures en étaient tout proche, ils y venaient à la journée. D'autres, demeurant un peu plus loin, y venaient à la semaine, partant de chez eux le lundi avant le jour, pour y retourner à la nuit le samedi ensuivant. Quant à ceux qui descendaient comme lui du haut pays, ils s'engageaient pour trois mois, et leurs cabanes étaient plus grandes, mieux construites et mieux approvisionnées que celle des bûcheux à la semaine.

Il en était à peu près de même des charbonniers, et par là on entend non pas ceux qui achètent du charbon pour en revendre, mais ceux qui le fabriquent sur place, au compte des propriétaires des bois et forêts. Il y en avait aussi qui achetaient le droit de l'exploiter, de même qu'il y avait des muletiers qui en faisaient commerce pour leur compte; mais, généralement, ce dernier métier consistait à faire seulement des transports.

Dans les temps d'aujourd'hui, l'industrie des muletiers est en baisse et va à se perdre. Les forêts sont mieux percées, et il n'y a plus tant de ces endroits abominables pour les chevaux et les voitures, où le service des mulets est le seul possible. Le nombre des forges et usines qui consomment encore du charbon de bois est bien mandré, et on ne voit que peu de ces ouvriers-là dans nos pays. Il y en a cependant encore qui vont dans les grands bois de Cheure en Berry, ainsi que des fendeux et bûcheux du Bourbonnais; mais, au temps dont je vous parle, et où les bois couvraient encore au moins la moitié de nos provinces, tous ces états étaient grandement recherchés et avantageux. Si bien qu'en une forêt, au temps de son exploitation, on trouvait toute une population de ces différents ordres, tant de l'endroit même que des endroits éloignés, qui avaient chacun leurs coutumes, leurs confréries, et, autant que possible, vivaient en bon accord les uns vis-à-vis des autres.

Le père Bastien me raconta, et je le vis plus tard moi-même, que tous les hommes adonnés au travail des bois s'habituaient si bien à cette vie changeante et difficile, qu'ils avaient comme le mal du pays quand il leur fallait vivre en la plaine. Et tant qu'à lui, il aimait les bois comme s'il eût été loup ou renard, encore qu'il fût le meilleur chrétien et le plus divertissant compagnon qui se pût trouver.

Cependant il ne se moqua point, comme avait fait Huriel, de ma préférence pour mon pays.--Tous les pays sont beaux, disait-il, du moment qu'ils sont nôtres, et il est bon que chacun fasse estime particulière de celui qui le nourrit. C'est une grâce du bon Dieu sans laquelle les endroits tristes et pauvres seraient laissés à l'abandon. J'ai ouï dire à des gens qui ont voyagé au loin, qu'il y avait des terres sous le ciel que la neige ou la glace couvraient quasiment toute l'année, et d'autres où le feu sortait des montagnes et ravageait tout. Et cependant, toujours on bâtissait de belles maisons sur ces montagnes endiablées, toujours on creusait des trous pour vivre sous ces glaces. On y aime, on s'y marie, on y danse, on y chante, on y dort, on y élève des enfants tout comme chez nous. Ne méprisons donc la famille et le logement de personne. La taupe aime sa noire caverne, comme l'oiseau aime son nid dans la feuillée, et la fourmi vous rirait au nez, si vous vouliez lui faire entendre qu'il y a des rois mieux logés qu'elle en leurs palais.

La journée s'avança sans que je visse revenir Huriel avec sa soeur Thérence. Le père Bastien s'en étonnait un peu, mais ne s'en inquiétait point. Plusieurs fois, je me rapprochai de Brulette et de Joset, qui ne se tenaient pas loin de là; mais, les voyant causer toujours et ne point donner attention à mon approche, je m'en allai seul de mon côté, ne sachant trop comment avaler le temps. J'étais, avant toutes choses, moi aussi, le vrai ami de cette chère fille. Dix fois par jour, je m'en sentais amoureux, dix fois par jour je m'en sentais guéri, et, le plus souvent, je n'y prétendais plus assez pour m'en chagriner. Je n'avais jamais été bien jaloux de Joseph, avant le moment où le muletier nous avait appris le grand feu qui consumait ce jeune homme; et, depuis ce moment-là, chose étrange! je ne l'étais plus du tout. Plus Brulette marquait de compassion pour lui, plus il me semblait reconnaître qu'elle s'y portait par devoir d'amitié seulement. Et cela me chagrinait au lieu de me réjouir. N'ayant point d'espérance pour moi, je souhaitais au moins conserver le voisinage et la compagnie d'une personne qui mettait tout en aise autour d'elle, et je me disais aussi que si quelqu'un méritait sa préférence, c'était ce jeune gars qui l'avait toujours aimée, et qui, sans doute, ne saurait jamais se faire aimer d'aucune autre.

Je m'étonnais même que ce ne fût pas là l'idée cachée de Brulette, surtout voyant comme Joset, au milieu de sa maladie, était devenu gentil, savant et parleur agréable. Certainement il devait son changement à la compagnie du grand bûcheux et de son fils, mais il y avait mis un grand vouloir, et elle devait lui en savoir gré. Pourtant Brulette ne paraissait pas voir ce changement, et il me semblait qu'en voyage, elle avait bien plus pris garde au muletier Huriel qu'elle n'avait encore fait à personne autre. Voilà l'idée qui m'angoissait à chaque moment davantage; car si sa fantaisie se tournait sur cet étranger, deux grosses peines m'attendaient: la première, c'est que notre pauvre Joset en mourrait de chagrin; la seconde, que notre belle Brulette quitterait le pays de chez nous, et que je n'aurais plus ni sa vue, ni sa causerie.

J'en étais là de mon raisonnement, quand je vis revenir Huriel, menant avec lui une fille si belle que Brulette n'en approchait point. Elle était grande, mince, large d'épaules et dégagée, comme son frère, dans tous ses mouvements. Naturellement brune, mais vivant toujours à l'ombre des bois, elle était plutôt pâle que blanche; mais cette sorte de blancheur-là charmait les yeux, en même temps qu'elle les étonnait, et tous les traits de sa figure étaient sans défaut. Je fus bien un peu choqué de son petit chapeau de paille retroussé en arrière comme la queue d'un bateau; mais il en sortait un chignon de cheveux si merveilleux de noirceur et quantité, qu'on s'accoutumait bientôt à le regarder. Ce que je remarquai dès le premier moment, c'est qu'elle n'était pas souriante et gracieuse comme Brulette. Elle ne cherchait point à se rendre plus jolie qu'elle ne l'était, et son apparence était d'un caractère plus décidé, plus chaud dans la volonté, et plus froid dans les manières.

Comme je me trouvais assis contre une corde de bois coupé, ils ne me voyaient point, et, au moment qu'ils s'arrêtèrent près de moi à la fourche d'une sente, ils se parlèrent comme gens qui sont seuls.

--Je n'irai point, disait la belle Thérence d'une voix affermie. Je vas aux cabanes tout préparer pour leur souper et leur couchée; c'est tout ce que je veux faire pour le moment.

--Et tu ne leur parleras point? Tu vas leur montrer ta mauvaise humeur? disait Huriel qui paraissait surpris.

--Je n'ai point de mauvaise humeur, répondit la jeune fille; et d'ailleurs, si j'en ai, je ne suis pas forcée de la montrer.

--Tu la montres pourtant, puisque tu ne veux point aller prévenir cette jeunesse qui doit commencer à s'ennuyer de la compagnie des hommes, et qui serait aise, je le parie, de se trouver avec une autre jeune fille.

--Elle ne doit point s'ennuyer, reprit Thérence, à moins qu'elle n'ait un mauvais coeur: mais je ne suis point chargée de l'amuser; je la servirai et l'assisterai, voilà tout ce qui est de mon devoir.

--Mais elle t'attend; qu'est-ce que je vas lui dire?

--Dis-lui ce que tu voudras: je n'ai pas à lui rendre compte de moi.

Là-dessus la fille du bûcheux s'enfonça dans la sente, et Huriel resta un moment songeur, comme un homme qui cherche à deviner quelque chose.

Il passa son chemin, mais moi, je restai là où j'étais, planté comme une pierre. Il s'était fait en moi comme un rêve surprenant à la première vue de Thérence; je m'étais dit: Voilà une figure qui m'est connue; à qui est-ce qu'elle ressemble donc?

Et puis, à mesure que je l'avais regardée, tandis qu'elle parlait, j'avais trouvé qu'elle me rappelait la petite fille de la charrette embourbée qui m'avait fait rêvasser tout un soir et qui pouvait bien être cause que Brulette, me trouvant trop simple dans mon goût, avait détourné de moi son idée. Enfin, lorsqu'elle passa tout près de moi en s'en allant, encore que son air de dépit fût bien contraire à la figure douce et tranquille dont j'avais gardé souvenance, j'observai le signe noir qu'elle avait au coin de la bouche, et m'assurai par là que c'était bien la fille des bois que j'avais portée à mon cou, et qui m'avait embrassé d'aussi bon coeur en ce temps-là qu'elle paraissait mal disposée maintenant à me recevoir.

Je demeurai longtemps dans les réflexions qui me venaient sur une pareille rencontre; mais enfin la musette du grand bûcheux, qui sonnait une manière de fanfare, me fit observer que le soleil était tout justement couché.

Je n'eus point de peine à retrouver le chemin des loges, car c'est comme cela qu'on appelle les cabioles des ouvriers forestiers.

Celle des Huriel était la plus grande et la mieux construite, formant deux chambres, dont une pour Thérence. Au-devant régnait une façon de hangar, tuile en verts balais, qui servait à l'abriter beaucoup du vent et de la pluie; des planches de sciage, posées sur des souches, formaient une table dressée à l'occasion.

Pour l'ordinaire, la famille Huriel ne vivait que de pain et de fromage, avec quelques viandes salées, une fois le jour. Ce n'était point avarice ni misère, mais habitude de simplicité, ces gens des bois trouvant inutiles et ennuyeux notre besoin de manger chaud et d'employer les femmes à cuisiner depuis le matin jusqu'au soir.