Les mains propres

Part 9

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Ainsi, ne pas se nuire, ne pas nuire aux autres, aider les autres, voilà les trois règles de conduite. Avec ces trois maximes-là dans la tête, ces trois freins sous la main, on peut marcher. Droit et souple, élégant et réfléchi, habile et prudent, bien pénétré du rôle de la chance dans les actes humains, on peut foncer vers le but qu’on s’est donné, en s’emplissant éperdument la poitrine de la griserie de l’air et les yeux de la beauté des sites...

CHAPITRE II

DE L’ÉDUCATION: QUELQUES ASPECTS

Argent.--Ménage.--De la parure.--De la discussion.--Éducation sexuelle.--Mariage, amour, famille.

Argent.

Bien user de l’argent, c’est aussi difficile que de jongler sur la corde raide: il faut, en effet, en user avec une attention habile, harmonieuse, avec une grâce élégante, comme un jongleur fait de ses boules; et, en même temps, il faut rester en équilibre, éviter de tomber de l’un ou l’autre côté, dans l’un des deux travers de l’avarice ou de la prodigalité.

Y a-t-il rien de plus laid que l’avare? De créature plus sordide que le faux pauvre, qu’on trouvera mort sur une paillasse où de la vermine grouillera parmi les billets de banque? Y a-t-il rien de plus sot que l’homme qui trime toute sa vie, qui accumule de l’argent, sans prendre le temps d’en user, sans la satisfaction même de le laisser à des êtres aimés?

Et le prodigue est aussi un être déplorable. D’abord, il donne le pire exemple à ses enfants. Puis il prépare leur ruine. Car son vice est de ceux qui frappent les générations successives. Et le secret des plus vilaines déchéances, des pires bassesses, des plus navrantes turpitudes, ne tient-il pas dans cette formule: «dépenser plus qu’on n’a».

Ces limites tracées, il devrait y avoir un art de la dépense. On n’y apporte pas toujours assez de logique, assez d’harmonie. J’ai déjà cité l’exemple du _sou du télégraphe_. Au risque d’envoyer un texte obscur qui sera préjudiciable, on se martyrise la cervelle pour économiser un mot,--un sou--dans une dépêche. Et, quelques instants plus tard, par ostentation, par routine, on donnera dans un café un pourboire presque égal au prix du verre de bière. J’ai évoqué ces femmes qui évitent de prendre une voiture par la pluie, perdent leur robe ou contractent une maladie dont les soins coûteront mille fois plus qu’une heure de taxi. On me cite également le cas de ce jeune marié qui offre à sa femme une bague de trois mille francs et, ses réserves fort écornées, lui sert un voyage de noces dans des conditions si mesquines qu’elle en garde un souvenir néfaste pour l’avenir du ménage.

Oui, il existe une science de conduire un budget. Science délicate, modeste, essentielle, qu’on ne peut guère enseigner que par de continuels exemples et qu’on ne peut jalonner que de quelques principes. Ne pas étriquer sa vie par une épargne démesurée--la mort vient, on n’a joui de rien--ne pas la gâcher par une dépense excessive, et user intelligemment de ce dont on dispose. Il faut mettre des fleurs dans sa vie, mais seulement les fleurs qu’on peut acheter, celles qu’on ne doit à personne.

On répartira ses ressources par chapitres, en donnant à chacun de ces chapitres des dimensions selon ses goûts. Ainsi, dans tel ménage, on sacrifiera un peu le loyer au voyage; dans tel autre, le voyage à la table. Mais, la part faite de ces légitimes préférences, cette distribution doit demeurer harmonieuse. Aucune de ses parties ne doit être démesurée. Il y a, dans le langage familier, une expression qui condense toute cette science: «savoir s’arranger». Faute de savoir s’arranger, il y a des ménages qui vivent dans la gêne avec des ressources dix fois supérieures--et un train d’apparence égale--à celles d’autres ménages plus judicieux.

Il faut se rendre compte et se rendre des comptes à soi-même. C’est-à-dire qu’il faut d’une part dominer sa situation, voir où on va, et d’autre part examiner de près, en connaissance de cause, les différents articles de son budget.

En particulier, l’argent de poche, l’argent qui coule entre les doigts, échappe au contrôle et provoque d’irréparables surprises, si l’on ne surveille pas sa fuite.

Enfin, et ce n’est pas le moins important de ces conseils généraux, il faut que les époux se consultent et se concertent. Ils doivent briser cette étrange pudeur qui retient tant d’êtres de «parler argent». Ils doivent apporter, aux choses de l’argent, le même goût de franchise profonde et dévoilée qu’aux choses de l’amour.

Ainsi, équilibre, harmonie, examen, on retrouve toujours, pour toutes les manifestations de la vie, les mêmes lois.

* * * * *

Ce n’est pas l’argent qui est haïssable, ce sont ses effets, sa recherche et son usage... L’argent, lui, n’est qu’une représentation de pouvoir. Le détestable, ce sont les bassesses commises pour acquérir ce pouvoir, pour le conserver, pour en mésuser.

* * * * *

L’héritage direct m’apparaît légitime, parce qu’il peut être une compensation à d’autres legs que nous ne pouvons pas empêcher, le legs des maladies, des vices de constitution. Pourquoi ne pas léguer nos biens à nos enfants, puisque nous leur léguons, en les leur versant dans le sang, toutes nos autres hérédités?

* * * * *

Cette formule d’un fort banquier m’a toujours frappé et vaut qu’on la creuse et la médite: «Si je n’étais pas honnête par nature, je le serais par intérêt.»

Oui, c’est notre intérêt d’être honnête. C’est l’habileté suprême, quoi qu’il y paraisse.

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Il faudrait montrer l’intérêt d’être honnête, par des anecdotes. Ainsi, un monsieur refile à 527 francs une obligation qu’il sait être sortie au pair à 500 francs. Il se réjouit de sa roublardise. Or, elle avait gagné 100.000 francs...

* * * * *

On représentera tout le mal que se donne le voleur, toute l’inquiétude qui le hante, les risques qu’il court, ses frissons, ses alertes, ses sursauts. S’il dépensait autant de sa substance pour un labeur inoffensif, «non nuisible», il gagnerait davantage.

Surtout que le voleur est le plus souvent pincé. Évoquez les grands vols qui ont frappé l’opinion dans ces vingt ou trente dernières années... la plupart des voleurs sont pris. Ils ne profitent donc pas du larcin. Et, par là, ces récits sont de la morale en action, puisqu’ils prouvent l’avantage de l’honnêteté.

Ménage.

Plumeaux esbrouffants, courants d’air, bastonnades des meubles, tapis défenestrés, servantes en équilibre sur le vide pour frotter les vitres, odeur âpre et pointue de l’encaustique, mares sur les carrelages, cuivres anciens astiqués au grand dommage de leur patine, inévitable rançon des bibelots brisés, voilà le ménage, dans sa manière agressive, niaise, traditionnelle.

A mesure que l’outillage se perfectionne, remplaçons par l’aspirateur le ridicule époussetage qui ne fait que déplacer la poussière. Rendons le «ménage» moins inutilement désagréable et bruyant: assouplissons-le.

* * * * *

Le culte de l’escalier, dans la maison de province, symbolise la conception du ménage. Dans ces vieilles demeures où l’on ne trouve pour se laver que des cuvettes de poupée, l’escalier resplendit comme une agate. Les invités qui le descendent, la main crispée à la rampe, flattent tout haut la propriétaire: «Oh! Oh! cet escalier est d’une propreté hollandaise». Et ils appréhendent tout bas: «Sûrement, je vais me casser la figure». Quand la maîtresse de maison y découvre une trace de pas, elle gémit, déshonorée: «Ce n’est plus un escalier, c’est une route». Elle le soigne comme d’autres cultivent leur esprit. Elle s’y mire. Il lui tient lieu de conscience.

Nous ferions mieux d’apporter d’abord _en nous_ ce goût de netteté brillante.

* * * * *

Améliorons le rangement, l’odieux, le terrible rangement, qui groupe en pile les objets les plus disparates, boîtes, papiers, livres, carnets, pourvu qu’ils aient la même dimension. L’odieux rangement, qui fait, de tout objet rangé, un objet introuvable.

* * * * *

Il faut apporter un peu d’initiative, de goût personnel, dans l’aménagement du logis. Pourquoi suivre aveuglément les décrets du tapissier ou l’exemple du voisin? Pourquoi, par exemple, s’astreindre à orner toujours la cheminée d’une pendule, à mettre l’heure sur le feu, comme la marmite sur le fourneau? Mettez-y des fleurs: elles sonneront les saisons. Pourquoi encore obéir à la sotte coutume qui fait du salon un désert glacé, et qui veut que la plus belle pièce du logis soit la moins fréquentée?

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Une femme doit connaître à peu près le prix des choses que sa cuisinière achète. Sans quoi, comment modérer la danse du panier? Un excellent entraînement pour l’adolescente, c’est d’accompagner parfois la domestique aux Halles.

Et puis, il faut pouvoir au besoin mettre la main à la pâte, connaître des principes et un peu de pratique culinaires. La patronne qui réprimande sa cuisinière sans rien savoir du métier, manque autant de prestige et frise autant le ridicule qu’un ingénieur qui reprend un ouvrier sans pouvoir saisir l’outil et lui montrer comment s’en servir.

* * * * *

L’attitude des enfants envers les domestiques de leur maison est délicate. La situation de la servante est tellement fausse!

Mais, là comme ailleurs, ils ne feront qu’imiter leurs parents. Quels exemples ceux-ci doivent-ils donc leur donner?

Pour beaucoup de gens, les domestiques ne sont pas des êtres humains; ils ne sont pas de la même race. On leur parle avec une dureté inconsciente, comme à des esclaves. On a pour eux des paroles et des procédés blessants. En province, la maîtresse de maison met son orgueil à ce que les servantes soient levées avant le jour, astiquent à la chandelle, sans nécessité. On leur impose des travaux répugnants, démesurés.

Et quand, au contraire, on s’est pénétré de l’injustice d’une telle attitude, quand on les considère comme des êtres pareils à soi, comme _des semblables_, on est continuellement choqué, gêné, des services qu’on leur demande. Je sais un académicien qui ne peut se résoudre à faire vider son vase de nuit par sa bonne.

En somme, il faut regarder les domestiques dans la maison comme des collaborateurs. Chacun, dans cette association, fait son métier. «Monsieur» gagne de l’argent. La cuisinière fait la cuisine. Une fois cette position prise, on sera vite amené à leur épargner le ton rude, les façons dédaigneuses et les besognes inutilement humiliantes.

L’écueil, c’est que, traités sur le pied d’égalité, ils ne comprennent pas toujours ce pacte, car leur éducation ne les y a pas préparés. Et ils gagnent à la main, se relâchent et débordent. Il y a là une mesure à garder. Comme vis-à-vis des enfants, c’est en exerçant sur eux une sorte de prestige, qu’on les maintiendra dans leur rôle.

Leur situation est si injuste, si douloureuse--cet isolement, ces chambres au septième, cette constante inégalité de condition avec leurs maîtres,--qu’il faut y remédier par une grande bonté, une compassion attentive. A moins d’inconduite incurable, il ne faut pas chasser la bonne enceinte, il faut la mettre à même de faire ses couches et la reprendre.

Et puis, il faut tendre surtout à supprimer la domesticité. L’Amérique nous offre un exemple partiel de cette évolution. Le machinisme nous y aidera. Il y a déjà des monte-charges, des nettoyages par le vide. Il faut encourager ces tentatives. Et puis on s’aperçoit avec surprise qu’on peut accomplir soi-même--dès qu’on se trouve dans une situation un peu exceptionnelle--toutes sortes de petites besognes que l’on jugeait indignes de soi ou dont on se croyait incapable: faire le lit, les chaussures, etc.

De la parure.

Quelles idées devons-nous laisser tomber, dans l’esprit de nos filles, par nos conversations, nos enseignements, notre exemple, sur la toilette et la parure?

L’une et l’autre tiennent une place énorme dans la vie de la femme actuelle. Faut-il la restreindre et dans quelle mesure?

Voyons d’abord pourquoi la parure et la toilette jouent un rôle si important dans la vie féminine. Ce goût de s’enjoliver par les vêtements, les bijoux et par de menus artifices, ce goût est inhérent à la nature même. Puis l’éducation et le milieu l’ont singulièrement favorisé.

Ce goût, ai-je dit, est naturel. En effet, sans témoin, sans recherche d’approbation extérieure, pour lui-même, l’être humain éprouve une satisfaction naïve et pleine à se sentir orné d’atours. C’est un instinct de l’animal. Le paon s’offre pour lui seul l’orgueil de son splendide éventail. Le coq agite la crête et tend l’ergot, le faisan promène son plumage d’or et de feu. Une chatte, pour elle-même, se lisse, se pomponne avec les mêmes petites mines soigneuses et tendues qu’une femme occupée à se remettre de la poudre sur le nez. L’homme éprouve du plaisir, même loin des regards, à porter un costume d’exception qui le dégage, l’avantage et l’empanache--uniforme ou travestissement. Et, si les miroirs pouvaient parler! S’ils pouvaient raconter tous les sourires complaisants, les regards approbateurs, toutes les attitudes essayées, ils témoigneraient par leurs aveux que le goût de la parure est, avant tout, un instinct de solitaire.

Mais l’éducation va renforcer cette tendance naturelle. En France surtout, la classe moyenne élève ses enfants au-dessus d’elle-même. Elle les entoure de plus de soins et de luxe qu’elle n’en a connu. Elle fait de ses filles des poupettes pomponnées qui flattent l’orgueil et les yeux. Elle en fait des objets d’amour et de vanité. Puis on développe, avec une niaise légèreté, la coquetterie chez la petite fille. On lui dit, les mains jointes; «Oh! comme elle a une jolie robe!» L’enfant se pavane et ces louanges lui deviennent si nécessaires qu’elle les provoque au besoin: «Tiens, regarde comme j’ai une jolie robe.» Ainsi le germe naturel est fécondé. La coquetterie va se développer, emplir l’être.

Enfin, l’enfant grandit et l’influence du milieu va s’exercer à son tour. Il s’agit désormais de briller aux yeux des rivales, de les égaler ou de les éclipser. Et, pour triompher, la femme va désormais se plier à la tyrannie délicieuse de la Mode.

Ah! Tout ce qu’on peut, tout ce qu’on doit dire contre la Mode. Elle fait appel à de bas instincts: la frivolité, la sottise, l’ostentation. Elle traîne derrière elle toutes les défaillances. Combien de femmes, conduites par la Mode, descendent jusqu’au crime, en tous cas jusqu’à ce crime domestique de dépenser au-delà des ressources du ménage? La tentation des grands magasins a fomenté autant de drames que l’alcool des assommoirs.

La Mode est détestable aussi lorsqu’elle apparaît, chez ceux qui la lancent, comme une spéculation industrielle. Sous couleur de caprice, elle force les femmes à des changements fréquents de costumes, au grand profit de ceux qui vendent ces nouveaux modèles.

La Mode est odieuse lorsqu’elle impose à la vanité féminine ces colliers dont chaque perle représenterait pour une famille pauvre un monde de bonheur.

Si l’on devait désespérer de l’intelligence des femmes, ce serait en les entendant parler toilette. Comme elles prennent alors une voix chaude, passionnée, unique! Et n’est-ce pas à pleurer, lorsqu’on rencontre une jeune femme qu’on a connu fine, cultivée, de ne l’entendre plus parler que robe, de sentir toutes ses pensées attachées à la robe? N’est-ce pas attristant d’assister à la rencontre de deux femmes, d’écouter leurs propos frémissants: «Vous avez un chapeau exquis--le vôtre est délicieux.»

Et comme on mesure bien la colossale importance qu’une femme attache à sa robe, lorsqu’on la voit entrer dans un salon avec un nouveau modèle, toute troublée, les genoux défaillants, à la pensée de l’effet qu’elle produit.

Ne doit-on pas désespérer de cette intelligence, lorsqu’on évoque tous les excès de la Mode dans un passé bien court? Oui, on a vu des femmes qui devaient rester _à genoux_ dans leur voiture à cause de la hauteur de leur chapeau. On en a vu qui ne pouvaient pas entrer dans cette même voiture, à cause de la largeur de ce même chapeau. On a vu des femmes écrasées par une auto qu’elles ne pouvaient pas fuir, tant leur jupe était entravée. On en a vu crever des yeux et déchirer des joues avec leurs longues épingles à chapeau. Et encore je ne parle pas des souffrances qu’elles endurent, sous le corset, du haut de leurs talons. Ces sortes de supplices sont si ridicules que nous les raillons chez les autres peuples. Nous n’avons pas assez de sarcasmes pour le pied atrophié des Chinoises ou l’anneau dans le nez des Peaux-Rouges.

Et cependant, cette mode, il faut la subir dans une certaine mesure, pour plusieurs raisons. D’abord il faut la considérer comme une nécessité sociale, presque aussi impérieuse que la nécessité de se vêtir. Une femme qui s’affranchirait complètement de la Mode nuirait à la renommée de son ménage. On le croirait ruiné ou tout au moins en fâcheuse situation. La robe de la femme est le drapeau de l’association conjugale. L’œil de ses amies excelle à déchiffrer l’âge de ses vêtements. Si son chapeau, si son manteau datent, on croira qu’elle n’a pas pu les renouveler. Et par une sorte de loi absurde et inéluctable, il s’ensuivra une dépréciation de sa valeur sociale. Elle tombera, sinon dans l’estime, au moins dans l’estimation de son entourage. Pour se payer le luxe de garder tout au long de sa vie la même forme de robe ou de chapeau, une femme devrait être tellement riche et tellement généreuse, qu’on ne pût imputer ni à l’avarice, ni à la gêne cette fidélité.

Il faut encore subir la Mode afin de plaire. Mais dira-t-on, pourquoi faut-il plaire? Pour bien des raisons. D’abord, la femme doit plaire parce que c’est une de ses raisons d’être. Tout en elle n’est-il pas fait pour séduire et charmer? Le désir de plaire l’anime. Qui n’a mesuré l’extraordinaire pouvoir d’un mot de louange sur une femme? Or, dans l’attrait qu’elle exerce, sa grâce et sa beauté jouent un rôle important, et aussi la façon de servir cette grâce et cette beauté. Pourquoi abandonnerait-elle ces légitimes moyens d’action? La femme recèle comme la fleur l’avenir de la race, elle a droit aussi à la corolle.

Ensuite, plaire, c’est s’accroître. C’est marquer une conquête sur la nature. C’est une acquisition sur la créature primitive. Et tous les efforts des humains n’ont-ils pas toujours tendu à se cultiver, à se perfectionner, à embellir la vie? De ce point de vue, l’élégance est un progrès. Une femme doit se parer, non pas pour être mieux que les autres, mais pour être mieux qu’elle-même.

Une femme doit plaire encore dans l’intimité du foyer, pour garder son prestige vis-à-vis de son compagnon d’existence. Fi de celles qui se montrent trop volontiers en vieille robe de chambre ou en savates éculées. Pour entretenir le culte, il faut parer l’autel.

Elle doit plaire, enfin, pour se défendre contre les attaques de l’âge, pour s’affermir contre lui, pour reculer l’heure du déclin. Souci pathétique, digne de respect et de pitié.

Donc, il faut plaire. Or, la femme ne peut plaire que dans les lignes auxquelles nos yeux sont accoutumés. Feuilletez un album de gravures de modes. Celles qui datent de cinq ans nous paraissent surannées, touchantes et comiques. On s’écrie: «Comment les femmes ont-elles pu avoir des manches pareilles?» Le regard oublie aussi vite qu’il s’habitue, en matière de costumes. En s’écartant de la mode, on s’enlève des chances de plaire. Force est donc de la suivre.

Mais il faut le suivre de loin, et non point jusque dans ses excès. Il faut s’en inspirer, lui prendre ce qu’elle a de gracieux. Il ne faut pas qu’une femme, dans la rage d’être à la mode, abdique son goût personnel. Et le cas est fréquent. Telle mode avantage une femme, telle autre mode la désavantage. Va-t-elle donc les suivre aussi étroitement l’une et l’autre? Non. Telle mode est fort coûteuse. Telle autre l’est moins. Il faudra par conséquent, avant de les suivre, consulter ses ressources. Il importe de garder, même sur ce terrain, l’esprit de réflexion, d’examen, d’harmonie, nécessaire à tous les actes de la vie.

De la discussion.

Persuadons-nous bien que les neuf dixièmes des discussions sont fondées sur des malentendus. Et parfois sur des malentendus matériels. On écoute si peu les autres... Mais c’est souvent sur les définitions qu’on s’est mal entendu. Mettez-vous bien d’accord sur la signification des mots, sur l’objet de la discussion. Et vous verrez que vous serez d’accord, ou près de l’être, sur le fond même de la question. Cette crainte du malentendu est d’ailleurs excellente en tous cas. Elle met de la prudence, de la modération, de la clarté dans la discussion. Elle fait frein.

Le malentendu ne préside pas seulement aux querelles. Il se glisse silencieusement entre deux adversaires qui s’imaginent nourrir de mutuels griefs. Ils ne s’en sont jamais expliqués. Y parviennent-ils? L’erreur et la vindicte se dissipent en même temps.

On ne saurait trop mettre les enfants en garde contre cet incessant danger. Il est même peut-être plus général encore qu’on ne pense. Deux êtres, animés du désir de s’ouvrir l’un à l’autre, de se pénétrer, ne se comprennent jamais complètement. L’un et l’autre ne donnent point aux mots le même sens. Chacun sert et suit sa pensée. Il semble que les langages humains soient encore des instruments imparfaits de compréhension. La vie n’est peut-être qu’un long malentendu.

* * * * *

Il faut apporter dans la discussion une large tolérance. On n’y peut parvenir qu’à la condition d’être animé de l’esprit d’examen, c’est-à-dire de l’esprit de science. En effet, ses doctrines sont sans cesse perfectibles, sujettes à révision. Elles sont fondées sur l’hypothèse, à la merci d’une découverte nouvelle. Elles ont un caractère transitoire. Ce ne sont que des travaux d’approche, des étapes vers le vrai. Aussi leurs adeptes, si passionnément qu’ils y soient attachés, ne les affirment-ils jamais avec une lourde assurance. Ils ménagent un adversaire dont ils respectent la sincérité et dont ils craignent de froisser les convictions. Car ils admettent qu’on en puisse avoir d’autres que les leurs.

Au contraire, un esprit de dogme et de passé n’imagine pas qu’on puisse avoir un autre avis que le sien. L’excellence de ses opinions lui apparaît évidente. Parlant de sa cause, de ses journaux, de son patriotisme, il dit: «la bonne cause, la bonne presse, de bons français.» Il a le monopole de ce qui est bon. Il en tient brevet. Sa croyance est si absolue qu’il se défend d’y réfléchir, car réfléchir c’est discuter avec soi-même. Ses principes lui apparaissent si parfaits qu’il les expose avec une impassible puissance, sans soupçonner qu’on puisse penser autrement. Quand il laisse tomber la vérité--sa vérité--de ses lèvres, il ne conçoit pas qu’il puisse blesser quelqu’un. Ainsi écrase-t-on avec sérénité le pied du voisin, justement parce qu’on ignorait qu’il fût là. Force apparente, réelle faiblesse.

Assurons-nous donc cette discrète supériorité dans la discussion, que donne seul l’esprit d’examen.

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Avant de formuler une opinion, dites: «Je trouve que...» Ou bien débutez par: «A mon avis...» Cela vous fait sourire, cela n’a l’air de rien. Cela semble une simple forme de langage. Et pourtant cela suffit pour plier l’esprit à la tolérance; pour lui représenter, chaque fois, qu’il s’agit d’une opinion personnelle et que d’autres peuvent penser autrement.

Faites dire à vos enfants: «Je trouve que...»

Éducation sexuelle.