# Les mains pleines de roses, pleines d'or et pleines de sang

## Part 9

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«Et tu es assez candide pour t'imaginer que tu as vu ta bien-aimée dans le miroir, par la volonté de M. Home?

--Oui, je suis assez candide pour cela.

--Qui te dit qu'elle n'était pas là avec M. Home?

--Après tout, murmura Georges, ceci n'est pas impossible, d'autant plus qu'elle habitait l'hôtel Victoria.»

Il se décida à ne pas poursuivre plus longtemps la comtesse de Xaintrailles, jugeant que c'était maintenant à elle à lui donner de ses nouvelles. Il retourna donc à Bade, en compagnie de son amie et des comédiennes.

Quand il revit M. Home, il l'interrogea sur la vision dans la glace.

Mais le médium lui prouva sans beaucoup de peine qu'il lui eût été bien plus difficile de préparer cette comédie impossible que d'appeler l'âme de Valentine. Il lui jura que d'ailleurs il la croyait partie pour Ems.

«Croyez-vous, lui dit-il, que je me suis confessé à l'abbé de Ravignan pour trahir la religion? Ç'a été pour moi une bénédiction. L'abbé de Ravignan m'a exorcisé, mais, par malheur, les esprits reprennent peu à peu leur empire.»

Georges avait conté à M. Home sa mésaventure sur le marchepied du wagon.

«Quand vous verrez la comtesse, lui dit le médium, vous l'interrogerez à son tour.

--Mais la reverrai-je?

--N'en doutez pas. Vous vous êtes trop aimés pour ne pas vous revoir. Dieu et la nature le veulent.

--Comment a-t-elle pu m'oublier jusqu'à prendre un amant?

--Qui vous dit que ce n'est pas le chemin fatal pour revenir à vous? Du reste, elle doit repasser par Bade. Cette fois, ne manquez pas l'occasion.»

Georges attendit la comtesse de Xaintrailles sans trop d'impatience, parce qu'il oubliait son coeur et son esprit dans les folies du jeu et des filles galantes. Comme il passait pour avoir de la veine, sans doute parce qu'il était ruiné, ces demoiselles lui faisaient tous les matins une bourse de jeu. Il était toujours sur le point de se révolter contre lui-même, mais comment se relever de ses déchéances sans avoir de l'argent pour point d'appui?

Il espérait toujours faire sauter la banque. Cette bonne fortune lui arriva un jour; mais comme il était en spectacle et comme il jouait l'argent des autres, il ne voulut pas s'arrêter en si beau chemin. Il joua encore, il joua toujours, jusqu'au moment où ce fut lui qui sauta. Désespoirs et récriminations de ces demoiselles; un instant il avait eu toutes les caresses, il en fut bientôt aux égratignures. On l'accusa d'avoir mis de l'argent de côté.

La vérité, c'est qu'il revint à Paris sans un sou, n'osant pas attendre à Bade la comtesse de Xaintrailles au retour d'Ems, parce qu'il ne voulait reparaître devant elle qu'en vainqueur et non en vaincu.

«Soyez mon ambassadeur, dit-il à M. Home. Si vous revoyez Mme de Xaintrailles, dites-lui que jamais héroïne de roman ne fut aimée comme elle.»

X

LA CHIMIE ET L'ALCHIMIE

La fortune est aux audacieux: ne doutant pas de son audace, Georges ne douta pas de sa fortune.

Ce fut alors qu'il se mêla à la tourbe des coquins en gants de Suède qui s'abattent sur Paris comme sur un grand chemin, sans souci de l'honneur non plus que du devoir, jetant leur conscience par-dessus le dernier moulin de Montmartre, décidés à tout pour arriver à tout, brassant des affaires qui n'ont que des commencements, sautant tous les jours à pieds joints par-dessus la police correctionnelle, vrais saute-ruisseaux des hauts financiers, tentant les hasards de la Bourse, jetés par la fenêtre du parquet, tombés dans la coulisse, aujourd'hui courtiers, demain remisiers, après-demain directeurs de la Banque des Familles avec des succursales sans nombre. Vous les connaissez tous: celui-là crée un journal qui n'aura qu'un numéro, celui-ci ouvre un dépôt de _prêts sur titres_, l'un vous vendra à juste prix la honte de votre ennemi, l'autre vous vendra à plus juste prix les bonnes grâces d'une femme en renom.

Je dirai pourtant que Georges du Quesnoy fut longtemps dans ce monde perdu, homme de pensée, mais point homme d'action. Il partait de ce beau principe: l'homme est né voleur, depuis le berceau jusqu'à la tombe, avec le souci de prendre ici, là, plus loin, toujours. Le grand art, c'est de voler avec la protection du gouvernement. Par exemple, le marchand de vin et le marchand d'eau ne volent-ils pas sur la qualité et la quantité avec une patente du gouvernement? Le banquier qui fait un emprunt d'État vole d'abord le roi qui emprunte et ensuite les peuples qui prêtent. Il est volé à son tour par la fille d'Opéra, qui vole tout aussi bien, puisqu'elle se vend sans se donner.

Georges, comme s'il riait de tout, débitait ainsi mille paradoxes subversifs, armé de Baboeuf et de Proudhon, mais ne croyant pas un mot de ce qu'il disait.

Ses vrais amis lui conseillaient de se hasarder au Palais, puisqu'il avait l'éloquence naturelle et l'éloquence étudiée; mais comme c'était un chercheur et un inquiet, comme il appartenait à la secte de ces esprits turbulents et désordonnés qui n'aiment pas les chemins officiels de la vie, il se jeta décidément dans les hasards de la chimie.

La curiosité le dominait toujours. Tout en reconnaissant que la science n'aimait pas les mystères, là encore il voulait trouver des mystères. Mais ce qu'il voulait trouver surtout, c'était le miracle d'une fortune rapide.

Il avait d'ailleurs vu quelques-uns de ses amis de rencontre et d'occasion, faire leur fortune dans des découvertes imprévues. La chimie est une loterie. Il en est qui ne tirent jamais le bon numéro, mais il en est qui gagnent du premier coup.

Il ne tenta pas de faire de l'or, comme les alchimistes du sabbat, mais il tenta d'orifier le cuivre. Ce fut le sabbat des métaux. Le cuivre fut rebelle à toute métamorphose. On ne refait pas une virginité à la fille perdue.

Après cette tentative il s'aventura dans les eaux des fées voulant retrouver les teintures vénitiennes. C'était encore chercher l'or. Il retrouva le blond de Diane de Poitiers, le blond du Nord; mais il comprit que le soleil seul donnait aux filles de Venise le chaud rayon qui les auréole.

De là il passa dans les poisons. C'est lui qui inventa ou réinventa le poison des Médicis, ou le poison des bagues et des perles. On se souvient que, vers les dernières années de Napoléon III, beaucoup de crevés, de journalistes, de chercheurs, de femmes déchues, de hautes courtisanes, ne voulaient mourir que par ce poison doux et violent.

J'ai rencontré hier à la table d'une comédienne un prince et un homme politique qui portent encore le poison de Georges du Quesnoy «pour être maîtres de leur mort à travers les révolutions». Ils oublient trop que le poison se dissout et perd sa vertu par la chaleur.

Par malheur pour Georges du Quesnoy, ce poison ne fit pas sa fortune, n'étant pas à la portée de ceux et de celles qui n'ont ni bagues ni perles. Il chercha d'autres inventions, mais il n'eut pas la main heureuse, quoiqu'il eût le coup d'oeil subtil.

Il commençait pourtant à se faire un nom dans la science. Il faut lui rendre cette justice qu'il aimait la science pour la science.

Jusqu'à Lavoisier, la chimie avait encore des airs de famille avec l'alchimie; mais Lavoisier prit des balances pour peser l'or vrai et l'or faux. Il marqua d'une vive lumière les agents invisibles, comme les oxydes; il prouva les corps simples et ruina la théorie des transmutations: c'était ruiner la pierre philosophale. Il décomposa tout, pour tout recomposer. Il fonda la théorie atomique, prouvant que la combinaison des différents corps provient de la juxtaposition des atomes. Autour de la théorie atomique se groupèrent la théorie des radicaux et celle des substitutions. On comprit enfin que les composés chimiques étaient les pierres d'un monument, qu'on pouvait substituer les unes aux autres sans changer la forme ni l'équilibre. Il y eut encore la théorie des types, qui donne la clef de la méthode universelle. Georges du Quesnoy admirait beaucoup les Dumas et les Wurtz; il poursuivit la science moderne jusqu'à ses confins; mais il était trop épris du merveilleux pour ne pas s'obstiner à voir autre chose que la vérité. Il rencontra Claude Bernard et le contredit par les paradoxes les plus inattendus. Il voulut lui prouver que toutes les théories modernes étaient déjà dans La Bruyère, dans Fontenelle et dans tous les malins du XVIIIe siècle. Il lui développa sa théorie à lui, la théorie des affinités, qui ne voulait pas sacrifier l'alchimie à la chimie, parce que tout est dans tout, et que c'est l'inconnu, bien plus que le connu, qui fait marcher le monde.

Que Georges fût dans le vrai ou dans le faux, il n'en devint pas moins un des sous-oracles de la science moderne; on citait son nom dans les journaux scientifiques; on lut un mémoire de lui sur l'électricité à l'Académie des sciences: c'était écrit à l'emporte-pièce, dans un style imagé, qui égarait l'esprit bien plus qu'il ne l'éclairait. «Et la conclusion?» demanda un membre de l'Académie après la lecture.

Georges était peut-être trop raisonnable pour conclure. Qui donc a dit le dernier mot sur toutes choses, hormis le philosophe qui a écrit: «Je sais que je ne sais rien?»

Je ne raconterai pas toutes les chutes de Georges du Quesnoy. Un seul sentiment le relevait au-dessus de lui-même: c'était l'amour de la patrie. L'orgie n'avait pu l'entamer par ce côté-là. La patrie a cela de bon--comme la mère--qu'elle peut préserver un homme des dernières chutes et le relever même sur les hauteurs d'où il était tombé.

Georges ne fut pourtant pas préservé, il tomba jusqu'au fond de l'abîme--l'abîme sans fond. Comme Figaro, ne sachant plus que faire, il avait pris une plume--entre deux femmes--pour fustiger cette société bâtie sur l'argent, vivant pour l'argent, adorant l'argent. On avait du premier coup d'oeil reconnu en lui un véhément satirique, poétiquement inspiré dans ses patriotiques et sauvages colères.

Quelques journaux lui donnèrent de quoi fumer.

Un de ses amis était devenu secrétaire du ministre de l'intérieur. Ils se rencontrèrent, ils se comprirent; Georges fut inscrit parmi les honnêtes gens qui sont marqués au coeur de ces deux mots odieux: _fonds secrets_. La veille il avait bafoué la royauté, le lendemain il souffleta la France.

Ce ne fut pas son premier crime, ce crime de lèse-nation.

Quelles que fussent les déchéances de cet esprit malade, il gardait avec religion le souvenir radieux de Valentine de Margival. C'était une source pure où il retrempait son âme; c'était le rivage après toutes les tempêtes; c'était le coin du ciel à travers les nuées les plus sombres. Saint Augustin a dit: «Il n'est pas de pécheur si égaré qui ne voie encore Dieu sur son chemin.» Georges ne voyait pas Dieu, mais il voyait Valentine. Il se rappelait avec délices ces beaux jours perdus où il vivait des joies les plus pures et les plus idéales de l'amour. Il ouvrait encore les lèvres comme pour boire les fraîches senteurs du Parc-aux-grives.

«Ah! Valentine! s'écria-t-il avec désespoir, vous avez tué en moi ce qu'il y avait de beau et de bon. Vous avez tué ma force à ce point que je n'ai même pas le courage de vous haïr.»

Il ne pouvait pas la haïr, parce qu'il l'aimait toujours.

«Et pourquoi? se demandait-il. C'est qu'aucune femme n'aura eu pour moi, même celles qui m'ont aimé, la saveur de cette Valentine, que je n'ai appuyée qu'une seule fois sur mon coeur.»

Un soir qu'il lisait la vie de Marie-Magdeleine, il fit cette réflexion qu'aux femmes seules il est beaucoup pardonné si elles ont beaucoup aimé; ce qui est une vertu chez la femme est considéré comme une faiblesse chez l'homme. «Et pourtant, disait-il, combien qui ne sont plus des hommes, parce qu'ils ont rencontré une femme sur leur chemin!»

XI

LE MIRACLE DU JEU

Tout le monde a connu à Paris la misère à la mode: une femme du monde déchue, toute ravagée, toute flétrie, toute dépenaillée, qu'on trouve le soir et le matin accroupie à la porte, les mains dans les cheveux, les yeux fixes, les joues pâles. Elle ne prie pas, elle ne pleure pas. La fortune l'a trahie, mais n'a pas vaincu sa fierté. Si elle se confesse ce n'est pas pour mendier, c'est parce qu'elle a trouvé une âme sympathique. Çà et là elle se hasarde pourtant à tendre la main discrètement, mais, presque toujours, elle aime mieux mourir de faim, s'enveloppant dans le linceul de sa dignité.

Georges du Quesnoy connut bien cette misère-là. Vainement il la chassait de son seuil par toutes les roueries d'un viveur qui trouve de l'argent dans sa famille et chez ses amis, voire même chez ses maîtresses. Mais ce jeu-là n'a qu'un temps. Comme a dit un vieux jurisconsulte, l'argent mal recueilli ne germe point. Aussi Georges du Quesnoy, après toutes ses escapades, se retrouvait-il plus pauvre qu'auparavant. Trois fois déjà il avait changé de quartier pour dépister ses créanciers, mais il avait beau se rouvrir de nouveaux crédits sur la naïveté publique, il pressentait que Paris tout grand qu'il soit lui serait bientôt impossible à habiter: on le reconnaissait à sa tête hautaine et railleuse, partout où on lui avait fait crédit.

En quelques années, il était parvenu à dévorer cent quatre-vingt mille francs, dont moitié pris à son père. Il avait cent créanciers pour l'autre moitié. Comment avait-il mangé tant d'argent? On pourrait se demander pourquoi il n'en avait pas dépensé le triple, car il avait joué, il avait soupé, il avait loué des avant-scène et des carrosses; en un mot, sans mener à front découvert la grande vie des fils de famille, il avait vécu à peu près comme eux.

Georges du Quesnoy avait des amitiés demi-célèbres; car il y a la demi-célébrité comme le demi-monde, ou plutôt il y a la petite célébrité et la grande célébrité, comme il y a la petite académie et la grande académie. Dans la confusion des personnalités la plupart des gens ne font pas de distinction entre les unes et les autres, mais il y a toujours une élite qui met tout le monde à sa place.

Cette élite, Georges du Quesnoy en était par l'intelligence, mais sa vie désordonnée, sans fortune et sans talent, ne lui avait pas permis d'être du vrai monde de toutes les aristocraties: aristocratie de la naissance, des lettres et des arts. Il y touchait, mais c'était tout. Il fallait qu'il se contentât d'être en camaraderie avec une foule de gens d'esprit qui sont toujours un peu sur le pavé, parce qu'il leur manque deux choses: la dignité et le génie; fils de famille tombés, gens de lettres et artistes qui n'ont pas signé une oeuvre pour demain, journalistes, faméliques, admirant ou critiquant selon le journal, s'imaginant qu'ils font l'opinion publique, parce qu'ils la font fille publique. Comme Georges parlait haut et parlait bien dans les brasseries politiques, littéraires, artistiques, qui sont des académies comme les clubs sont des tribunes, on lui disait souvent de se faire journaliste. Mais il était né pour parler et non pour écrire. Toutefois il prit la plume et fit quelque bruit dans un journal bruyant. Naturellement, il n'exprima pas une seule de ses opinions. Il lui fallut prendre l'air connu de la maison. On lui donna, en politique et en littérature, le nom des hommes à exalter et le nom des hommes à fusiller à traits d'esprit. Il fit cela haut la main. Quelques niais du journalisme s'imaginent volontiers que ce qu'ils disent est toujours parole d'Évangile. Ils s'embusquent derrière un pseudonyme et débitent leurs injures avec la conviction que les hommes qu'ils attaquent ne s'en relèveront pas. C'est de la poudre aux moineaux: la fumée retombe sur eux. Ce sont eux qui ne s'en relèvent pas. Georges n'était pas si bête: il savait très-bien que, dans la bataille de la vie, les blessures qui ne tuent pas sont des titres de plus. Il avait trop le véritable orgueil pour tomber dans cette puérile vanité du critique qui raisonne comme sa pantoufle: «Tout le monde admire celui que j'attaque, je prouve que j'ai plus d'esprit que lui, donc c'est moi qu'il faut admirer.» Georges n'avait pas l'esprit si dépravé. Il admirait dans le journalisme cinq ou six hommes hors ligne qui parlent haut parce qu'ils parlent bien; il aurait voulu marcher à leur suite, mais ii s'était embourbé dans le mauvais chemin. Aussi s'arrêta-t-il bientôt en route, disant que le véritable esprit vit de considération, comme l'estomac vit de pain.

De là il tomba dans la passion du jeu. Il joua partout: au café, au tripot, au cercle, jouant ce qu'il avait et ce qu'il n'avait pas.

Au cercle, son compte ne fut pas long à régler, car, au cercle, on ne joue pas longtemps sur parole.

Mais il tomba du cercle dans le tripot. Là on trouve toujours de quoi jouer. Là tout n'est jamais perdu, hormis l'honneur.

La fortune avait trahi Georges du Quesnoy au cercle, elle lui fut bonne fille au tripot.

--C'est étonnant, se disait-il à lui-même, il y a là un voleur sur deux joueurs; il me faut une fière veine pour avoir raison de tout le monde.»

Non-seulement il avait de la veine, mais il avait des yeux. Il empêchait les méridionaux en rupture de soleil de forcer la carte. Les plus beaux escamoteurs le savaient décidé à tout, ils n'osaient trop le braver.

Après avoir perdu vingt-cinq mille francs au cercle, les dernières épaves de sa fortune patrimoniale, il gagna près de cinquante mille francs dans les tripots, à petites journées. Il retourna au cercle, armé de toutes pièces, voulant se venger.

A sa première rentrée de jeu, il gagna un peu plus de cinquante mille francs. Il est vrai que cette nuit-là, celui qui perdait le plus lui jeta les cartes à la figure en l'accusant d'avoir apporté des cartes. Qu'y avait-il de vrai? Je ne veux pas me faire l'avocat d'office de Georges du Quesnoy, je me contente de dire qu'il sauta à la figure de celui qui l'outrageait en lui jetant ces mots qui ne prouvent rien:

--Et toi, quand tu m'as gagné il y a trois mois, avec quelles cartes jouais-tu?

Les deux adversaires se battaient le lendemain au bois de Vincennes, mais ils ne parurent plus au cercle ni l'un ni l'autre.

Or la moralité de ceci, c'est que Georges du Quesnoy soupa le soir avec une comédienne à la mode qu'il afficha le lendemain pour s'afficher avec elle.

Depuis le commencement de l'hiver, il était courbé sur les tables vertes, il n'avait jamais pris une heure pour relever la tête et respirer la vie. Maintenant qu'il avait cent mille francs, il se sentait le coeur léger. Une porte d'or s'ouvrait pour lui sur le monde. Il allait dépouiller la misère et vivre de loisirs, en attendant qu'il trouvât sa voie, car il se croyait toujours appelé à de hautes destinées.

En plein mois de janvier, il retrouvait un printemps en lui. La neige qui tombait sur le boulevard lui semblait douce, comme autrefois la neige des pommiers du Soissonnais.

«O Valentine! s'écriait-il avec un renouveau d'enthousiasme; ô Valentine! quel printemps virginal je retrouverais cette année si tu venais me dire: «Me voilà!»

XII

LA BACCHANTE

Ce coup de dés fut le commencement d'une vraie veine. Georges joua partout: dans le cercle, dans les tripots, à la Bourse, le tripot des tripots. Il gagna partout; mais partout il fut quelque peu accusé de faire sauter la carte, car à la Bourse il avait un partner qui jouait le contre-coup et qui ne payait pas.

Il vivait à fond de train de l'argent du jeu, le prodiguant à toute occasion, achetant des tableaux peints et des tableaux vivants, des objets d'art et des vertus.

Un soir, vers minuit et demi, il rencontra un de ses amis qui descendait en habit de bal d'une voiture de maître.

«D'où viens-tu?

--D'un bal de banquiers. Mais décidément l'or est trop triste, je vais m'égayer un peu au bal de l'Opéra.»

Georges prit le bras à son ami.

«L'or n'est pas si triste que cela. Moi aussi; je vais au bal de l'Opéra. Et si tu me promets d'être gai, je te payerai à souper avec des drôlesses.

--Si tu me promets qu'elles seront drôles, je veux bien.»

On entra au bal. On fureta toutes les loges pour y trouver des amis, on finit par s'établir dans une avant-scène louée par un prince moldave que Georges avait rencontré chez ces demoiselles. Il y en avait quelques-unes qui venaient faire galerie dans la loge.

Le prince trépignait de joie en voyant bondir les almées parisiennes.

«Quel peuple! disait-il, comme il a de l'esprit, quoi qu'il fasse! Il n'y a que les femmes de Paris pour avoir de l'esprit au bout des pieds.»

Sans doute il osait hasarder cette opinion parce qu'une chicarde de la danse levait, à chaque mesure, le pied vers l'avant-scène, en criant au prince qu'elle lui faisait des pieds de nez. En effet, plus d'une fois elle avait failli le toucher au nez.

Georges du Quesnoy étonna d'abord toute l'avant-scène par ses menus propos éblouissants. Mais ce ne fut qu'une fusée. Malgré les agaceries des femmes, il se tourna vers le spectacle de la danse avec toute la curiosité d'un habitué des premières représentations. Il était de ceux qui s'écoutent parler, mais qui n'écoutent jamais les autres, si bien que, presque toujours après avoir jeté son feu, il se recueillait dans la rêverie ou la méditation, ne voulant causer qu'avec lui-même, tant il était personnel.

Que méditait-il, ou à quoi rêvait-il? Il pensait toujours à ses cent mille francs. C'était le point d'appui d'Archimède. Rien ne l'arrêterait plus dans son ambition. Cent mille francs! du savoir-vivre et du savoir-faire, de l'esprit, de la figure et «de la blague», il faudrait ne pas vouloir faire un pas en avant pour ne pas arriver à tout.

Mais Georges du Quesnoy n'avait pas seulement l'ambition de marcher vers les grandeurs de ce monde. Il avait l'ambition d'arriver à Valentine, aux joies inespérées de son amour, à cet idéal du coeur, plus rayonnant que tous les mirages de l'esprit.

Le roman de sa première jeunesse se rouvrait à toute heure dans son souvenir et répandait dans son âme toute la fraîcheur de l'aube et de la rosée. Quels que fussent les orages de sa vie, il n'oubliait jamais ce point de départ rayonnant, ce rêve irréalisé, cette promesse miragée du bonheur.

Pendant que le prince voyait par les yeux du corps toutes les comiques péripéties du champ de bataille de la danse, Georges se créait un autre théâtre et voyait passer sur la scène de l'Opéra les bucoliques de ses vingt ans. Il n'y a pas d'âme parmi les plus troublées qui ne retourne aux sources vives.

Toutefois la réalité s'accusait trop bruyamment pour que Georges effaçât le spectacle des danses emportées qui tourbillonnaient sous ses yeux. Si bien qu'il mêlait le présent au passé, la vérité à l'imagination, comme lorsqu'un rêve nous prend dans le demi-sommeil.

«Voyez-vous? dit-il tout à coup au prince.

--Je vois tout et je ne vois rien.

--Comment, vous ne voyez pas, dominant toutes les danseuses, cette bacchante toute couronnée de pampres qui jette des louis à pleines mains?

--Je crois que vous devenez fou.

--Regardez bien! c'est une pluie d'or.

--Si c'est une pluie d'or, je n'en suis pas ébloui du tout. Vous savez bien, d'ailleurs, que toutes ces filles qui sont là ne trouveraient pas dans leur porte-monnaie de quoi faire une poignée d'or. Il n'y a que Jupiter qui fasse ces miraclespour Danaé....»

Mais le prince parlait seul; Georges du Quesnoy s'était élancé hors de la loge pour se précipiter vers la bacchante.

Comme à la Closerie des lilas, il avait reconnu la jeune fille qui lui était apparue toute blanche dans le Parc-aux-Grives.

Mais quelle métamorphose! La virginale figure, couronnée de marguerites, était ce soir-là tout allumée et toute couperosée par les orgies nocturnes. Au lieu de ce regard timide qui se dérobait, c'était un coup d'oeil insolent qui jetait l'ivresse et la luxure. Au lieu de cette bouche candide, qui souriait sous la rêverie et qui n'avait baisé que des roses, c'était une bouche gourmande et inassouvie qui avait dévoré les sept péchés capitaux, lèvres à jamais flétries et toutes barbouillées de rouge.

«Pourquoi cette fille jette-t-elle de l'or à pleines mains?» demanda Georges en s'approchant d'elle.

Celui à qui il s'adressait était un pierrot, qui se contenta de l'appeler polichinelle en habit noir.

