Les mains pleines de roses, pleines d'or et pleines de sang
Part 6
M. de Xaintrailles avait arraché le revolver des mains de sa femme. La femme du monde avait reparu dans la jeune fille romanesque. Sur les prières de son père, elle s'était résignée à ses devoirs de fille, sinon d'épouse.
Mais ce fut en vain qu'on lui représenta que «l'escapade» de Georges était une action démodée, même sur les théâtres de mélodrame: elle persista dans son for intérieur à trouver que c'était l'héroïsme de l'amour.
Je ne dirai rien de la nuit nuptiale, qui ne commença pas même au chant du coq. Aussi Mme de Sancy disait-elle le soir que le coq n'avait pas chanté trois fois à cause de la catastrophe.
Le lendemain, M. de Xaintrailles brusqua le départ à la fin du déjeuner. Il avait été nommé la veille premier secrétaire à Rome. Il emmena Valentine à Paris, disant qu'il partirait pour Rome à quelques jours de là.
A l'heure même du départ, la jardinière du château portait un admirable bouquet à Georges du Quesnoy.
«D'où viennent ces fleurs? demanda-t-il en cachant deux larmes.
--Vous le savez bien,» répondit la jardinière en s'esquivant.
Georges baisa le bouquet, en s'imaginant qu'il avait été cueilli par Valentine elle-même, dans les sentiers où ils s'étaient tant de fois promenés ensemble.
«Ainsi va le monde, dit le médecin, qui savait un peu cette histoire; c'est peut-être vous qu'elle aime, et c'est un autre qui l'emporte.»
Quand Georges apprit que les mariés avaient quitté le château de Margival, il voulut retourner chez son père; mais le médecin le garda pendant les quelques jours de fièvre. Son frère, venu le premier jour, ne le quittait pas et lui parlait de Valentine.
«Ne te désole pas, le comte a beau l'emmener à Rome, elle te reviendra, par un chemin ou par un autre.»
Un mois après, Georges était sur pied, se trouvant tout à la fois héroïque et ridicule.
C'était au temps où l'École de droit rouvre ses portes. M. du Quesnoy n'avait pas eu le courage de brusquer son fils après le coup de revolver, mais il lui fit comprendre que l'heure de la sagesse était venue.
«Tu n'étais qu'un enfant, tu vas devenir un homme. Quand tu seras avocat, la Cour d'assises te montrera tous les jours où vont ceux que ne contient pas le devoir.»
Georges ne voulut pas repartir pour Paris sans aller rêver une dernière fois dans le Parc-aux-Grives. Il ne voulut pas s'y hasarder en plein jour. On savait dans tout le pays l'histoire du coup de revolver, il craignait d'être surpris en flagrant délit de souvenirs et regrets.
Il y passa une heure au clair de la lune, en se demandant si c'était la lune de miel pour Valentine.
Comme il cherchait les roses des mains plutôt que des yeux, car la nuit était profonde, il vit passer, sous les arbres noirs, cette adorable vision blanche qui avait enchanté son coeur.
Il s'élança pour la saisir, mais elle disparut comme le fantôme d'un rêve. «Et pourtant, se disait-il, je ne suis pas un visionnaire.»
Sans doute, dans son voyage à Rome, Valentine regretta plus d'une fois d'avoir écouté son orgueil plutôt que son coeur. Ce fut en vain que le secrétaire d'ambassade la berça dans toutes les vanités du titre et de la fortune. Elle ne vit pas se lever la lune de miel. «Ah! dit-elle un jour, si Georges était second secrétaire d'ambassade!»
C'était après le premier quartier de lune rousse.
Que devint Valentine à Rome? quelles furent les joies et les peines de ce mariage sans amour? Valentine n'aimait que le titre de son mari, le comte n'aimait que la beauté de sa femme: deux vanités. On ne bâtit pas le bonheur avec ce point d'appui.
Ils commencèrent par éblouir les curieux du Corso par le faste de leur équipage et les modes de Paris. Mais au bout de huit jours ils s'ennuyèrent de poser.
Valentine s'amusa huit jours encore des hommages des princes romains, des marquis désoeuvrés et des monsignors curieux, après quoi elle se mit à lire des romans.
Un soir, en fermant un volume de George Sand, elle murmura: «Le vrai roman je l'ai commencé dans le Parc-aux-Grives.»
LIVRE II
LES MAINS PLEINES D'OR
Si tu ne tues pas ton amour, ton amour te tuera. GÉRARD DE NERVAL.
Regarde ton âme pour voir ta conscience. SAADI.
I
LE PORTRAIT FATAL
Six semaines après le mariage du comte de Xaintrailles, Georges reçut, non sans quelque surprise, une photographie représentant Valentine en pied avec ces deux signatures: Carolus Duran et Bertall.
C'était donc une photographie d'après un portrait.
Qui lui avait envoyé cette figure? Il étudia l'écriture de l'enveloppe; c'était une écriture libre et emportée. Valentine ne lui avait jamais écrit; mais, plus d'une fois dans leurs promenades, elle avait ébauché des phrases sur le sable; il ne douta pas que le portrait ne lui fût envoyé par la jeune femme.
Pourquoi? se demanda-t-il.
Un peu plus, il partait pour Rome.
Quelques initiés ont vu ce portrait à l'emporte-pièce, de Valentine de Margival par Carolus Duran. C'était quelques jours après son mariage. Le comte de Xaintrailles avait voulu que M. de Margival ne perdît pas tout à fait sa fille; Carolus Duran, qui est un Espagnol des Flandres françaises, réussit comme par merveille à représenter la femme extérieure et la femme intérieure, la sculpturale beauté, l'ardente curiosité, la despotique coquetterie. Il peignit la future comtesse de Xaintrailles en pied sur un fond rouge, comme il a peint depuis une princesse Bonaparte. S'il n'a pas exprimé toutes les nuances de ce caractère mobile, il a imprimé sur la toile tout l'éclat de la beauté, tout le charme du sourire, toute la fierté du regard, tempérée par les grands cils voluptueusement retroussés. On n'a jamais vu de si beaux yeux nageant dans le bleu.
Comme toutes les beautés, celle de la comtesse de Xaintrailles était discutable, selon qu'elle fût dans le repos ou dans l'action. Quoiqu'elle fût souverainement intelligente, on peut dire qu'elle sommeillait souvent les yeux ouverts. La réflexion éteignait ses yeux et masquait le charme de sa bouche. Pour qu'elle fût belle, il fallait donc que sa figure fût éclairée par le rayonnement. Alors, il n'y avait qu'à mettre un point d'admiration. Mais si la figure s'endormait, les yeux voilés, la bouche close, on avait le temps de remarquer que sa peau n'avait ni le duvet de la pêche ni l'éclat «des roses et des lys». La chair était trop brune. On pouvait remarquer aussi que la figure était un peu courte quand le sourire n'entrouvrait pas la bouche.
Valentine savait bien cela, aussi avait-elle l'habitude, quand elle était seule, de lire, de dessiner, de faire de la tapisserie, devant sa psyché ou devant un miroir, car dès qu'elle s'apercevait que sa figure «tombait», elle la relevait soudainement. C'était le coup d'éperon donné à son cheval attardé.
Ce portrait fut fatal à Georges. Il le regardait matin et soir avec adoration et avec colère. C'était l'éternelle tentation qui devait le décourager à jamais. C'était le souvenir sans l'espérance, c'était l'amour sans la volupté, c'était le battement de coeur sans l'étreinte.
II
COMMENT GEORGES DU QUESNOY ÉTUDIA LE DROIT
Quand Georges du Quesnoy fît son entrée dans le pays latin, c'était en l'une des années les plus prospères du second Empire. Tout le monde avait cent mille livres de rente. Il était impossible d'aller aux Champs-Élysées où au Bois de Boulogne sans être mordu au coeur du péché d'envie, en voyant s'épanouir aussi follement la haute vie parisienne. Naturellement Georges se dit: «Pourquoi n'aurais-je pas ma part du festin?»
Il excusa presque Valentine d'avoir donné sa main au comte de Xaintrailles. Il comprit que la société dans ses exigences condamne les belles femmes à aller où est la fortune. On n'enchâsse pas les diamants dans du cuivre.
Chaque fois que Georges était venu au spectacle du Paris mondain, il rentrait chez lui avec la rage dans l'âme. Il habitait une petite chambre de vingt francs par mois, qui pouvait faire aimer le travail, mais qui ne pouvait faire aimer la vie. C'était à l'hôtel du Périgord, rue des Mathurins; mais on n'y mangeait jamais de truffes. Quoique Georges ne fût pas habitué aux lits capitonnés, il n'était pas content du tout dans ce lit de noyer traditionnel où cinq cents étudiants s'étaient endormis avant lui, sans autre ambition que de passer leurs examens. Aussi, Georges ne fit pas un long séjour à l'hôtel du Périgord, se risquant déjà à sauter par-dessus les limites de son budget. Son père, en ne lui donnant que deux mille francs par an, lui réservait pour des temps meilleurs le revenu de sa part dans la fortune de sa mère: environ cinquante mille francs. Donc, s'il avait beaucoup de jeunesse à dépenser, il n'avait pas beaucoup d'argent. Avec deux mille francs on peut encore vivre studieusement dans le pays latin, mais à la condition de ne pas passer l'eau, tandis qu'avec deux mille francs sur les boulevards on ne fait que deux bouchées.
Par malheur Georges du Quesnoy passait l'eau; il était de ceux qui s'échappent du devoir comme les enfants qui s'échappent de leur lisière, sauf à faire la culbute. Il ne se croyait pas né pour vivre dans les infiniment petits. Il avait horreur de l'horizon bourgeois, disant qu'il y mourrait d'ennui.
Dès son arrivée à Paris, il s'était résigné à vivre mal six jours de la semaine, sauf à vivre bien le dimanche. Peu à peu, comme les ivrognes, il avait fait le lundi, puis le mardi, puis le mercredi, puis le jeudi, puis le vendredi, puis le samedi. Non pas qu'il se fût mis à boire au cabaret du coin, mais au fond c'était la même chose: le jeu de dominos au café, la Closerie des lilas, Mabille, l'Élysée, Valentino, enfin les coulisses des petits théâtres où il avait pénétré grâce à sa bonne mine et à son esprit. En un mot, la vie des désoeuvrés. Il fut bientôt à bout de ressources, mais il connaissait déjà l'art de faire des dettes: la dette ouverte et la dette insidieuse.
Georges commença par se dire qu'il pouvait bien s'emprunter à lui-même un billet de mille francs par an. Une fois sur cette pente, il marcha vite; il prit une chambre de soixante-quinze francs par mois à l'hôtel Voltaire, et commença à passer l'eau pour aller dîner avec quelques amis de collège qui vivaient de l'autre côté.
L'étudiant qui ne reste pas fidèle au pays latin est un étudiant perdu. Si le Paris du plaisir entraîne le Paris de l'étude, les meilleures résolutions s'évanouissent; le désoeuvrement frappe l'esprit; les droits de la vie s'imposent avant les droits du travail. Georges continua à étudier une heure par jour, mais le reste du temps, il s'amusa.
«Ah! si j'avais connu Paris! disait-il souvent, Valentine ne m'eût pas échappé. Au lieu de lui faire des phrases sentimentales dans le Parc-aux-Grives, je lui eusse peint le tableau d'une vie à quatre chevaux à travers les folies parisiennes. Elle n'eût pas résisté. Mais, comme un imbécile, je lui faisais pressentir que, si elle m'épousait, nous repasserions par les moeurs de l'âge d'or. C'était enfantin!»
Déjà Georges ne songeait plus qu'aux chemins de traverse; il prenait en pitié ses camarades d'école, qui se promettaient à leur tour de devenir avocats de province et d'épouser quelque fille de notaire de campagne, pour mener une existence à six, huit ou dix mille francs par an.
«J'aimerais mieux me faire enterrer tout de suite!» disait Georges d'un air hautain.
Mais comment faire pour avoir les cent mille livres de rente d'un Parisien à la mode? Georges n'avait pourtant pas de goût pour la banque.
«Qui sait? disait-il, ne voulant pas désespérer; il y a des hasards heureux. Je suis beau, ne puis-je pas faire un beau mariage?»
Mais il aimait toujours trop Valentine pour penser sérieusement à une autre femme. Il se consolait bien çà et là avec quelque consolatrice du pays latin; mais ce n'était que des quarts d'heure d'amour.
Il se levait à midi sous prétexte qu'il se couchait après minuit. Il allait étudier au café en compagnie de sa voisine, qui lui répondait politique quand il lui parlait amour. Il admirait beaucoup Lycurgue en fumant à la Closerie des lilas. Il vantait, après dîner, le brouet lacédémonien et déclamait contre l'argent en pensant qu'il avait des dettes.
Çà et là il était allé à l'École de droit; une fois on lui avait parlé _mur mitoyen_: il était rentré en toute hâte pour redire sa leçon à sa voisine.
Une autre fois il avait rencontré sur le seuil de l'École de droit une fille d'Ève qui cherchait son chemin.
«Où allez-vous?
--Je ne sais pas.
--C'est mon chemin, nous ferons route ensemble.»
Et ils étaient allés.
Aussi Georges du Quesnoy passa son premier examen comme Louis XIV passa le Rhin. Ses ennemis, les professeurs de droit, ne réussirent pas à le battre avec leur grosse artillerie. Il leur fit un discours sur la peine de mort en matière politique, en homme qui avait profondément étudié la question. Un des trois oracles s'endormit, le second éclata de rire, le dernier essuya une larme: total, trois boules rouges.
Dans le tohu-bohu amoureux du quartier latin, Georges du Quesnoy avait oublié son pays--le pays de sa mère.--Les roses qu'il avait cueillies sur la tombe trop tôt ouverte, les baisait-il encore d'une lèvre respectueuse? La vie était devenue pour lui un bal masqué, un carnaval sans fin, presque une descente de Courtille; il allait sans détourner la tête, enivré par toutes les ardentes folies de la première jeunesse, jetant son coeur comme son argent--par la fenêtre—-à tous les hasards de l'amour.
On se demanda bientôt comment ses maîtresses avaient de si belles robes; on finit par se demander pourquoi il était si bien chaussé et pourquoi il n'allait jamais à pied. O scandale inouï, une coquine à la mode l'amena un jour à l'École de droit dans une Victoria à deux chevaux! Qui payait la coquine? ce n'était pas lui; qui payait les chevaux? ce n'était pas la coquine. Donc Georges du Quesnoy promenait sans vergogne, à deux chevaux, son déshonneur. Le matin, entre onze heures et midi, on reconnaissait encore l'étudiant au café Voltaire, ou au café de Cluny; déjeunant d'une simple tasse de chocolat, mais le soir entre onze heures et minuit, il changeait ses batteries: on le rencontrait sur le boulevard au sortir des théâtres méditant un souper, à la _Maison d'or_ ou au _Café du Helder_.
Vous me saurez gré de ne pas vous conter, le mot à mot de cette existence à la dérive qui est aujourd'hui fort commune à Paris pour les étudiants qui ont de l'argent, qui passent leurs examens chez quelque _demoiselle trente-six vertus_ et qui font leur stage dans toutes les folies parisiennes. Beaucoup finissent par rentrer dans le giron de la sagesse, mais plus d'un finit mal pour avoir mal commencé. Sera-ce l'histoire de Georges du Quesnoy? Ce fut en vain que son père vint à diverses reprises pour le ramener à la raison.
Comme ce n'était pas un mauvais coeur, il jurait de bonne foi qu'il briserait avec ses fatales habitudes. Il embrassait son père avec l'effusion la plus filiale; mais dès que M. du Quesnoy était parti, il retombait sous le charme des magiciennes. Et quelles magiciennes! Des femmes qui n'ont de prix que parce qu'on les paie. «On n'en voudrait pas pour rien,» disait Georges d'un air dégagé. Mais il en voulut encore quand il ne les paya plus.
Son frère vint lui-même. Mais que vouliez-vous que conseillât un rêveur à un désoeuvré? Ils furent heureux de causer ensemble: ce fut tout.
«Et toi, demanda Georges à Pierre, que fais tu?
--Je suis amoureux.
--De qui? de quoi?
--Un amour désespéré.
--Parle.
--J'aime Mme de Fromentel.
--Ah! mon pauvre Pierre, je te plains, car on m'a dit qu'elle aimait son mari et son amant!
--Je tuerai l'amant.
--Et le mari?»
Pierre ne répondit pas.
«Te voilà plus fou que moi-même, reprit Georges. Crois-moi, viens habiter Paris. La Seine c'est le Léthé. Il n'est que Paris pour oublier.
--Allons, donc! Tu n'as pas oublié Valentine.
--C'est vrai. Mais Valentine, c'est Valentine. C'est la jeunesse, c'est la beauté, c'est la poésie. Et encore je finirai par l'oublier.»
Le lendemain Pierre partit.
«Pourquoi si vite?
--J'ai promis d'aller ce soir jouer aux échecs avec M. de Fromentel.»
III
LE COEUR MAITRE DE L'ESPRIT
Georges croyait que l'esprit gouverne le coeur comme un navire qui fuit le rivage. Il avait compté sans la tempête. Maintenant qu'il avait déjà la prescience du naufrage, il s'avouait qu'il subissait la domination de son coeur. Il ne pouvait dominer son amour.
Et comme beaucoup de jeunes gens qui portent un coeur blessé, il cachait la blessure par un sourire railleur.
Mais il ne trompait pas ceux qui ont aimé et qui ont souffert.
Ce fut cette passion trahie qui le jeta à la recherche de l'Inconnu, plutôt encore que les prédictions de Mme de Lamarre. Son coeur entraîna son esprit.
Il tenta tout, décidé à rire de Dieu et du diable.
Je me trompe, il ne croyait ni à Dieu ni au diable.
O logique de la raison! Tout sceptique qu'il était il se mit à croire aux esprits, cet esprit fort!
Un philosophe a dit que chaque heure du jour et de la nuit impose son despotisme ou tout au moins son influence. Les anciens, nos maîtres éternels, n'avaient pas pour rien créé des théories pour symboliser la force occulte des actions de la nature sur l'homme. On a beau jouer au scepticisme, l'esprit fort le plus résolu n'est le plus souvent qu'un esprit faible, quand sonnent, dans la solitude et le silence, les heures nocturnes. Socrate et Platon, dans l'antiquité, Descartes et Byron dans le monde moderne, pour ne citer que les plus sages et les plus rebelles aux menées invisibles des puissances supérieures, ont reconnu que minuit est une heure fatale où l'esprit humain n'a pas ses coudées franches. Certes, quand on est en belle et bonne compagnie, quand on soupe gaiement ou amoureusement, l'heure passe sans vous donner le frémissement de ses ailes, mais si la douzième heure vous surprend dans la rêverie ou la méditation, quand vous êtes seul avec vous-même dans le cortège des souvenirs, vous subissez le contre-coup de cette heure du sabbat qui répand autour de vous, comme une pluie de fleurs mortes, les âmes en peine qui ont été les âmes de votre vie et qui viennent tenter leur résurrection dans votre coeur.
Ce n'est pas seulement le moyen âge qui a imprimé un caractère mystérieux à la douzième heure; dans l'antiquité, quelles que soient les religions, on retrouve partout ce sentiment de terreur religieuse qui s'empare des hommes, qui fait crier les bêtes. C'est la nature elle-même qui a commencé le sabbat; l'homme n'a rien inventé; il a déchiffré peu à peu les vérités éternelles dans le livre grandiose que Dieu tenait ouvert sous ses yeux.
Les esprits forts disent que la nature n'a pas de mystères. Ils ne croient à rien et ils parlent de tout avec la désinvolture des gens qui ne savent rien. Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup y ramène. On peut appliquer ceci aux âmes en peine, aux esprits errants, au monde invisible, qui nous obsèdent. Il faudrait être un docteur de l'omniscience pour résoudre si lestement le premier de ces terribles problèmes. Mais l'esprit humain est comme la mer qui perd d'un côté ce qu'elle gagne de l'autre. Nous ne pouvons aborder qu'un coin de la vérité. Et encore, parmi les plus hardis navigateurs, combien qui vont se briser dans les récifs après avoir entrevu le rivage! Celui qui dit: «Je sais que je ne sais rien,» est déjà un sage. Le Régent Philippe d'Orléans, qui fut un homme de beaucoup d'esprit et d'impiété, disait gaiement: «Je ne crois pas à Dieu, mais je crois au diable.» C'est l'histoire de tous les athées, c'est l'histoire de beaucoup de chrétiens qui ne croient à Dieu que parce qu'ils ont peur du diable.
Eh bien, le Régent avait la bonne foi d'avouer qu'il avait peur des ombres, voilà pourquoi il soupait bruyamment pour lutter contre la nuit. Il avait abordé le grand oeuvre; avant d'inventer Law, il avait voulu faire de l'or par la vertu de l'alchimie. Il riait tout haut en plein midi des apparitions nocturnes, mais il ne les niait pas: il reconnaissait qu'il ne faut pas «trop s'approcher de l'inconnu». Certes il ne tombait pas dans le piège grossier des magiciens et il se moquait des commérages de la sorcellerie. Ce n'était pas là qu'il avait étudié les sciences occultes, il était parti de plus haut et de plus loin.
Je parle ici du Régent, parce que c'était un sceptique, il me serait trop facile de mettre en scène les esprits enthousiastes pour prouver l'existence de «l'invisible». Bon gré mal gré, il faut reconnaître sa force sans vouloir s'y heurter. Les sciences humaines sont toutes des abîmes: si on s'y penche trop on s'y précipite. Rien n'est plus près de l'extrême sagesse que l'extrême folie.
Georges du Quesnoy s'était aventuré dans ce pays de l'inconnu; son imagination ardente voulait dépasser tous les horizons visibles. Il doutait de tout, mais il se laissait pourtant envahir par l'âme mystérieuse des choses. Comme il se croyait appelé à de hautes destinées, il posait à toute heure son point d'interrogation devant l'avenir, sans jamais oublier, d'ailleurs, les prédictions de la chiromancienne.
L'idée fixe est la première station de la folie. Les amis de Georges du Quesnoy commençaient à chuchoter autour de lui. Naguère il éclatait en saillies, il était l'homme de toutes les discussions et de tous les plaisirs; mais peu à peu ce ne fut plus la gaieté que par intermittence; on le surprenait méditatif, inquiet, assombri. Il eut toutes les peines du monde à passer son dernier examen, quoiqu'il fût certes un des plus subtils esprits parmi ses camarades.
Il s'aperçut lui-même de ses chimériques préoccupations. Il voulut s'arracher à cette fascination de l'abîme. Il reconnut qu'il marchait dans le vide, la raison fuyait sous ses pieds, il résolut de ne plus hanter «l'Inconnu».
Mais quand l'esprit a pris des habitudes, il ne peut pas «découcher», comme dit Montaigne. Georges du Quesnoy s'était tourné vers la folie; après avoir divorcé avec la raison, il ne pouvait rebrousser chemin. Tout le rejetait dans sa voie nouvelle, soit qu'il fût chez lui, soit qu'il fût dans le monde. Chez lui il n'aimait que les livres des visionnaires, dans le monde il n'aimait que la causerie des spiritistes ou des femmes qui croient aux évocations ou aux revenants. Partout où il allait, on faisait cercle autour de lui, comme on eût fait cercle autour d'un sphinx. On le questionnait comme un voyageur qui revient d'un pays inconnu. Tout le monde espérait qu'il ferait un peu de lumière dans les ténèbres, mais il jetait un peu plus de nuées sur les nuées, tout en imprimant autour de lui un sentiment de terreur. Il avait d'ailleurs tout ce qu'il faut pour inspirer confiance. Il parlait fort bien; il était physionomiste jusqu'à pénétrer les âmes; il lisait dans les mains comme Desbarolles; il tirait mieux les cartes que tous les charlatans à la mode. «Mais, disait-il à ses amis, ce ne sont là que des jeux d'enfant; je voudrais bien n'avoir pas été plus loin que ces amusements de salon; par malheur, moi aussi, j'ai franchi le Rubicon, et j'ai vu de trop près l'autre monde pour vivre en paix dans celui-ci.» Et quand on voulait rire, il mettait au défi le premier venu de braver la solitude nocturne en bravant le sommeil, parce que le sommeil endort plus encore l'esprit que la bête, parce que le sommeil nous fait retourner sur nos pas toutes les nuits, parce que le sommeil baisse la toile devant notre imagination à l'heure même où elle s'envolerait avec ses coudées franches loin de toutes préoccupations humaines.
IV
VISION A LA CLOSERIE DES LILAS
Un soir Georges du Quesnoy errait à la Closerie des lilas attendant l'heure de l'arrivée de quelques grandes cocottes qui l'avaient averti d'une entrée triomphale.
Il fut attiré sur le champ de bataille de la danse par les dehors engageants de Mlle Pochardinette,--une Taglioni bien connue à l'Opéra en plein vent.