Les mains pleines de roses, pleines d'or et pleines de sang
Part 5
Elle avait peut-être raison: ce sont les hommes qui font la destinée des femmes. Puisque Georges du Quesnoy l'aimait ardemment, profondément, violemment, n'avait-il pas le droit, en vertu des lois de la nature qui sont quelquefois les lois de Dieu de prendre son bien où il le trouvait, car, puisque Valentine l'aimait, c'était son bien. Si le coeur de Valentine avait battu une minute de plus sur le coeur de Georges, elle n'eût pas si légèrement sacrifié son premier amour qui fut son unique amour.
Certes, je ne veux pas faire le moraliste à rebours; nul plus que moi n'a le souci des grands devoirs de la vie, mais nul plus que moi ne hait les préjugés. Il est des jours où le grand chemin de la vie c'est le chemin de traverse.
Le lendemain Mlle de Margival résista encore à son père avec toutes les mutineries d'un enfant gâté. «Que veux-tu que j'aille faire avec ce M. de Xaintrailles?
--Ma chère Valentine, quand on porte le nom de Margival, on ne peut pas se mésallier. Aimerais-tu mieux épouser un homme qui n'eût ni titre ni nom?
--Peut-être, s'il était jeune comme moi.
--Tu ne dis pas ce que tu penses. Tu es fière comme la princesse Artaban. Si j'avais une dot sérieuse à te donner, je pourrais bien te marier à un comte ou à un baron sans le sou, mais tu sais que ta dot est bien modeste, 200,000 francs à peine; que veux-tu faire avec cela par le temps qui court?
--Eh bien, deux cent mille francs, il y a de quoi vivre deux ans.
--Comme tu y vas! Et au bout de deux ans?
--Qu'importe si ta fille est bien heureuse pendant deux ans?
--Tu es folle, je veux que tu sois heureuse toujours.»
Valentine avait bien envie de dire à son père qu'il lui serait impossible d'être heureuse sans Georges du Quesnoy. Elle n'osa pourtant point, tant elle comprit la distance qui la séparait de ce jeune homme--sans nom, sans titre et sans fortune.--M. de. Margival eût l'éloquence des chiffres. Il démontra à sa fille qu'il avait toutes les peines du monde à vivre sans faire de dettes au château de Margival, où certes on ne jetait pas l'argent par les fenêtres. Celles qui ont été élevées dans un château ne veulent pas tomber de leur piédestal de châtelaine. Or M. de Margival prouva à sa fille que, si elle ne voulait pas épouser le comte de Xaintrailles, il serait forcé de vendre son château et d'aller vivre avec elle à Soissons de la vie médiocre des fermiers et des commerçants qui ont fait une petite fortune.
Valentine aimait Georges, mais son orgueil dominait son coeur. Elle frémit à l'idée de ne plus être châtelaine de Margival, de ne plus monter à cheval, de ne plus trôner dans le grand salon, de ne plus poser à la grille du parc pour les paysans émerveillés. Son père lui fit d'ailleurs un tableau attrayant de sa vie future d'ambassadrice, car, selon lui, M. de Xaintrailles serait nommé ministre de France avant cinq ans. Quelle splendeur alors pour elle d'avoir le pas dans toutes les cours étrangères, même à la cour de France dans les jours de congé! Elle avait déjà lu des romans, elle avait jugé que celles qui sacrifient à leur coeur, font le plus souvent des sacrifices en pure perte. Voilà pourquoi elle se décida à donner sa main, les yeux fermés, à M. de Xaintrailles.
Ce fut un coup terrible pour Georges du Quesnoy. Jusque-là son amour pour Valentine était riant et lumineux comme un rayon dans la rosée. Il avait entr'ouvert la porte d'or des songes. Il avait retrouvé les clefs du Paradis perdu. Être aimé de Valentine, tout était là! Le réveil fut le désespoir. Il alla se jeter dans les bras de son frère en lui disant qu'il voulait mourir.
«Mourir, lui dit Pierre, tu souffriras, mille morts et tu ne mourras pas. Tu l'aimes donc bien?
--Si je l'aime!»
Georges à moitié fou se frappait le coeur avec désespoir comme s'il sentait là tous les déchirements d'une bête féroce. L'amour a des dents aiguës et cruelles; s'il ne se nourrit pas de joie, il se nourrit de douleur. La flèche des anciens était un symbole profond comme tous les symboles de l'antiquité. On a eu beau en faire une plaisanterie rococo de plus en plus démodée, la flèche frappe toujours, et il n'est pas un amoureux jaloux ou désespéré qui ne la sente à tout instant. On a remplacé l'image par un coeur brisé, ce qui n'est pas une image vraie, puisque le coeur n'est pas un vase de Chine ni une coupe de Sèvres. Mais, par malheur, tout est de convention dans l'art de parler et d'écrire, même dans les expressions de la passion, de la douleur et du désespoir.
XI
DESESPERANZA
Et comment Georges apprit-il son malheur? Pendant quelques jours il chercha Mlle de Margival dans le Parc aux Grives sans la rencontrer. Puisqu'elle était au château, pourquoi ne se promenait-elle plus dans le parc? Il envoya encore un bouquet, mais, cette fois, la paysanne qui le portait, toute rusée qu'elle fût, ne put parvenir jusqu'à Valentine. Une grande tristesse s'empara du coeur de Georges. Avec la jeune châtelaine il se sentait le courage d'arriver à tout, mais sans elle toutes ses aspirations tombaient à ses pieds. D'où venait qu'elle se cachait pour ne plus lui parler? Il n'avait pas perdu toute espérance, parce qu'il s'imaginait entrevoir Mlle de Margival à travers les rideaux des fenêtres; mais un jour, il comprit que tout était fini, parce qu'une femme de chambre du château, répondant à une de ses questions, lui dit à brûle-pourpoint: «Vous ne savez donc pas que nous nous marions dans trois semaines?»
Ce fut un coup de foudre. Mlle de Margival ne lui avait pas donné le droit de lui demander des explications. Il s'éloigna en toute hâte et il éclata en fureur contre sa destinée. Il interpella le ciel et la terre, le soleil et les arbres, les nuages et les fleurs, naguère témoins de ses joies amoureuses. Il voulut mourir aux pieds de Valentine; il voulut tuer son rival. Vous voyez d'ici toutes les charmantes extravagances d'un amoureux de vingt ans.
«Oui, disait-il, je tuerai cet homme qui me vole mon bonheur.»
Mais tout à coup il vit se dresser devant lui la guillotine. Il se demanda si déjà la prédiction allait s'accomplir.
«Eh bien, dit-il, qu'elle se marie! cela ne m'empêchera pas de devenir son amant.»
Le soir même il apprit que Valentine venait de partir pour Paris; on devait se marier au château, mais il fallait bien aller commander la robe d'épousée et la couronne de fleurs d'oranger.
Le mariage fit grand bruit dans tout le pays, parce que la mariée était belle et qu'elle épousait un quasi-ambassadeur. Tout le monde la trouvait bien heureuse, mais elle-même, quoiqu'elle fît du péché Orgueil une de ses vertus, était-elle bien heureuse?
Georges du Quesnoy ne le croyait pas.
Il ne voulut pas être témoin de la cérémonie. Trois jours avant les noces il partit pour Paris, saris en demander la permission à son père, mais non sans avoir dit adieu à Valentine dans un sonnet, cette fois rimé par lui, où il annonçait à la jeune fille que le mariage n'était que la préface de l'amour et que le mari n'était que le précurseur de l'amant. Ce fut le trait du Parthe. Je regrette bien que ce chef-d'oeuvre ne soit pas venu jusqu'à moi pour vous l'offrir ici, mais il paraît que Valentine, qui avait déjà vu la lune rousse avant le mariage, le noya de ses larmes et le jeta au feu,--après l'avoir lu,--pour voir une dernière fois briller la flamme de son premier amour, car sans le savoir elle avait aimé Georges du Quesnoy.
Avant d'écrire ce sonnet, Georges avait vingt fois commencé et recommencé une lettre tour à tour terrible et suppliante, où son amour et son coeur éclatait en sanglots, pendant que son esprit éclatait en sarcasmes. Mais, tout bien considéré, quoique cette lettre eût des accents d'éloquence, comme il avait l'esprit critique, il la trouva ridicule.
«Non, s'écria-t-il, il ne faut pas que Valentine garde de moi un mauvais souvenir.»
Voilà pourquoi il avait rimé un sonnet moqueur.
Dès que Georges fut à Paris, l'amour et la jalousie lui furent plus terribles. La grande ville indifférente ne pouvait apaiser ni son coeur ni son esprit. Paris n'a de distractions que pour les initiés. Les arrivants n'y sont pas chez eux, à moins qu'ils ne soient de la franc-maçonnerie, de ceux qui s'amusent partout.
Georges eut hâte de retourner à Landouzy-les-Vignes, où du moins son frère était sympathique à ses angoisses.
Et, d'ailleurs, il voulait être spectateur à son propre drame. Pourquoi n'irait-il pas à la messe de mariage, pour voir la figure que ferait devant l'autel cette belle Valentine qui lui avait promis le bonheur?
Et quelle figure ferait-elle en passant, devant lui? car, sans même le regarder, elle le verrait.
Et puis il irait dans la sacristie pour la féliciter,--comme tout le monde. Peut-être oserait-elle le présenter à son mari?
«Ah! mon cher Pierre, dit-il en embrassant son frère, figure-toi que plus je m'éloignais, et plus mon chagrin était violent. Mon coeur m'abandonnait en route; j'étais comme une âme en peine. Je suis revenu, tu me consoleras,--si je puis être consolé.
--C'est la douleur qui tue la douleur. A force de pleurer, on épuise la source des larmes. Aussi ce n'est pas moi qui te conseillerai «de jeter un voile là-dessus.» Il faut oser aborder son malheur de front; il faut s'y heurter comme dans une attaque à fond de train. Tiens, pour commencer, je vais te jeter en pleine poitrine, comme une arme de combat, la lettre de mariage.»
Pierre passa à Georges une lettre imprimée dans la plus belle anglaise des temps modernes:
_«M. le comte de Margival a l'honneur de vous faire part du mariage de Mlle Madeleine-Valentine de Margival avec M. le comte François-Xavier de Xaintrailles, secrétaire d'ambassade;_
_«Et vous prie d'assister à la bénédiction nuptiale, qui sera donnée en l'église de Margival le 27 septembre 186..»_
Dans le même pli, naturellement, se trouvait la lettre de faire-part du comte de Xaintrailles. Georges prit cette seconde lettre, la déchira et la piétina.
«Voilà ce que je ferai de lui un jour, dit-il dans sa colère.
--Tu ferais peut-être mieux de commencer par là, dit froidement Pierre; c'est lui qui vient te voler ton bonheur, va lui en demander raison. Si tu le tues, elle ne l'épousera pas.»
Et comme Georges saisissait cette idée avec passion, Pierre jeta tout de suite de l'eau sur le feu.
«Non, ne fais pas cela, parce qu'on dirait que tu es fou, parce que tu ne trouverais pas de témoins dans ce pays-ci. Et puis, après tout, le vrai coupable, c'est Valentine. Le comte de Xaintrailles ne te doit rien, tandis qu'elle te doit tout, puisque tu l'aimes.»
XII
QU'IL NE FAUT PAS TOUJOURS ALLER A LA MESSE
Georges entraîna Pierre à la messe de mariage.
Ils arrivèrent de bonne heure pour ne pas manquer le passage de la mariée.
Mais la mariée, toute à sa beauté, ne voyait qu'elle-même. Elle était rayonnante. C'étaient les vingt ans couronnés de fleurs d'oranger. Rien dans ses yeux ni sur ses lèvres ne révélait que son coeur eût des remords; elle semblait obéir à ce dicton: «Que le mariage est le plus beau jour de la vie.»
«La cruelle!» dit Georges en la voyant passer.
Il était si agité qu'il sortit de l'église. Que fit-il? Il fuma une cigarette. Aujourd'hui, dans tous les moments tragiques, on commence par fumer une cigarette.
«Que m'importe, reprit-il, qu'elle dise devant Dieu oui ou non à cet homme, puisqu'elle ne m'aime pas? Et, d'ailleurs, puisqu'elle a passé par la mairie, elle est à tout jamais Mme de Xaintrailles. C'est égal, elle ne portera pas ce soir son sourire au lit nuptial, car elle ne l'aime pas et elle ne l'aimera jamais.»
Quoique Georges fût à moitié fou de douleur et de désespoir, il n'avait pourtant pas le dessein de poignarder l'épousée. Mais il voulait, avant la fin de la journée, aller jusqu'à elle, non pour l'injurier, mais pour lui montrer sa pâleur. Il lui dirait: «Vous m'avez tué, et vous riez!»
Mais comment arriver jusqu'à elle? Il ne voulait pas faire un scandale; il avait le respect de son père, comme il avait la peur du ridicule.
Après la messe, quand la mariée monta dans le coupé du marié, avec la mère de M. de Xaintrailles, il s'approcha d'abord; mais la haie des curieux le tint à distance. Il s'en retourna désespéré avec son frère, ruminant toujours son dessein de voir face à face Valentine.
Il ne fut pas plutôt de retour à Landouzy-les-Vignes, qu'il revint sur ses pas, décidé, coûte que coûte, à s'aventurer dans le Parc-aux-Grives.
Aussi, à son retour à Margival, il franchit le saut-de-loup du parc, comme si Valentine l'attendait.
Mais Valentine ne vint pas.
Il vit passer dans les avenues les rares invités parisiens en promenade plus ou moins sentimentale.
Comme la mariée n'était pas avec eux, il se flatta de cette idée qu'elle n'avait pas voulu profaner le souvenir de leur amour en amenant le mari là où l'amoureux avait passé.
Valentine n'était pas si poétique, quoiqu'elle fût romanesque. Une jeune mariée a toujours un peu la fièvre; Valentine avait passé par tant d'émotions de vanité, de coquetterie, d'amour perdu et retrouvé, qu'elle resta toute l'après-midi au salon, à faire la causerie avec les provinciales émerveillées et les Parisiennes revenues de tout.
Le dîner dura trois heures comme un vrai dîner de province, quoique la marquise eût donné des ordres pour que ce fût un dîner napoléonien. Après le dîner, un orchestre à peu près improvisé appela les danseuses sous les armes.
M. de Xaintrailles, qui n'avait pu s'arracher à cette fête, quoiqu'il eût bien voulu emmener sa femme après la messe, ouvrit le bal avec la mariée. Mme de Sancy, qui faisait vis-à-vis avec un des témoins, le vicomte Arthur de la--, dit étourdiment:
«Vous êtes témoin du marié; eh bien, vous serez témoin qu'il sera marri.
--Je n'en doute pas, dit l'ambassadeur à Constantinople, puisque vous lui avez donné la plus belle fille du monde.
--Elle est arrière-petite-cousine de Mme de Montespan. Je crois qu'elle est bien de la même famille.
--Prenez-y garde. Lauzun disait de Mme de Montespan: «Elle est de celles-là à qui il faut deux hommes pour avoir raison d'elles, un le matin et un le soir.
--Ah! si Valentine avait épousé Georges du Quesnoy!»
Et, tout en dansant, la comtesse de Sancy raconta l'histoire, qu'elle savait fort mal, des bucoliques de Georges et de Valentine.
M. le vicomte de la--, un Lamartine en prose, reconduisit sa danseuse en lui disant: «Ne craignez rien, je mettrai les deux mondes entre la mariée et son amoureux. Je vais prier le ministre d'envoyer M. de Xaintrailles à Rio ou à Téhéran, car je ne veux pas être témoin....»
Le témoin du comte s'arrêta sur ce mot.
XIII
LE DERNIER COUP DE MINUIT
A minuit, M. de Xaintrailles trouva qu'il avait bien assez dansé. Je me trompe: que Valentine avait déjà trop valsé. Il tenta de lui faire comprendre que l'heure était venue.
«L'heure de quoi? dit Valentine en se rembrunissant; allez-vous déjà faire le mari?
--Et vous, n'allez-vous pas faire l'enfant?»
Valentine s'indigna, pleura, et ... continua à valser.
A une heure, nouvelle prière,--nouvelle rébellion.
A deux heures, le combat finissant faute de combattants, il fallut enfin s'expatrier du salon pour monter à la chambre nuptiale. Valentine pleurait de vraies larmes. Qu'est-ce que le lit nuptial, sinon le tombeau de la jeune fille?
Comme Valentine n'avait plus sa mère, elle était accompagnée de Mme de Sancy.
Vainement le marié avait dit à la comtesse: «Ne vous inquiétez pas, je connais les femmes.»
La comtesse avait répliqué: «Vous connaissez les femmes et les filles, mais vous ne connaissez pas les jeunes filles.»
Il s'était résigné à subir cette suivante improvisée, qui menaçait de mettre deux points sur les i.
«Eh bien, Dieu merci! dit-elle quand elle fut seule avec Valentine; vous n'avez pas perdu votre temps, ce soir: tudieu! vous valsiez comme une comète.
--Oui, et vous vous figurez, peut-être que je me suis beaucoup amusée. Point du tout.
--Pourquoi?
--Parce que j'ai mes idées sur le mariage. Voyez-vous, le mariage est une fête comme toutes les fêtes, mais une fête sans lendemain.
--Vous êtes une hérésiarque! je vous ferai brûler en effigie.
--Je voudrais bien vous y voir.
--Mais, ma chère enfant, je m'y suis vue.
--Vous allez me raconter vos impressions de voyage dans ce pays que je ne connais pas?
--Nous n'avons pas le temps.
--Comment! nous n'avons pas le temps! Nous avons jusqu'à demain matin. Vous allez vous coucher avec moi.»
Mme de Sancy leva les bras au ciel.
«Si je faisais cela, le comte me jetterait par la fenêtre. Vous me faites poser, d'ailleurs; vous savez bien que vous êtes mariée le jour et la nuit.
--La nuit? jamais!
--Taisez-vous, belle sournoise, on n'est pas revenue du Sacré-Coeur sans savoir que le lit nuptial est le lit nuptial.»
Et, pour tempérer cette parole, Mme de Sancy ajouta bien vite: «Tout ce que l'Église ordonne est sacré.»
Tout en parlant, la comtesse avait commencé à déshabiller Valentine; les cheveux étaient dénoués, la robe jetée sur un fauteuil, le corset de satin ne tenait plus que par une agrafe.
«N'est-ce pas que j'étais mal habillée? dit Valentine en retenant l'autre agrafe. Ce Worth n'a pas le sens commun; il dit que le jour de ses noces une femme est encore une jeune fille; il m'a surchargée! C'est ridicule, je lui avais demandé deux doigts de satin sur les épaules, il m'en a mis trois doigts: pourquoi pas une robe montante?»
Mme de Sancy se mit à rire.
«Voyons, ma chère, il fallait bien laisser quelque chose pour votre mari.»
Valentine se laissa tomber de son haut sur un fauteuil.
«Ah çà, décidément le mari a donc des droits superbes, dit-elle avec un effroi non joué.
--Oui, écoutez plutôt.»
En ce moment on entendit frapper trois coups.
Valentine voulut cacher son émotion à Mme de Sancy, qui lui avait appris à rire de tout.
«Frappez, on ne vous ouvrira pas, dit-elle, sans pouvoir toutefois lever la voix.
--Tout à l'heure, ajouta Mme de Sancy.
--Jamais, reprit Valentine.»
Mais le corset était dégrafé; Mme de Sancy avait dénoué le dernier jupon: elle entraîna Valentine vers le lit.
Cette fois, la jeune mariée prit son rôle au tragique et se remit à pleurer.
«Ce n'est pas ma mère qui me trahirait ainsi,» dit-elle.
Valentine était plus belle encore dans les larmes, sous sa chemise transparente, à demi voilée par ses cheveux.
«Ma foi, sauve qui peut,» s'écria Mme de Sancy.»
Et la comtesse s'envola par une porte dérobée.
Elle reparut presque aussitôt. «Je suis bonne,» reprit-elle. Et elle tira le verrou, pour que le comte pût entrer, jugeant bien que Valentine n'oserait pas lui ouvrir la porte. Après quoi, elle redisparut comme une ombre.
Valentine n'eut pas le temps de faire un monologue. Le comte était entré. Il s'avança doucement, vers elle, mais elle se jeta sous le rideau.
Il se passa une scène qui décida de la destinée de ce mariage. Si le comte avait été décidément un homme d'esprit, il n'eût pas joué à l'esprit cette nuit-là; il se fût montré amoureux de Valentine, elle se fût brûlée au feu; mais quand il la vit en rébellion, se barricadant dans sa vertu et dans sa pudeur, au lieu de la battre par les vraies armes, par la passion et par la force, il escarmoucha à traits d'esprit. Si bien que Valentine fut de plus en plus indignée.
A un moment de paroxysme, elle se précipita du lit à la fenêtre, le menaçant de se jeter du haut de son balcon, s'il ne se hâtait pas de rentrer dans sa chambre.
M. de Xaintrailles continua à rire.
«On a joué cela au Gymnase, dit-il, la comédie s'appelle: _Une femme qui se jette par la fenêtre._»
Quoique Valentine n'eût pas sérieusement le dessein de se jeter par la fenêtre, elle ouvrit la croisée.
«Georges! Il est là! s'écria-t-elle en se penchant sur le balcon.»
Oui, Georges. Il était là. Il avait toute la nuit erré dans le parc, un revolver à la main, de plus en plus jaloux, de plus en plus furieux, en écoutant les violons et la joie des convives. Il avait assisté, en spectateur invisible, au commencement et à la fin de la fête. Tous les convives étaient partis, mais il était demeuré, comme s'il dût être encore le spectateur de la dernière scène.
Il ne lui avait pas été très-facile de s'approcher du château, quelques convives étant sortis çà et là pour fumer; sans parler des domestiques qui allaient se conter sous les grands arbres les mystères de la journée. Mais il connaissait bien le parc et il avait l'art de s'y cacher, dès qu'il craignait d'être surpris.
Cette fois il était bien seul. Il avait suivi, à travers les rideaux de mousseline brodée, toutes les marches et contre-marches de la chambre nuptiale; vraies ombres chinoises qui ne l'amusaient pas du tout.
Au moment où Valentine ouvrit la fenêtre, il se demandait s'il n'allait pas, pour que sa folie fût plus accentuée et marquât mieux dans les reportages des journaux, escalader le balcon de la chambre nuptiale, pour se tirer un coup de revolver sous les yeux mêmes de Mme Valentine de Xaintrailles.
Il lui semblait déjà entendre par delà le tombeau le bruit quasi-scandaleux de sa mort. Je dis le bruit quasi-scandaleux; car on ne manquerait pas de dire que s'il s'était tué pour Valentine, c'est qu'elle lui avait donné le droit de se tuer. Il y avait donc un peu de fatuité et un peu de mensonge dans cet acte de désespoir. Il n'était pas fâché qu'on soupçonnât, non pas la femme de César, mais la femme du secrétaire d'ambassade. Disons-le pourtant à la gloire de sa passion: c'était l'amour lui-même qui le poussait à cette folie.
Ne plus pouvoir aimer, c'est la mort: il voulait mourir.
Tout à coup Valentine poussa un cri, et se rejeta sur M. de Xaintrailles, qui était venu à elle.
«Qu'y a-t-il? s'écria le secrétaire d'ambassade.
--Ce qu'il y a!» dit-elle en le repoussant
En cet instant un coup de revolver retentit.
Georges du Quesnoy ne se tua pas du coup. Le cri d'effroi que jeta Valentine le troubla profondément, sa main vacilla, le coup partit, mais la balle qui devait frapper au coeur ne brisa qu'une côte. Georges chancela, et tomba, ne sachant pas encore s'il était tué.
Le sang jaillit abondamment; il se releva et chercha son revolver pour s'achever; mais il avait fait quelques pas avant de tomber; il ne le trouva pas. «Enfin, dit-il, en voyant son sang, c'est peut-être assez pour mourir.»
Il retomba sur l'herbe, tout en regardant la fenêtre de Valentine.
Il espérait qu'elle viendrait sur le balcon, par curiosité sinon par amour.
Ce fut bien mieux. Cette mariée toute déshabillée, qui n'était plus qu'à un pas du lit nuptial, passa en toute hâte une robe ouverte, jeta sur elle un manteau, et, quoi que fît son mari pour l'arrêter, elle courut au jardin, n'écoutant que son coeur, se croyant une héroïne de roman, bravant tout, les devoirs de la jeune fille et de la jeune femme.
M. de Xaintrailles avait couru après elle, tout affolé de ce coup de théâtre imprévu; mais elle allait plus vite que lui, connaissant mieux le chemin dans la nuit.
Quand elle fut devant Georges du Quesnoy, elle se pencha sur lui, comme pour le secourir, ne trouvant que ce seul mot:
«Georges! Georges!
--Ah! que je suis heureux de vous revoir avant de mourir! dit Georges; je voulais frapper au coeur, votre voix a détourné le revolver, mais la blessure est mortelle.
--Non, Georges, vous ne mourrez pas.
--Je veux mourir! si je me suis manqué, je m'achèverai, je retrouverai mon revolver.»
Et sa main cherchait toujours dans l'herbe.
«Dieu soit loué! s'écria Valentine, je l'ai trouvé votre revolver.»
Le comte, qui poursuivait sa femme, la surprit un revolver à la main.
«Valentine!» cria-t-il avec effroi.
XIV
LA LUNE DE MIEL
Voici quelle fut la fin du premier acte de ce drame en trois actes, qui avait commencé si gaiement, malgré les prédictions de Mme de Lamarre.
Le médecin de Margival fut appelé. Il jugea que Georges ne pouvait retourner chez son père; il lui donna l'hospitalité.