# Les mains pleines de roses, pleines d'or et pleines de sang

## Part 4

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--Primo, mademoiselle, vous l'habitez; secundo, il y a une autre jeune fille qui m'est déjà apparue deux fois comme dans les contes de fées.

--Tertio, monsieur, vous êtes un visionnaire.»

Mlle de Margival, qui, au fond, n'était pas timide, qui promettait même d'être une femme sans peur, sinon sans reproche, avait repris pied et maîtrisait son émotion.

«Je vous jure, mademoiselle, que tout à l'heure j'ai vu là-bas, plus loin que les marronniers, une jeune fille passer en robe blanche, légère comme une ombre.

--Et d'abord, monsieur, vous conviendrez que la robe blanche n'est pas de saison.

--Ma foi, mademoiselle, quand on est chez soi....

--Chez soi! dans un parc qui est ouvert à tout le monde.

--Je ne puis le nier, puisque j'y suis moi-même.

--Oh! vous, vous n'êtes pas tout le monde, vous êtes de nos amis depuis hier.»

Georges s'inclina.

--«Mademoiselle, avez-vous une soeur? une cousine? une filleule?

--Ah! oui, vous revenez à votre vision. Eh bien, la vérité, c'est que je n'ai ni soeur, ni cousine, ni filleule; c'est qu'il n'y a au château que mon père et moi, avec un jardinier, un valet de chambre, une cuisinière et une femme de chambre, qui ne sont pas du tout en robes blanches.

--C'est que vous ne connaissez pas cette jeune fille, mademoiselle. Puisqu’après tout ce parc est ouvert à tout venant, il n'est pas impossible qu'une demoiselle du voisinage y soit venue cueillir des fleurs.»

La jeune fille s'inclina à son tour, comme si elle jugeait que l'entrevue avait duré assez longtemps. Elle avait peur que son père ne survînt.

«Adieu, mademoiselle, dit Georges du Quesnoy, qui s'était enhardi; me permettez-vous de continuer ma promenade dans le parc et de recueillir, une à une, tous les pétales des marguerites que vous avez effeuillées?

--Non, monsieur, dit Mlle de Margival en rougissant, je ne veux pas que vous sachiez ce que m'a dit la marguerite.

--Mademoiselle, je le sais, la marguerite vous a dit: passionnément.»

Mlle de Margival s'était éloignée de quelques pas.

Georges venait de cueillir, lui aussi, une marguerite.

«Ce n'est pas la peine de la consulter, n'est-ce pas, mademoiselle, car elle me répondra: Point du tout.»

Valentine se retourna. Jamais un pareil éclair ne jaillit des yeux d'un jeune homme et d'une jeune fille.

VII

POINT DU TOUT.

Le dimanche, à la messe, on se regarda encore; la messe parut trop courte à ces fervents catholiques. Au sortir de l'église, Georges du Quesnoy salua M. de Margival, qui lui tendit cordialement la main; mais Mlle de Margival semblait ne l'avoir jamais vu. La calèche du château attendait sous les arbres, à côté de l'église. Comme le comte y conduisait sa fille, le suisse, encore armé de sa hallebarde, vint lui dire qu'il y aurait le lendemain conseil de fabrique, et que M. le curé, qui retirait son surplis, voudrait bien en causer avec lui. Il était question d'une chaire à prêcher. Le comte retourna à l'église pour causer avec le curé. Mlle de Margival se retrouva donc seule un instant avec Georges. Pour cacher son émotion elle lui demanda, d'un air un peu railleur, s'il était revenu de ses visions. Il lui répondit qu'il était plus visionnaire que jamais; puisqu'elle-même lui apparaissait à toute heure.

On se regarda encore comme à la rencontre dans le parc.

«Est-ce que vous me permettrez, mademoiselle, de franchir demain le saut-de-loup, rien que pour cueillir une marguerite?

--Non, monsieur, pas demain, parce que je n'y serais pas; mais aujourd'hui si vous voulez.

--A quelle heure?»

Avant de répondre, Mlle de Margival réfléchit un peu.

Je ne sais pas si le diable qui perdit Marguerite à la porte de l'église vint troubler l'âme de la jeune fille, mais elle répondit: «A six heures,» tout en se disant que son père ne serait pas au château à cette heure-là.

M. de Margival devait dîner chez Mme de Sancy. Dîner de libres paroles d'où toutes les jeunes filles étaient exclues.

M. de Margival reparut presque aussitôt avec M. le curé.

Georges du Quesnoy le salua une seconde fois, tout en jetant ce mot à Mlle de Margival:

«Passionnément.»

A quoi elle riposta par:

«Point du tout.»

Comme Georges du Quesnoy avait déjà de la malice philosophique, il jugea que ce _point du tout_ était un aveu. Si Mlle de Margival avait voulu briser sur ce point délicat, elle se fût contentée de ne pas répondre.

Georges retourna chez lui l'âme pleine d'amour, l'esprit plein d'espérance. Mlle de Margival, quel que fût le point de vue, était une bonne fortune: pour l'amoureux elle était belle, pour l'ambitieux elle était riche, pour le glorieux elle était noble.

La question serait de décider le père, non pas à dire _point du tout_, mais à dire oui. Georges pensa que ce ne serait point chose aisée, car M. de Margival était une des personnalités du pays; il devait rêver pour sa fille, à qui il donnerait trois ou quatre cent mille francs de dot, un mariage politique, nobiliaire, diplomatique. Georges aurait beau se hausser sur la pointe de ses pieds, il ne pourrait faire grande figure devant M. de Margival. Son père était fort honorable, légèrement drapé dans sa noblesse de robe, mais il ne pouvait montrer un blason sur fond d'or. A peine donnait-il à ses trois enfants chacun cinquante mille francs pour le jour de leur mariage. Mais il y avait un autre abîme entre Georges et Valentine, c'est qu'ils étaient presque du même âge. L'échappé de collège n'avait pas de temps devant lui pour arriver à quelque chose de sérieux qui pût plaider en sa faveur. Il ne serait pas encore avocat, sans doute, que déjà la jeune fille aurait donné sa main.

Toutes ces réflexions n'empêchaient pas Georges d'être très-heureux de son amour et de l'amour de Valentine, car décidément il prenait le _point du tout_ pour l'argent comptant de l'amour.

Rentré à la maison, il dit à son frère:

«Tu n'as jamais été amoureux, toi?

--Moi, je le suis tous les jours.

--De qui?

--De toutes les femmes, ici, là, partout, plus loin.

--Je connais cela; c'est le contraire de l'amour. C'est égal, puisque tu es poëte, fais-moi des vers à ma beauté.

--Ta beauté! qu'est-ce que cela?

--Cela, c'est Mlle Valentine de Margival.

--Tu es fou, une orgueilleuse qui te mettra à ses pieds.

--Eh bien, qu'elle me mette à ses pieds; je me charge de la faire tomber dans mes bras.

--Comme tu y vas.

--Oh! moi, je ne suis pas pour les rêveries platoniques.

--Tu es venu, tu as vu, tu as vaincu.

--Voyons, fais-moi des vers, je les enverrai demain matin dans un bouquet.

--Et tu les signeras?

--Pas si bête; mais elle saura bien qu'ils sont de moi.»

Pierre avait pris son crayon et ébauchait déjà des alexandrins.

«C'est si difficile d'écrire en prose! dit Georges.

--C'est si facile d'écrire en vers! dit Pierre. Vois si j'ai traduit ton coeur.

--Déjà!»

Et il lut:

Vous êtes à la fois la Grâce et la Beauté: Votre sein chaste et fier dans la neige est sculpté, Vous avez le pied fin, vous avez la main blanche; Votre cou, c'est le lys que le vent d'avril penche; Vos yeux ont dérobé les feux du firmament, Et vos regards mouillés versent l'enchantement.

Valentine, croyez ma bouche où le mensonge Ne passera jamais: l'amour est un beau songe Qui nous prend à minuit et nous réveille au ciel, Pour nous nourrir de lait, d'ambroisie et de miel.

C'est une chaîne d'or traînée avec délices, Un doux parfum venu des plus chastes calices, Une larme, une perle, un sourire, un rayon, Une gazelle, un loup, une biche, un lion, Une source où jamais l'on ne se désaltère... Valentine, l'amour c'est le ciel et la terre!

«Mais c'est admirable, s'écria Georges, je n'aurais jamais trouvé cela.

--C'est parce que tu n'es pas si bête que moi, comme tu dis toujours.

--Vous autres poëtes, vous êtes comme des marchands de nouveautés. Vous avez des rayons pour tous les sentiments: étoffes de printemps, étoffes d'automne.

--Oh mon Dieu! oui, dit Pierre; quand tu voudras des imprécations contre ta beauté, tu viendras encore frapper à ma porte, je te donnerai cela à juste prix.»

Georges embrassa bien familialement Pierre.

Ces deux frères étaient des frères amis qui s'étaient toujours beaucoup aimés. Ils étaient nés à un an d'intervalle, si bien qu'ils avaient traversé, les mains dans les mains, l'enfance et la première jeunesse, ne se disputant jamais les jouets et se battant l'un pour l'autre avec une bravoure touchante. Ils se rappelaient qu'au lit de mort, leur mère leur avait dit: «Embrassez-vous.»

Et chaque fois qu'ils s'embrassaient, ils sentaient que leur mère était encore avec eux.

Ce soir-là, Georges eut des larmes dans les yeux en embrassant Pierre, des larmes pour sa mère et des larmes pour Mlle de Margival.

«Comme je voudrais que tu fusses heureux, dit Pierre en embrassant Georges à son tour.

--Et moi aussi, dit Georges en reprenant sa gaieté, car je n'ai pas de temps à perdre, puisque je dois mourir de mort violente.»

VIII

LES ÉTOILES

Le lendemain matin, Mlle de Margival, se promenant dans le parc, vit venir à elle une paysanne qui lui présenta un bouquet.

«Oh! les belles fleurs! d'où cela vient-il?

--De partout, répondit la paysanne avec un sourire malin. Je les ai cueillies par-ci par-là pour vous les offrir.

--Oui, ce sont des fleurs des champs, n'est-ce pas? Elles sont si jolies, si jolies, si jolies, qu'on dirait des fleurs artificielles.»

Vrai mot de paysanne. Celle qui était devant Mlle de Margival regarda autour d'elle pour s'assurer de la solitude.

«Voyez-vous, mademoiselle, dans les fleurs des champs il y a le langage des fleurs.

--On vous a appris cela au catéchisme?

--Non, à la veillée. Quand vous serez dans votre chambre vous prendrez chaque fleur, une à une et elles vous diront ce que vous voulez savoir.

--Je ne connais pas le langage des fleurs.

--Mademoiselle veut rire. Quand on sait lire comme mademoiselle, on lit dans les fleurs et dans les étoiles.»

Mlle de Margival ne rentra pas dans sa chambre pour questionner le bouquet. Elle s'enfonça dans une avenue ténébreuse de châtaigniers où elle était sûre de ne pas rencontrer son père. Elle ne doutait pas que le bouquet ne vînt de Georges du Quesnoy. Elle avait trop l'esprit féminin pour ne pas deviner que le langage des fleurs c'était une lettre du jeune homme.

C'était mieux qu'une lettre, puisque c'étaient les vers de Pierre.

«Chut! ça brûle,» dit-elle en mettant les vers dans son sein.

Mais elle les reprit bientôt pour les relire encore.

«C'est amusant, les amoureux, murmura-t-elle.»

Elle ne disait pas encore: «C'est amusant, l'amour.»

A quelques jours de là, Mme de Sancy donna un bal où se retrouvèrent Georges et Valentine. Ce soir-là, Valentine eut tant de caprices et de coquetteries que Georges souffrit mille morts. Il comprit qu'il ne pourrait jamais retenir dans ses bras cette jeune fille, qui avait soif de toutes les adorations. Mais comme elle le vit triste, elle vint à lui, elle l'emporta dans la valse, elle l'enivra de toutes les ivresses virginales.

Ce qui les charmait et les détachait de la terre tous les deux, c'était ce divin amour qui ne sait encore rien de la passion, qui s'ignore lui-même, tant il s'étonne de ses ravissements, qui n'effleure même pas la volupté, tant il brise les liens terrestres. Amour tout esprit, tout âme, tout coeur. Mais pour être amoureux, il faut être doué, car cela n'est pas à la portée de tout le monde. Combien qui passent à côté et qui vont tout droit à la passion sans avoir entrevu cet adorable vision! Mais Georges et Valentine étaient touchés du rayon divin. Ni l'un ni l'autre n'avait hâte de sortir du paradis pour trouver le paradis perdu.

Un soir, en l'absence de M. de Margival, Georges du Quesnoy était resté plus tard que de coutume; il avait dit à Valentine qu'il ne dînerait pas, espérant que Valentine reviendrait après dîner.

Elle avait pour ainsi dire dîné par coeur, tant elle avait hâte de renouer la causerie interrompue. Et de quoi causait-on? de rien; mais c'était tout. Mlle de Margival était donc revenue bien vite. La nuit tombait; les arbres de l'avenue du château masquaient les nuages empourprés du couchant. Les oiseaux s'appelaient et se répondaient. Déjà l'étoile du soir annonçait une belle nuit. Les deux amoureux ne s'étaient pas encore vus dans le demi-jour. Ils se sentirent plus émus que de coutume. Au plus léger bruit, Valentine se rapprochait de Georges, qui n'osait se rapprocher d'elle. Ils allèrent s'asseoir sur une petite meule de regain ramassé le jour même. Les rainettes criaient dans l'étang, les feuilles devisaient sur les arbres, une chanson lointaine retentissait dans le bois.

Quoique Georges eût horreur des banalités, il ne trouva rien à dire, sinon que c'était une fort belle soirée; ce à quoi Valentine répondit en soupirant, comme la première paysanne venue: «Ah! oui, on est heureux d'être au monde.»

Il ne vint ni à l'un ni à l'autre la pensée d'être plus heureux que cela.

Georges ne songea même pas que dans cette solitude cachée par le bois, presque voilée par la nuit, il lui serait bien doux d'étreindre Valentine et de s'enivrer sur ses lèvres. Elle-même, quoique plus décidée par sa nature et son caractère, n'eut pas un instant peur que Georges ne tentât l'aventure. Elle se sentait si heureuse ainsi, qu'elle ne doutait pas que le bonheur de Georges ne se contentât de ce qui faisait son bonheur à elle.

Peu à peu les étoiles s'allumèrent au ciel. Ils firent par là un voyage au long cours abordant chez Saturne, débarquant chez Vénus, s'attardant chez Jupiter, prenant pied dans la grande Ourse. Et partout ils s'y créaient une existence enchantée, un amour étoilé, s'il en fut. Deux belles heures se passèrent ainsi à décrocher des étoiles dans le bleu profond des nues.

«C'est un malheur, dit tout à coup Valentine, j'ai trop étudié l'astronomie, la science gâte l'imagination.

--Vous avez bien raison, dit Georges, mais ne croyez pas un mot de la science. Le soleil n'a été créé que pour illuminer la terre, et les étoiles pour illuminer la nuit. Ce ne sont pas des mondes, ce sont des âmes égarées qui sont déjà venues sur la terre et qui y reviendront.»

La cloche du château sonna dix heures.

«Oh! mon Dieu, s'écria Valentine, dix heures à la campagne, c'est minuit à Paris. On va me chercher avec des lanternes si je ne me sauve tout de suite.»

Elle s'était levée. Elle tendit la main à Georges, qui y appuya ses lèvres. Elle trouva cela si naturel ce soir-là, qu'elle pencha en toute candeur deux fois son front vers les lèvres déjà apprivoisées.

Georges baisa et rebaisa les beaux cheveux avec délices. Mais, comme il s'y attendait un peu, elle lui dit:

«Chut! les étoiles nous regardent.»

Leurs âmes s'étaient si bien fondues dans la même idée et dans le même sentiment, que, tandis que Georges, s'en retournant à Landouzy-les-Vignes, s'imaginait que les étoiles lui faisaient une auréole, Valentine, à peine arrivée dans sa chambre, fit signe aux mêmes étoiles de venir jusque sur son oreiller.

IX

DAPHNIS ET CHLOÉ

Ces fraîches promenades dans le parc de Margival furent la vraie jeunesse de coeur de Georges et de Valentine. Ils étaient nés à l'amour; ils n'étaient pas nés à la passion. C'était l'aube vermeille et rieuse, c'était le soleil à ses premiers rayons, s'éblouissant lui-même à tous les diamants et à toutes les perles de la rosée. Plus tard, ils dirent tous les deux: «O mes fraîches promenades dans le parc de Margival, qui donc me les rendra!»

C'est que les arbres, les arbustes, les buissons, les herbes et les fleurs, le ciel dans l'étang, le parfum des roses, la senteur pénétrante des foins coupés, le bourdonnement des abeilles, les molles secousses de la brise, le gai sifflement du merle, la chanson interrompue du rossignol, les mille bruits, les mille couleurs, les mille arômes, la nature, en un mot, était sympathique à leur amour. C'était le fond du tableau, c'était le cadre enchanteur.

Le soir, Valentine rentrait dans sa chambre, tout enivrée, mais prise par les mélancolies, et elle se disait: «C'est donc triste d'aimer?»

C'est triste, mais c'est doux.

Qu'est-ce que la tristesse, d'ailleurs, sinon la porte ouverte sur l'infini? Quand le peintre flamand Kalft met une rose toute fraîche sur ses têtes de mort, il exprime une idée et un sentiment. L'amour touche la mort, parce que, dans ses gourmandises de temps et d'espace, il juge que la vie ne dure qu'un jour et qu'il ira plus loin que la vie. La tristesse, c'est l'aspiration au lendemain.

C'était bien avec les mêmes battements de coeur que Georges rentrait dans sa chambre. Quand il avait vu Valentine, il ne voulait parler à personne, tant il avait peur de perdre les trésors de son coeur. Il lui semblait qu'il emportait dans ses bras toute une gerbe de souvenirs. Il les savourait un à un avec une joie ineffable. Sa fenêtre donnait du côté de Margival. Quel que fût le temps, il y restait deux longues heures, l'oeil perdu dans les étoiles, comme s'il dût y rencontrer le regard de Valentine. Il se promettait déjà les contentements, les troubles, les ivresses du lendemain. Or, le lendemain, si Valentine lui avait donné rendez-vous pour deux heures, il partait après le déjeuner de midi, pour arriver une heure trop tôt, tant il aimait le chemin. Il s'amusait à battre les buissons, grand écolier indiscipliné, qui fait déjà l'école buissonnière dans la vie. On sait déjà que de Landouzy-les-Vignes à Margival il n'y a pas une heure à pied. Le chemin tout sinueux est lui-même indiscipliné; c'est le vieux chemin primitif qui va, qui vient, serpentant ici, de là, se perdant sous les touffes ombreuses, se retrouvant dans la vigne, sautant les ruisseaux et s'attardant à la montagne. Rien n'est plus pittoresque: tantôt à fleur de terre, tantôt caché par les talus tout égayés, d'épines et de sureaux. Aussi ce chemin était aimé de Pierre comme de Georges.

«Tu ne t'imagines pas comme je cueille des rimes de ce côté-là!» disait Pierre.

Il accompagnait souvent son frère au départ, mais ils se quittaient en route, le poëte entraîné par la solitude, comme l'amoureux par l'amour.

Quoiqu'il ne voulût pas être indiscret et qu'il craignît de rencontrer M. de Margival, Georges du Quesnoy arrivait toujours dans le parc avant l'heure. Valentine elle-même devançait l'aiguille, elle venait chaque jour, avec une émotion grandissante. Quand elle s'approchait du saut-de-loup du côté des bois, c'était avec de violents battements de coeur. Elle pâlissait et n'osait regarder, peut-être d'ailleurs aimait-elle mieux être surprise, quoiqu'elle eût des yeux de lynx. C'est ce qui arrivait souvent. Georges l'attendait sous une touffe de châtaignier et débusquait à son passage, elle tressaillait et s'arrêtait court. «C'est vous!--Déjà!--Si tard!--Il y a un siècle!--Quelle joie!» Les premières fois on se donnait la main, on en était arrivé à s'embrasser, je me trompe, Valentine inclinait le front et Georges lui baisait les cheveux.

C'était tout. Que faut-il de plus aux vrais amoureux qui ne veulent pas égorger l'oiseau qui chante, à ceux qui craignent de sauter des pages dans le roman de l'amour, à ceux qui veulent ouïr toute la gamme qui résonne dans le coeur?

Bienheureux les amoureux qui commencent leurs rêves dans les _Idylles_ de Théocrite, dans les _Bucoliques_ de Virgile, dans les _Églogues_ de Longus. Les merveilleux bouquets que les Parisiens payent cinq louis pour envoyer le matin à leurs maîtresses n'auront jamais le parfum de la violette et de la primevère que les amants rustiques cueillent ensemble sur la lisière du bois ou dans la prairie. Il y a aussi loin d'un bonheur à l'autre que de la forêt de l'Opéra à la forêt du bon Dieu.

Cette aventure romanesque promettait des chapitres charmants; par malheur elle n'alla pas plus loin, car, le lendemain, M. de Margival dit à sa fille:

«Que dirais-tu s'il te fallait habiter Vienne, Rome ou Saint-Pétersbourg?»

Valentine demeura d'abord silencieuse.

«Par exemple, voilà une étrange question. Je dirais que j'aime mieux habiter Paris.

--Tu fais semblant de ne pas me comprendre, mais tu sais bien ce que je veux dire.

--Oui, mon père, je sais bien ce que tu veux dire. Je sais que tu en tiens pour la diplomatie. Je sais qu'il me serait fort désagréable d'avoir trop chaud à Rome, et trop froid à Saint-Pétersbourg. Ce n'est pas une vie, celle-là. Tu veux donc m'exiler?

--Non, j'irai partout où tu iras.»

Mlle de Margival était devenue pensive.

«Tu disposes de ma vie, mais si j'avais disposé de mon coeur?

--Ton coeur, tu ne connais pas cela. Le coeur, vois-tu, ma fille, c'est la raison, c'est le devoir, c'est la vertu.

--Je crois que je le sais mieux que toi: le coeur, c'est le droit d'aimer qui on veut.

--Tu dis des folies.»

Et M. de Margival, qui permettait bien à sa fille d'être, çà et là, fantasque et volontaire, reprit despotiquement son autorité par la force du raisonnement.

M. de Xaintrailles, déjà allié à sa famille, était second secrétaire d'ambassade à Saint-Pétersbourg. Il était question de le nommer premier secrétaire à Rome ou à Vienne.

Il n'était pas jeune, mais il possédait un demi-million; il avait de la figure et de l'esprit; on ne pouvait donc pas trouver un mari plus à point pour une héritière qui n'avait qu'une demi-fortune.

Mlle de Margival évoqua l'image de Georges du Quesnoy. Elle le trouvait charmant, mais il était si jeune qu'elle ne pouvait songer à devenir sa femme avant quelques années. Et puis il n'avait ni fortune ni position. Or elle voulait faire bonne figure dans le monde. «Et pourtant je crois que je l'aime,» murmura-t-elle.

Valentine n'était pas précisément de la nature des anges. Née pour la terre, elle avait un peu trop le souci des choses de la terre. Toute jeune, elle avait vu son père pris aux difficultés de toutes sortes parce qu'il se défendait contre les batailles du luxe avec une très-médiocre fortune. Quoiqu'il adorât sa fille, il discutait beaucoup avant de lui donner une robe nouvelle. Valentine aimait le superflu, mais c'était un amour des plus platoniques. Chaque jour elle s'indignait contre l'argent. Mignon cherchait son pays; le pays de Valentine, c'était le luxe.

Et voici comment ces jolies bucoliques furent frappées d'un coup de vent à leur première aurore, sans quoi nous aurions peut-être retrouvé dans le monde moderne les amours pastorales de Daphnis et Chloé.

X

L'AMOUR QUI RAISONNE

Valentine était romanesque. Tout en pleurant elle-même son rêve évanoui, elle songea avec une douce volupté à toutes les larmes que répandrait Georges du Quesnoy. Ne pas aimer dans le mariage, mais savourer les larmes de l'amour, n'est-ce pas déjà une consolation! Il était doux à Mlle de Margival de penser que l'adoration de Georges du Quesnoy la suivrait partout; il lui était même doux de penser qu'il ne pourrait être heureux sans elle. «Qui sait, dit-elle avec un sourire amer, si l'amour n'est pas l'impossible? qui sait si l'amour n'est pas un regret?»

Depuis qu'elle lisait des romans, Valentine voyait que tout finissait mal; depuis qu'elle allait dans le monde, elle s'apercevait que les gens mariés n'étaient pas amoureux. Les romanciers lui avaient appris que le roman de l'amour n'a qu'un beau commencement. N'avait-elle pas eu ce beau commencement?

«Non, dit-elle, ce n'était que le commencement du commencement.»

Un soir, en attendant M. de Xaintrailles, elle repassa les avenues du parc où Georges du Quesnoy avait semé tant de souvenirs. Pourquoi ne vint-il pas ce soir-là?

Elle se rappela le jour où, lui disant adieu, elle avait penché ingénument son front, toute perdue dans ses rêves.

Il l'avait prise dans ses bras avec un sentiment d'adoration sans songer non plus qu'elle à mal faire. Elle s'était envolée comme un oiseau qui a peur d'être attrapé. Mais elle ne s'était pas envolée bien loin et il ne l'avait pas poursuivie. C'était les amours de l'âge d'or.

A ce charmant souvenir elle ne put s'empêcher de lui en vouloir. «Pourquoi, dit-elle, ne m'a-t-il pas gardée sur son coeur?»

