Les mains pleines de roses, pleines d'or et pleines de sang
Part 3
--_Vae victis!_ Tant pis pour moi! Tous les grands noms sont morts de mort violente, sans parler de Jésus-Christ. Homère est mort de faim, Socrate a bu la ciguë, César fut poignardé, Alcibiade fut percé de flèches, toute l'antiquité est pleine de ces choses-là. Sardanapale se brûla vif, Anacharsis fut étouffé, Zénon mourut dans les tortures, Polycrate fut crucifié, Ésope, comme Danaé, fut précipité du haut d'un rocher, Sapho se précipita elle-même; Philippe; roi de Macédoine, tomba sous les coups de Pausanias, qui tomba sous les coups d'Alexandre; Phocion but la ciguë, comme Socrate; Artaxercès fut dévoré par les bêtes, Pyrrhus tomba sous le coup d'une pierre, Antiochus et Bérénice furent empoisonnés, comme Annibal, comme Aristippe; Archimède fut tué au siège de Syracuse; Mithridate a eu beau s'habituer au poison, il n'en mourut pas moins de mort violente; Cléopâtre mit un aspic à son beau sein. Combien de morts terribles à Jérusalem! Plus de trois millions sous Vespasien et sous Titus. Et les Romains, croyez-vous qu'ils soient morts de leur belle mort? Tibère, Caligula, Claude, Néron, Galba, Othon, Vitellius, Domitien, Commode, Caracalla. Agrippine, femme de Tibère et fille d'Auguste, mourut de faim; mais je passe par-dessus toutes les tragédies. Protée se brûla lui-même sur un rocher, Manès fut écorché vif, Bhéram, roi des Perses, fut tué d'une flèche; l'empereur Maxime eut la tête tranchée, Attila, qui avait ruiné cinq cents villes et tué un million d'hommes, mourut de joie dans son lit: mort violente! L'empereur Xénon fut enterré vivant par la belle Ariadne. Je passe sur tous les drames de la cour de France avant Frédégonde, après Brunehaut. Et le conseil des Dix! et les Sforza! et les Borgia! Mais quel que soit le pays, qu'on s'appelle Jean Huss ou Marie Stuart, qu'on soit Cinq-Mars ou le duc de Montmorency, Barneweldt ou Buckingham. «Et la garde qui veille aux barrières du Louvre n'en défend pas les rois:» Henri IV meurt poignardé, Louis XVI guillotiné. 1793, c'est la grande époque; la guillotine ne frappe pas assez vite quand les terroristes sont au pouvoir. Et quand la guillotine se repose, tout est-il fini? Et Paul Ier, assassiné; et Mohamed, poignardé; et le duc d'Enghien, et le grand vizir Mustapha. Et le comte d'Entraygues et la Saint-Huberti dans les bras l'un de l'autre; et Napoléon Ier cloué sur un rocher, et Ney, qui inaugure la réaction blanche; et Kotzebue, et Karl Sand, et le duc de Berry, et le pacha de Janina, dont la belle tête, coupée, fut envoyée au sérail; et les massacres de Chio, et l'empereur Iturbide, et les janissaires massacrés à Constantinople; et le dernier des Condé, pendu à l'espagnolette d'une croisée; et Napoléon II, et Léopold Robert, et le baron Gros, et le maréchal Mortier, et Armand Carrel, et le comte Rossi, et les archevêques de Paris, et Gérard de Nerval, et Maximilien! Hécatombe, hécatombe, hécatombe de morts violentes! Il n'y a que les paresseux qui meurent dans leurs lits. J'accepte donc la mort violente; si je meurs ainsi, c'est que je jouerai un grand rôle.»
Les auditeurs furent émerveillés de la mémoire du lycéen. Il avait remué tous ces noms célèbres avec la rapidité d'un prestidigitateur.
Georges du Quesnoy paya encore d'audace.
«Et maintenant, madame, dit-il avec beaucoup de laisser-aller, je vais vous raconter ma mort.»
Il se fit un grand silence; le jeune homme avait décidément conquis tout le monde. On se groupa autour de lui, les femmes avec une inquiétude romanesque, les hommes avec une curiosité railleuse, mais pourtant attentive.
Georges du Quesnoy avait passé sa main sur son front comme pour faire jaillir la lumière dans sa pensée.
«Attendez donc, dit la maîtresse de la maison, on va servir le thé, vous nous direz cette belle histoire tout à l'heure, car je ne veux pas que l'histoire soit coupée en deux.»
La comtesse sonna, on apporta le thé, elle le servit de sa blanche main, mais en toute hâte, comme pour dire: «Dépêchez-vous, la tragédie va commencer.»
Pendant qu'on prenait le thé bruyamment, Georges, replié sur lui-même dans l'attitude d'un chercheur, eut une vision étrange; soit que ce mot: _mort violente_, lui eût fait une profonde impression, soit que la prescience lui montrât un des tableaux de l'avenir, il vit, sous le rayon d'un soleil levant, cet abominable échafaud armé d'un couperet qui s'intitule la guillotine.
«Eh bien, vous ne commencez pas?» lui dit Mme de Sancy.
Il leva la tête et sembla ne plus savoir où il était.
«Pardonnez-moi, madame, lui dit-il, mais j'étais déjà si loin dans mon histoire, que j'oubliais de vous la raconter.»
Cinq minutes après, tout le monde s'était remis en cercle autour du conteur inédit.
Georges du Quesnoy n'était pas fâché d'avoir vu s'ouvrir cette parenthèse entre le titre de son roman et son récit. Il avait pu, tout en causant, ébaucher dans son esprit toute une histoire pour la galerie, mais il avait peur de tomber dans quelques vulgarités rebattues. Les beaux romans sont connus de tout le monde, on ne peut pas les refaire; les mauvais sont toujours nouveaux, mais est-ce la peine de les faire? Il craignait, d'ailleurs, que les choses ne se passassent comme à la lecture de _Paul et Virginie_: au beau milieu de son conte tous les châtelains voisins demanderaient leur carrosse.
«Vaille que vaille, dit-il tout à coup. Je commence.»
Il huma délicieusement sa seconde tasse de thé, du vrai thé chinois, dans du vrai chine:
«Il était une fois....
--C'est un conte, dit une jeune fille; je n'y croirai pas.
--Chut! dit Mme de Sancy avec impatience, il n'y a rien de plus vrai que la _Barbe-Bleue_. J'en connais plus d'un ici qui a eu sept femmes.
--A propos, dit Georges du Quesnoy en se tournant vers la devineresse, vous m'avez dit que je mourrais de mort violente, mais de quelle mort violente? Serai-je pendu? Serai-je fusillé? Boirai-je la ciguë? Me précipiterai-je du rocher de Leucade? Serai-je assassiné? Serai-je guillotiné?»
Après chaque question, le jeune homme mettait un point d'interrogation et un silence, la dame répondait: «Non» par un signe de tête; mais à la dernière question: «Serai-je guillotiné?» elle se tut et porta la main à son coeur.
Et elle fit cela gravement, sans vouloir jouer la comédie, en femme convaincue.
Tout à l'heure elle ne croyait qu'à moitié, maintenant elle ne doutait plus. Elle murmura en se parlant à elle-même:
«Oui, guillotiné.»
Mme de Sancy fit remarquer alors que tout le monde écoutait, même les grillons du foyer.
IV
Mlle VALENTINE DE MARGIVAL
«Il était une fois, reprit Georges du Quesnoy, un bachelier ès lettres qui ne savait rien de la vie, si ce n'est ce qu'on devine ou qu'on apprend dans les livres. Il n'avait pas été plus mauvais écolier qu'un autre, on avait même dit de lui, comme de tous les enfants, que c'était un prodige, parce qu'il avait fait en cinq jours une tragédie en cinq actes sur _l'Enlèvement des Sabines_, laquelle tragédie fut représentée, Romains et Sabines par tous les lycéens de Soissons aux applaudissements de tous les Soissonnais. Ce jour-là on se rappela que Soissons avait eu une Académie.
«Or cet enfant prodige n'était pourtant devenu qu'avec peine un bachelier ès lettres. Il était destiné à la magistrature, il allait bientôt partir pour Paris comme étudiant en droit, heureux d'entrer dans cet enfer du pays Latin, comme d'autres seraient heureux d'entrer dans le paradis de Mahomet, quand il alla passer la soirée dans un château hospitalier qui, au moment des chasses, recevait le dessus du panier des mondains et des mondaines.
«C'est ici que se dessina à grands traits la destinée du lycéen de Soissons, car il rencontra en ce château une sibylle qui en eût remontré à la sibylle de Cumes. En effet, cette jolie sorcière des salons lui prédit ce soir-là, en lisant dans sa main, qu'il serait guil-lo-ti-né,--guillotiné,--guillotiné. Je dis trois fois la même chose, comme les Américains, parce que cela en vaut bien la peine.
«Le lycéen aurait bien pu répondre à la sibylle que la guillotine n'étant pas inventée quand on inventa la chiromancie, il était donc impossible que la guillotine fût marquée dans l'alphabet de la main. Mais le lycéen n'était pas pédant, il passa condamnation sur sa condamnation....»
Georges du Quesnoy en était là de son récit, ou plutôt de sa préface, quand on annonça M. de Margival et Mlle de Margival, le père et la fille.
«Je ne les attendais pas si tôt! s'écria Mme de Sancy; décidément c'est comme a Paris: quand on va en soirée on y va le lendemain, c'est-à-dire après minuit.»
Mlle de Margival était une pensionnaire à peu près comme Georges du Quesnoy était un lycéen. On n'est plus naïf, on n'est plus ingénue: on garde bien encore en sortant du collège et du couvent une expression de gaucherie et d'embarras qui révèle la candeur, mais cette expression qui a bien son charme est trop tôt corrigée par la désinvolture voulue, que dis-je! par la désinvolture apprise; car aujourd'hui, c'est une des sciences de l'éducation.
Mlle de Margival fit une entrée radieuse; elle avait gardé sa pelisse, mais arrivée au milieu du salon, elle la laissa tomber avec un abandon charmant. Une pensionnaire se fut retournée pour la ramasser, mais Mlle de Margival continua à s'avancer vers la maîtresse de la maison, sans s'inquiéter de sa sortie de bal. Elle savait bien, d'ailleurs, que trois ou quatre beaux messieurs du Bois-Doré se précipiteraient pour la recueillir.
«Ma belle enfant, dit Mme de Sancy, vous arrivez tout à point, car M. du Quesnoy nous conte un roman. Que dis-je, un roman! c'est son roman à lui, non pas le roman qu'il a vécu jusqu'ici, car il a encore sur ses lèvres du lait de sa nourrice, mais le roman qu'il vivra dans sa jeunesse.»
Mlle de Margival prit un air discret et pudique.
«Si c'est un roman, je n'écouterai pas, car les jeunes filles ne lisent pas de romans.»
Elle regarda son père avec un adorable sentiment d'ingénuité.
Le père sourit comme s'il n'était pas bien convaincu que ce fût sérieux.
«Je crois, ma chère Valentine, que tu peux te risquer, car ce doit être ici un roman, pour les jeunes filles.»
Georges du Quesnoy n'avait jamais vu Mlle de Margival. Il s'était levé à son approche, il s'inclina devant elle en lui disant:
«Vous pouvez d'autant plus vous risquer, mademoiselle, que mon roman est fini.
--Votre roman est fini? s'écria Mme de Sancy.
--Oui, madame, mon roman est fini parce qu'il n'est pas commencé.»
En disant ces mots, Georges du Quesnoy attachait ses deux yeux bleus sur les yeux noirs de Mlle de Margival.
Ceux qui regardent de près le spectacle de la vie auraient pu voir à cet instant sur le jeune homme et sur la jeune fille ce choc imprévu que les psychologistes appellent l'avant-coureur de l'orage, ou l'entraînement du magnétisme. Pour moi qui ne suis qu'un historien des choses du coeur, j'appellerai cela le premier avertissement de l'amour.
On eut beau faire, Georges du Quesnoy ne voulut pas continuer. Vainement Mlle de Margival, qui semblait fort attristée d'avoir interrompu un roman à son premier chapitre, pria le jeune homme de poursuivre son récit, il s'y refusa avec quelque impatience.
«C'est ridicule, dit-il, de s'amuser aux jeux de l'imagination, quand la vérité est bien plus romanesque. Tout ce que je puis faire, c'est de vivre à pleine coupe et à quatre chevaux, si j'ai de quoi les nourrir, pour avoir l'honneur, l'an prochain, de venir vous conter cette année scolaire, puisque je suis étudiant en droit, à moins que d'ici l'an prochain je n'aie été guil-lo-ti-né.»
Et il apprit à Mlle de Margival comment il avait été condamné à mort par la chiromancienne.
«Ce n'est pas un jugement sans appel? dit la jeune fille.
--Sans appel, mademoiselle.
--Vous aurez le recours en grâce.
--Je veux bien, si c'est vous qui devez me faire grâce.
--Je vous le promets, reprit Mlle de Margival, si je suis reine de France.
--Oh! mon Dieu, mademoiselle, il ne faut pas toujours être la reine pour avoir droit de grâce. Et puis pourquoi ne seriez-vous pas reine de France?
--N'est-ce pas?»
Et la jeune châtelaine s'éloigna avec une attitude toute royale.
C'en était fait de la soirée, les voisins de campagne avaient demandé leurs breacks ou leurs calèches; les invités de Paris aspiraient à leur chambre à coucher. Plus d'un n'était pas fâché de n'avoir pas à subir le roman du lycéen. Mme de Sancy seule regrettait que la soirée ne se continuât pas jusqu'à l'aurore, tant elle avait peur de la nuit.
C'est que la nuit, de par un acte de l'état civil et par une cérémonie religieuse, elle était bien et dûment la femme légitime du comte de Sancy-Lépinay, un provincial s'il en fut,--un mari s'il en sera,--car pour lui le mariage n'était pas une chambre à deux lits. Il y a des hommes qui se marient pour avoir une dot, le comte de Sancy-Lépinay s'était marié pour avoir une femme.
Mais ce n'est pas là notre histoire!
V
LE MONDE DES ESPRITS
A quelques jours de là, il y avait encore une soirée chez la comtesse. Mais cette fois le salon était presque désert, les Parisiens s'étaient envolés, il n'y avait plus que les voisins de campagne et la jolie sorcière, qui passait l'automne au château. A cette autre soirée, Georges du Quesnoy amena son frère Pierre.
Pierre du Quesnoy était l'aîné. Sorti du collège depuis Pâques, il ne voulait rien faire, si ce n'est des vers; selon lui, vivre en communion avec Dieu et la nature, c'était toute la vie.
Quoique son père lui eût souvent représenté que le devoir de tout homme digne de ce nom est de vivre avec les hommes; quoiqu'il lui eût répété sans cesse qu'il n'avait pas de fortune pour vivre les bras croisés, le jeune homme n'en démordait pas, tant la poésie est aveugle en sa passion.
Il vivait très-solitaire, tantôt chez son père, tantôt réfugié dans un petit pavillon de chasse attenant à une ferme de deux cents arpents, qui était toute la fortune de la famille. Il vivait de rien, rêvant, chassant, écrivant, tout aux livres et aux bois. Quand son père lui reprochait son _far niente_, il lui répondait: «Faut-il donc tous les biens du monde pour vivre?»
Beaucoup d'esprits sont ainsi pris par la rêverie en la première année de la vraie jeunesse; les uns par paresse poétique, les autres dans la peur de l'action. Il est si difficile de bien faire et il est si facile de ne rien faire!
Georges du Quesnoy présenta son frère à la devineresse.
«Madame, je vous présente le plus beau paresseux des temps modernes. Je serais bien curieux de savoir ce que celui-ci a dans la main. Je crois qu'il n'a rien du tout. Et pourtant ce n'est pas faute de coeur ni faute d'esprit.»
La jeune dame prit la main de Pierre.
«Voyons, dit-elle, j'aime les mains des jeunes, car je ne suis pas de celles qui prédisent ce qui est déjà arrivé.»
Elle étudia silencieusement la main.
«C'est incroyable, dit-elle tout à coup. L'alphabet n'est pas bien formé, des lignes indécises comme dans la main d'un enfant, rien n'est accentué, on voit bien que M. Pierre du Quesnoy n'a pas encore tenu pendant toute une heure la main d'une amoureuse, car rien ne marque les lignes comme cela.
--Enfin que voyez-vous? demanda Georges avec une vraie curiosité.
--Des prédictions vagues, comme pour le premier venu; ce n'est pas la peine d'en parler. Attendons que la ligne de l'amour et de la fortune ait mieux sillonné la main.
--Mais encore? dit à son tour Pierre du Quesnoy.»
La jeune dame laissa retomber la main.
«Rien, vous dis-je.»
Mais en disant cela, une grande expression de tristesse s'empara de la figure de la devineresse.
«C'est ma main qui vous a fait pâlir? lui dit Pierre du Quesnoy.
--Non, monsieur, répondit la dame en se levant, c'est un souvenir de deuil qui a traversé mon esprit.»
La comtesse de Sancy alla vers son amie:
«Ma chère belle, pourquoi ce visage, renversé?»
La devineresse se pencha à l'oreille de Mme de Sancy.
«C'est étrange, dit-elle, cette famille est prédestinée, car celui-là périra de mort violente comme son frère.
--Allons donc!
--Vous verrez cela.»
Georges du Quesnoy, qui écoutait aux portes, avait entendu. La prédiction faite à lui-même ne l'avait pas ému beaucoup, mais cette fois c'était plus que sérieux. Il devint pensif, tout en murmurant:
«Cette femme est une folle ou une voyante.»
La chiromancienne aussi avait entendu.
«Voyante, et pas folle, dit-elle tout haut. Puisque vous venez de faire votre philosophie et que vous croyez encore à la poésie, n'oubliez pas que les philosophes et les poëtes, Socrate comme Aristophane, Descartes comme Byron, ont tous été superstitieux, parce que tous les grands esprits ont entrevu le monde surnaturel. Ce sont les puissances occultes qui mènent le monde. Les Orientaux nomment Fagio les esprits qui donnent la mort aux hommes; car tous ne meurent pas de maladie. Et encore, qui a donné la maladie?»
Georges du Quesnoy voulut railler.
«Ah! oui, la fièvre maligne, cela vient des esprits malins.
--Je ne ris pas. Il n'y a qu'une seule maladie: la décomposition du sang. Or la décomposition du sang vient toujours d'une cause morale. C'est l'âme qui tue le corps, par les passions ou par les chagrins. Les Orientaux reconnaissent surtout l'esprit invisible--le Fagio--qui frappe de mort soudaine. Voulez-vous un exemple? Le sultan Moctadi-ben-Villa dit un jour à une de ses femmes: «Pourquoi ces gens sont-ils entrés ici?» La femme regarda et dit qu'il n'y avait personne. Mais au même instant elle s'aperçut que le sultan pâlissait. «Chassez ces gens,» reprit-il. Disant ces mots, il expira.
--Tout cela, dit Georges du Quesnoy, ce sont des contes arabes des _Mille et une Nuits_.
--Des histoires des _Mille et une Nuits_? Voulez-vous que j'ouvre l'Évangile pour vous convaincre; monsieur l'esprit fort?
--Oui, ouvrez donc l'Évangile.»
Il y avait là, sur la table, l'Évangile illustré par Moreau le Jeune.
La chiromancienne se leva pour le feuilleter.
«Tenez, dit-elle, voilà tout justement le cinquième chapitre de l'Évangile selon saint Marc. Lisez vous-même.»
Georges lut qu'une légion d'esprits impurs, possédant un pécheur, s'accrochaient à sa vie _pour le fixer_ jour et nuit _dans les sépulcres et sur les_ montagnes_, où les légionnaires infernaux imposaient tous les sépulcres à ce pauvre homme. «Comment te nommes-tu?» lui demanda Jésus. «Je me nomme légion, parce que nous sommes innombrables.»
«Ah! reprit Mlle de Lamarre, vous ne croyez pas aux esprits, mais l'Évangile, le livre des livres, les consacre à chaque page. Saint Luc ne vous dit-il pas que tout homme est une maison pour les esprits flottants? «Lorsqu'un esprit impur est sorti d'un homme, il s'en va par des lieux arides cherchant la solitude, mais comme il ne trouve pas le repos, il dit: «Je retournerai dans ma maison.» Y revenant, il la voit belle et parée; alors il s'en va prendre sept esprits plus méchants que lui et il leur dit: «Entrez dans ma maison, voilà votre demeure.»
Georges relisait l'Évangile avec surprise.
«On sait tout, dit la chiromancienne, excepté l'Évangile.
--Oui, reprit Georges, l'Évangile ne parle que par parabole et par symbole: les sept hommes plus méchants que le premier esprit, qui font élection de domicile chez le pauvre pécheur, ce sont les sept péchés capitaux!
--Qu'importe! qui vous dit que les sept péchés capitaux ne sont pas des esprits? Saint Augustin, qui n'était pas un esprit faible, non plus qu'un esprit fort, connaissait bien ces ambassadeurs de Satan. Dans la _Cité de Dieu_ qui est son Évangile, ne vous dit-il pas: «Veillez, veillez sur vous-même, car ces natures perfides, subtiles et familières à toutes les métamorphoses, se font tour à tour Dieu, démons ou âmes de trépassés: heureux qui leur échappe!» Avant saint Augustin, saint Paul n'avait-il pas dit: «Satan lui-même se déguise en ange de lumière pour nous mieux tromper»?
--Pour trouver le diable, dit gaiement Georges du Quesnoy, Mlle de Lamarre va appeler à son aide tous les saints du calendrier.
--Voulez-vous que je vous cite Socrate et Platon? Ceux-là ne croyaient ni à l'Olympe ni au Paradis, mais ils ont reconnu l'existence des anges. Qu'est-ce que la magie? Une fenêtre ouverte sur le monde mixte placé en dehors de nous, composé d'âmes en peine, celles-ci esclaves du mal, celles-là déjà libres, pour le bien.»
Mlle de Margival, qui venait d'arriver, s'était approchée de Mlle de Lamarre, sous prétexte de feuilleter l'Évangile, mais au fond c'était pour voir de plus près Georges du Quesnoy.
«Tout cela, dit-elle, ce ne sont que des paroles; puisque vous parlez magie, faites-nous voir le diable.
--Le diable, dit Mlle de Lamarre, je ne crois pas que je le trouverai chez moi. Mais je pense qu'il ne faudrait pas se donner beaucoup de peine pour le trouver un jour chez M. Georges du Quesnoy.
--Eh bien, mademoiselle, dit le jeune homme en s'inclinant vers la jeune fille, ce jour-là je vous ferai voir le diable.»
Ils causèrent tout un quart d'heure--à l'américaine--dans la première ivresse d'un amour imprévu.
VI
LES BUCOLIQUES
Le lendemain, Georges du Quesnoy alla encore se promener aux lisières du parc du château de Margival, s'imaginant voir réapparaître dans les lointains cette adorable vision qui l'avait enchanté l'avant-veille. Mlle de Margival la lui avait rappelée; mais, en la regardant bien, il n'avait pas reconnu cette belle fille svelte, qui semblait s'envoler en marchant, cette figure de séraphin, cette blancheur rosée, ces attitudes idéales qui appartenaient tout à la fois à l'ange et à la femme.
Quoiqu'il fût moins rêveur que son frère le poëte, il aimait à s'isoler dans ses songes. La méditation n'était pas profonde, mais, comme son âme était ardente, il s'abandonnait à tous les méandres de la pensée, sans souci des choses extérieures. Selon l'expression de Swedenborg, «il ne lui fallait qu'un instant pour sortir de chez lui et monter au septième ciel».
Aussi, oubliant bien vite que le parc n'était pas une grande route, il franchit le petit saut-de-loup comme s'il passait dans ses terres. C'était le côté du parc le plus solitaire et le plus boisé. En le voyant faire, le garde champêtre ne l'eût pas appréhendé au corps, parce que M. de Margival permettait aux moissonneurs et aux vignerons de venir puiser de l'eau à une petite source minérale qui jaillissait sous les grands arbres.
Georges s'arrêta devant la source et but dans sa main.
Quand il releva la tête, il murmura avec un sourire de joie: «Ah! la voilà, la voilà encore.» Il venait de voir à une portée de fusil, à travers les ramées, sa chère vision, blanche, légère, belle comme l'avant-veille. Elle n'effeuillait plus de roses et elle semblait pensive. Il vit bien que décidément ce n'était pas Mlle de Margival. Il marcha rapidement, décidé à aborder cette belle inconnue, mais ce fut toujours le même jeu: plus il s'avançait, plus elle s'éloignait. Il ne désespérait pourtant pas de l'atteindre, quand tout à coup Mlle de Margival, débusquant d'un massif, lui apparut à son tour, effeuillant des marguerites.
«En vérité, dit Georges du Quesnoy, il y a de la féerie dans ce château.»
Quoiqu'il n'eût pas frappé à la porte pour entrer, il jugea qu'il ne pouvait moins faire que de saluer Mlle de Margival.
La jeune fille le salua à son tour avec une grâce de pensionnaire émancipée.
Elle voulut rebrousser chemin, comme si elle fût fâchée d'être surprise ainsi consultant l'oracle; mais comme, après tout, elle demandait à la marguerite si M. Georges du Quesnoy l'aimerait un peu ou beaucoup, passionnément ou point du tout, elle trouva bien naturel de lui accorder une audience sous la voûte des cieux. Donc, après ce que nous appellerons une fausse sortie, elle vint bravement à la rencontre du jeune homme.
Ils s'abordèrent avec quelque embarras, tout en voulant cacher tous deux leur timidité ou leur émotion:
«Mademoiselle....
--Monsieur....»
Et un silence glacial tomba devant eux.
«Mademoiselle, reprit Georges, vous habitez un château enchanté.
--Je ne trouve pas, monsieur. Où voyez-vous qu'il soit enchanté?