# Les mains pleines de roses, pleines d'or et pleines de sang

## Part 14

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--Oh! la troisième vision, c'est horrible à dire. C'était la nuit du crime; j'errais sur le boulevard. J'avais dîné gaiement; les fumées du vin de Champagne me couronnaient la tête. Je me croyais maître du monde, parce que je défiais la société. Je pressentais mon crime du lendemain, et je le regardais en face sans broncher. Je me voyais déjà épousant la femme et la fortune du comte de Xaintrailles. Voilà que tout à coup une fille de joie, une courtisane à sa dernière incarnation, passe devant moi dans toute l'insolence de la femme qui brave la femme elle-même. Or, dans cette dernière des filles, je reconnus très-distinctement la figure du parc de Margival et de la Closerie des lilas. C'était la même femme, mais elle n'avait plus rien de la femme, sinon le masque, avec tous les stigmates des passions qui se cachent. Elle les montrait sans honte au grand jour, car il ne fait jamais nuit sur le boulevard des Italiens. Que lui importait à elle, qui ne rougissait plus? J'allai à elle, frappé au coeur, effrayé de cette déchéance. «Comment! lui dis-je, c'est toi, encore toi, toujours toi!» Elle leva la tête avec arrogance, elle éclata de rire et frappa de sa main sur son coeur. Sa robe se dégrafa, et un poignard ensanglanté tomba à ses pieds. Je n'étais plus maître de moi; la peur me prit, je m'enfuis à l'hôtel du Louvre.»

Le prêtre avait écouté ces trois histoires avec un vif intérêt.

«Vous n'avez pas compris? dit-il à Georges.

--Vous comprenez donc vous-même?»

Le prêtre s'était levé.

«Peut-être,» dit-il en serrant la main du condamné.

Et souriant avec mélancolie:

«La suite à demain,» ajouta-t-il de sa voix douce.

Quand Georges fut seul, il pensa qu'il ne pourrait plus dire longtemps: _la suite à demain_.

VII

L'ADIEU

Valentine vint le surlendemain. Le prêtre avait vaincu tous les obstacles. La comtesse de Xaintrailles n'était pas encore vêtue en religieuse, mais elle était accompagnée d'une soeur de charité.

Georges du Quesnoy avait été averti la veille. Aussi ce jour-là fut un jour de fête.

L'horrible cellule fut remplie de fleurs.

Le matin, le condamné salua le soleil comme il ne l'avait jamais fait. Il demanda un miroir, comme s'il eût eu peur d'être devenu trop laid pour paraître devant Valentine.

Il se trouva plus beau que jamais, parce que sa figure avait pris plus de caractère dans la gravité. Il y avait maintenant en lui du religieux, du cénobite, de l'ascète. Toute la tête s'était spiritualisée. Il pouvait sourire encore à sa maîtresse, puisqu'il avait la blancheur des dents et la flamme humide des yeux.

Valentine arriva à midi.

Que de choses ils se dirent avant de se parler dans ces premières larmes et ces premiers soupirs qui arrêtèrent les mots de leurs lèvres!

Et, d'ailleurs, que pouvaient-ils se dire qu'ils ne sussent déjà?

Mme de Xaintrailles n'avait-elle pas compris toutes les douleurs de celui qui n'avait accompli un crime qu'à force d'amour? Georges du Quesnoy n'avait-il pas compris que puisque Mme de Xaintrailles allait prendre le voile, c'est que son coeur mourait pour lui pour ne revivre qu'en Dieu?

La première parole de Georges fut celle-ci:

«Madame, donnez-moi une heure; puisque vous devenez soeur de charité, regardez-moi comme un malade qui va mourir. Vos mains pieuses me feront l'oreiller plus doux.»

Il saisit les deux mains de Valentine.

Le prêtre, la soeur de charité et le geôlier se mirent à chuchoter ensemble comme pour ne pas entendre et pour ne pas voir.

Georges, en regardant Valentine, tout détaché qu'il fût des biens périssables, ne put s'empêcher de penser à cette beauté souveraine, tout épanouie hier, s'effaçant déjà aujourd'hui dans la prière et le repentir. Quoi! ces beaux cheveux odorants, il ne les baiserait plus! ces épaules somptueuses, il n'y cacherait plus son front tout enivré des altières voluptés! ces beaux bras aux étreintes passionnées ne se fermeraient plus sur lui! Mais quelle joie déjà pour son amour jaloux, de penser que ces beautés corporelles seraient perdues pour le monde! Nul ne viendrait s'abreuver à cette source de délices, nul n'imprimerait ses lèvres sur cette chair de pêche, de lis et de roses. Cette voix timbrée à l'or ne résonnerait plus pour les confidences amoureuses. Valentine ne partait pas avec lui, mais elle faisait un pas sur le même chemin. Elle ne mourait pas, mais elle fuyait le monde.

Que se dirent-ils?

Elle pleurait et il pleurait.

Ils évoquèrent le passé; ils rappelèrent les jours coupables, mais charmants, les ivresses, les éperduments, les abîmes roses où ils s'étaient précipités sans voir le fond dans le vertige des vertiges. Dieu les séparait violemment, mais n'avaient-ils pas pendant toute une année escaladé vingt fois le septième ciel?

Georges parla à Valentine de leur première rencontre au château de Sancy, de la marguerite effeuillée devant l'église, de leurs promenades dans le parc de Margival. Ce n'étaient que les aubes déjà lumineuses de leur amour. La passion était venue dans toute sa luxuriance quand Georges s'était jeté dans les bras de Valentine à l'hôtel du Louvre. Quels divins battements de coeur! C'était le paradis retrouvé. Ils avaient bu à pleine coupe toutes les délices?

Georges du Quesnoy se rejetait aveuglément dans le passé, mais Valentine le rappela malgré lui aux douleurs du présent.

«Je vous ai promis une heure, lui dit-elle, nous avons dévoré trois quarts d'heure. Ne parlons plus de nous, parlons de Dieu. Ne parlons plus d'hier ni d'aujourd'hui, parlons de demain.

--Demain, dit Georges, je mourrai en vous, parce que je mourrai en Dieu.

--Et moi, dit Valentine, je ne veux vivre que pour prier pour vous; mais jurez-moi de passer vos derniers jours humilié dans les grandeurs de la religion. Si vous saviez comme c'est bon de se tourner vers Dieu! Le jour où vous m'avez quittée j'ai voulu mourir. Un rayon du ciel a traversé mon âme. C'était la grâce. Je me suis agenouillée, j'ai pleuré, j'ai prié. Quand je me suis relevée, mon désespoir s'était fait héroïsme. Je me suis vue dans la psyché et j'ai condamné ma beauté à disparaître. Dès ce jour-là, j'ai juré que je mourrais soeur de charité. Certes, je suis fière de mon sacrifice, puisque toute ma fortune, sinon celle de M. de Xaintrailles, me revenait par sa mort. Eh bien, je donnerai ma fortune aux pauvres, comme je donnerai ma beauté à la cellule. Si j'ai attendu pour entrer en religion, c'est que je voulais vous revoir. L'abbé---- est un saint homme; il a compris que je vous apporterais l'amour de Dieu, voilà pourquoi je suis venue.

--C'est irrévocable? dit Georges en mesurant toute la grandeur du sacrifice.

--Oui, maintenant que je vous ai vu, je n'attends plus que le jour terrible....

--Je comprends, dit Georges.

--Oui, vous avez compris, mon ami. Ce jour-là, à l'heure où Dieu vous recevra, je me jetterai au pied de l'autel, et je ne retournerai plus la tête.

Georges et Valentine s'embrassèrent dans les sanglots.

La soeur prit Valentine et l'entraîna, le prêtre prit le condamné et lui montra le crucifix.

Mais la passion était encore la plus forte: Georges ne baisa pas le crucifix, il se précipita comme un lion vers Valentine.

Elle-même s'était retournée.

Ils se jetèrent éperdument dans les bras l'un de l'autre, comme s'ils cherchaient la mort dans cette dernière et solennelle étreinte.

VIII

LA GUILLOTINE.

Je ne sais si le pressentiment avait frappé, l'esprit de Georges: trois jours après cette visite, quand on alla le prendre pour la mort, on le trouva tout éveillé qui crayonnait quelques pages. On s'imagina que c'était une lettre: c'était les feuillets volants d'un manuscrit sur le _Libre Arbitre_.

«Tenez, mon père, dit-il, en embrassant le prêtre des condamnés; vous lirez ceci en souvenir de moi. Ce n'est pas très-orthodoxe, mais, rassurez-vous, je vais mourir en Dieu.»

Et après un silence:

«Quand vous reverrez Mme de Xaintrailles, remettez-lui ces fleurs fanées; cueillies avec elle dans le Parc-aux-Grives. Je les ai brûlées sur mon coeur, je les ai sanctifiées par mes larmes et par mes prières.»

Georges se confessa et communia.

Dans sa confession il dit au prêtre:

«Vous n'imaginez pas comme j'ai passé une bonne nuit! J'étais libre et je courais comme un enfant les sentiers de mon pays. Mais je ne pouvais franchir le saut-de-loup du Parc-aux-Grives.»

Pendant la «toilette des condamnés», l'abbé---- lut la première page volante crayonnée par Georges:

«Les âmes en peine, ces âmes voyageuses qui ne sont ni du paradis ni de l'enfer, parce qu'elles ne sont détachées ni du bien ni du mal, ont été condamnées à représenter l'esprit de Dieu et l'esprit de Satan devant les âmes de la terre.

«Nous sommes tous les jouets de ces âmes en peine. Nous avons chacun la nôtre.

«On s'imagine qu'on vit en liberté et qu'on fait ce qu'on veut; mais on obéit sans le savoir--et sans le vouloir--à cette âme en peine qui a veillé sur notre berceau et qui nous conduira jusqu'à la tombe.»

Le prêtre dit à Georges:

«Ce que vous avez écrit, c'est la légende du Mal dominant le Bien. Mais il n'y a sur la terre qu'une volonté: c'est celle de Dieu. Tout homme qui marche dans l'esprit de Dieu est maître de ses passions.»

Ce jour-là, quoiqu'on n'eût pas annoncé la veille le spectacle, il y avait foule pour la tragédie devant la place de la Roquette, quand cinq heures sonnèrent à Sainte-Marguerite. C'était l'heure. Les premières représentations sont presque toujours en retard. Le théâtre était disposé avec ses décors funèbres, mais les acteurs n'arrivaient pas. Les gamins grimpés sur les murs, sur les arbres, jusque sur les toits, commençaient à siffler.

«La toile! ou mes six sous! dit un gavroche.

--Patience, cria un de ses camarades, voilà le gaz allumé.»

Le soleil venait de jeter sur la guillotine son premier baiser du matin.

Une grande rumeur s'éleva: la porte de la Roquette venait de s'ouvrir.

On vit s'avancer, pâle, mais fier, mais ferme, un jeune homme qui regarda sans émotion visible l'horrible machine de mort.

«Dieu est au delà,» lui dit un prêtre plus pâle encore.

--Je le crois, mon père, dit le condamné; quand j'aurai monté ces degrés, je n'aurai plus qu'un pas à faire.

Georges du Quesnoy embrassa l'abbé---- et sourit au bourreau.

M. de Paris s'inclina devant lui pour passer le premier.

«Faites, monsieur, vous êtes chez vous, dit le condamné.»

Le prêtre mit un pied sur la première marche comme pour montrer le chemin au condamné, qui devança l'abbé---- et monta deux marches sans chanceler.

«Adieu, mon père. Voyez souvent Mme de Xaintrailles. Dites-lui bien que c'est elle qui m'a fait croire à Dieu.

Avant de monter sur le dernier théâtre de sa vie, il pencha la tête vers le crucifix que lui présentait l'abbé----. Il y appuya ses lèvres avec onction. Deux larmes de foi et de repentir tombèrent de ses yeux.

Quand Georges fut sur la seconde marche, il jeta un regard autour de lui, comme pour dire adieu au ciel et aux hommes.

Il vit passer dans la foule,--dans l'horrible foule en haillons,--qui la veille s'était enivrée de vin et qui allait s'enivrer de sang, une figure qu'il connaissait bien.

«Valentine!» cria-t-il.

Mais, en regardant mieux, il vit bien que ce n'était pas la comtesse de Xaintrailles.

C'était une jeune fille vêtue de blanc, les pieds nus, les bras levés, les mains jointes, la chevelure flottante, ceinte d'un cercle d'or, dans l'attitude de la prière.

Georges du Quesnoy se retourna vers le prêtre:

«Voyez-vous? lui dit-il d'une voix étouffée.

--Que voulez-vous dire, mon enfant? dit le prêtre en montant sur la première marche.

--Ne voyez-vous pas là-bas celle dont je vous ai si souvent parlé, là-bas, dans ce groupe noir, toute blanche?....»

A cet instant le bourreau fit un signe d'impatience.

«Le bourreau a failli attendre! dit le condamné. Une seconde encore, monsieur de Paris, et je suis à vous.»

Et penchant la tête vers le groupe qu'il avait indiqué à l'abbé.

«Voyez, c'est elle, toujours elle. Mais quelle étrange métamorphose! Il semble qu'elle ait perdu jusqu'au souvenir de ses mauvaises passions. Elle a repris comme par miracle sa robe d'innocence et sa candeur de seize ans. Voyez! elle vient de me sourire avec la bouche d'un ange!»

Cette fois le condamné se sentit chanceler.

«Finissons-en, dit le bourreau,» avec une grâce onctueuse.

Mais le condamné voulait voir encore.

«Regardez bien! dit-il à l'abbé----, la voilà qui monte ... qui monte ... qui monte encore ... Elle s'est envolée au ciel.

--Mon enfant, dans un instant vous la retrouverez. Vous avez compris, n'est-ce pas, que celle que vous avez vue aux quatre époques de votre vie,

Celle qui a été belle, pure, suave, divine,

Celle qui a été folle de son corps,

Celle qui a vendu son âme et qui a trempé ses mains dans le sang,

Celle qui s'est repentie et s'est envolée toute blanche au ciel:

C'est votre _âme_ qui vous est apparue!»

IX

LE DERNIER RENDEZ-VOUS

Ce fut un horrible frisson dans la foule, quand on vit cette belle tête couronnée d'un rayon de suprême intelligence, couchée sous le couteau et tombant dans le panier.

Les spectateurs se souviennent encore que l'horrible coupe-tête mal machinée ce jour-là résista cinq secondes au bourreau, ce qui donna le temps au condamné de tourner à demi la tête par curiosité. Cette fois il aurait pu dire à monsieur de Paris: «J'ai failli attendre!»

A la même heure, puisque cinq heures sonnaient à la chapelle des Missions-Étrangères, la comtesse de Xaintrailles se jeta le front sur les marches de l'autel, pour s'abîmer dans la prière, en attendant l'heure d'entrer en religion.

«Mon Dieu! mon Dieu! dit Valentine tout en larmes, c'est moi qui l'ai tué.»

FIN

TABLE

A Madame----

Les nouveaux romans d'Arsène Houssaye, par Jules Janin

LIVRE PREMIER

LES MAINS PLEINES DE ROSES

I. La Vision du château de Margival

II. Tout et rien

III. Il était une fois

IV. Mlle Valentine de Margival

V. Le Monde des esprits

VI. Les Bucoliques

VII. Point du tout

VIII. Les Étoiles

IX. Daphnis et Chloé

X. L'Amour qui raisonne

XI. Desesperanza

XII. Qu'il ne faut pas toujours aller à la messe

XIII. Le dernier Coup de minuit

XIV. La Lune de miel

LIVRE II

LES MAINS PLEINES D'OR

I. Le Portrait fatal

II. Comment Georges du Quesnoy étudia le droit

III. Le Coeur maître de l'Esprit

IV. Vision à la Closerie des lilas

V. Comment Pierre du Quesnoy mourut de mort violente

VI. La Voyante

VII. Les Déchéances

VIII. Le _Miserere_ du piano

IX. Voyage sentimental

X. La Chimie et l'Alchimie

XI. Le Miracle du jeu

XII. La Bacchante

XIII. La Destinée

XIV. La Baigneuse

XV. Promenade au bois

XVI. Que le bonheur est un rêve quand on n'a pas d'argent

XVII. Le Mari et l'Amant

XVIII. La Préface du crime

XIX. Le Crime

LIVRE III

LES MAINS PLEINES DE SANG

I. La troisième Vision

II. Le Lendemain

III. Le Déjeuner aux fraises

IV. La Cour d'assises

V. La Roquette

VI. La Confession

VII. L'Adieu

VIII. La Guillotine

IX. Le dernier Rendez-vous

