# Les mains pleines de roses, pleines d'or et pleines de sang

## Part 12

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A la première idée, on se révolte; la conscience ferme la porte, c'est à peine si on ose regarder le crime par la fenêtre.

C'est aussi l'histoire de la femme qui s'effraye d'abord de prendre un amant. Quand elle s'abandonne à cette pensée, elle croit encore que c'est un rêve irréalisable. Quand elle savoure par avance les voluptés de l'amour, elle ne peut pas s'imaginer qu'elle franchira jamais le Rubicon.

La minute qui précède le crime ou la chute semble l'éternité: on n'y arrivera jamais.

Georges était bien né; il appartenait à ce monde chrétien qui se résigne et qui ne se révolte pas. Il avait vécu sa première jeunesse dans toutes les soumissions aux lois de l'Évangile, ce code des codes. Le paradoxe avait hanté ses lèvres sans descendre dans son coeur; il sentait Dieu en lui. L'amour de la famille le sauvegardait, comme l'amour des lettres, car il avait trouvé dans l'histoire une seconde famille. Tous ceux que le génie a doués étaient des siens, depuis Hésiode jusqu'à Lamartine, depuis Achille jusqu'à Napoléon, depuis Apelle jusqu'à Delacroix.

Si, au temps de ses études; quand il prenait la plume pour expliquer les maîtres de toutes les langues, on lui eût dit: «Cette main-là frappera du poignard, ou versera le poison,» il se fût noblement indigné, en s'écriant: «Je me nomme Georges du Quesnoy, du nom de mon père.» Et il eût pris à témoin toutes les figures qui lui étaient sympathiques, tous ses amis d'élection dans le monde ancien et dans le monde moderne.

Ce qui l'eût indigné alors l'indigna encore, même après ses déchéances morales, quand le désoeuvrement eut couvert cette intelligence d'élite dont on pouvait tout espérer; mais l'homme avait trop abdiqué pour que la passion ne fût pas plus forte que son coeur. Il n'était plus capable que de faire un sacrifice à lui-même, l'homme périssable, au lieu de le faire à sa conscience, l'âme immortelle.

En quelques jours, Georges s'habitua donc au crime. Mais comment pratiquer le crime? S'il eût obéi à son tempérament, il eût pris le poignard, car il gardait une haine violente à cet homme qui l'avait jeté en prison, pour ce qu'il appelait un délit de droit commun; mais il choisit le poison, pour pouvoir cacher son crime à tout le monde, surtout à Valentine.

Il pensa d'abord au poison des Indiens. Il irait trouver le comte de Xaintrailles; il lui demanderait raison de ses nuits blanches à la Conciergerie, de sa fièvre de prisonnier; dans sa colère, il lui saisirait le bras et ferait pénétrer le poison dans la chair, par les angles d'une bague imbibée. Tout le monde sait que ce poison est le plus violent et le plus rapide.

Ou bien encore, il verserait dans un des breuvages du malade son fameux poison des Médicis, soit celui qui tue à l'instant même, soit celui qui tue lentement. Grâce à la femme de chambre, consciente ou inconsciente, cela n'était pas bien difficile.

Ou bien encore, il porterait à Émilie, pour tenir compagnie au comte, le cerf-volant du charnier qui donne le charbon.

Et l'aconit, ce capuchon de Vénus, avec ses jolies fleurs blanches et violettes qui vous endorment dans l'éternité!

Mais, comme depuis quelque temps il avait étudié les effets inouis de l'eau de laurier-cerise, il se décida à se servir de ce poison, peut-être parce que c'était le plus nouveau.

Il était, d'ailleurs, armé de toutes pièces. A partir du jour où il conçut le crime, quoiqu'il ne fût pas bien décidé à le commettre, il portait toujours sur lui trois ou quatre poisons, sans parler d'un revolver américain, un bijou s'il en fut.

Georges avait traversé plus d'une aventure périlleuse. Il disait que rien ne préserve de la mort comme la mort elle-même. Il ne sortait donc jamais sans elle.

Il ne hâta pas les choses, espérant encore que M. de Xaintrailles mourrait de sa belle mort. Le lendemain, il retourna rue de Penthièvre, espérant toujours voir Mme de Xaintrailles; mais ce jour-là elle ne vint pas. Il retourna le surlendemain. A le voir errer par la rue, avec l'inquiétude peinte sur sa figure de plus en plus pâlissante, les sergents de ville commençaient à se confier qu'il méditait sans doute un mauvais coup, à moins qu'il ne méditât tout simplement d'enlever une des dames du quartier.

A force d'aller et de venir ce jour-là sans voir arriver Valentine, Georges se décida pour la seconde fois à monter chez M. de Xaintrailles. Ce fut la cuisinière qui lui ouvrit. Il ne voulut pas entrer, disant qu'il ne voulait parler qu'à la femme de chambre. La cuisinière alla avertir Émilie, qui vint sur le palier, à moitié endormie, parce qu'elle ne s'était pas couchée la dernière nuit.

«Ce n'est pas moi que vous voulez voir, dit la femme de chambre à Georges, mais je vous avertis que vous ne verrez plus madame; elle est venue ce matin avec son père; la réconciliation a été des plus touchantes. Je ne dis pas que cela amuse beaucoup madame, mais elle s'y résigne. Dans quelques jours, elle partira pour le Brésil ou pour la Perse, car on ne sait pas encore où monsieur sera nommé ministre.

--Le comte va donc mieux?

--Hélas! oui. Pourtant, selon moi, il a encore une patte dans la tombe; les nuits sont très-mauvaises; la fièvre le fait divaguer comme un fou; pour moi, je suis au bout de mes forces.

--Jetez-lui donc sur le nez un mouchoir imbibé de chloroforme, pour le calmer un peu.

--Oui, mais je n'ai pas de chloroforme. Justement je voulais en demander au médecin parce que j'ai mal aux dents.»

Georges donna à Émilie une petite fiole, fermée à l'émeri, pleine d'extrait de laurier-cerise.

«Qu'à cela ne tienne, dit-il, voilà qui vaut mieux que du chloroforme. Si vous buviez tout cela, vous n'auriez plus jamais mal aux dents. Mais vous avez trop d'esprit pour faire une bêtise, surtout quand je pense à votre fortune. Bonsoir.»

Georges n'ajouta pas un mot. Dès qu'il fut sorti, il alla droit au café de la Paix pour écrire à Mme de Xaintrailles; mais il eut beau donner cent sous à l'Auvergnat qui porta la lettre, cet homme ne rapporta pas de réponse.

«Oui, dit-il, c'est bien fini, à moins que le comte ne s'en relève pas.»

Et après avoir pensé à sa fiole d'extrait de laurier-cerise:

--Si Émilie me comprenait! murmura-t-il. Mais je ne me suis pas assez bien expliqué pour me faire comprendre.

Le soir, quoiqu'il n'eût pas trop l'espérance de rencontrer Valentine rue de Penthièvre, il y retourna aussitôt son dîner; un dîner sommaire s'il en fut, car depuis quelques jours il n'avait pas faim.

Après avoir dépêché une fruitière à la femme de chambre, comme cette fille refusait de descendre, il monta pour lui parler.

Cette fois ce fut le valet de chambre, qui lui ouvrit. La femme de chambre vint bientôt et lui dit qu'il était fou de se montrer dans la maison.

«Heureusement, ajouta-t-elle, que j'ai dit que vous étiez médecin; mais, je vous en prie, ne venez plus, si vous voulez que tout aille bien.

--L'eau de laurier-cerise a-t-elle calmé votre mal de dents?

--Je crois bien! à la première goutte, je dormais debout.

--C'est souverain! Vous pouvez en donner au comte, avec l'approbation de son médecin. Il vous signera une ordonnance. Il le faut, car s'il arrivait un malheur, on ne manquerait pas de dire que vous avez voulu empoisonner ce moribond.

--Est-ce que c'est du poison?

--Oui, si on prenait toute la fiole dans une tisane.

--A bon entendeur, salut! Mais allez-vous-en bien vite.»

On montait dans l'escalier. C'était une femme. Georges ne fut pas peu surpris de reconnaître Valentine. Elle était préoccupée et ne regardait pas; si bien qu'elle ne vit pas que c'était lui quand il lui saisit la main.

«Vous!» s'écria-t-elle.

Elle faillit se trouver mal.

«Oui, je vous poursuivrai jusque chez votre mari. Je veux vous voir et vous parler, ne fût-ce que pour la dernière fois.

--Georges! vous allez me perdre. Que dirait-on si on vous voyait ici?

--On dira ce qu'on voudra. J'ai le coeur brisé; j'ai la tête perdue.

--De grâce! laissez-moi, dit la comtesse en dégageant sa main. Vous savez bien que tout est fini.

--Je sais que je veux vous voir encore, ne fût-ce qu'une heure, ne fût-ce qu'un instant.

Georges avait ressaisi la main de Mme de Xaintrailles.

--Eh bien, dit-elle, subissant cette volonté plus forte que la sienne, demain matin, à dix heures, j'irai vous voir à l'Hôtel du Louvre.

--Vous me le jurez?

--Je vous le jure!»

On se sépara. Je ne sais si le comte remarqua que sa femme était très-émue en venant lui dire bonsoir. Il se plaignit d'être plus malade que le matin. Son médecin avait eu peur d'un érysipèle; sa névralgie était plus insupportable que jamais: «Quelle nuit je vais passer!» dit-il.

La comtesse lui promit de venir le veiller le lendemain. Elle lui proposa même de rester ce jour-là; mais M. de Xaintrailles lui dit qu'elle était trop bien habillée pour cela. Le bruit de sa robe de soie l'agaçait, tant il était énervé. Ils se dirent adieu, sans se douter que ce fût le dernier adieu.

Le médecin revint vers onze heures; le comte dormait. La femme de chambre dit qu'il fallait une potion pour que la nuit fût bonne, car elle ne doutait pas que le comte ne se réveillât bientôt. Elle parla d'eau de laurier-cerises, disant qu'un ami de M. de Xaintrailles lui avait conseillé d'en prendre quelques gouttes dans du lait.

Le médecin ne fit aucune difficulté de signer une ordonnance d'eau de laurier-cerise. Il était venu entre deux entr'actes des Italiens, en se disant sans doute que cette visite payerait sa stalle. Il raffolait de la Patti, qui chantait pour la dernière fois.

LIVRE III

LES MAINS PLEINES DE SANG

La mort n'est pas une porte qui se ferme, c'est une porte qui s'ouvre. Mais la porte de l'Enfer s'ouvre sur le Paradis. OCTAVE DE PARISIS.

Dieu a créé une peine pour chaque joie. La porte du Paradis s'ouvre sur l'Enfer. Mais la porte de l'Enfer s'ouvre sur le Paradis. Mlle CLÉOPATRE.

L'amour qui perd son bien est comme Prométhée sur son rocher. Il ne voit rien autour de lui, rien que la mer, qui vient pleurer ses larmes trois fois amères jusqu'à ses pieds meurtris. Il attend, mais le vautour vient seul, qui, sous son bec affamé, lui boit le coeur jusqu'à la dernière goutte de sang. GEORGES DU QUESNOY.

Pleure pour te consoler. Meurs pour revivre. MAHOMET.

I

LA TROISIÈME VISION

Georges du Quesnoy savait-il déjà la destinée de M. de Xaintrailles, vers onze heures du soir, quand il se promenait sur le boulevard des Italiens?

Sans doute sa conscience était inquiète, car il murmurait entre ses dents:

«Je ne veux pas vivre sans cette femme. Ceinture dorée vaut mieux que bonne renommée. Il y a des crimes qui sont de belles actions. Si cet homme meurt; il délivre sa femme. C'est le bonheur de sa femme, par contre-coup c'est mon bonheur. Et puis, qu'est-ce que tuer un homme déjà penché sur le tombeau? C'est lui donner une chiquenaude. M. de Xaintrailles est déjà mort à toutes les joies de la terre. Si je brise ses chaînes corporelles, si je renverse les murs de sa prison, je lui ouvre le ciel à deux battants, car un homme assassiné meurt en état de grâce. Que ferait sur la terre cet homme qui n'a plus la force d'avoir des passions? C'est le fourreau sans la lame, c'est la tige sans les fleurs, c'est l'autel sans le dieu. M. de Xaintrailles, là-haut, aux voûtes éthérées, me bénira des deux mains pour l'avoir frappé. Dans onze mois, quand j'épouserai sa femme, il nous bénira tous les deux. Onze mois! c'est la loi qui a marqué ce chiffre. Onze mois, quelle ironie! puisqu'il y a onze mois que j'ai épousé Mme de Xaintrailles.»

Georges cherchait dans les fumées du vin de Champagne à jouer au grand criminel et à tuer sa conscience, mais sa conscience était encore debout.

Au moment où il se disait toutes ces belles choses, il coudoya sur le boulevard une fille de joie qui lui jeta au nez un rire insolent. Il faillit tomber à la renverse.

Il venait de reconnaître la jeune fille du Parc-aux-Grives, la danseuse enragée de la Closerie des lilas, la bacchante saoûle du bal de l'Opéra.

«C'est elle; c'est vous! C'est toi! O mon Dieu! Tant de beauté radieuse! Je t'aurais payée de ma vie, et tu ne vaux pas une pièce de cent sous!»

Elle restait devant lui, immobile et silencieuse comme une statue de marbre, les yeux allumés, la bouche flétrie, les joues ravagées, sans un battement de coeur.

«Non, ce n'est plus toi, je ne te reconnais plus,» dit Georges effrayé.

Elle lui tourna le dos et s'en alla à un autre. Il suivit des yeux sa robe soutachée, dont les couleurs criardes attiraient tous les yeux.

«Et pourtant, si j'allais à elle, si je l'entraînais chez moi, si je l'interrogeais? Il faut que je sache toute l'histoire de cette douloureuse décadence; mon coeur saigne devant une chute si profonde; cette jeune fille n'avait donc pas de mère! Mais il reste toujours un peu de place dans le coeur pour le repentir: Madeleine avait encore des larmes pour laver les pieds de Jésus-Christ.»

Il rejoignit la fille de joie, qui, une seconde fois, s'arrêta silencieuse devant lui. Elle lui montra un magnifique collier de perles fines, un camée antique du plus haut prix, des bagues allumées de diamants.

«O pauvre folle! dit Georges avec abattement, tu crois donc que la beauté s'achète avec de l'or? Je t'ai connue plus belle il y a huit ans dans le Parc-aux-Grives, quand tu n'avais que des marguerites pour diamants.»

Elle sourit et pencha sa tête.

«Autres temps, autres moeurs, reprit-il. Du reste, ta beauté est encore vivante et glorieuse. Quelle opulence de corsage!»

Georges avança la main sans façon. Le corsage se dégrafa, et un poignard ensanglanté tomba à terre. La fille de joie le ramassa et s'enfuit en toute hâte.

«La coquine, dit une de ses pareilles en passant, elle cache son crime, mais elle sera guillotinée.»

Georges crut sentir passer sur son cou le froid du couteau.

«De quoi est-elle coupable? demanda-t-il à celle qui passait.

--Qui! quoi! que dites-vous? je ne comprends pas.

Georges ne comprenait pas lui-même. Il parla du poignard ensanglanté, mais on lui rit au nez.

Dans son épouvante, il marcha d'un pas rapide vers l'hôtel du Louvre. Il se coucha, mais il eut toutes les peines du monde à s'endormir.

«Que se passera-t-il donc demain? se demandait-il. Est-ce que ma destinée veille et travaille cette nuit? Après tout, si le comte est empoisonné, c'est la fatalité qui aura versé le poison.»

II

LE LENDEMAIN

Quand Georges se réveilla, huit heures sonnaient à Saint-Germain-l'Auxerrois.

«Un beau jour,» dit-il, en voyant jouer gaiement un rayon de soleil.

Il pensa au comte et à la comtesse de Xaintrailles,--à l'eau de laurier-cerise et au rendez-vous.

Un beau jour, en effet, car à la même heure il y avait du nouveau rue de la Pépinière, chez le comte de Xaintrailles. Le docteur Tardieu avait été appelé au point du jour. Je ne puis mieux faire que de donner mot à mot son procès-verbal, que je trouve dans la _Gazette médicale_:

«J'arrivai à cinq heures du matin chez le comte de Xaintrailles qui venait d'être empoisonné.

«Le comte avait bu à peu près soixante grammes d'eau de laurier-cerise, si j'ai bien jugé par la fiole qui était sur la table de nuit.

«Il tomba tout de suite saisi de vertige, selon le rapport de la femme de chambre.

«Déjà le médecin du malade avait voulu agir par les contre-poisons. Mais il venait de s'éloigner pour une visite forcée. Je prodiguai au comte les soins les plus rapides. Il bégaya et me regarda d'un air étrange, quoiqu'il me connût bien. Je le fis porter sur son canapé, en pleine lumière. Il ne pouvait plus se tenir assis. Sa tête pendait en avant; il me fallait me baisser pour lui regarder la figure, qui avait déjà la pâleur mortelle. Déjà aussi, il était froid. J'essayai de combattre la paralysie générale du mouvement; mais quand je vis les pupilles dilatées, quand je sentis le pouls lent, mou et régulier, je compris qu'il était trop tard.

«Survinrent alors deux docteurs amis de la maison. Il semblait nous reconnaître, mais déjà les mots étaient brouillés dans son cerveau. On ne pouvait savoir, d'ailleurs, si la raison l'avait ou non abandonné, puisque le malade ne pouvait parler, ni montrer sa langue, ni donner la main, ni faire aucun geste. De cinq minutes en cinq minutes, il subissait des convulsions internes qui altéraient encore sa figure, déjà frappée de l'effroi de la mort. Les dents étaient serrées avec une telle force qu'il nous fut impossible de lui faire rien prendre. Nous ne pûmes agir que par les médicaments externes.

«L'agonie dura cinq heures, mais quand il mourut, il y avait déjà cinq heures qu'il n'existait plus.

«Vingt-quatre heures après, nous fîmes la dissection, par ordre du parquet; il s'exhala, au premier coup de scalpel, une odeur d'amandes amères qui se répandit jusque dans le salon voisin. Le sang était foncé et liquide; le coeur droit était hypérémique; le diaphragme était coloré en noir; la langue était blanche et l'épithélium se détachait facilement; le pharynx et l'oesophage étaient gris, mais encore fermes.»

C'en est assez, ne suivons pas la science jusqu'au bout.

Voici l'interrogatoire de la femme de chambre, par M. Macé, le futur commissaire aux délégations judiciaires des drames parisiens:

«D'où vient que cette eau de laurier-cerise a été donnée au malade?

--Le comte avait demandé une potion pour dormir, car il avait de cruelles insomnies; il passait la nuit à se retourner par-ci par-là, sans jamais se trouver bien; il avait même demandé un masque chloroformé; mais le docteur s'était récrié, parce qu'on en a vu plus d'un s'endormir pour tout de bon.

--Mais qui a eu l'idée du laurier-cerise?

Ici, nous avons remarqué qu'avant de répondre, la femme de chambre avait regardé le comte comme si elle craignait d'être démentie. Toutefois ce fut d'une voix ferme qu'elle répondit:

--C'est monsieur!

--Comment le comte a-t-il pu avoir l'idée de boire de l'eau de laurier-cerise?

--C'est parce que l'eau de pavot ne réussissait plus. Le médecin avait parlé d'opium, mais monsieur disait que l'opium le réveillait au lieu de l'endormir. Demandez plutôt au valet de chambre.

Le valet de chambre appelé a répondu qu'il n'était pas là, mais que le comte avait horreur de l'opium.

--Et dans quelle boisson avez-vous versé l'eau de laurier-cerise?

--Dans du lait; monsieur ne buvait que du lait.

Le docteur vous avait dit combien vous en pouviez mettre de gouttes?

--Oui, quelques gouttes.

--D'où vient que la fiole est vide?

--C'est monsieur lui-même qui, à la seconde fois, voulant à toute force dormir, a versé le reste de la fiole dans une tasse de lait; mais il ne buvait qu'une gorgée de temps en temps. Aussi a-t-il bu à peine la moitié de la seconde tasse. Voyez plutôt: il a renversé le reste sur le lit.

--Il ne vous a rien dit?

--Non! il s'est endormi, mais en s'agitant beaucoup comme s'il avait le délire. Il a appelé la comtesse à voix haute; j'ai pris peur et j'ai crié au valet de chambre de venir.

Le valet de chambre interrogé a dit que le comte semblait dormir, quoiqu'il eût les yeux entr'ouverts et quoiqu'il parlât tout haut. La femme de chambre ajouta que c'était le cauchemar.

Cette fille en était là de sa déposition quand arriva le docteur ***, médecin ordinaire de M. de Xaintrailles.

Le docteur dit qu'il avait ordonné de l'eau de laurier-cerise, mais demanda l'ordonnance et la fiole.

La fille Émilie donna la fiole qui était sur la table de nuit et sembla chercher l'ordonnance. Puis, indiquant la cheminée:

--J'ai peut-être jeté cela au feu.

On trouva du verre cassé dans les cendres.

--Pourquoi avez-vous fait cela?

--C'est que monsieur lui-même jetait tout cela au feu.

La femme de chambre s'est troublée, en disant que cette ordonnance était sans doute restée chez le pharmacien.

--Mais qui a porté l'ordonnance?

--Je ne sais pas. C'est la cuisinière ou le valet de chambre.

On appela la cuisinière. Cette femme venait de sortir.

Le valet de chambre déclara que ce n'était pas lui.

--Peut-être bien, a dit cet homme, en regardant du coin de l'oeil la femme de chambre, que l'eau de laurier-cerise aura été ordonnée par un monsieur qui a fait une visite à Mlle Émilie, car j'ai entendu qu'ils parlaient entre eux de l'eau de laurier-cerise.

--Quel est ce monsieur?

Après un silence la femme de chambre s'est décidée à dire que c'était un ami du comte, un de ses anciens médecins, lequel avait en effet conseillé de l'eau de laurier-cerise pour la nuit si le malade ne pouvait pas dormir.

--Mais le nom de ce médecin?

--Ah! ni moi non plus. Je ne connais pas par leur nom tous les amis de monsieur, surtout depuis le séjour à Rome. Mais qu'est-ce que cela fait, puisque c'est le médecin du comte qui a signé l'ordonnance?

--Mais encore une fois, s'il a signé cette ordonnance, elle doit se retrouver.

Je l'ai remise à la cuisinière.

--Qui a ouvert la porte à l'autre médecin?

Le valet de chambre a répondu que c'était lui.

--Aviez-vous déjà vu ce médecin?

--Oui, mais je ne lui ai pas parlé. Il a demandé Mlle Émilie.

--C'est donc son médecin?

Ici la femme de chambre prit la parole.

--Dieu merci! je n'ai pas besoin de médecin pour mon mal de dents.

--Enfin, celui-là venait-il pour vous ou pour le comte?

--Cette question! il venait pour le comte. Seulement le comte ne voulait pas que son médecin ordinaire apprît que celui-là fût venu. Vous savez, tous les malades ont leurs lubies.

--Mademoiselle, puisque vous ne retrouvez pas l'ordonnance, on va vous tenir en état d'arrestation.

La femme de chambre perdit un peu de son aplomb. Elle s'écria d'un air indigné:

--Me prenez-vous pour une empoisonneuse?

--Si vous n'êtes pour rien dans tout ceci, soyez sans inquiétude: la lumière se fera.

--On n'a toujours pas le droit de m'arrêter!

--Où demeure le médecin en question?

--Ah! ma foi, il ne m'a pas donné son numéro.

La cuisinière rentra à cet instant. Elle déclara avoir remis l'ordonnance et la fiole dans les mains de Mlle Émilie.

--Vous voyez bien, mademoiselle, que vous aviez l'ordonnance.

--J'en ai eu bien d'autres dans les mains. Je ne pouvais pourtant pas les garder comme des billets de banque.

--C'est bien! tout à l'heure quand viendra le médecin, on saura à quoi s'en tenir.

--Et si le médecin ne vient pas, est-ce qu'on a la prétention de me retenir prisonnière bien longtemps?

--Oui! bien longtemps, si le médecin ne vient pas.

--C'est une rude injustice! S'il fallait rechercher tous les amis de monsieur, on n'y parviendrait pas.

--Oui, mais cet ami de monsieur paraît être de vos amis, puisque c'est vous qu'il a demandé.

--Il a demandé la garde-malade, pour ne pas déranger monsieur, si monsieur dormait.

--Vous vous défendez trop bien.

--Faut-il donc que je me laisse faire sans rien dire?

Pendant tout cet interrogatoire, M. de Xaintrailles ne fit que les mouvements d'un convulsionnaire. Quoiqu'on parlât haut et qu'on fût tourné de son côté, il ne dormait pas, signe d'intelligence. Le cerveau avait été atteint avant tout le reste.

Il expira à dix heures.

On se mit en campagne pour trouver le docteur introuvable. La femme de chambre, gardée à vue dans l'appartement, faisait bonne contenance. Mais, quand on l'avertit qu'elle allait partir pour la Conciergerie, elle éclata comme une tempête, et jura qu'elle attendait celui qui avait conseillé l'eau de laurier-cerise.

Le commissaire de police voulut qu'elle le conduisît à l'instant même chez cet homme. Elle refusa en disant qu'elle ne savait pas où il demeurait; mais elle était bien sûre qu'il viendrait le jour même, parce qu'il l'avait promis au comte.

Dès que la femme de chambre se crut libre de ses mouvements, elle écrivit à Georges du Quesnoy, qui, on le sait, n'était connu à l'Hôtel du Louvre que sous le nom d'Edmond Lebrun.

Voici la lettre:

_Je dirai à M. Edmond Lebrun que monsieur le comte s'est fort mal trouvé de l'eau de laurier-cerise. On m'a mise en état d'arrestation, venez bien vite prouver que ce n'est pas ma faute, ni la vôtre non plus._ _ÉMILIE._

