Les mains pleines de roses, pleines d'or et pleines de sang
Part 11
Mme de Xaintrailles, qui entendit ce cri, pressentit un malheur: elle se jeta hors du lit pour aller fermer le verrou de sa chambre; mais il était déjà trop tard.
Le commissaire de police parut sur le seuil. Il n'était pas seul: M. de Xaintrailles se montra presque aussitôt. Le flagrant délit fut constaté, car la comtesse non plus n'était pas seule. La comtesse se jeta au-devant de son mari:
«Quoi! lui dit-elle, furieuse, échevelée, menaçante, vous n'avez pas honte de venir ainsi chez moi!
--Chez vous! madame, dit M. de Xaintrailles, je suis chez moi.
--Vous êtes chez moi!» lui cria Georges du Quesnoy, qui venait d'arracher le rideau du lit pour se draper dedans.
Ce fut une vraie tragi-comédie.
Georges du Quesnoy voulut avoir raison du commissaire et du mari, mais il n'était pas assez habillé pour cela. Pourtant il les secoua si rudement tous les deux que le commissaire de police appela deux agents qui attendaient dans le salon. La force représentait la loi, la loi représentait la force.
Valentine finit par demander grâce à son mari.
«Monsieur, je vous abandonne ma dot, mais laissez-moi libre.»
Le mari n'avait plus d'oreilles pour sa femme.
Le soir, elle couchait au couvent des Dames-Sainte-Marie. Georges du Quesnoy couchait à la Conciergerie, non pour le flagrant délit, mais pour coups et blessures.
Il avait pu parler un instant à la femme de chambre en quittant le Grand-Hôtel.
«Je ferai votre fortune, lui dit-il, mais répondez toujours que vous ne savez pas qui je suis.»
En arrivant au greffe de la Conciergerie, il avait pu s'entendre avec Mme de Xaintrailles.
Comme quelques aventureux qui sont un peu aventuriers, Georges avait dans sa poche des cartes toutes faites pour les deux pseudonymes qui lui servaient souvent:
EDMOND LEBRUN CHIMISTE.
Regent street, 93.
Et celle-là:
BARON DE VILLAFRANCA
Hôtel du Louvre.
Lorsque le commissaire de police l'interrogea, il s'empressa de répondre qu'il se nommait Edmond Lebrun, chimiste, né à Turin, domicilié à Londres, habitant l'hôtel du Louvre pendant son passage à Paris.
Quand le juge d'instruction l'interrogea le lendemain, il le serra de près par ses questions. Mais il était homme à tenir tête à tous les juges d'instruction. Il lui fagota une histoire si vraisemblable, que celui-ci n'y vit que la vérité.
«Mais pourtant, monsieur, on ne vous connaît pas au Grand-Hôtel d'autre appartement que celui de Mme de Xaintrailles.
--Je suis venu de Londres tout exprès pour la voir.
--Vous la connaissiez donc?
--Je l'ai connue à Rome, à Nice, à Bade.
--Pourquoi ce nom de Villafranca quand vous vous êtes battu avec le comte?
--Quand je voyage, je prends un titré qui appartient à ma famille, je suis baron de Villafranca, mais le nom de mon père comme le mien est tout simplement Lebrun. Je me nomme Edmond Lebrun.»
Malgré les coups et blessures, Georges, grâce à son père, finit par obtenir sa liberté jusqu'au jour où il devrait répondre à l'accusation d'adultère.
La prévention fut longue, comme toujours; mais le matin même où lé procès fut appelé, aucun accusé ne répondit à l'appel.
Les curieux en furent pour leur curiosité, car l'affaire ne vint pas. M. de Xaintrailles, pour l'honneur de son nom, avait enfin compris qu'il était indigne de lui de faire ce procès. On rendit une ordonnance de non-lieu.
Il espérait que Georges du Quesnoy, à cause des coups et blessures, ne reparaîtrait pas de sitôt. Aussi chercha-t-il à se rapprocher de sa femme par toute une comédie sentimentale. Mais Valentine avait mis sur son blason: JE N'OUBLIE PAS. Non-seulement elle n'oubliait pas, mais elle voulait se venger.
Elle refusa de recevoir M. de Xaintrailles, quelles que fussent les prières de ses billets doux. Elle demanda une séparation de corps, voulant enfin disposer de sa fortune. Mais M. de Xaintrailles lui fit croire que la justice n'avait que suspendu son action; si Valentine refusait de se remettre avec lui, il finirait par la faire condamner comme adultère. Il la menaça d'ailleurs de lui envoyer les gendarmes pour la réintégrer au domicile conjugal.
La comtesse était désespérée; elle se penchait à toute heure à sa fenêtre de l'hôtel du Louvre, où elle était retournée, comme si elle dût voir revenir Georges du Quesnoy.
Elle avait repris sa femme de chambre, qui s'était juré à elle-même de ne plus trahir sa maîtresse, parce que le comte ne l'avait pas récompensée.
Huit jours se passèrent sans que la comtesse vît venir son amant. Enfin, un soir, vers minuit, on sonna à sa porte. Elle savait bien que ce n'était pas son mari. Elle ouvrit elle-même, la femme de chambre étant déjà endormie.
«C'est toi!
--Enfin!».
Et des étreintes à perdre l'âme.
«J'ai deviné que tu reviendrais ici, voilà pourquoi j'y suis revenue. Que m'importe l'opinion des gens de cet hôtel! L'opinion, c'est toi: si tu es content, je suis contente.»
On se conta les ennuis et les anxiétés de la prison et du couvent; on avait pu s'écrire, mais on n'avait pas tout dit; la haine contre M. de Xaintrailles s'était accrue de toutes les douleurs subies depuis trois mois.
«Je me vengerai, dit Valentine.
--Je te vengerai, dit Georges.
--Songe qu'il tient ma fortune et qu'il me laisse sans argent.
Georges était désespéré de ne pouvoir mettre une fortune aux pieds de Valentine.
«Combien a-t-il à toi?.
--200,000 francs! toute ma dot. Il n'a pas pu la manger, puisque je suis mariée sous le régime dotal.
--Que dit ton père?
--Mon père lui donne tort, mais il me donne tort aussi. Il est d'ailleurs malade à Margival. Il ne veut pas encore revenir à Paris. Mes deux avocats, Me Allou et Me Carraby, me disent que je ne puis demander la séparation de corps si je ne suis d'accord avec mon mari. Et, d'ailleurs, même si on me donne raison contre lui, ce sera bien long. Le comte veut que je revienne chez lui. Que vais-je faire? que vais-je devenir?
--Comptez sur moi, dit Georges.»
Mais il ne pouvait pas même compter sur lui.
Vers une heure du matin, comme Georges allait sortir de l'hôtel du Louvre, il fut rappelé par une voix de femme. C'était la femme de chambre de la comtesse.
«Monsieur, lui dit-elle, il ne faut pas que madame sache que je vous parle, mais je vous avertis que nous sommes tout à fait sans argent. On fait crédit à madame sur sa bonne mine et sur son titre de comtesse, mais les créanciers se fâcheront bientôt. Par exemple, avant-hier, nous avons acheté des dentelles aux magasins du Louvre, je les ai portées au Mont-de-Piété et je n'ai eu que 1,000 francs qui on été éparpillés dans la journée, car madame devait ici avant d'aller au couvent. Ce qui ne l'a pas empêchée de donner cinq louis à une pauvre femme qui portait deux enfants dans ses bras. Or, aujourd'hui, on est déjà venu deux fois des magasins du Louvre. Jugez donc si on savait que nous avons mis les dentelles au Mont-de-Piété!
--Que vous ont-elles coûté?
--Je crois bien que c'est 2,400 francs.»
Georges du Quesnoy fouillait dans sa poche.
«Tenez, ma chère, voilà cinq louis, ne dites pas à la comtesse que je vous les ai donnés; si on revient des magasins du Louvre, vous enverrez chez moi; mais ne prenez pas la fièvre, ni vous ni votre maîtresse: je veille sur vous.
--Voyez-vous, monsieur, il n'y a qu'une chose à faire, c'est de se débarrasser du mari.
--Vous en parlez bien à votre aise.
--Ayez encore un duel avec lui, cette fois vous ne le manquerez pas.»
Georges alluma un cigare sous les arcades de la rue de Rivoli.
«Cette fille a raison, dit-il, il faut se débarrasser du mari.»
Comme il disait ces mots, l'heure tintait à Saint-Germain-l'Auxerrois, ce qui le ramena à ses impressions du monde invisible.
XVII
LA PRÉFACE DU CRIME
C'était un vendredi; M. de Nieuwerkerke recevait. La plupart des invités étaient déjà partis, il ne restait plus chez lui que les intimes, qui assistaient, tout en fumant, aux spirituelles caricatures d'Eugène Giraud. Un peintre sortit, un ami de Georges du Quesnoy. Il le reconnut dans la nuit.
«Bonsoir, Georges, que diable fais-tu là à cette heure occulte? Est-ce que tu songes à aller coucher avec la Vénus de Milo?
--Non, je n'aime pas les femmes de marbre.
--Ni les antiques!
--Ah! que vous êtes heureux, vous autres artistes, vous vivez de rien quand vous n'avez rien; vous ne vous éparpillez pas aux quatre coins du monde. Vous êtes consolés de tout par la passion de l'art.
--Je te croyais l'homme du monde le plus heureux. Je t'ai rencontré avec la plus belle femme que j'aie vue, et on m'a dit que tu faisais de l'or.
--Allons donc! je fais de la chimie et point de l'alchimie. Cela coûterait d'ailleurs plus cher à faire de l'or qu'à en acheter.
--Je ne suis pas en peine, tu es de ceux qui ne restent pas en chemin. Quand on te voit, on juge que tu monteras haut. Adieu, je vais me coucher.»
Resté seul, Georges murmura:
«Je monterai haut. Si j'étais superstitieux, je dirais que tout me conduit à la guillotine.»
Il vit alors dans les parterres du Louvre une guillotine avec le bourreau, le prêtre et le condamné.
Dans l'après-midi du lendemain, Émilie lui apporta cette lettre de sa maîtresse:
_Mon ami,
Je suis désespérée; M. Dufaure, avocat de mon mari, est venu me voir tout à l'heure. Il m'a dit les choses les plus éloquentes en me parlant du devoir. Si tu ne viens pas tout de suite me voir, je serai peut-être assez bête pour retourner avec le comte. Tu sais, d'ailleurs, que je n'ai pas d'argent et que je ne veux pas que tu m'en donnes.
Je t'attends.
VALENTINE._
«Oh monsieur! dit la femme de chambre, c'est moi qui suis au désespoir. Nous voyez-vous rentrer avec monsieur? Il paraît qu'il nous emmènera à Rio de Janeiro. C'est à se jeter à l'eau. Vous n'êtes pas un homme a ne pas trouver un truc pour nous tirer de là. Du reste, moi je m'en moque, parce que moi je ne partirai pas. Chacun a ses affaires à Paris.
--Je comprends, vous ne voulez pas emmener votre amant au delà des mers? Vous figurez-vous que je vais laisser partir Valentine? Jamais!
--Comment ferez-vous?
--Ah! si vous vouliez être de moitié dans l'aventure, ce serait bientôt fait.
--Voyons, parlez.»
Georges ne parla pas si vite.
«Non, dit-il. C'est tenter le diable:
Souvent femme varie, Bien fol qui s'y fie.
--Vous ne me connaissez pas! je ne suis pas une grue, ni une éventée.
--Qu'est-ce que votre amant?
--Mon amant? J'en avais deux, un surnuméraire à la Banque et....
--Et?....
--Le comte de Xaintrailles!
--Quoi! vous trahissiez la comtesse?
--Non, je trahissais le comte: il n'avait pas de secret pour moi et je n'avais pas de secret pour madame.
--O temps! ô moeurs! s'écria Georges, qui ne pouvait s'empêcher de «blaguer», même dans les moments les plus critiques.
--Oui, mais maintenant, n-i ni, c'est fini.
--Vous ne pourriez pas le réacpincer, cet Othello?
--Oh! il ne faudrait pas me mettre en quatre pour cela.
--Eh bien, allez-y gaiement, je vous dirai pourquoi.
--Non, dites-le-moi d'abord.
--C'est que quand vous serez redevenue sa maîtresse, nous serons maîtres de lui.
--J'y vais de ce pas.
--Allons donc!
--Comme je vous le dis! Voici une lettre que madame vient de me donner pour le comte; au lieu de la mettre à la poste, je cours la lui porter.»
Et Émilie partit du pied gauche pour aller trouver le comte qu'elle ne voyait plus, tandis que Georges du Quesnoy partait pour l'hôtel du Louvre.
Il la rappela dans l'escalier:
«Pas un mot au surnuméraire.
--Êtes-vous bête!
--Je connais du monde à la Banque, je vous réponds qu'il fera son chemin.
--J'en accepte l'augure.»
Quand Georges du Quesnoy fut avec Mme de Xaintrailles, il s'aperçut que l'avocat du comte avait bouleversé ce jeune esprit ardent à tout, même au bien. Elle avait déjà tempéré sa passion. Elle comprenait qu'une femme bien née doit être prête à tous les sacrifices. On lui pardonnerait ses folies, qui n'étaient que des folies d'une heure, si elle redevenait loyalement la comtesse de Xaintrailles. Au contraire, que ferait-elle en se maintenant dans sa révolte? Le comte, justement blessé, la punirait en s'opposant à une séparation de corps. Il continuerait à retenir ses biens. Son père menaçait de ne plus la recevoir. Elle n'avait pas à Paris une seule amie qui lui tendît la main.
«Tant pis, mon cher, dit-elle à Georges. C'est l'heure de la résignation.
--Ah! si j'avais tué votre mari en duel!
--Oui, vous avez manqué l'occasion ce jour-là de faire notre bonheur à tous les trois.»
Et quoiqu'elle eût bien envie de pleurer, Valentine se mit à rire.
Georges du Quesnoy était au paroxysme de la passion. En la voyant si belle, en la voyant si près de lui échapper, il jura qu'elle ne serait plus au comte.
Le soir, il eut une seconde conférence avec la femme de chambre. Émilie lui conta qu'elle avait été fort mal reçue par M. de Xaintrailles. Il était malade. Elle avait pénétré jusqu'à son lit, mais il s'était écrié qu'il ne la voulait plus voir tout en lui montrant la porte.
«Alors, vous ne le verrez plus?
--Je ne suis pas fille à obéir quand on me dit de m'en aller. J'ai si bien fait mon compte, qu'une demi-heure après j'étais encore au chevet de M. Xaintrailles, lui rappelant les beaux jours de Rome et de Tivoli, quand il me disait que plus je l'aimais, plus il aimait sa femme. En un mot, j'ai triomphé à ce point qu'il m'a priée de retourner demain. Il a fini par me dire: «Tu as bien fait de venir me demander ton pardon, sans quoi je ne t'aurais pas gardée quand la comtesse va revenir chez moi.»
--Quoi! s'écria Georges, il en est si sûr que cela?
--Oui, son avocat n'en doute pas.
--Eh bien, il était temps de se mettre en travers.
Georges du Quesnoy demanda à Emilie quelle était la maladie du comte.
Elle lui répondit que c'était une névralgie qui lui faisait souffrir mille morts. Il souffrait en outre de la goutte et de la pierre, mais son médecin, qui était venu ce jour-là, lui promettait que dans huit jours il serait debout.
--Eh bien, je vous réponds que dans huit jours il ne sera pas debout, dit Georges en se mordant les lèvres.
Vers minuit il alla se jeter encore aux pieds de la comtesse de Xaintrailles, pour lui dire tout son désespoir, à la seule idée de la voir retourner avec son mari.
Elle parut bien peu touchée; elle semblait n'écouter que son devoir, ou plutôt elle était toute soumise encore aux conseils de M. Dufaure. Le célèbre jurisconsulte lui avait montré le néant de toutes ces passions bâties, sur un volcan, qui n'enfantent que la douleur et le remords.
«Non, se disait-elle, quand on porte mon nom, on n'a pas le droit de trahir la société. Je veux reconquérir la considération; le bonheur que vous me donnez m'épouvante. Je vous aime encore, mais je sens que je vous haïrais bientôt. Je vais quitter cet hôtel de malheur....
--Pouvez-vous dire cela? Valentine.
--Cet hôtel de bonheur, si vous voulez. J'ai déjà envoyé ma femme de chambre au comte pour le soigner. Moi, je vais retourner au couvent pour faire quarantaine.»
Georges eut toutes les éloquences, toutes les caresses, toutes les colères.
«Quoi! lui dit-il, je vous avais presque oubliée; c'est vous qui m'avez appelé, et c'est vous qui me rejetez. Que voulez-vous que je fasse dans ce désespoir? Ce sera le coup mortel.
--Vous vivrez de souvenirs, comme moi. Ou plutôt, comme vous êtes un homme, vous oublierez et vous aimerez une autre femme. Pour moi, je vous jure que je n'aurai aimé que vous. Votre souvenir sera ma seule joie.
--J'étais déjà perdu à moitié, reprit Georges en marchant à grands pas, vous me précipitez au fond de l'abîme, au lieu de me sauver.
--Mon ami, ne dites pas cela. Vous savez que si je le puis, je vous tendrai les bras. Jusqu'ici vous avez perdu votre temps, mais vous êtes si jeune que vous vous relèverez de toutes vos folies. Je connais trois ministres, voulez-vous que j'aille les trouver pour vous? Je n'ai pas encore perdu mon crédit, voulez-vous être magistrat, consul, sous-préfet?
--C'est cela; vous voulez m'exiler.
--Vous êtes fou! je veux vous emprisonner dans un devoir rigoureux, comme je veux m'emprisonner moi-même dans la maison de mon mari.»
Georges prit la main de Valentine. «Eh bien, non, c'est au delà de mes forces. J'aime mieux mourir que de vous perdre.»
Et, se penchant pour l'embrasser: «Tu ne sais donc pas comme je t'aime?»
La comtesse leva ses beaux yeux sur son amant. «Tu ne sais donc pas comme je t'aime aussi?» dit-elle.
Il retomba à ses pieds et il pleura.
Elle pleura aussi.
Il croyait l'avoir reconquise, mais elle se releva de cette rechute.
«Non, mon ami, lui dit-elle, je ne serai plus votre maîtresse. Vous êtes cruel de me décourager. Redevenez un homme et non un enfant.
--Si je vous décourage, c'est parce que je sais bien que vous voulez jouer un rôle qui n'est pas le vôtre. Les femmes ne se repentent jamais si jeunes.
--Je m'appelle Valentine, mais je m'appelle aussi Madeleine.
--Madeleine ne s'est repentie que parce qu'elle a aimé Dieu lui-même. Mais ce n'est jamais avec M. de Xaintrailles que vous vous repentirez. Vous aller tenter l'impossible; aussi, dans six mois, vous aurez planté là votre mari pour la troisième fois; car ne m'avez-vous pas dit vous-même que vous aviez voulu vous repentir avec M. de Xaintrailles de votre aventure avec le marquis Panino?
--Eh bien, si je n'ai pas la force du devoir, j'aurai la force de l'amour: je viendrai me jeter encore dans vos bras. Mais, pour aujourd'hui, ne perdez pas votre temps; je vous jure que vous ne gagnerez rien.
--Vous me donnerez un quart d'heure de grâce?
--Je vous offrirai à dîner, si vous voulez, à la condition que vous me donnerez de l'appétit.»
Ils dînèrent ensemble dans le petit salon, comme ils avaient souvent dîné aux meilleurs jours de leur passion. Georges voulait encore se faire illusion, tout en s'avouant que c'était lui qui avait toujours été dominé. Elle avait eu beau s'abandonner avec les voluptueuses lâchetés de l'esclave, il n'était jamais parvenu à se rendre maître de cet esprit rebelle. La raison, ce n'est pas seulement sa timidité presque enfantine dans le Parc-aux-Grives; c'était qu'il l'aimait trop. Pour Valentine, quand elle était devant lui, il y avait toujours une société, une famille, un Dieu. Pour lui, il n'y avait plus rien que Valentine.
Après le dîner, il aurait bien voulu rester encore--rester toujours,--mais Valentine lui dit qu'elle avait promis à M. de Xaintrailles d'aller passer une heure avec lui, et que, pour rien au monde, elle ne manquerait à cette promesse. «Songez donc, lui dit-elle, il est si malade que ce serait un homicide.»
Il fallut bien que Georges se résignât. «A demain, dit-il à Valentine.
--Qui sait!» répondit-elle.
Mais elle le vit si triste, qu'elle se hâta d'ajouter un de ces _oui_ charmants que les femmes savent si bien dire.
Georges eût peut-être, d'ailleurs, insisté davantage, s'il n'eût été attendu à une table de jeu, car le bonheur ne lui avait pas fait perdre ses bonnes habitudes des jours malheureux.
Le lendemain, quand il vint pour voir la comtesse, elle n'y était pas. Il vint jusqu'à trois fois sans la trouver. Il revint le surlendemain. Cette fois, on lui donna ce mot:
«Adieu! nous ne nous verrons plus. Si vous m'aimez encore, ne cherchez pas à me rencontrer.»
Georges devint pâle. Il eut froid au coeur; il lui sembla qu'il allait mourir.
Il questionna, et on lui apprit que la comtesse avait quitté l'hôtel pour n'y pas revenir. Elle était retournée au couvent de Sainte-Marie.
Il courut au couvent, mais ne fut pas reçu. On lui apprit que la comtesse était toute seule, même sans sa femme de chambre. Il écrivit, mais on ne lui répondit pas.
Il était si désespéré qu'il en devint presque fou. Cette fois c'en était fait. Valentine mariée n'était pas si loin que ne le devenait Valentine repentie. Il ne la verrait donc plus! Il ne rallumerait pas cette belle passion qui le tuait dans les délires et les délices! Il fallait donc tenter l'impossible pour arracher cette pécheresse à son repentir! Pour la ramener dans ses bras, plus égarée que jamais, pour lui prouver que la vie c'était l'amour!
Mais il aurait beau faire, c'était tenter l'impossible, à moins que le comte ne mourût.
«C'est moi qui suis mort!» s'écriait Georges.
Il s'était si bien habitué au savoureux parfum de Valentine, qu'il voulut habiter la chambre même quelle occupait à l'hôtel du Louvre. Aucun voyageur n'y était encore entré; il s'y précipita et s'y enferma avec une sombre volupté. Il se jeta sur le lit, il baisa l'oreiller, il s'enroula dans les couvertures. Il aurait voulu rattraper de chez la blanchisseuse les draps de la comtesse.
«Ici, se disait-il, au moins je ne suis pas aussi loin d'elle! je la sens partout! Cette pendule-là parlait de moi.»
Et il portait ses lèvres partout et sur toutes choses, ne comprenant pas lui-même que la folie humaine puisse égarer ainsi un homme.
«Oh! Valentine, Valentine! comme je vous aime!» dit-il en tombant agenouillé devant le lit.
Quoiqu'il n'eût pas beaucoup d'argent, il paya huit jours d'avance pour être bien sûr qu'on ne lui enlèverait pas la chambre de Valentine.
Dans l'aveuglement de sa passion, il se hasarda rue de Penthièvre, jusqu'à l'appartement du comte. Ce fut Émilie qui vint lui ouvrir.
«Pourquoi avez-vous quitté la comtesse?
--Je ne l'ai pas quittée pour longtemps, puisqu'elle doit venir ici la semaine prochaine. D'ailleurs, vous savez bien que je suis devenue la garde malade du comte.
--Comment va-t-il?
--Vous êtes bien bon! ni bien ni mal. Mais il a trop de maladies à la fois pour en avoir une bonne.
--Il faut que je voie la comtesse.
--Ah! si madame a dit non, c'est non! Je la connais encore mieux que vous; quand vous verrez madame, c'est que madame voudra vous voir.
--Elle vient ici?
--Oui! elle est venue hier, elle reviendra demain. Mais je suppose que vous ne songez pas à lui donner ici un rendez-vous. D'ailleurs, elle ne vient pas seule; elle est accompagnée de Mme de Fromentel, une autre femme romanesque, qui, depuis la mort tragique de votre frère, passe la moitié de sa vie à pleurer au couvent de Sainte-Marie.
--Il faut pourtant que je voie Valentine. Je lui ai écrit, elle ne me répond pas. Si vous la voyez demain, dites-lui bien que tout ceci finira mal.»
Cette petite conversation se passait, moitié dans l'antichambre, moitié sur le palier; car ni Georges ni Emilie n'avaient franchi le seuil.
La femme de chambre baissa la voix pour murmurer: «Tout ça finirait bien, si le comte aimait assez sa femme pour en mourir.»
XIX
LE CRIME
Cependant Georges n'était plus maître de sa passion ni de son désespoir. Il souffrait les mille morts de l'amour. Il ne dormait pas, il ne mangeait pas, il ne vivait pas. Il subissait tous les tourments et toutes les angoisses. Cette femme attendue si longtemps! Cette femme retrouvée et reperdue, Dieu la lui rendrait-il?
«Mais il n'y a pas de Dieu, dit-il avec colère. Il n'y a pas de Dieu, puisque le bonheur est impossible, puisque la vie est trahie à chaque pas, puisque les rêves ne sont pas des rêves, puisque notre pain quotidien est la douleur, puisqu'une heure de joie se paye par une éternité de larmes!»
Et quand Georges eut bien déclamé ces imprécations, il s'écria: «Si Dieu n'existe pas, c'est aux hommes forts à faire la justice. Pourquoi ne tuerais-je pas le comte de Xaintrailles, puisque c'est lui qui m'a volé mon bonheur?»
Il s'enhardit dans cette belle idée, en appelant à lui tous les docteurs de l'athéisme. Qu'est-ce qu'un homme inutile de plus ou de moins? César, Napoléon, ne passent pas pour des homicides, quoiqu'ils aient tué des millions d'hommes.
Ce fut en vain que son imagination--ou sa conscience--lui montrait à l'horizon la guillotine, que la chiromancienne lui avait prédite; il était décidé à tout braver, étouffant en lui toute prescience et toute divination; niant les mystères de l'inconnu, après les avoir expliqués.
«Mais comment me débarrasser de cet homme?» se demandait Georges.
On s'habitue au crime comme au poison.