Les mains pleines de roses, pleines d'or et pleines de sang
Part 10
Georges fit un pas de plus, mais on avait commencé la quatrième figure du quadrille _d'Orphée aux Enfers_. Ce fut une vraie bourrasque. Il fut jeté de côté et ne retrouva pas la bacchante.
XIII
LA DESTINÉE
Cependant le jeu le trahit. Il reperdit en quelques nuits de baccarat et en une seule liquidation de Bourse ce qui lui restait de son gain et bien au delà. Il se retrouva donc plus pauvre que jamais.
Il avait tenté plus d'une fois de s'arracher au désoeuvrement qui rongeait son âme comme la rouille ronge le fer. Tout en se prenant aux voluptés énervantes des débauches parisiennes, il aspirait à l'air vif des sommets. Il se disait sans cesse qu'il n'était pas né pour vivre sous cette atmosphère. Un jour il eut le courage--il croyait qu'il fallait du courage pour cela--de s'arracher aux mille toiles d'araignée qui l'emprisonnaient. Il courut chez sa soeur, à Rouen; il se jeta dans ses bras, il la pria de le sauver de lui-même.
«Quoi! lui dit-elle, tu es un homme, et c'est à une femme que tu demandes de te sauver?»
Il resta quelques jours avec sa soeur. Il s'attendrit au tableau de famille, tout épanoui d'enfants.
«Hors de là, dit-il, point de salut.
--Eh bien, mon cher Georges, lui dit sa soeur, qui t'empêche de prendre une femme et d'avoir des enfants?
--Une femme! murmura-t-il amèrement, je n'en connais qu'une au monde. Dieu me l'a montrée comme une raillerie: c'est Valentine de Margival.
--Pourquoi s'obstiner à celle-là, puisqu'elle est mariée?
--Elle est mariée, mais elle a pris mon coeur, elle a pris mon âme. Je la sens toujours qui tue ma vie. Vous me condamnez tous, mais vous ne savez pas comme je suis esclave de cette femme, même loin d'elle. Elle m'a rendu tout impossible. Je ne me sauverai d'elle que si j'en triomphe un jour. Jusque-là je l'aimerai, je la haïrai, je ne serai bon à rien.»
Il en était arrivé à désespérer de tout, sinon de lui-même.
Il songeait à se retremper dans une vie nouvelle en partant pour l'Amérique, la patrie hospitalière des esprits aventureux, quand il reçut un petit billet tout parfumé, écrit sur papier whatman par une main qui n'était pas anglaise du tout:
«_Vous avez peut-être oublié Valentine de Marginal; si oui, _requiescat in pace; _si non, venez continuer une conversation interrompue dans le Parc-aux-Grives_.»
«VALENTINE.»
On ne saurait dire avec quelle joie Georges lut ces quelques lignes! Sa jeunesse déjà mourante se releva, en lui avec toute sa force et toute sa sève. Ce fut une renaissance soudaine.
«Valentine, murmura-t-il, mon rêve, ma vie, mon âme!»
Était-ce l'amour ou la destinée qui avait dicté cette lettre? là est le mystère de i'inconnu.
Georges du Quesnoy ne se fit pas attendre longtemps à l'hôtel du Louvre. Il lut la lettre deux fois, il baisa la signature, il prit un coupé et se présenta un quart d'heure après au numéro 17.
Une femme de chambre vint ouvrir qui lui dit que Mme la comtesse prenait un bain, dans sa chambre à coucher.
Georges ne doutait pas que Valentine elle-même n'eût grande hâte de le revoir.
«Donnez-lui ma carte et dites-lui que je n'ai que cinq minutes.»
Il voulait brusquer les choses, il espérait que la comtesse le recevrait devant la baignoire.
En effet, elle fit d'abord quelques façons, mais elle finit par lui faire dire d'entrer dans sa chambre à coucher, quoique tout y fût sens dessus dessous.
Il se précipita.
Elle lui tendit sa main toute mouillée, en lui disant de l'air du monde le plus simple:
«Vous voyez que je vous reçois toute nue.
--Pas si nue que ça, dit Georges qui voulait cacher sa surprise d'un tel accueil: vous me recevez comme Vénus avant de sortir des ondes.
--Quel langage! vous êtes démodé, mon cher. Vénus s'habille chez Worth.
--Je le sais trop, hélas!
--Est-ce que vous payez beaucoup de factures par là?
--Pas précisément: je n'ai payé chez Worth qu'une robe d'indienne qui m'a coûté dix-huit cents francs. Les femmes que j'ai l'honneur d'habiller ne vont pas encore là.
--Et les femmes que vous n'habillez pas?
--Ah! c'est autre chose, celles-là vont toutes chez Worth.
--Eh bien, dit la comtesse en se soulevant un peu, nous avons là une jolie conversation pour commencer. Mais aujourd'hui il n'y a plus que les femmes honnêtes qui parlent mal et qui ne soient pas des grues.
Georges avait admiré les épaules de Valentine. Il l'avait aimée jeune fille svelte et légère comme un cygne; il la retrouvait dans toute la luxuriance de la femme, nourrie de chair, comme on disait des figures de Rubens.
XIV
LA BAIGNEUSE
Georges du Quesnoy, qui s'était assis à une distance respectueuse de la baignoire, s'approcha tout contre, en disant avec passion, au risque d'être entendu de la femme de chambre qui venait de passer dans le cabinet de toilette:
«O Valentine, comme je vous aime!»
Ils étaient loin tous les deux de ces fraîches promenades dans le parc de Margival où ils ne s'aimaient que par le coeur et par l'âme; où l'amour ne songeait pas encore à la passion; où ils jetaient sur leurs rêveries les chastes écharpes de la candeur.
Quel chemin ils avaient fait tous les deux en descendant!
Georges dévorait des yeux Valentine:
«En vérité, vous êtes plus belle que jamais.
--Si je n'étais pas plus belle que jamais, je ne vous eusse pas dit de venir me voir.
--Vous êtes donc bien heureuse, comtesse, pour vous porter si bien?
--Ah! oui, parlons-en: je suis si heureuse, si heureuse, si heureuse que je voudrais mourir.
--Vous êtes encore en pleine lune de miel.»
La comtesse prit une expression de sauvage tristesse.
C'était une question insidieuse. Georges ne voulait pas accuser Valentine, mais il ne pouvait vaincre sa jalousie, non pas sa jalousie contre le mari, mais contre les amants. Il faillit même éclater en reproches, mais il se contint.
«Voyez-vous, Georges, je suis la femme la plus malheureuse du monde.
--Pourquoi?
--Vous ne le devinez pas?» dit Valentine en veloutant ses yeux.
Les femmes veulent toujours qu'on leur parle d'elles, à moins qu'elles n'en parlent elles-mêmes. La comtesse de Xaintrailles ne se fit pas prier pour conter ses aventures à Georges, tout en ne disant que ce qu'elle voulait dire, jouant à l'héroïne de roman, et voulant convaincre son amoureux que toutes ces folies, elle ne les avait faites que dans l'enivrement de sa passion pour lui. Ce qui était bien un peu vrai.
«Je n'en crois pas un mot, dit Georges.
--C'est toute la vérité. Pourquoi n'êtes-vous pas venu à Rome?
--Pourquoi ne m'avez-vous pas appelé?
--Je vous ai envoyé mon portrait et je vous ai écrit: _Souvenez-vous de l'oubliée_.
--Comment ne m'avez-vous pas fait signe à Bade?
--Vous étiez en trop mauvaise compagnie; mais d'ailleurs je ne vous ai pas vu, sinon sur la route d'Ems.»
Valentine dit à Georges que, le voyant à Bade, elle s'était cachée.
«Voilà pourquoi j'ai voulu aller à Ems. Vous m'avez entrevue et vous m'avez violemment séparée du marquis Panino. J'étais ravie de votre belle action, mais je suis devenue furieuse en voyant que vous ne me poursuiviez pas à Calsruhe. Le marquis m'a retrouvée plus folle que jamais, mais je ne l'aimais plus du tout.
--Vous l'avez donc aimé?
--J'aimais l'amour, toujours à cause de vous.»
Georges expliqua à la comtesse qu'il n'avait pas poursuivi l'aventure dans la peur du ridicule.
«C'est que vous ne m'aimiez plus.
--Peut-être. Et qu'avez-vous fait de votre marquis?
--J'ai failli le précipiter dans le Vésuve.
--Pour un autre?
--Non. Je revins à mon mari un jour de repentir en lisant une lettre de mon père. Mais c'en était fait des joies conjugales. Un matin, après une nuit orageuse, je courus à Civita-Vecchia, et je me jetai dans le premier navire en partance pour Marseille, décidée à revoir Paris,--je veux dire à vous revoir;--je suis arrivée aujourd'hui même, et mon premier travail a été de vous écrire.»
Georges baisa la main droite de Valentine.
«Mais savez-vous mon malheur? C'est que monsieur mon mari est arrivé à Paris avant moi. Voilà ce que vient de m'apprendre ma femme de chambre en allant à son petit pied-à-terre, rue de Penthièvre. Le chemin de fer va plus vite que le navire. Heureusement que je suis descendue sous un nom de guerre: _Mme Duflot, rentière à Dijon_. Et puis je suis à peine connue à Paris et je ne veux sortir que sous un triple voile.»
Toute cette histoire, Valentine la conta à Georges du Quesnoy avec une désinvolture charmante, comme si elle eût parlé d'une autre.
«Oui, à travers toutes ces folies, je n'ai aimé que vous, dit-elle en penchant son front vers Georges. Mais vous n'étiez pas là.
--J'y serai toujours maintenant.»
On voit que la comtesse de Xaintrailles en était arrivée à ne plus vouloir que du masque de la vertu. Elle avait une fureur de gaieté, de passion, de curiosité qui la jetait toute en dehors. Elle avait endormi, sinon étouffé les plus adorables vertus de la femme. En six mois de folies, elle s'était métamorphosée en demi-mondaine. «C'est la faute de son sang, disait Cabarrus, son médecin, il ne faut pas lui en vouloir.»
Et pendant que la comtesse Valentine de Xaintrailles dévoilait ainsi les années de sa vie à son premier amoureux, Georges, penché au-dessus d'elle, baisait avec passion ses cheveux rebelles et parfumés épars au dehors de la baignoire. Il baisait aussi le cou, il baisait aussi l'épaule. Mais Valentine, toute rieuse, lui jetait des poignées d'eau à la figure. Il ne se tenait pas pour battu, il ripostait par des baisers. C'était un jeu charmant.
«Maintenant, dit-elle tout à coup, vous allez me faire le plaisir de passer dans le salon, parce que je vais sortir du bain.
--Puisque je suis un mythologue, lui dit-il, figurez-vous que vous êtes une Diane ou une Vénus qui sort de la fontaine ou de la mer, sans s'inquiéter des simples mortels.
--Je vous comprends, mais je ne suis pas de marbre.
--Je vous jure que je vous regarderai comme une statue, avec le sentiment de l'art.
--C'est égal, allez vous-en par là.
--Eh bien, savez-vous le fond de ma pensée? c'est que si vous étiez belle comme une déesse, vous ne vous cacheriez pas.
--J'y ai pensé, dit-elle, mais, tout bien considéré, j'ai encore de la pudeur, même pour ceux que j'aime.
--La pudeur! simple question d'atmosphère.»
XV
PROMENADE AU BOIS
Je ne sais pas bien ce qui se passa ce jour-là entre l'amoureux et l'amoureuse. Ce que je sais bien c'est que le lendemain, dans leur joie d'être ensemble, ils étaient allés déjeuner à Versailles.
En débarquant à l'hôtel des Réservoirs, Georges avait signé au livre des voyageurs: _Baron de Villafranca_. C'était son nom quand il voyageait. Il avait encore un autre pseudonyme pour se cacher dans les petites occasions: _Edmond Duclos_.
C'était au temps où Versailles n'avait pas encore reconquis la dictature. On n'allait là que pour voir l'olympe de Louis XIV. Les amoureux trouvaient leur compte dans cette solitude des solitudes, hantée autrefois par toutes les passions et toutes les voluptés. Il en reste bien encore quelque chose. Les Lavallière, les Fontange, les Montespan répandent toujours dans les bosquets les douces senteurs de leurs chevelures dénouées. Qui n'est pas amoureux à Versailles n'a jamais été pris par les magies de l'amour.
Georges et Valentine amoureux à Paris furent amoureux à Versailles. Avant le déjeuner, pour aiguiser la faim, ils s'égarèrent dans le parc, elle, suspendue à son bras, lui, toujours penché pour lui baiser le front. C'était un gracieux spectacle de les voir tous les deux, ivres de jeunesse, sans souci du monde, oublieux du temps et cueillant l'heure. Georges publiait même qu'il avait à peine de quoi payer l'addition à l'hôtel des Réservoirs.
Il paraît que ce ne fut pas un gracieux spectacle pour tout le monde, car un autre promeneur plus matinal encore faillit les heurter dans l'Ile d'amour.
C'était le comte de Xaintrailles.
Comment était-il là? C'était bien simple: Mlle Émilie, la femme de chambre de la comtesse, le trahissait et la trahissait pour se venger de tous les deux.
Mlle Émilie était une de ces créatures qui fleurissent dans la fange parisienne. Fille de couturière, elle avait eu des aspirations; mais elle avait manqué de figure et de tenue pour prendre les premiers rôles. Elle compta sur l'amour, mais elle eut d'abord à faire à un drôle qui la roua de coups et la dépouilla, quoiqu'elle n'eût encore rien. Elle se résigna à se faire femme de chambre, mais femme de chambre de grande maison, en attendant qu'elle pût se faire servir elle-même. C'était un caractère par la volonté; elle n'aimait rien que l'argent. Elle était fort caressante avec Mme de Xaintrailles; mais c'était les caresses du chat qui cache ses griffes. A l'époque où la comtesse commençait à tourbillonner dans les galanteries romaines, le comte, qui aimait les femmes pourvu que ce fussent des femmes, avait fait deux doigts de cour à Mlle Émilie, en lui disant que c'était en faveur des parisiennes. La femme de chambre fût charmée d'être désagréable à sa maîtresse. Si bien qu'un jour Valentine trouva cette fille en tête-à-tête avec le comte, qui voulut se sauver de là en disant que c'était un quiproquo.
La comtesse, qui n'était pas sérieusement jalouse, avait pardonné à Emilie, croyant se faire une créature. Mais la femme de chambre aimait trop les trahisons et les catastrophes pour ne pas garder son libre arbitre et pour ne pas tromper le mari et la femme. Elle y trouvait d'ailleurs son compte et elle aimait beaucoup l'argent.
Voilà pourquoi M. de Xaintrailles avait été renseigné sur le voyage à Versailles.
Que fit-il en les voyant dans l'Ile d'amour? Un contre deux: on pouvait le jeter à l'eau. Il se détourna pour mieux jouir du tableau de son malheur.
Jusque-là, quoique séparé de sa femme, non pas officiellement, mais par les fugues perpétuelles de Valentine, il croyait encore à la vertu de cette belle aventureuse. Il n'y avait plus à douter.
«C'est bien, dit-il, je me vengerai.»
Les jeunes gens étaient si éperdus dans leur bonheur, si aveuglés par ce nuage de volupté dont Homère a couvert Mars et Vénus, qu'ils ne virent pas le mari. Une heure après ils déjeunaient gaiement à l'hôtel des Réservoirs, pendant que le mari déjeunait tristement à l'hôtel de la Chasse. Pauvre mari! pourquoi ne pas dire: pauvres amants!
Le soir même, au café Anglais, Georges vit venir à lui deux hommes qu'il ne connaissait pas. Le plus grave prit la parole:
«Vous êtes bien M. le baron de Villafranca?
--Oui, dit Georges, qui se rappelait avoir pris ce nom-là le matin à l'hôtel des Réservoirs.
--Monsieur, le comte de Xaintrailles se trouve offensé par vous, il veut avoir demain matin raison de cette offense, voulez-vous nous dire les noms de vos témoins?»
Georges dînait avec trois amis; il les regarda tous les trois:
«Messieurs, leur dit-il, répondez.»
Deux des amis se levèrent et accompagnèrent tout de suite les ambassadeurs de M. de Xaintrailles jusque sur le boulevard. Ils revinrent bientôt et demandèrent à Georges s'il reconnaissait avoir offensé le comte de Xaintrailles.
«Non-seulement je l'ai offensé, mais je veux l'offenser encore. Puisque ce n'est plus un secret, je vous dirai que j'adore sa femme, que ni lui ni ses témoins ne m'empêcheront de l'adorer aujourd'hui, demain, toujours.»
On décida que le duel aurait lieu le lendemain à huit heures dans les bois de Meudon. On se battrait au pistolet parce que M. de Xaintrailles avait perdu l'habitude de faire des armes.
On dîna rapidement, après quoi Georges courut à l'hôtel du Louvre, où Valentine l'attendait en lisant un journal du soir.
«Demain, lui dit-il, vous apprendrez quelque chose en lisant le journal.»
Elle eut beau le questionner, il ne voulut pas dire un mot de plus. Mais il avait beau vouloir refouler son inquiétude, une légère expression de mélancolie passait sur sa figure. Il était brave, mais il ne pouvait s'empêcher de penser à tout le bonheur qu'il perdrait s'il était tué le lendemain.
Dans la soirée, Valentine parla de son mari; elle raconta à Georges comment il la laissait sans le sou, sous prétexte de sauvegarder sa dot, dont il ne voulait pas se désemparer. Par malheur, M. de Margival avait généreusement donné à sa fille plus qu'il ne devait lui donner. Elle ne pouvait donc plus compter sur lui.
«Comment faire, dit-elle, pour ressaisir ma dot dans les mains crochues de cet avare?
--Ah! pardieu! s'écria Georges, qu'il ne se trouve jamais sur mon chemin, car je le provoque et je le tue en duel.
--Je ne lui veux pas de mal, dit Valentine, mais vous me feriez là une belle grâce.»
Il y eut un silence expressif. Elle continua:
«Mais c'est surtout à lui que vous feriez une belle grâce. Il a la goutte, il a la pierre, il a déjà la mort dans le coeur. Quand je pense que je suis allée m'enchaîner à ce tombeau, quand je pouvais me jeter dans vos bras et faire un mariage d'amour.»
Valentine se jeta dans les bras de Georges toute éplorée et toute éperdue.
«Ah! Georges, je vous aimais et je vous aime, tandis que cet homme je ne l'aimais pas et je le hais. Pourquoi Dieu a-t-il permis ce mariage sacrilège, quand il m'avait promise à vous?»
Valentine eut tout un quart d'heure d'éloquence. Georges eut tout un quart d'heure de passion.
«Ah! si je pouvais tuer demain M. de Xaintrailles!» se disait-il à lui-même.
Ils ne se tuèrent ni l'un ni l'autre.
M. de Xaintrailles tira le premier à vingt pas. Georges du Quesnoy se croyait sûr de son coup, mais il ne fit que défriser son adversaire. M. de Xaintrailles voulut recommencer. Les témoins de Georges obtinrent que les deux adversaires partiraient de vingt-cinq pas et tireraient quand ils voudraient.
Georges impatient tira le premier, toujours sûr de lui. Quand M. de Xaintrailles fut à dix pas, les témoins de Georges lui crièrent:
«Tirez donc!»
Il tirai mais n'atteignit pas non plus son rival. Tous les deux demandèrent à recommencer, mais les témoins se récusèrent, en disant que c'était déjà trop.
Georges n'en revenait pas d'avoir cassé tant de poupées et de n'avoir pu toucher un homme, car c'était la première fois qu'il se battait au pistolet.
Quand il raconta son duel à Valentine, il lui dit:
«J'espérais vous apporter un extrait mortuaire, mais c'est à peine si j'ai coupé une mèche de cheveux à votre mari.»
XVI
QUE LE BONHEUR EST UN RÊVE QUAND ON N'A PAS D'ARGENT
«Enfin, se disait Georges du Quesnoy, je tiens donc le bonheur sous la main. Mon idéal c'était Valentine: j'ai fini par atteindre mon idéal.»
Ce n'était pas encore le bonheur, Valentine n'aimait pas comme lui. C'était la curieuse et l'affamée. Elle se jetait à travers la vie pour toucher à tout et pour mordre à tout. Mais elle avait trop d'aspirations pour se contenter des joies de l'amour caché.
«Tu es trop belle pour m'aimer bien, disait Georges. Il faut que tu montres ta beauté à tout le monde. Tu aimes encore mieux l'admiration que l'amour.
--Peut-être, disait-elle. Je suis comme la vigne: j'éclate dans ma sève, je brise mon corset. Mon coeur m'emporte au triple galop à toutes les sensations. J'aime tout ce qui est beau: les robes et les chevaux, la fleur dans l'hiver, la neige dans l'été, le soleil partout. Mon esprit a toujours soif et toujours faim.»
Georges lui disait souvent:
«Vois-tu, ton amour est charmant, mais il a des entr'actes. Tu m'embrasses bien, mais tes lèvres sont distraites. Quand tu me regardes, c'est divin, mais tu vois plus loin que moi. Ah! Valentine, ce n'est pas là le véritable amour. Si tu m'aimais comme je t'aime, tu viendrais vers moi sans détourner la tête et sans regarder au-delà.
--O mon Dieu, oui! répondait gaiement Valentine. Tu voudrais me comparer à la louve affamée, qui court chercher la pâture de ses louveteaux, sans rien voir sur son chemin. Tu veux que je te serve mon coeur sans qu’une seule pensée étrangère l'agite et le fasse battre. Tu veux l'amour dans toute sa fureur et dans tout son aveuglement. Il y a peut-être des femmes qui donnent cet amour-là; va les chercher.»
Et, se reprenant:
«Non, prends-moi comme je suis. Vois-tu, mon cher Georges, tu ne seras jamais heureux, parce que tu cherches l'absolu.
--Ah! tu sais bien qu'il n'y a point d'absolu.»
Si Georges n'était pas heureux, même dans son bonheur, c'est qu'il pressentait déjà que Valentine lui échapperait comme un beau rêve.
Ce qui l'empêchait aussi d'être heureux, c'est qu'il n'avait pas d'argent et qu'il n'y a point d'amour sans argent--dans le beau monde.
C'était aussi le malheur de Valentine dans son bonheur. Quand le marquis Panino l'avait enlevée, il ne lui avait pas donné d'argent, mais il lui avait donné une vie fastueuse, à Bade, à Ems et ailleurs. Elle n'avait eu qu'à parler pour être obéie dans tous ses caprices de grande dame et de grande prodigue. Le marquis Panino n'avait, pas jeté moins de cent mille francs dans ce voyage d'agrément s'il en fut.
C'était même pour cela qu'il l'avait «plantée là», comme on dit clans le beau monde. Il avait sans doute compris qu'avec de si belles dents elle lui croquerait sa fortune en quelques saisons. Rien n'est plus difficile, en amour, que de compter avec les femmes, ou plutôt de leur apprendre à compter, surtout quand on a commencé par prendre des airs de prince. Elles ne s'inquiètent pas de la question d'argent, ou plutôt elles ne veulent pas s'en inquiéter. Est-ce qu'on marchande l'eau aux fleurs et le millet aux oiseaux? Une femme est une fleur et un oiseau.
La comtesse de Xaintrailles était venue échouer sans un sou à l'hôtel du Louvre, poursuivie par son mari qui l'adorait, mais se cachant de lui. Si elle avait choisi cet hôtel de provinciaux de l'arrière-province, c'est qu'elle savait bien que le comte n'irait pas la chercher là.
Mais cela ne lui donnait pas d'argent. Une femme ne se fait jamais enlever sans ses diamants; mais la comtesse n'avait pas emporté sa parure des grands jours. A son arrivée à Paris, elle ne put mettre en gage qu'une broche et deux bagues. Les pendants d'oreilles étaient pour elle deux lumières pour sa beauté: elle ne voulait pas les éteindre. Aussi ne fut-elle pas longtemps sans crier misère à sa femme de chambre.
On sait que Mlle Émilie n'était pas la première venue. Ancienne femme de chambre d'une actrice, c'était une fille de ressources, pareille à ces anciens valets de comédie qui se mettaient en campagne pour trouver de l'argent à leur maître.
La comtesse s'était attachée à sa femme de chambre, et n'avait pu s'en séparer depuis son mariage, quoiqu'elle la trouvât trop familière avec le comte. Mais, dans sa fierté, Valentine avait dit devant les plus belles Romaines qu'elle mettrait sur son blason: «Jalouse ne daigne.» Ce n'était pas pour s'inquiéter des yeux noirs de sa femme de chambre, d'autant plus qu'elle se gardait bien de mettre le comte sous clef. Moins il était avec elle, plus il s'en trouvait bien.
Les femmes ne sont pas prévoyantes quand elles ont une fortune sous la main. Mais quand elles sont sans argent, elles se tournent vers le lendemain avec inquiétude.
Valentine se disait vaguement qu'elle avait encore sa dot, s'imaginant que deux cent mille francs sont un capital aujourd'hui. Mais comment reprendre sa dot? La femme de chambre lui amena un matin une marchande à la toilette de ses connaissances, qui lui prêta sur cette dot cinq mille francs, comme si c'était par amitié; d'autant plus que, ce jour-là, elle ne lui offrit rien de sa boutique.
XVII
LE MARI ET L'AMANT
Georges du Quesnoy s'imaginait qu'il était débarrassé du mari, mais il comptait sans le mari. M. de Xaintrailles avait commencé par le commencement, c'est-à-dire par le duel, voulant se donner les airs d'un galant homme, mais il voulait finir par les tribunaux.
Voilà pourquoi un beau matin, le commissaire de police vint sonner à la porte de la comtesse, au n° 17 de l'hôtel du Louvre.
La femme de chambre, qui trahissait toujours le mari et la femme, poussa un cri et tomba en syncope; comme si elle n'eût pas été prévenue de cette visite inopportune.