Les loups de Paris II. Les assises rouges

Chapter 8

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--Ah! il est bien en ce moment question d'amour et de passion ridicule....

--Ridicule! Vous en parlez bien à votre aise.

--Je vous dis qu'il s'agit de notre honneur, de notre fortune, qui sait? de notre vie, peut-être!

--Que m'importe! s'écria Silvereal, sans cette femme, fortune, existence, je ne tiens plus à rien!

--Passe pour vous. Mais moi, je tiens à tout. Raisonnons, et quittez ces airs navrés, qui sont grotesques. Songeons à nous défendre, que diable! et examinons le danger froidement et en hommes habitués au péril.

--Je vous écoute, fit Silvereal, qui n'écoutait guère, absorbé qu'il était dans ses pensées désespérées.

--C'est évidemment à la prière de Mancal que la duchesse a remis cette lettre à ce Jacques... Dites-moi, ce Mancal était son homme d'affaires, n'est-il pas vrai?

--Elle fait, en effet, quelques petites opérations de Bourse.

--Donc, elle a confiance dans cet homme... et elle n'a pu lui refuser ce léger service... Il lui aura présenté son protégé avec les formes mielleuses dont il avait le secret, et la duchesse est si bonne....

--Oui, elle est bonne et belle, interrompit Silvereal.

De Belen se contenta de hausser les épaules et continua:

--Vous ne paraissez rien comprendre. Il est ridicule qu'un homme tel que vous, qui êtes presque un vieillard....

Silvereal protesta d'un geste.

--J'ai dit un vieillard, insista de Belen. Parbleu! il fait beau voir qu'à votre âge, vous vous obstinez à roucouler comme un Roméo de vingt ans... Cela est fini, mon cher. Nous aimons où et quand nous pouvons!...

--Pardon! s'écria Silvereal, poussé à bout. N'êtes-vous pas amoureux vous-même de Lucie de Favereye, une pure et chaste enfant qui pourrait être votre fille?...

De Belen pâlit. Le coup était direct. Mais, se mordant les lèvres, il reprit avec sang-froid:

--Tout d'abord, mon cher baron, remarquez qu'entre une chaste et pure enfant comme Lucie, je répète vos expressions, et cet être vicieux, corrompu, presque effrayant, qui s'appelle le Ténia et pour vous la duchesse de Torrès, toute comparaison serait un crime!...

--Belen! prenez garde! fit Silvereal, qui blêmissait.

--Prendre garde? à quoi? à votre colère!... Laissez donc aux auteurs de drame ces grands airs de bravache... nous sommes ici pour raisonner et nous dire nos vérités... tant pis si elles nous froissent! Donc, s'il vous plaît, étudions nettement, et une fois pour toutes, notre situation respective.

De Belen se plaça devant Silvereal, les bras croisés, la tête haute; puis, d'une voix sèche, et en accentuant chaque parole avec la vibration brutale d'un marteau qui tombe:

--Nous sommes deux chevaliers d'industrie, disons le mot, deux voleurs; vous, monsieur de Silvereal, descendant d'une des plus grandes familles de France, vous vous êtes vautré dans toutes les fanges... Vous étiez perdu, quand votre bonne étoile vous a conduit sur mes pas; j'ai reconnu en vous l'étoffe d'un franc coquin... un peu mou, un peu flasque, mais utilisable à l'occasion; je vous ai mis de moitié dans mes opérations!

--Oh! de moitié! objecta Silvereal, que parut toucher ce seul point de l'argumentation.

--De moitié quant à votre valeur propre. Vous êtes un gredin, mais un gredin lâche. Moi, j'ai le courage. Je suis lion et je prends la plus grosse part, _quia nominor leo_. Ceci est indiscutable. Donc avec moi vous avez volé, avec moi vous avez tué!... et quand je torturais au Cambodge ce Français que Dieu damne! vous vous pâmiez comme une vieille femme, mais vous ne songiez nullement à le défendre.

--Oh! proféra longuement le digne baron en se cachant la tête entre les deux mains.

--Évanouissez-vous, si vous voulez. J'ai le temps d'attendre. Vous revenez à vous?... tant mieux. Alors je continue. Muni de quelques milliers de francs, vous êtes revenu en France; et grâce à votre nom, à votre habileté, à l'absence de tout scrupule qui est votre point caractéristique, vous avez su persuader à M. de Mauvillers que, s'il vous donnait sa fille, vous le feriez nommer pair de France....

--J'en avais le pouvoir....

--Taisez-vous donc! vous mentez comme un arracheur de dents, soit dit sans offenser votre purisme... Grâce à un laquais du ministère dont vous aviez acheté la complicité, vous aviez appris la nomination prochaine dudit Mauvillers,--encore un aimable bandit, entre nous, et digne d'être votre beau-père,--vous êtes allé le trouver et vous lui avez dit: Donnez-moi votre fille, et demain votre nomination sera au _Moniteur_... Oh! il n'a pas hésité... Sa fille vous méprisait, comme tout le monde, du reste... Elle en aimait un autre... il l'a menacée de sa malédiction, et la pauvrette, qui croyait encore à la malédiction d'un père alors même qu'il s'appelle M. de Mauvillers, dix fois renégat, contempteur de toute probité, de toute justice, magistrat prévaricateur et fonctionnaire concussionnaire, la pauvrette, dis-je, a obéi et vous a épousé, vous! vous, mon complice, vous un assassin!...

--Monsieur de Belen! mais, en vérité, je ne comprends pas pourquoi vous évoquez ces souvenirs... exagérés....

--Exagérés, est un chef-d'oeuvre. Silvereal, vous étiez né pour le parlementarisme. Pourquoi j'évoque ces souvenirs? mon Dieu, il est utile, entre braves gens comme nous, de se rafraîchir de temps en temps la mémoire. De plus, je reviens par un détour--un peu long, mais nécessaire--au point principal de notre entretien, et je veux vous prouver que si je suis un fou d'aimer Lucie de Favereye et de la vouloir pour femme, vous êtes, vous, un imbécile d'offrir votre nom à la duchesse de Torrès.

Silvereal eut un beau mouvement de dignité: il se leva, se mit de trois quarts comme l'immortel Crevel des _Parents pauvres_, et, posant sa main sur la portion de gilet qui chez tout autre aurait pu recouvrir un coeur:

--Monsieur de Belen, encore une fois, je vous adjure de laisser de côté toute personnalité à l'adresse de la duchesse.

De Belen éclata de rire.

--Très-beau! Vous êtes un type! Je continue. Et vous allez voir que je vous fais la partie belle. Mon cher Silvereal, je suis, vous le savez, très-bon. Sans quoi, je ne vous l'avouerais pas. Un ancien banquier de Bordeaux, qui a floué les fonds de ses commettants et qui s'est embarqué pour les Indes, par suite de certaines circonstances qu'il est inutile de vous faire connaître, puisque vous ne les savez pas et que votre médiocre intelligence ne les devinera jamais, est devenu,--lui, roturier,--duc de Belen... J'ai en mains le pouvoir de disposer d'immenses richesses... Oh! ne secouez pas la tête... C'est mon but, et j'y touche. Or, je sais que je suis discuté par certaines gens:--Qu'est-ce donc, disent-ils, que ce duc de Belen? Où sont ses titres, ses parchemins, sa filiation... que sais-je? Supposez que j'épouse Lucie, fille du marquis de Favereye, petite-fille de M. de Mauvillers... du jour au lendemain je suis inattaquable, je suis bien et dûment le duc de Belen, auquel nul ne songe plus à contester son titre. Est-ce votre avis?

Silvereal se contenta d'incliner la tête.

--Or, cette petite est charmante; je ne suis plus tout jeune, et j'aime le fruit nouveau. Elle a des pudeurs qui me plaisent, des effarouchements qui me séduisent... Passons!... tout cela vient admirablement à l'appui de mes raisonnements; je combine le mariage d'amour... un joli mot, n'est-il pas vrai? avec le mariage d'intérêt; mais, sachez-le bien, l'intérêt prime l'amour... Je veux être le mari de cette fille, et cela sera.

--Mais je ne vous en empêche pas! s'exclama le baron d'une voix dolente.

--C'est heureux! quoique vous m'ayez promis mieux et que je crusse devoir compter sur un concours efficace de votre part; mais ceci se retrouvera. J'ai exposé ma situation, je passe à la vôtre.

--La mienne!

--Vous, vous êtes un vrai Silvereal. Par vous-même, par votre femme, vous voyez toutes les portes s'ouvrir devant vous à larges battants... Vous avez vos entrées à la cour, et pour un peu, Louis-Philippe vous appellerait son cousin. Or, que faites-vous? Comme l'a dit le vieux Corneille... vous aspirez à descendre. Vous voulez tuer votre femme pour devenir l'époux d'une femme perdue, qu'il vous faudra imposer à la société... dont le nom est méprisé, que toute femme honnête refusera d'admettre dans ses salons... Je veux monter, vous voulez déchoir. Qui, en cela, représente la logique, la raison, de vous ou de moi? Soyez franc et répondez.

Silvereal laissa tomber ses deux bras, et, baissant la tête, dit d'un ton pleurard et grotesque:

--Je l'aime!...

--Eh bien! aimez-la! et donnez-moi la paix! Je vous parle de choses graves: je vous dis que Mancal, un bandit, avait placé chez moi un misérable dont le rôle était de m'épier, de me trahir, de me dépouiller... qui sait? de m'assassiner, peut-être; et quand je vous rappelle que ce Jacques de Cherlux a été introduit chez moi par le Ténia, vous me répondez avec des larmes dans la voix: Elle est bonne et belle!... Vous tombez en enfance!...

--Mais enfin, cria Silvereal, vous avez admis vous-même qu'elle pouvait avoir été trompée par ce Mancal....

De Belen s'approcha de Silvereal, et, lui plaçant les mains sur les épaules, plongea ses yeux dans les siens:

--Silvereal, mon ami, quelque chose me dit que vous jouez gros jeu... Cette femme est plus forte que vous... elle vous raille et vous mettra à la porte au premier jour.

--Vous me torturez, fit piteusement Silvereal.

--Cela m'est absolument égal. Je parle affaires. De deux choses l'une: ou la duchesse a donné, sur la prière de Mancal, une lettre banale, et dans ce cas, vous restez le futur de cette intéressante créature; ou, au contraire, par une raison de haine contre moi, que je devine sans la définir, elle a prêté les mains au piége qui m'était tendu. Voilà ce qu'il convient de savoir, et sur l'heure....

--Oui! oui! vous avez raison! s'écria Silvereal. Ah! si elle m'a trompé!...

--Si elle vous a trompé, c'est vous qui lui demanderez pardon. Je vous connais, donc n'insistons pas sur ce détail. Ce dont il s'agit est infiniment plus important, et voilà ce que je vais faire: je vais faire demander madame de Torrès....

--Vous! elle ne viendra pas!

--Si fait, ou du moins si elle ne vient pas, c'est qu'elle se sent inattaquable, ce que je ne suppose pas... Tenez, mon cher baron; je vous fais un pari....

--Vous plaisantez toujours!

--Point, jamais je n'ai été plus sérieux, car j'ai un pressentiment que la partie engagée est des plus graves... Je répète donc que je vous fais un pari... Je vais partir pour ma maison de Courbevoie... en même temps que mon laquais va porter à la duchesse un billet qui l'invitera à venir chez moi... là-bas....

--Elle refusera de s'y rendre....

--Nous verrons bien! Si je choisis Courbevoie, c'est parce qu'ici elle serait trop en vue en se présentant à mon hôtel... cela serait compromettant et nous perdrions du temps en pourparlers... Là-bas, elle peut venir sans que nul le sache, et je suis sûr, mon cher baron, que lorsque je la tiendrai en face de moi, il faudra bien qu'elle se confesse....

Silvereal tressaillit. En vérité, de Belen parlait de la bien-aimée avec une désinvolture insolente qui le navrait.

--J'espère, dit-il les dents serrées, que vous vous souviendrez à quel monde vous appartenez tous deux....

--Oh! elle me vaut... nous sommes de force! soyez tranquille. Mais, mon cher Silvereal, supposez un instant--et cela sans vous enfoncer les ongles dans la poitrine--que ledit Jacques de Cherlux soit son amant, n'avez vous pas intérêt à le savoir?...

Il avait touché le point sensible.

--Agissez comme vous l'entendez.

--Merci de l'autorisation, dont d'ailleurs je me serais absolument passé.

De Belen s'assit devant un petit bureau.

--Écoutez, dit-il, j'écris.

Et, en même temps que sa plume courait sur le papier, il disait à haute voix:

«Chère duchesse, j'ai le regret de vous annoncer que j'ai dû chasser comme un laquais le jeune et intéressant comte de Cherlux, que vous avez eu l'obligeance de me présenter et qui est tout simplement un bandit de la pire espèce.

»Croyez que je n'ai pas pris cette grave résolution sans avoir mûrement réfléchi au déplaisir qu'elle vous causerait. Et comme je ne désire rien tant que de vous complaire en toutes choses, je suis prêt à vous donner les explications que vous pourrez désirer, si vous me venez les demander en ma petite maison de Courbevoie, rue du Bois.

»Vous trouverez à la petite porte du parc un valet qui vous introduira, sans que vous soyez vue.

»Votre dévoué ami,

»Duc de Belen.»

--Mais... mais... mais... fit par trois fois Silvereal, que cette rédaction éminemment cavalière blessait au plus vif de ses sentiments intimes, on dirait, en vérité, que la duchesse de Torrès connaît la petite porte du parc....

Le duc prit la lettre, et, caressant doucement la joue du baron avec le papier satiné:

--Vous serez toujours un grand enfant, dit-il.

Il sonna.

--Cette lettre à son adresse... immédiatement. Puis, qu'on attelle.

--Vous sortez? demanda Silvereal.

--N'avez-vous pas lu la teneur de ma lettre?

--Vous allez à Courbevoie?

--Attendre la charmante duchesse de Torrès.

--Que prétendez-vous donc?

Le visage de Belen reprit sa rigidité sérieuse.

--J'entends confesser le Ténia... J'entends apprendre d'elle quelles relations existaient entre elle et ce Mancal maudit... et enfin à quel titre elle s'était faite la protectrice de ce Cherlux dont je me défie autant et plus que vous....

--Ne pourrais-je assister à votre entretien? demanda timidement Silvereal.

A ce moment, on vint annoncer à de Belen que sa voiture l'attendait.

De Belen regarda Silvereal en riant:

--Vous n'y songez pas, mon cher maître, dit-il en prenant son chapeau; si je vous permettais de prendre part à notre entrevue, vous troubleriez la duchesse par vos regards passionnés... et je tiens au contraire à ce qu'elle conserve tout son sang-froid!...

Silvereal eut presque une velléité de révolte:

--Et cependant... si ce tête-à-tête me déplaisait....

De Belen, qui était déjà auprès de la porte, revint vivement vers lui et lui saisissant le poignet:

--Écoutez-moi bien, ajouta-t-il. De deux choses l'une: ou la duchesse est une amie, et en ce cas, je m'engage à plaider votre cause... ou bien elle est complice de ce Mancal dans quelque ténébreuse machination... et alors notre tête, vous entendez, notre tête, est en jeu! Si cela est, cette femme est condamnée... et vous savez, vous mieux que personne, que je n'ai jamais menacé en vain, et que je brise tout obstacle qui se dresse devant moi!...

De Belen s'était étudié à se faire, pour le monde, une tête placide, plus finaude que méchante, et il est juste de dire qu'il y avait parfaitement réussi, grâce à la coupe de son visage, large du bas, et à ses favoris, taillés à la Louis-Philippe, qui lui donnaient une physionomie des plus rassurantes.

Mais en ce moment, alors qu'il proférait ces menaces, il semblait qu'il s'opérât sur ses traits une métamorphose subite: le teint se faisait livide, les yeux brillants, la lèvre contractée.

Silvereal reconnut son ancien complice, tel qu'il l'avait vu naguère torturant un malheureux vieillard pour lui arracher son secret, et il se tut, frissonnant malgré lui.

--Patience donc, reprit de Belen. Avant ce soir, vous saurez la vérité sur tout cet imbroglio.

Lui parti, Silvereal resta quelque temps immobile, pensif; puis il se décida à sortir à son tour en murmurant:

--Il faut en finir... il faut que la duchesse soit ma femme....

Et disant cela, il songeait à Mathilde et aux derniers conseils du vieux Blasias.

Mais comment attirer la baronne dans un piége avec Armand de Bernaye? Laissons Silvereal à ses réflexions, et venons auprès de la duchesse de Torrès, à l'heure où lui parvenait l'étrange lettre du duc de Belen.

Elle était seule, rêveuse.

Depuis la scène terrible dans laquelle Silvereal avait avoué le crime commis par lui de complicité avec de Belen, il semblait qu'une transformation inconsciente se fît dans l'âme de cette femme.

Ses pensées n'avaient plus leur lucidité cruelle. Ses ambitions étaient oubliées, et alors même qu'enfermée dans le boudoir des diamants, elle égrenait entre ses doigts les pierres étincelantes, son regard n'avait plus cet éclat fauve qui semblait un rayonnement d'or.

Elle se prenait à frissonner, sans savoir pourquoi. La mort de Mancal l'avait épouvantée. Et quelque soulagement qu'elle éprouvât à la disparition de son complice, cependant une voix sourde lui criait que le crime triomphant a ses revers et ses catastrophes; elle pensait à cet homme qu'elle avait vu naguère encore si fort, si sûr de lui-même, bronzé d'énergie et de cynisme... et devant son imagination passait le cadavre que l'eau emportait impuissant, livide, jouet du flot qui l'entraînait....

Alors s'imposait à elle une terreur vague. Elle regardait autour d'elle, comme si un ennemi inconnu, un vengeur peut-être, allait surgir pour la saisir, pour la punir à son tour... et elle cachait son visage entre ses mains, pour écarter la vision sinistre....

Puis elle se souvenait de celui qu'elle avait à peine entrevu... Jacques de Cherlux. Et c'était comme un rayon de lumière dans des ténèbres sombres....

Ce qui l'avait frappée en lui, c'était ce regard clair, brillant d'honnêteté et de franchise, ces yeux étincelants d'admiration naïve et de passion inassouvie, derrière lesquels elle avait deviné une âme. Elle avait ri d'abord. L'admirer, qu'était-ce donc que cela? N'était-elle point blasée sur les hommages? L'amour! elle l'avait toujours raillé.

Quand Martial, désespéré, se tordait à ses pieds en demandant grâce, quand il lui sacrifiait sa vie, son honneur, sa mère, elle avait aux lèvres un rictus railleur et lui répondait ce mot atroce que Martial n'avait pas oublié:

--Tu es si lâche que parfois je crois t'aimer!

Quand sir Lionel, brisé, atterré, après avoir tout employé pour la dompter, colère et menace, prières et brutalités, lui criait:

--Je me tuerai!

Elle souriait encore, d'un air de défi.

Ç'avait été une scène atroce.

Le dernier soir, sir Lionel était venu auprès d'elle. Il était pâle comme un cadavre.

--Écoutez-moi, lui avait-il dit: vous avez pris plaisir à me torturer... que vous ai-je fait? quel reproche pouvez-vous m'adresser? aucun. Mais vous êtes de ces êtres effrayants qui se complaisent à la souffrance des autres!... Vous êtes la Locuste qui torturait des esclaves par le poison, étudiant curieusement sur leur face convulsée les affres de l'agonie... Êtes-vous une femme? êtes-vous un démon?... De quelle fange sanglante avez-vous été pétrie?... je l'ignore. Devant vous, j'ai été lâche... et je le suis encore... Moi qui ai affronté tous les périls, raillé tous les dangers, j'ai peur de vous!... Oh!... si je vous dis cela, c'est que tout va finir... Je ne lutte plus... mais, sachez-le bien, du fond de mon âme et de ma conscience, je vous maudis!... Un jour viendra où, pleurant et enfonçant vos ongles dans votre poitrine... vous vous souviendrez du mal que vous avez fait.... Alors ma voix qui vous parle en ce moment surgira de ma tombe mal fermée et vous criera: Soyez maudite!... Alors vous voudrez fuir, alors vous tenterez de vous enfermer dans votre égoïsme dédaigneux, mais toujours la voix sinistre vous poursuivra et répétera: Soyez maudite!...

Elle l'avait interrompu par un éclat de rire en disant:

--Quelle magnifique tirade pour l'Ambigu, cinquième acte!...

Mais elle n'avait pas achevé... une détonation avait retenti, et sir Lionel Storigan, le crâne brisé, était tombé à ses pieds, tandis qu'un flot de sang inondait sa robe....

Elle s'était dressée, pâle. Puis, comme ses gens accouraient au bruit, elle reprit son sang-froid et dit ces seuls mots:

--Faites transporter sir Lionel chez lui!

Et elle était rentrée dans son boudoir....

Maintenant tout cela lui revenait en mémoire. Il lui semblait que cette voix murmurait encore sa malédiction terrible....

--Je suis folle! murmura-t-elle tout à coup en rejetant en arrière son admirable chevelure brune; que m'importent les souvenirs? que m'importe le passé? Je suis jeune, je suis belle, je sais riche!... l'avenir m'appartient.

Un laquais frappa à la porte et lui présenta sur un plateau de vermeil la lettre du duc de Belen.

Elle la prit insoucieusement et la jeta sur un guéridon. Elle la lirait plus tard. Mais voici que, regardant l'enveloppe, elle reconnut l'écriture du duc. Elle avait à peine entendu ce que lui avait dit le laquais tout à l'heure.

Le duc de Belen!... ah! celui-là aussi l'avait aimée. Seulement, c'était un esprit froid et positif. Il avait rapidement compris que le Ténia ne lâchait plus la proie qu'on lui abandonnait, et un jour il avait dit à la duchesse:

--Je ne veux pas être votre amant!... Je serai votre ami!

Elle l'avait admiré pour cette force qui n'était, en somme, que de l'habileté raisonnée.

D'ailleurs, elle se souciait peu de lui.

Pourquoi lui écrivait-il?

Tout à coup un nom monta à ses lèvres: Jacques!

Et, d'une main fébrile, elle déchira l'enveloppe. Elle lut les lignes tracées et poussa un cri terrible.

C'était comme une révélation. A l'annonce du malheur qui frappait Jacques, une sorte de déchirement se faisait en elle. Chassé! il l'avait chassé! Lui, ce misérable! cet assassin! il s'était arrogé sur un autre le droit de haute justice! et sur qui? sur le seul homme qu'elle, Isabelle la courtisane, eût regardé avec une émotion involontaire!

--Ah! tu as chassé Jacques! cria-t-elle. Eh bien! à nous deux, monsieur de Belen!

Et quelques instants après, sans qu'elle eût hésité, sa voiture l'entraînait sur la route de Courbevoie.

La maison habitée par de Belen était en réalité un hôtel ou plutôt une sorte de château. Le parc s'étendait autour du bâtiment et se prolongeait jusqu'à la Seine.

La petite porte à laquelle sa lettre faisait allusion et qui était réservée aux visites intimes, donnait accès dans une serre d'hiver, tout encombrée d'arbustes exotiques.

Là, le duc se promenait avec agitation, l'oeil fixé sur cette porte qui ne s'ouvrait pas. La courtisane aurait-elle donc refusé de venir? Était-il vrai qu'elle ne portât aucun intérêt à ce Jacques et qu'elle n'eût été aux mains de Mancal qu'un instrument inconscient? Sans cesse il se rapprochait de cette porte, tendant l'oreille pour saisir le bruit de la voiture qu'il attendait.

--Madame la duchesse de Torrès attend monsieur le duc au salon, dit une voix.

De Belen se retourna surpris.

C'était un valet qui avait parlé.

--C'est bien, je me rends auprès d'elle, dit-il brusquement.

Mais, en suivant les galeries vitrées qui, par une route couverte et ininterrompue, conduisaient jusqu'aux appartements, de Belen réfléchissait. C'était la première fois que la duchesse entrait ainsi chez lui, au grand jour, sans se cacher, passant devant ses gens.

Ceci avait un vague parfum de défi.

Quand il entra dans le salon, la duchesse, vêtue simplement, était debout, le visage couvert d'un voile.

Il s'approcha et la salua.

Elle releva son voile et il reconnut alors qu'elle était d'une pâleur livide: ses grands yeux brillaient d'un reflet métallique.

--Madame, dit-il, je vous prie de m'excuser si je vous ai demandé de venir ici.

Elle avait aux lèvres une crispation ironique qui le troublait.

--Trêve de politesse! fit-elle à son tour. Vous m'avez appelée. Je suis venue, et me voici prête à vous entendre. Seulement je vous prierai d'être bref, j'ai peu de temps à vous donner.

Sans répondre immédiatement, il la regarda.

Elle avait bien l'attitude d'un adversaire préparé pour la lutte.

D'un geste, il l'invita à s'asseoir et il prit lui-même un siége.

--Madame la duchesse, reprit-il, je devine à vos regards que vous êtes irritée contre moi....

Il attendit une protestation polie. Elle resta immobile. Elle attendait, comme ces habiles bretteurs qui laissent l'attaque à l'ennemi jusqu'à ce qu'il se découvre.

Il dut parler: