Les loups de Paris II. Les assises rouges
Chapter 7
En vérité, il se demandait si tout cela n'était pas un rêve. Quoi! cette créature si belle qu'il avait entrevue pendant quelques minutes à peine, à laquelle il songeait dans la solitude de ses insomnies, cette femme qui réalisait pour lui le type le plus achevé de la beauté humaine, cette femme l'avait arraché à la mort!
Et il l'avait bien entendu; elle lui avait dit:
--Je t'aime!
Aimé! lui! est-ce que cela était possible?... Il eut un frémissement terrible. Oui, c'était bien cela! C'était la folie qui hantait son cerveau! Sa raison lui échappait!
Elle respectait sa rêverie. Penchée vers lui, serrant ses mains dans les siennes, elle l'enveloppait de son regard chargé de voluptueuses effluves. Et sous ce magnétisme enivrant, il lui semblait qu'un être surnaturel prenait possession de lui-même.
Il ne parlait plus. Il se laissait emporter dans une sorte de tourbillon vague comme ceux qui parfois vous enlèvent dans l'air, pendant le sommeil....
La voiture s'arrêta.
Puis il descendit, appuyé au bras de la duchesse, qui le soutenait comme elle eût fait d'un enfant.
Seulement, à ce moment, il se passa une étrange circonstance....
Devant la grande porte, un mendiant accroupi semblait dormir sur le banc de pierre qui touchait à la grille. Au moment où la duchesse et Jacques passaient devant lui, le mendiant releva la tête.
C'était un être farouche, avec ses cheveux gris en broussailles qui lui tombaient jusqu'aux yeux, avec sa barbe hirsute et ses yeux creusés.
Il fixa sur eux son regard dur; puis, quand la porte se referma, on l'entendit qui jetait dans l'air un éclat de rire strident, infernal.
Jacques frissonna, et son coeur se contracta sous un spasme d'effroi.
Il s'arrêta brusquement.
--Viens, lui dit le Ténia.
Il eut un moment d'hésitation involontaire. Je ne sais quel sinistre pressentiment étreignit son cerveau. Mais la main si douce serra sa main, le sourire de la duchesse se fit plus charmant et plus encourageant... Il entra.
Mais quand il se trouva dans le boudoir des fourrures, où pour la première fois il avait pénétré sous le nom de comte de Cherlux, il se laissa tomber sur le sofa, et cacha son front entre ses deux mains.
Et tandis que, pendant quelques minutes, il était resté seul, il revit, par une intuition de l'âme, ces trois adorables femmes qui tout à l'heure étaient courbées au grabat d'un moribond, et il lui sembla que l'une d'elles lui criait:
--Jacques! Jacques! sors d'ici!... Va-t'en! Il en est temps encore!...
Mais en même temps, dans son souvenir, éclata la voix de la Brûleuse qui hurlait:
--Au loup! Bandit! Assassin!...
Il laissa échapper un cri de terreur... et se dressa comme s'il voulait fuir, mais il resta immobile, frémissant de tout son être.
La porte venait de s'ouvrir et la duchesse lui était apparue.
Quelques minutes lui avaient suffi pour rejeter le costume qu'elle portait. Maintenant elle était revêtue d'une robe de soie bleue et argent, dont les plis, collés au corps, moulaient ses formes admirables et que serrait à la taille une cordelière d'argent.
Sur ses cheveux, qu'elle avait dénoués et qui retombant sur ses épaules lui faisaient comme un manteau, elle avait jeté une résille d'argent dont l'éclat mat faisait mieux ressortir encore la teinte bleue de ses tresses splendides.
Le cou se dégageait, ferme, admirablement moulé, tandis que les manches, largement fendues, laissaient voir les bras, qu'un statuaire eût moulés, jusqu'à la naissance du coude.
Les lèvres étaient rouges, l'oeil noir brillait d'un éclat radieux....
Elle s'approcha de Jacques, le repoussa doucement vers le sofa, sur lequel elle le contraignit de reprendre sa place, et s'agenouillant devant lui, elle dit tout bas:
--Dis, me trouves-tu belle ainsi?...
--Oui, murmura-t-il, belle comme un rêve....
Il sentait monter à son cerveau un parfum enivrant, et de ce regard fixé sur lui s'échappait un rayonnement qui l'éblouissait.
--N'est-ce pas! tu ne mourras pas? dit-elle encore. Je ne le veux pas!... Je veux que tu vives... entends-tu bien... que tu vives pour moi, pour moi seule!
Puis l'attirant à elle, dans un élan plein d'une charmante violence, elle posa ses lèvres sur les siennes....
--Je t'aime! lui dit-elle dans un long baiser.
Il ne pensait plus, il ne raisonnait plus.
--Je t'aime! répétait-il comme un écho de folie.
Et comme il l'avait saisie dans ses bras, elle se dégagea, se laissa glisser à ses pieds.
--Ne parle pas, fit-elle. Je ne veux rien savoir encore... plus tard tu me diras tout... Je sais que tu souffres, je devine en toi d'horribles tortures... oublie tout!... Si le monde s'est montré cruel pour toi, si on t'a abandonné, je te reste... moi qui t'aime! moi qui me dévoue à ton bonheur! Que nous importent les autres!... ne serons-nous pas l'un à l'autre un univers et un paradis?...
Il l'écoutait, et la fièvre qui le brûlait se transformait: l'amour violent, insensé, s'emparait de lui... Oui, il oubliait tout pour la regarder, pour l'admirer, pour l'adorer....
Il voulut encore l'enlacer de ses bras.
--Chut! fit-elle doucement et en souriant.
Elle se releva avec la souplesse d'un félin, et courant à la cheminée, elle sonna.
Sans que personne parût, un panneau tourna sur ses gonds et un guéridon de laque parut; elle l'attira auprès du sofa. Puis s'asseyant auprès de Jacques:
--Soyez sage, lui dit-elle en découvrant les perles de sa bouche, et pour retrouver tout votre calme, partagez, je vous prie, mon modeste souper....
Elle versa dans une coupe de cristal quelques gouttes d'un vin d'Italie, jaune comme de l'or, brillant comme un rayon de soleil; elle y trempa ses lèvres, puis le lui présentant d'un geste adorable:
--Prenez, dit-elle, et sachez ma pensée!...
Il but, les yeux fixés sur elle. Et en même temps que la liqueur chaude et vivifiante réchauffait sa poitrine, il buvait le regard, la beauté, le charme de cette femme en qui se résumaient toutes les séductions des courtisanes antiques....
Et comme elle se faisait complaisante!
Elle le servait, le forçait de lui obéir: elle buvait à son tour, et il fallait qu'il l'imitât, sinon elle avait une de ces moues boudeuses qui brisent les résistances les plus endurcies.
Peu à peu, sur ce cerveau ébranlé par tant de commotions, les vins capiteux agirent. Ce n'était pas l'ivresse, c'était une sorte de résurrection.
Jacques se sentait fort, il retrouvait son énergie.
Son teint pâle se colorait de nouveau, ses yeux brillaient. Il lui semblait que ses muscles reprenaient leur vigueur en même temps que ses nerfs, douloureusement crispés, se détendaient.
Mais en même temps une pensée désolante traversa son cerveau.
La duchesse de Torrès l'avait sauvé, l'avait accueilli, elle lui avait avoué qu'elle l'aimait.
Mais, sans doute, elle ne savait rien! elle ignorait sous quelle accusation infâme il avait dû courber la tête!... elle ne pouvait supposer que le matin même, de Belen l'eût chassé, lui, Jacques, comte de Cherlux, l'eût fait jeter à la porte par ses laquais!...
Un rugissement s'échappa de sa gorge, et il posa si violemment sur la table le verre qu'il tenait à la main que le cristal vola en éclats.
Elle emplit un autre verre, et dit à Jacques en le lui tendant:
--J'ai vu M. le duc de Belen, et je sais tout!...
--Vous! s'écria-t-il. Mais alors vous me méprisez! vous me tenez pour un misérable!...
Elle lui prit la main et répondit:
--Je sais tout... et je vous aime!
--C'est impossible! il ne vous a pas dit....
Elle l'interrompit d'un geste:
--J'ai appris de sa propre bouche les détails de la scène odieuse qui s'est passée ce matin....
--Et vous ne me chassez pas!
Elle se leva, vint derrière le jeune homme, lui prit la tête entre les deux mains et l'embrassa au front.
C'était, en vérité, une scène singulière.
Les bougies de cire rose, dont la lumière était tamisée par des écrans de mica, éclairaient les fourrures zébrées de roux et de blanc dont les pointes semblaient chargées d'étincelles.
Des cassolettes de cuivre ciselé s'échappaient des parfums qui embaumaient l'atmosphère et troublaient à la fois la raison et les sens....
Les tentures, élégamment drapées, semblaient frissonner sous un souffle voluptueux....
Jacques sentit les bras d'Isabelle autour de son cou, et, par un mouvement sensuel, rejeta sa tête en arrière.
Ainsi posé, il voyait à plein l'adorable visage de la pécheresse qui rayonnait d'amour et d'ardeur mal contenue.
Ce fut un éblouissement.
Il avait oublié jusqu'à ce souvenir qui, un instant auparavant, avait contracté son coeur et torturé son cerveau, jusqu'à cette question à laquelle point de réponse n'avait été faite.
De toute cette femme, ainsi penchée, s'exhalaient des effluves de volupté qui l'étourdissaient....
Depuis le matin, il avait tant souffert, que son organisme ébranlé éprouvait maintenant je ne sais quelle sédation suprême. Il était enlacé dans les séductions infinies de cette femme qui commandait l'adoration.
--Tais-toi! murmura-t-elle d'une voix à peine perceptible.
--Ton nom! dit-il.
--Je m'appelle l'oubli!
Et il lui sembla que les lumières pâlissaient. Une harmonie vague et ineffable bruit dans l'air... celle de deux voix qui s'unissaient en échangeant des mots d'amour.
L'une disait:
--Jacques! mon Jacques!
Et l'autre répétait:
--Je t'aime!
V
CE QUI S'ÉTAIT PASSÉ
Comment tout à coup Isabelle de Torrès s'était-elle trouvée sur la route? Comment avait-elle pu arrêter le bras de Jacques, alors que l'arme de mort s'appuyait sur son front?
C'est ce que nous allons rapidement expliquer:
Après avoir obéi au mouvement de fureur qui l'avait emporté, le duc de Belen, resté seul, s'était pris à réfléchir. Il tenait encore entre ses mains la lettre de Mancal, et il cherchait à deviner quel pouvait être le plan des misérables qui s'étaient introduits dans son hôtel, et dont Jacques lui paraissait à la fois le complice et l'instrument.
Nous avons déjà insisté sur ce fait très-curieux, l'indignation réelle de M. le duc de Belen. Nous raconterons bientôt toute son histoire, et l'on saura alors quel droit il avait à s'irriter si fort lorsque des malfaiteurs songeaient à s'attaquer à sa fortune.
Mais les gredins sont ainsi faits.
Quand on les touche, ils sont tout prêts à appeler à leur propre défense les arguments honnêtes dont ils ont fait tant de fois bon marché, alors qu'il s'agissait d'autrui.
De Belen, se promenant de long en large dans le petit salon d'où il avait chassé Jacques, murmura avec un accent de profond navrement:
--En vérité, c'est à ne plus croire à rien... Un jeune homme qui avait l'air si naïf! Vrai, je l'avais cru honnête! Et puis, après tout, il est exact que le comte de Cherlux, un vieux camarade, en somme, l'a reconnu pour son fils et lui a laissé ce qu'il possédait....
Il s'arrêta.
--Que pouvait bien posséder de Cherlux?... Hum! en y réfléchissant de plus près, ce vieux viveur ne devait plus être grandement en fonds. Quel rôle peut avoir joué ce Mancal en tout ceci? J'ai été bien fou de ne pas deviner immédiatement que cet homme était un bandit de première espèce! J'avais cru à l'habileté d'un chevalier d'industrie, qui emploie tous moyens pour voler et exploiter les secrets d'autrui. C'est mieux que cela... Il faudra que je sache tout!...
A ce moment, on frappa à la porte, puis un laquais dit à de Belen:
--M. le baron de Silvereal demande si monsieur le duc est visible.
--Silvereal! pensa de Belen. Pardieu! celui-là aussi doit connaître Mancal... qui sait s'il ne pourrait pas me fournir quelque utile renseignement....
Un instant après, il se trouvait avec le baron dans le cabinet oriental où nous les avons déjà entendus causant du passé et de l'avenir.
Il est bon de dire qu'après avoir rencontré Germandret-Mancal dans le souterrain, de Belen avait fait combler le puits où s'engageait l'escalier et fermer la trappe qui communiquait avec la serre.
De cette façon, il était, ou du moins se croyait à l'abri de toute indiscrétion.
Silvereal n'avait pas reparu à l'hôtel de Belen depuis cette dernière entrevue où il avait extorqué au duc une somme de cinquante mille francs... somme, hélas! qui avait déjà disparu en babioles coûteuses que l'amoureux baron avait envoyées à l'hôtel de Torrès, pour se faire pardonner sans doute l'impolitesse qu'il avait involontairement commise en s'endormant dans le boudoir de celle à laquelle il offrait son nom et sa main.
Silvereal était soucieux, et ce pour plusieurs raisons qu'il importe de connaître.
La première, c'est que l'hôtel de Torrès lui était impitoyablement fermé depuis quelques jours, et même il s'était produit un fait plus étrange et plus grave.
Son dernier présent: une agrafe de diamants qu'il avait obtenue à crédit d'un des premiers bijoutiers de la rue de la Paix, lui avait été renvoyée sans que l'écrin eût même été ouvert.
Ceci pouvait être significatif, et tout personnage moins infatué de lui-même ou moins enfiévré d'amour eût deviné, de la part de l'avide duchesse, un congé non dissimulé.
Mais ce n'était pas là ce qu'avait compris le baron. Pour lui, le consentement de la duchesse à ses désirs de mariage ne faisait point doute. Seulement, tant que Mathilde serait vivante, ces promesses, ces offres seraient illusoires. Ce refus n'était qu'une invitation à agir.
C'est ce qu'avait immédiatement tenté Silvereal, impatient d'avoir reconquis sa liberté.
On n'a pas oublié que le vieux Blasias lui avait remis un flacon qui ne contenait, en somme, qu'un breuvage complétement inoffensif.
Mais Silvereal, ne doutant pas qu'il ne tînt en son pouvoir la vie de la baronne, avait résolu d'en finir... et, au risque d'éveiller les soupçons, il avait trouvé moyen de faire prendre à sa femme le contenu total du flacon.
On devine ce qui s'était passé.
Ç'avait été une triste journée pour le baron. Vingt fois il s'était présenté à l'hôtel, espérant trouver la domesticité au désespoir, tout prêt à accueillir avec le masque d'une douleur de bonne compagnie la nouvelle d'une épouvantable catastrophe.
Point. Tout était calme. A quelques questions habilement posées, il avait été répondu que jamais la santé de madame de Silvereal n'avait été meilleure. L'honnête mari n'en pouvait croire ses oreilles, et, finalement, il avait sollicité et obtenu l'autorisation de se rendre dans l'appartement de la baronne.
Elle l'avait reçu avec sa hauteur ordinaire. Et tout en causant de banalités, il avait pu constater que jamais sa beauté n'avait été plus vivace, que jamais ses yeux n'avaient été plus brillants, sa voix plus calme.
C'était à en perdre la tête.
Il avait couru au club, afin de tenter la fortune et d'oublier, dans la fièvre du jeu, les soucis qui le tourmentaient.
Là il avait été en butte à quelques railleries, ménagées d'ailleurs avec un goût exquis. Mais on lui parlait de M. le comte Jacques de Cherlux, charmant jeune homme qui avait été accueilli par le duc de Belen sur la recommandation de la duchesse de Torrès, et en qui on lui faisait deviner un rival.
Était-ce donc là l'explication de l'exil qui le frappait?
Avec ses inquiétudes s'étaient surexcités tous ses mauvais instincts. Il n'avait pu tuer sa femme, il se devinait maintenant chassé par celle qu'il aimait... et de Belen était le complice de la duchesse... Il prêtait les mains à une intrigue qui le pouvait réduire au désespoir, lui, Silvereal, un ancien ami... mieux que cela... un complice qui pouvait un jour ou l'autre devenir dangereux.
Il fallait élucider cette question, et c'était dans ce but que le baron se présentait chez le duc de Belen; seulement il avait appris à ses dépens que dans une discussion violente avec le duc, il était rare que le dernier mot lui restât. Aussi avait-il résolu d'employer cette fois un tout autre moyen.
--Eh! bonjour, mon cher duc! fit-il dès qu'il aperçut de Belen, et en s'avançant vers lui les mains tendues en avant.
--Je suis heureux de vous voir, fit de Belen, qui répondait à ses propres pensées.
Puis, regardant attentivement Silvereal, dont le visage était admirablement composé:
--Mais, en vérité, mon cher baron, vous semblez tout joyeux.... Avez-vous donc quelque raison de vous réjouir?
--Le mot est peut-être trop fort, fit Silvereal en souriant et en découvrant ses dents longues et aiguës; cependant je déclare que, sauf détails sans importance, j'ai tout lieu de me déclarer satisfait.
--Tant mieux pour vous. Peut-être n'en est-il pas de même pour moi!
--En vérité! s'exclama le baron avec les marques du plus profond intérêt. Serait-il survenu dans votre existence quelque embarras subit?
--Peut-être!
--Impossible. La fortune vous sourit avec une persistance à laquelle la capricieuse ne nous a guère habitués. Vous êtes honoré, vous êtes riche... et, enfin, vous allez être dans peu de temps l'heureux époux d'une des plus jolies et des plus riches héritières de Paris.
De Belen ne put réprimer un tressaillement. Cette allusion à ses desseins sur Lucie de Favereye le touchait en plein coeur... à supposer que le mot--coeur--pût s'appliquer au viscère qui opérait son mouvement régulier dans la poitrine du duc.
Il se souvint tout à coup de l'engagement pris quelques jours auparavant par Silvereal.
--Que voulez-vous dire? s'écria-t-il involontairement. Avez-vous donc obtenu de la baronne....
--Qu'elle parlât pour vous? C'est aller un peu vite en besogne. Cependant....
Il s'arrêta. Il voyait bien que dans cet assaut de faussetés, il avait l'avantage, et il tenait à en profiter le plus longtemps possible.
--Parlez donc! s'écria de Belen.
--Si j'hésite, mon cher duc, c'est par un sentiment de superstition qu'il me faut avouer. Je n'aime pas, lorsque je tente l'exécution d'un plan mûrement combiné, expliquer par le menu les moyens dont je prétends me servir... Cette indiscrétion vis-à-vis de soi-même porte souvent malheur....
--Alors, que venez-vous me parler de mon prochain mariage?...
--Je vous prouve que je ne vous oublie pas... Depuis notre dernière entrevue où vous vous êtes laissé entraîner à me dire quelques duretés, que vous regrettez, j'en ai la conviction, j'ai beaucoup réfléchi... et le premier mouvement d'irritation passé, je me suis dit qu'après tout, vous étiez mon meilleur... disons mieux, mon seul ami, et que ce m'était un devoir de me mettre à votre service comme vous étiez au mien....
--Que de phrases, bon Dieu! s'écria de Belen avec impatience.
--J'arrive au fait. Je vous ai promis de vous aider à vaincre l'opposition que ma femme mettait à votre mariage avec Lucie de Favereye... et j'ai déjà, j'en suis certain, obtenu dans cette voie d'excellents résultats... Pardonnez-moi de ne pas m'expliquer davantage....
De Belen le regarda avec une défiance non dissimulée.
--Et c'est pour me dire cela que vous avez pris la peine de passer à mon hôtel?
--Certes!... N'est-ce pas le fait d'un véritable ami que de venir vous répéter: Prenez patience! tout va bien!... Je comprends vos angoisses, vos inquiétudes, et je tiens à les adoucir autant qu'il est en moi.
Après tout, de Belen méprisait assez l'intelligence de Silvereal pour admettre que cette niaiserie n'était pas jouée.
--Je vous remercie, reprit-il brusquement. Mais lorsque je vous déclarais tout à l'heure que j'étais heureux de vous voir, c'est que vous pouvez m'être utile.
Cette franchise n'avait rien de flatteur pour le baron. Mais Silvereal n'était pas homme à se fâcher pour si peu.
--Tout à votre disposition, dit-il.
--Vous connaissez un certain homme d'affaires nommé Mancal?
Silvereal fit la grimace. Ce nom avait décidément le privilége d'exciter peu de sympathie de la part de ceux qui l'entendaient.
On sait que souvent Mancal avait servi d'intermédiaire entre la duchesse et le baron lequel, de plus, n'ignorait pas que Mancal et le vieux Blasias étaient une seule et même incarnation....
Enfin Mancal lui avait souvent prêté, à grosse usure, des sommes dont il eût été certes bien impuissant à se libérer envers lui.
--Mancal! vous avez dit Mancal! fit le baron en hésitant et en regardant au plafond comme s'il eût éprouvé une grande difficulté à se remettre cette physionomie en mémoire.
--Parbleu! ne jouez donc pas ainsi la comédie! s'écria le duc, dont la longanimité s'épuisait. Pouvez-vous, oui ou non, me fournir des renseignements sur cet homme?
--Des renseignements!... non, en vérité. Ne vous fâchez pas, mon ami. Je le connaissais très-peu... il est mort!...
--Mort! s'écria le baron. Quelle est cette folie?
Silvereal se mordit les lèvres. Il avait trop parlé. Il supposait bien que Blasias était mort.
Mais le duc ignorait sans doute l'identité de ce personnage et du banquier de la rue Louis-le-Grand.
--Je veux dire, reprit-il, qu'il a disparu... comme font tous ces banquiers de mauvais aloi.
--Mancal était un faux banquier.
--Hein?
--Mancal est tout simplement le chef d'une bande de bandits qui exploitent les honnêtes gens.
--Alors, nous n'avons rien à craindre, interrompit naïvement Silvereal.
--Vous vous trompez! car Mancal possède nos secrets.
--Quels secrets?
--Il sait que le baron de Silvereal et le duc de Belen sont deux assassins!...
Silvereal se dressa sur ses pieds. En vérité, il y a des gens qui ont la manie d'évoquer des souvenirs désagréables... Il était blême, et ses dents claquaient.
--Bon! voilà que vous perdez tout votre sang-froid, reprit de Belen avec calme. Mon cher, quand on a, comme nous, risqué sa tête pour arriver au but poursuivi, on doit s'attendre à ce qu'à toute heure l'innocence se dresse devant soi et qu'il faille lutter sans trêve ni merci.
Silvereal l'interrompit.
--Mais je vous dis qu'il est mort!
--Qui? Mancal... Folie!...
--Mancal, oui! c'est-à-dire Blasias....
--Quel Blasias?...
--Un vieillard... c'est-à-dire non, Mancal déguisé... qui, au quai de Gèvres, faisait métier de recéleur et d'empoisonneur....
--Quoi! cet homme que la police traquait... et dont la masure s'est abîmée dans l'incendie....
--C'était Mancal.
--Ah bah! fit de Belen, qui réfléchissait.
Il y eut un instant de silence. Puis le duc, fouillant dans sa poche, en tira la lettre qu'il avait reçue tout à l'heure.
Elle ne portait pas de date; de plus, elle devait avoir été apportée, car sur l'enveloppe ne se trouvait pas le timbre de la poste.
Il sonna vivement.
--Qui a apporté cette lettre? demanda-t-il au laquais qui se présenta.
--Monsieur le duc, c'est une sorte de mendiant déguenillé.
--Qu'a-t-il dit?
--Rien, sinon que cette lettre devait être remise immédiatement à monsieur le duc.
--Il n'a prononcé aucun autre nom que le mien?...
--Aucun.
--C'est bien, allez!...
--Mais qu'est-ce donc que cette lettre? s'écria Silvereal, au comble de la curiosité.
--Je vais vous le dire. Car, au fait, mieux vaut que nous nous montrions quelque franchise réciproque. Cette lettre a été adressée par Mancal à l'homme que j'avais accueilli dans ma maison, et dont je m'étais porté garant, à ce Jacques de Cherlux.
--Lui! s'écria à son tour Silvereal. Montrez-moi cette lettre!
De Belen la lui tendit. Le baron la lut rapidement.
On se souvient que dans ses termes elle prouvait, à n'en point douter, la complicité de Jacques et de Mancal dans quelque oeuvre ténébreuse et encore inexécutée.
--Ah! mon ami! s'écria Silvereal, moi qui doutais de vous!
--Que voulez-vous dire?
--Je croyais que le jeune homme vous avait été recommandé par la duchesse de Torrès....
De Belen tressaillit à son tour.
Il avait oublié ce détail. Il n'avait songé qu'à Mancal. Il était cependant exact que Jacques s'était présenté, pour la première fois, muni d'une lettre du Ténia.
--Vous ne vous trompez pas, reprit-il lentement. C'est bien à la requête de la duchesse que je l'avais reçu et que je lui avais promis ma protection.
--Vous voyez bien! fit Silvereal avec désespoir. Et moi qui croyais en vous comme en mon meilleur ami.
--Eh bien?
--Mais ce jeune homme est l'amant de la duchesse, que j'aime et qui m'a fermé sa porte!
Il avait, en prononçant ces paroles, une mine si piteuse, que de Belen ne put réprimer un éclat de rire.