Les loups de Paris II. Les assises rouges
Chapter 5
A tout prix, il voulait connaître le mot de l'énigme. Or, qui pouvait le lui révéler? D'abord l'oncle Jean, puis Dioulou, la Baleine, ou bien la Brûleuse. Par ces divers personnages, qu'il se faisait fort d'interroger adroitement, il saurait exactement la vérité sur son passé. Puis, cela fait, il se mettrait à la recherche de Mancal.
C'était un plan clair, et, pour l'exécuter, il était certain que l'énergie ne lui manquerait pas. Il se sentait au coeur une énergie nouvelle, ne comprenant pas qu'il y avait dans ses fibres nerveuses l'excitation malsaine de l'alcool. Quoi qu'il en fût, son but était fixé. Arriver par tous les moyens à la vérité, contraindre chacun à avouer ce qu'il pouvait savoir.
Ce Mancal! quel pouvait-il être? Que signifiait cette lettre bizarre et dont le sens réel lui échappait? On eût dit d'une complicité dans quelque oeuvre ténébreuse, quand, dans toute sa vie, il l'avait vu deux fois, d'abord rue Louis-le-Grand, ensuite chez la duchesse de Torrès.
Quand ce nom traversa sa pensée, il eut un frisson.
--Ah! ce n'était pas elle qui l'aurait entraîné dans ce gouffre où il se débattait. Le monde entier manquât-il sous ses pas, elle lui resterait comme l'ange de l'espoir.
Donc, tout d'abord chez l'oncle Jean. Il était singulier, d'ailleurs, qu'il ne l'eût pas revu depuis qu'il avait été introduit dans ce monde nouveau. Mais n'avait-il pas lui-même des reproches à s'adresser?
Dans les premiers jours de sa situation inespérée, il avait presque oublié l'homme qui l'avait élevé. Si l'oncle Jean n'était pas venu à l'hôtel de Belen, n'était-ce pas par discrétion? N'avait-il pas craint que la blouse du maçon ne fît tache au milieu de ce luxe?
Réfléchissant, Jacques, dont l'exaltation se calmait peu à peu, envisageait plus froidement sa situation. Il croyait comprendre qu'il était la victime d'un terrible malentendu, et l'énergie lui revenant, il se disait qu'il se devait à lui-même d'employer tous les moyens pour découvrir le mot de cette énigme.
Sa première pensée fut de se rendre au cabaret de l'_Ours vert_. Là, du moins, il verrait Diouloufait, qui pourrait le renseigner sur l'endroit où travaillait son oncle.
Il se sentait presque rassuré déjà en sentant qu'il allait retrouver ses anciens protecteurs. Ceux-là évidemment sauraient bien le défendre. Et puis, avant tout, ne pas être seul, c'est renaître à l'espérance. Mais cette première illusion devait être de courte durée.
Le cabaret avait complétement changé d'allures; quand Jacques arriva devant la maison, des ouvriers étaient occupés à recrépir la façade. La fameuse enseigne de l'_Ours_ avait été décrochée et gisait sur le pavé. L'intérieur était encombré de maraîchers, de cultivateurs dont les allures ne rappelaient en rien celles des habitués de ce bouge.
Derrière le comptoir, dont le zinc brillait d'un éclat inconnu, un brave débitant, les bras retroussés, le tablier aux flancs, versait le vin blanc avec entrain.
Jacques hésita un instant.
Puis, se décidant, il s'approcha du comptoir:
--Monsieur, demanda-t-il poliment en soulevant son chapeau, est-ce que le cabaret a changé de propriétaire?
L'homme releva vivement la tête.
--Cabaret! cabaret!
Le mot avait mal sonné à son oreille. Cependant, voyant le jeune homme dont la mise indiquait un homme du monde:
--C'est moi qui suis le patron, dit-il d'un ton plus doux.
--Il n'y a pas longtemps?
--Quelques jours seulement.
--Ah! fit Jacques d'un ton de surprise. Mais celui auquel vous avez succédé?...
Le débitant le regarda. Puis il sembla qu'une idée traversait tout à coup son cerveau. Il appela son garçon occupé dans le fond à rincer des bouteilles et le mit à sa place.
Puis, s'approchant de Jacques, il lui dit en clignant de l'oeil et à voix basse:
--Compris!... venez causer!...
Et sans attendre la réponse de Jacques, il l'introduisit dans un petit cabinet vitré dont la porte se referma sur eux.
--Alors vous en êtes? demanda-t-il à Jacques.
--J'en suis?... de quoi?
--Eh! parbleu! est-ce qu'on me met dedans, moi?... Oh! j'ai un oeil pour ça.
Quoique ne devinant pas où cet homme en voulait venir, Jacques fit de la tête un signe approbatif.
--Et surtout ne croyez pas que je vous méprise pour ça... sacrédié!... Les gens comme vous, c'est la sauvegarde des honnêtes gens!... et on devrait vous remercier à bouche que veux-tu de vouloir bien faire votre métier....
Jacques avait peine à conserver son sang-froid. Pour qui donc cet homme le prenait-il?
--Enfin, dit-il, vous voudrez bien me donner quelques renseignements....
--Je crois bien! Je vais vous dire tout ce que je sais... et il y a un peu de nouveau depuis deux jours....
--Du nouveau!...
--Oh! avec une bonne souricière, on les _pigera_... c'est sûr... Mais vous me permettrez bien de vous offrir quelque chose....
Il quitta le cabinet, vint au comptoir, où il prit un flacon de liqueur et deux verres; puis, se penchant vers un de ses clients:
--C'est de la _rousse_; vous savez, dans le métier, faut se mettre bien avec ces oiseaux-là!
--Voyons, vous m'avez dit, reprit Jacques, que vous aviez du nouveau. Vous savez sans doute où Diouloufait s'est établi?
--Établi! fit l'autre en riant. Tiens! vous avez des mots rigolos! Établi à la Force ou à la Conciergerie! pas vrai? avec pignon sur cour!
--Que voulez-vous dire?
--Faites donc pas l'innocent! Ça ne fait rien, quand on le tiendra, ce Diouloufait, il paraît qu'on aura mis la main sur une rude canaille!
Jacques était décidé à ne plus s'étonner: il y avait là un quiproquo dont il ne discernait pas bien l'objet. Mais, du moins, il pourrait peut-être apprendre ce qu'il avait tant d'intérêt à savoir.
--Il n'est pas pris, dit-il. Je le cherche... et si vous pouvez m'aider à le trouver... je vous récompenserai largement....
L'homme fronça le sourcil:
--Ah! minute!... sans vous offenser, moi, je ne mange pas de ce pain-là... je travaille pour vivre... enfin, suffit!... Si je pouvais vous aider à le pincer, je le ferais... mais gratis... et surtout n'offrez pas d'argent, monsieur le quart-d'oeil! acheva l'homme qui s'irritait malgré lui.
Quart-d'oeil!... Jacques connaissait le mot.
On le prenait pour un agent de police: loin de protester, il jugea que le plus sûr moyen d'arriver à son but était d'accepter le malentendu:
--Ne vous fâchez pas, mon brave; c'est que je désire si vivement trouver ce Diouloufait!...
--Ça vous ferait avoir de l'avancement? je comprends ça. Eh bien!... malgré ce que vous m'avez dit tout à l'heure, je ne vous en veux pas... et je vais vous le prouver... D'abord, faut vous dire qu'il vient à tous moments rôder par ici un tas de gars qui ont des têtes... oh! mais là... du vrai gibier de potence... Les premiers jours, ils ont cru... je ne sais pas trop pourquoi... que j'étais de leur bande... il y en a même un qui est venu me tendre la main en me disant un drôle de mot....
--Et ce mot?
--Un nom de bête. Il m'offrait sa sale patte en me disant: Loup!... Quoi? loup! que j'ai fait... veux-tu bien aller te cacher, animal!... Alors il m'a regardé d'un drôle d'air, et puis il est sorti. Je suis allé sur la porte, et je l'ai vu qui allait retrouver d'autres camarades de son acabit et qui leur disait un tas de choses, en montrant la maison... puis ils sont partis.
--Que supposez-vous?
--D'abord je n'ai rien supposé du tout; mais j'ai vu dans la journée un de vos collègues... vous savez bien, un petit brun qui est futé comme tout....
--Oui, oui, je sais, fit Jacques, qui, naturellement, ne connaissait pas du tout ce collègue. Et que vous a-t-il dit?
--Qu'on cherchait partout des gredins qui faisaient partie d'une bande de gueux fieffés, et qui s'appelaient les Loups de Paris.... A ce qu'il paraît que le chef s'est noyé. Ces bandits-là étaient toujours fourrés ici, parce que le Diouloufait... eh bien? c'en était un!...
--Un quoi?
--Eh! un loup, parbleu!... On dirait que je vous parle hébreu; est-ce que vous ne comprenez pas le français?
--Si! je comprends très-bien, fit Jacques, dont les idées se troublaient. Alors c'était ici le rendez-vous des... Loups de Paris?
--Vous le savez bien, puisque c'est pour ça que vous êtes là.
--Et Diouloufait en était?...
--Parbleu! oui... comme le Bisco. Ils venaient faire des ribottes à tout casser, que le quartier en avait la chair de poule.
--Diouloufait... s'est sauvé?
--Dame... il s'est tiré des pattes, cet homme, quand il a su que ça allait chauffer... Mais, fit l'homme s'arrêtant tout à coup, on dirait que vous ne savez rien de rien, ou bien que vous voulez me faire poser.
--Par exemple!
Jacques trinqua pour se donner une contenance et but d'un trait la liqueur versée. A ce moment, il se fit en lui comme une révélation. Il se souvint de la scène odieuse à laquelle il avait assisté, dans le cabaret même, alors que les prétendus ouvriers de l'oncle Jean s'étaient rués sur Diouloufait....
--Enfin, pouvez-vous me donner quelque moyen de retrouver la trace de Diouloufait? fit-il vivement.
--Ah! voilà que l'amour du métier vous reprend... Eh bien, écoutez. Vous savez qu'il n'était pas seul ici... Il y avait une grosse femme, une espèce de monstre, qu'on appelait la Brûleuse....
--Oui, je sais cela....
--Eh bien, voilà ce qui s'est passé:
«Hier soir, il était à peu près onze heures... C'est bien ça... J'allais fermer... Je venais de renvoyer les consommateurs... Quand cette mégère s'est dressée devant moi... Oh! un colosse!... Elle était soûle à ne pas tenir debout... Voilà qu'elle m'interpelle avec de gros mots: «Veux-tu bien f... le camp d'ici! vieux ci, vieux là!...» Moi, je lui réponds: «Qu'est-ce que vous me voulez? Je suis chez moi... Laissez-moi la paix.--Chez toi!... t'en as menti!...» Puis, comme si elle se ravisait: «Tiens! c'est vrai! C'est toi qu'es le _mannezingue_, maintenant. Eh bien... donne-moi un petit verre! J'ai des ronds, je _casque_...» Et avant que j'eusse pu m'y opposer, elle avait pénétré dans la boutique. Ma foi! j'ai pensé que le plus court pour s'en débarrasser, c'était de lui céder, d'autant plus que l'idée m'était venue de causer un peu avec elle et de l'amadouer, pour lui tirer les vers du nez...»
--Bonne idée! fit Jacques.
--Mais vous croyez peut-être qu'elle était disposée comme cela à parler tout de suite.... Ah! ben oui! boire, boire et encore boire!... C'était une vraie éponge que cette femme-là....
--Enfin?...
Jacques commençait à s'impatienter.
--Ah! vous savez, je raconte ce qui est. Si vous êtes pressé....
--Pressé? non; mais impatient de savoir ce qu'elle peut vous avoir raconté....
--En somme, pas grand'chose. Elle disait: «Comprends-tu, mon petit, cet imbécile de vieille Baleine, qui voulait m'empêcher de revenir... Oh! il me l'a défendu, bien vrai!... mais moi, j'ai voulu voir par mes yeux, parce que les hommes, c'est tous farceurs...»
--Vous ne lui avez pas demandé où était Diouloufait, c'est-à-dire la Baleine....
--Si fait. Je ne suis pas un imbécile. Mais elle m'a répondu par un vilain geste... et elle m'a dit: «Il est dans sa peau et il n'en change que tous les six mois!» Comme renseignement, ça n'était pas suffisant. Seulement, comme en somme je n'en tirais rien de rien, j'ai voulu la mettre à la porte. Alors il s'est passé une drôle de chose....
--Quoi donc? Achevez!
--Je la poussais tout doucement vers la rue, et elle rechignait en demandant toujours à boire. Entre nous, elle n'avait pas payé ce qu'elle avait consommé; mais je lui en faisais grâce... Mais voilà qu'au moment où elle arrive sur le trottoir, comme elle était effroyablement ivre, elle trébuche et manque de s'étaler... elle se rattrape au volet, et enfonce un carreau. Je me fâche et je crie: «Espèce de louve, est-ce que tu vas démolir la baraque?» Dame! vous comprenez, j'étais en colère... Mais à peine avais-je dit cela, que je reçois le plus beau coup de poing... Oh! mais là! entre les deux yeux... J'y vois trente-six chandelles... mais cependant j'étais pas assez assommé pour ne pas voir un homme... une espèce de diable qui vous empoigne la grosse femme comme il aurait fait d'un paquet de linge, qui la jette sur ses épaules, et qui, sans avoir l'air de plus s'en soucier que d'un fétu de paille, se met à courir du côté du quai.
--Vous l'avez suivi?...
--Tiens! vous croyez cela! vous!... non, j'avais mon compte et j'avais tout simplement envie d'aller me coucher.
--Mais alors quel renseignement?...
--Attendez donc! j'y arrive... Pas plus tard que le lendemain matin... savez-vous ce que j'apprends?... c'est qu'il y a eu le feu dans une maison au coin de la rue des Arcis... un feu sérieux... il y a presque un étage de brûlé... et qu'est-ce qui avait mis le feu... c'était la Brûleuse! ni plus ni moins!... je ne dis pas qu'elle l'avait fait exprès... mais dame! elle était ronde comme une grive... elle ne savait rien de ce qu'elle faisait... et puis elle m'avait demandé des allumettes pour fumer sa pipe... Vous voyez cela d'ici....
Jacques s'était vivement levé:
--Elle n'a pas péri dans cet incendie?...
--Non! Seulement on m'a dit qu'elle était rudement abîmée... et puis, qu'elle était devenue comme qui dirait folle.... Au fond, ç'a n'est pas mes affaires....
--Merci! dit Jacques. Je vais aller trouver cette femme, et par elle....
--Si vous en tirez quelque chose, vous aurez de la veine....
--J'essayerai. En tous cas, je vous suis très-reconnaissant des renseignements que vous avez bien voulu me donner... J'espère que nous nous reverrons, et que si j'ai besoin de vous....
--Tout à votre disposition. Seulement, à votre tour, vous me rendrez bien un petit service?...
--Volontiers... lequel?
--Vous savez, aux Halles, il y a des débits qui restent ouverts toute la nuit....
--Eh bien?
--Je voudrais avoir l'autorisation....
--Mais je n'y puis rien! s'écria Jacques emporté par la vérité.
--Laissez donc! vous avez des relations... là... dans les bureaux de la rue de Jérusalem, et un petit coup d'épaule....
--Vous avez raison... Je verrai... je tâcherai....
--Il y aurait quelque chose de mieux à faire....
--Quoi?
--Ce serait de remettre ma demande vous-même... Oh! elle est toute prête... Ce n'est pas difficile, ça. Hein? vous voulez bien!... Allons, vous êtes un bon garçon.
Et le cabaretier, qui avait tiré une feuille de papier de sa poche, la remettait presque de force aux mains de Jacques.
Que faire? Refuser, c'était avouer qu'il s'était laissé appliquer une qualification qui ne lui appartenait pas. L'important, c'était de sortir de là au plus vite.
--Je m'en charge, dit le jeune homme avec aplomb.
--Allons! encore un verre!
--Merci! Vous dites que la maison brûlée....
--Fait le coin de la rue des Arcis et du quai... c'est bien simple.
Jacques voulut payer ce qu'il avait bu, mais le débitant n'entendait pas de cette oreille. Il avait offert, et ce serait lui faire affront....
Bref, Jacques, pour couper court, sortit après avoir essuyé, de la part du cabaretier, une vigoureuse poignée de main.
--Eh! va donc, sale mouchard! fit le débitant au moment où la porte se refermait sur lui. Ça fait des manières... et ça n'est bon à rien!
Cependant, Jacques sa hâtait vers la rue des Arcis.
En vérité, il ne savait pas pourquoi il se rattachait avec énergie à cette planche de salut. Il espérait trouver Diouloufait, dont la sympathie ne s'était jamais démentie, et par lui remonter jusqu'à l'oncle Jean.
Au moment où il déboucha sur le quai, un désolant spectacle frappa ses regards.
Le lecteur connaît déjà cette maison de la rue des Arcis: c'est là que nous avons vu les Loups partager leur butin et attendre le prix de la vente consentie au vieux Blasias. Mais de cette maison qui, à l'état normal, titubait sur ses poutres vermoulues, sur ses murailles lézardées, il ne restait plus maintenant qu'un amoncellement de ruines, des pans déchiquetés, des plafonds effondrés; et de tout cela montait vers le ciel une fumée noire et d'une odeur âcre... Cet asile du crime et de la misère avait été détruit en quelques heures.
Mais ce qu'il y avait de plus atroce, c'est que quelques maisons voisines avaient été atteintes.
Celles-là étaient habitées par de braves ouvriers, cherchant à loger au meilleur marché possible leur ménage et leurs quelques meubles. Et voilà qu'une nuit un horrible sinistre venait détruire ce qu'ils avaient eu tant de peine à amasser pièce à pièce. Rien n'est plus navrant que ces mobiliers misérables, quand, à demi disloqués, déjà mordus par la flamme, ils sont là, gisant dans la rue, comme les épaves d'un naufrage. On a jeté les matelas par la fenêtre, et ils se sont crevés en heurtant les balcons de fer, et de leurs flancs déchirés s'échappe le varech mêlé à la mauvaise laine.
Devant tout cela, des hommes, les bras croisés, sombres, se demandant comment ils recommenceront leur vie... comment ils nourriront la femme qui s'est laissé tomber sur un matelas, et pleure en serrant dans ses bras l'enfant qui crie. Où les recevra-t-on, sans meubles? Il faudra donc coucher dans la rue! être ramassés, peut-être... car la police ne reconnaît que le vagabondage, et l'administration ne peut pas loger tout le monde... Tant pis pour vous! Ce sera déjà beaucoup que de ne point vous faire passer en police correctionnelle!
Si les outils étaient sauvés, encore! Mais point. L'homme n'a pu penser qu'à ceux qu'il aimait.
Grand tort, dira un philanthrope: avant de sauver sa femme et ses enfants, il fallait se préoccuper de ce qui pouvait assurer leur subsistance.
En ces douloureux sinistres, le peuple est bon, car seul il comprend tout ce qu'il y a de douleurs sous ce désastre, que les journaux qualifieront le lendemain de pertes matérielles sans importance.
Il sait ce que vaut pour lui cette épargne accumulée qui vient de disparaître: alors les femmes viennent aux femmes, les ouvriers à leurs frères; on s'aide, on apporte du bouillon, du lait. Ah! les braves gens!... et comme cela console des bureaux de l'assistance publique!
Au moment où Jacques arrivait, un groupe s'était formé devant une des maisons voisines: des hommes et des femmes causaient avec animation. Le jeune homme s'approcha.
--Ils vont l'emmener! criait une femme, et ce sera bien fait... puisque cette gueuse-là a mis le feu.
--Mais elle s'est brûlée elle-même! On dit qu'elle se meurt!
--Qu'est-ce que ça nous fait? Elle mourra tout aussi bien en prison qu'ici.
--En prison! glapit une voix furieuse. Dites donc qu'on devrait l'empêcher de mourir de sa belle mort, pour pouvoir l'envoyer à l'échafaud!
--Une mendiante qui m'a ruiné!
--En prison, la brûleuse!
Et les exclamations, les imprécations se croisaient, à chaque minute plus violentes.
Mais tout à coup le silence se fit.
De la maison sortait un commissaire de police, accompagné d'un juge d'instruction. Deux gendarmes les précédaient en écartant la foule.
--Cette femme n'appartient plus à la justice, dit la voix grave du magistrat. Elle appartient à Dieu, qui la jugera....
Un murmure de désappointement passa dans la foule.
--Elle est morte!... elle a de la chance!...
Jacques s'était approché du commissaire de police.
--Cette femme est morte, monsieur? demanda-t-il, mettant le chapeau à la main.
Le magistrat le regarda avec quelque surprise: quel intérêt un homme de sa condition pouvait-il porter à cette misérable?
--Vous êtes médecin? demanda-t-il à son tour.
--En effet, répondit Jacques avec audace.
--Et bien, monsieur, la vérité est, ajouta le commissaire en baissant la voix, que cette malheureuse est en proie à de telles souffrances que l'humanité seule s'oppose à son arrestation... Je suis convaincu qu'elle a quelques heures à peine à vivre. Cependant, je la fais surveiller, et au cas où mes prévisions ne se réaliseraient pas, je ferais mon devoir.
--Ne pourrais-je pénétrer jusqu'à elle? insista Jacques.
--J'y consens, dit le magistrat, d'autant plus que votre titre me commande toute confiance. Si même il vous était possible de lui procurer quelque soulagement, vous rendriez à la justice un service signalé. Car j'ai la conviction que cette femme est affiliée à la bande de malfaiteurs qui déjoue en ce moment toutes nos recherches.
Il fit un signe à l'un des gendarmes:
--Laissez entrer le docteur auprès de la mourante, dit-il.
Puis il ajouta, en se tournant vers Jacques:
--Au cas où cette femme retrouverait une heure de raison et pourrait fournir quelques renseignements, veuillez me faire immédiatement prévenir.
Jacques salua et se dirigea vers la maison.
Le gendarme lui indiqua l'escalier et lui dit:
--Au second étage, monsieur.
Il monta. Son coeur battait à rompre sa poitrine, et cependant l'espoir qu'il avait conçu d'obtenir de cette femme quelques indications sur la demeure actuelle de Diouloufait ou de l'oncle Jean s'évanouissait rapidement.
Il poussa une porte entr'ouverte et pénétra dans la chambre où avait été transportée la malheureuse.
Ah! quel que fût le crime commis par cette misérable, que la punition qui l'avait frappée était épouvantable!
Engourdie par l'ivresse, elle était tombée des bras du personnage inconnu qui l'avait enlevée sur le grabat qui lui servait de lit. Avait-elle, par quelque imprudence, ou dans un paroxysme de folie, mis le feu à sa paillasse, ou l'incendie s'était-il déclaré par toute autre cause?
Par quel miracle avait-elle été arrachée à ce foyer dans lequel elle ne se débattait même plus? Des hommes courageux avaient pénétré jusqu'à elle.
Et maintenant elle était là... vivante encore, si du moins on pouvait appeler vivante cette masse informe devant laquelle la mort elle-même semblait reculer....
Elle avait été étendue sur un épais lit d'ouate, puis recouverte tout entière. Seul, par un singulier hasard, le visage avait échappé à cette destruction. Quoique tuméfié, il avait encore apparence humaine. Mais les paupières gonflées paraissaient ne pouvoir plus s'ouvrir, les lèvres violettes proéminaient. C'était hideux.
La regardant, Jacques frissonna, et il fut obligé de s'appuyer au mur pour ne pas tomber.
Cependant, surmontant le douloureux dégoût qui le prenait à la gorge, impression sinistre, qui s'augmentait encore par cette odeur _sui generis_ qui s'échappe de la chair brûlée, il se pencha vers la femme.
Elle ne l'entendit pas. Elle ne le vit pas.
Il prononça un nom, celui de Dioulou.
Elle resta immobile. Seulement, sa respiration rauque s'accentua dans un râle plus fort.
A ce moment, Jacques entendit des pas dans l'escalier.
Puis, un instant après, la porte tourna sur ses gonds.
Un gendarme entra, précédant trois personnes.
Trois femmes.
L'une, c'était la marquise de Favereye, toujours vêtue de noir, avec son beau visage pâli qui semblait taillé dans le marbre; avec elle, deux jeunes filles: l'une, aux cheveux blonds lissés en bandeaux, qui rendaient plus doux encore son regard chaste et charmant; l'autre, brune aux yeux noirs.
C'était Lucie de Favereye et une de ses amies d'enfance, Pauline de Saussay, orpheline, pour laquelle la marquise était une seconde mère.
Comment la marquise se trouvait-elle là?
Déshéritée de toute joie, portant toujours dans son coeur la terrible douleur que Biscarre lui avait infligée, la marquise cherchait à endormir ses tortures en faisant le bien, en se dévouant sans cesse à ceux qui souffraient.
Déjà nous l'avons vue organisant une association dont le but était de combattre le mal et le crime.
Mais ce n'était pas tout. Jamais soeur de charité n'eût été plus active, plus habile à consoler ceux qui pleuraient, à réparer, autant que le peut faire la richesse, les désastres qui si souvent viennent frapper les pauvres.
Dès qu'elle avait appris l'incendie de la rue des Arcis, elle s'était hâtée de s'y rendre, accompagnée des deux jeunes filles. Déjà elle avait distribué des secours, du linge, de l'argent, et c'était sur son passage des bénédictions sans nombre.
Enfin, elle venait vers cette malheureuse, espérant qu'elle pourrait lui apporter, sinon un soulagement, tout au moins quelques suprêmes consolations.