Les loups de Paris II. Les assises rouges
Chapter 3
--Je ne te laisse rien, t'ai-je dit, de telle sorte que, sortant de l'appartement luxueux où tu as passé des heures joyeuses, tu tombes dans un bouge où tu souffres toutes les angoisses.... A peine aura-t-on rejeté le drap sur mon visage, que mes parents--des gens sévères, froids, des héritiers, pour tout dire--se présenteront ici.... Alors, si tu t'y trouves encore, ils te chasseront avec moins d'égards qu'ils n'en mettraient pour le dernier de mes laquais. Cela me plaît, et je veux qu'il en soit ainsi.
La malheureuse, que ce cynisme torturait, non-seulement dans ses espérances déçues, mais encore dans les fibres les plus secrètes de son âme, se laissa entraîner cette fois à un mouvement de colère:
--Vous êtes un misérable! s'écria-t-elle, et ce que vous faites est infâme!
Il ricana:
--Très-bien! voilà qui me complète mon Isabelle... Insulte-moi, frappe-moi, soufflette-moi. Ce sera mieux. La mort ne t'effraye pas... tu es plus forte que je ne l'espérais... Une autre aurait pleuré... tu t'irrites, je préfère cela, et je me sens plus fort pour achever... Je ne t'ai pas encore tout dit. Donc, chassée d'ici avec des paroles de mépris telles que tu n'en as jamais entendues, tu sortiras à demi folle, la tête perdue... On ne te laissera même pas emporter ce qui, d'après toi, t'appartient; on te dira: «Vile courtisane! rien d'ici n'est à vous!...» Alors tu songeras à mourir, tu courras vers les ponts... C'est toujours ainsi que cela se joue... Tu t'accouderas sur le parapet, tu regarderas passer l'eau noire qui fait tourbillon en se heurtant contre les arches et tu te pencheras....
Elle laissa échapper un cri de terreur:
--Bon! laisse donc! Tu ne te tueras pas... parce que des profondeurs de l'eau s'élèvera une voix qui te dira: Folie! Quand on est jeune comme toi, quand on possède cette beauté sans rivale, ce corps devant lequel se fussent agenouillés les artistes de la Grèce, on se roidit contre la fatalité... on va droit devant soi, sans honte, sans peur, avec cette résolution implacable de ne jamais aimer et de ne faire de sa beauté qu'un instrument de satisfaction personnelle. Par la beauté, le monde est dirigé. L'homme s'agite et l'amour le mène. Sache cela, mon enfant. Que te laisserais-je, une dizaine de mille livres de rente? Folie! Comme femme honnête, tu ne les vaux plus. Comme courtisane, tu vaux des millions... Pas de milieu! je te jette dans la fange pour que tu en ressortes diamant... Méprise et hais les hommes, car pas un ne te dira franchement comme moi ce qu'il pense tout bas... L'homme ne voit dans la femme qu'un plaisir; toutes affaires de coeur sont mensonges et âneries... Presse ces convoitises pour en faire jaillir le suc, qui est l'argent; sur les passions des hommes élève ta fortune comme un impérissable monument; et quand, le jour venu, tu seras devenue la femme forte et grande, tu répéteras tout bas mes paroles, et tu te diras: Au fond, c'est encore le seul qui valût quelque chose... Maintenant, laisse-moi mourir... Va-t'en! Ah! en passant, prends dans ma bibliothèque le volume des _Courtisanes célèbres_... Il y a de bonnes choses... Je te le donne.
Et le hideux vieillard était mort.
La pauvre fille n'avait pu croire à cet épouvantable cynisme. Elle était restée dans cette maison qu'elle s'était habituée à regarder comme sienne.
Mais promptement les sinistres prophéties du vieux libertin s'étaient réalisées.
Il est un moment où les familles, dans leur dureté, vengent la morale insultée par un homme que l'âge mettait au-dessus, ou plutôt au-dessous de toute attaque directe. L'amant d'Isabelle--s'il est permis de profaner ce mot--s'était vautré dans toutes les fanges. Ceux qui portaient son nom ne se hasardèrent dans cette maison qu'avec les mêmes précautions qu'on prend pour pénétrer dans un lieu infecté. Son fils aîné--car ce misérable avait des enfants--ouvrit les portes toutes grandes pour renouveler l'air souillé, et, ayant vu Isabelle, il lui dit sans même fixer ses regards sur elle:
--Vous trouverez mille louis chez notre notaire.... Allez les prendre.
Il y eut un tel mépris dans son intonation, dans son geste, qu'elle ne songea même pas à répliquer. C'était moins et plus qu'elle n'attendait. A la violence elle eût répondu par la violence. Ce calme la brisa.
Comme le lui avait dit le moribond, elle baissa la tête et sortit. Seulement, le vieillard s'était trompé à demi. Elle ne songea pas au suicide, et son coeur était gonflé non de désespoir, mais de haine et de colère.
Mille louis! ce n'était pas la misère prévue. Isabelle avait le temps de la réflexion. Voici ce qu'elle fit: elle alla droit chez le notaire, qui était un gros homme encore frais. Quand il vit entrer cette jeune pécheresse de seize ans qui avait le regard d'une vierge, il se sentit saisi d'une pitié tout anacréontique, et, les portes étant bien fermées, il lui donna quelques conseils paternels.
«Qu'allait-elle devenir, jetée si jeune dans le tourbillon du monde? La première vertu, en ce monde, c'est l'ordre et l'économie. Puisque la Providence permettait qu'elle eût un petit pécule, il lui fallait le ménager, se garder de toute imprudence, se réserver cette ressource pour l'avenir.»
Elle lui répondit simplement:
--Je suivrai votre avis; placez mon argent.
Il lui acheta un millier de francs de rente, et comme les vingt mille francs étaient insuffisants, il ajouta de sa propre bourse les quelques louis qui manquaient pour parfaire le chiffre.
Seulement, comme il jugea utile qu'Isabelle revînt plusieurs fois réclamer ses conseils, et qu'il était très-sanguin, il mourut d'apoplexie au bout de quelques mois.
Pendant cette nouvelle période, Isabelle avait beaucoup étudié la vie, et quand son second bienfaiteur eut disparu, elle se trouva cuirassée contre tous les entraînements.
Elle avait compris l'immense pouvoir de sa beauté, et les paroles du duc: L'homme s'agite et l'amour le mène!--lui apparaissaient dans toute leur profonde netteté. Quant à ce mot d'amour, elle ne le comprenait pas, malgré son expérience; mais, avide de s'instruire, elle songea à demander à la jeunesse le mot de l'énigme.
Ce fut alors qu'elle alla, avec sa rente, s'installer dans le quartier des artistes. On sait ce qui se passa, comment elle profita de l'admiration qu'excitait sa beauté exceptionnelle pour en faire une sorte d'enseigne d'amour, comment elle crut trouver en Martial l'homme qui pouvait le plus utilement mettre son génie au service de son avenir... comment enfin elle s'échappa de l'atelier pour aller habiter l'hôtel de sir Lionel Storigan....
Martial lui avait donné la révélation de l'amour insensé, furieux; non qu'elle l'eût éprouvé elle-même, mais parce qu'elle avait pu en suivre en lui les phases, les développements, les abnégations et les désespoirs.
Maintenant elle connaissait sa puissance; elle n'avait plus qu'à diriger cette force qui résidait en elle.
Avoir brisé le coeur de Martial n'était rien; ruiner Storigan valait mieux. Elle eut le dépit de n'y point parvenir: il était trop riche. Elle se vengea en le désespérant; il tenta de se briser la tête d'un coup de pistolet.
Il semblait qu'elle marchât dans la vie précédée de la mort qui lui ouvrait passage.
Dès lors, elle était déjà riche, ayant mis à profit les conseils du vieux notaire, qui était avare.
Chose étrange! cette fille, devenue femme, n'avait pas encore senti une seule fois battre son coeur. Chacun de ses actes était le résultat d'un raisonnement, et tandis que la passion souffrait et criait auprès d'elle, elle écoutait froidement les clameurs désespérées, tout entière au seul but qu'elle se fût fixé: être riche.
Seulement elle commit une imprudence.
N'ayant aucune notion des obligations que la société impose, elle ne fut pas assez hypocrite. Possédée par la passion de lucre qui s'était emparée d'elle, elle se laissa afficher par ses amants, pourvu qu'ils payassent largement ses faveurs, et, en quelques années, elle mérita le surnom hideux qui devait s'attacher à elle comme un stigmate.
Le Ténia! Est-il plus monstrueux symbole de ces êtres qui se rivent aux entrailles de l'humanité, qui dévorent l'être émacié, qui rongent et qui tuent!...
Qui l'aimait mourait.
Elle passait à travers la foule en marchant sur des cadavres, comme ces idoles indiennes dont le char écrase les fanatiques prosternés....
Elle voulut être duchesse: un grand d'Espagne, le duc de Torrès, mit à ses pieds son titre et sa fortune princière; seulement il l'ennuya: elle voulut être veuve, et ne recula pas devant un crime.
Pourquoi le commit-elle?... C'était encore une expérience qu'elle tentait sur elle-même. Elle voulait savoir si elle aurait la force d'aller jusqu'aux dernières limites du mal. Blasias aidant, elle vit que tout lui était possible....
Et cette âme, qui se gangrenait de plus en plus, restait toujours froide; sa poitrine était comme un sépulcre où gisait un mort, qui était son coeur. Mort? non, il n'avait pas vécu.
Une seule fois, elle avait senti tout à coup une vibration étrange: on se souvient de cette aventure qui l'avait placée en face d'Armand de Bernaye.
C'était au moment où, dégoûtée de tout et d'elle-même, elle songeait par lassitude à devenir baronne de Silvereal et à s'ouvrir, par la mort de Mathilde--tant le crime lui semblait maintenant chose logique et facile--les portes de ces salons qui, malgré sa richesse, se fermaient devant le Ténia, veuve du duc de Torrès.
Donc elle vit Armand, qui l'écrasa de son mépris.
Elle sentit sourdre en elle une colère folle, et prit cette rage pour de l'amour. En vérité, elle se croyait de bonne foi lorsque, parlant à Mancal, elle lui répétait qu'elle aimait Armand.
Elle se trompait. Cependant, c'était un premier éveil. La lumière allait bientôt se faire dans cette âme obscure et, circonstance singulière, c'était de Mancal que devait lui venir la première clarté.
Lui montrant Jacques de Cherlux, il lui avait dit:
--Je veux que vous soyez aimée de cet homme!
Tout d'abord la Torrès avait souri. Qu'était-ce, après tout, qu'une victime de plus? Pour prix de sa complicité dans une oeuvre de haine et de vengeance, Mancal lui offrait des trésors immenses. L'enjeu était tentant, et Mancal semblait n'avoir pas menti, puisque des lèvres même de Silvereal s'était échappé l'aveu qui prouvait l'existence de ces mystérieuses richesses.
Mais d'où venait pourtant que la Torrès restait songeuse? D'où venait qu'elle ne semblait écouter maintenant que d'une oreille distraite les suggestions de son conseiller?
Puis voici que tout à coup Mancal--c'est-à-dire l'empoisonneur Blasias--disparaissait violemment.
La duchesse, sans y prendre garde, respira largement, comme si un poids eût été enlevé à sa poitrine; en vérité, elle ne songeait plus ni à Silvereal, ni aux trésors des rois indiens.
Pour la première fois de sa vie, dans sa solitude égoïste, un nom errait sur ses lèvres.
Et ce nom était celui de Jacques de Cherlux.
Voyons maintenant comment de Belen avait tenu à l'égard de ce jeune homme la promesse par lui faite à Mancal dans le souterrain de la rue de Seine.
On n'a pas oublié que c'était muni d'une lettre de la duchesse de Torrès que Jacques s'était présenté chez celui qui devait être son protecteur et l'initier aux mystères de ce monde dans lequel il était appelé à prendre place.
Le comte Jacques de Cherlux avait été accueilli par M. de Belen avec une bienveillance qui, pour manquer de sincérité, n'en avait que mieux les dehors.
Le jeune homme était trop novice dans la vie pour distinguer cette nuance; puis, en réalité, il lui semblait marcher dans un rêve. C'était un étourdissement inconscient qui lui ôtait la conception nette de ce qui l'entourait. Parfois il lui semblait qu'il allait se réveiller, retomber dans cette existence humble où tout jusque-là lui avait été douloureux; alors il restait immobile, les yeux fixés devant lui, attendant cette transformation subite qui le replongerait dans le néant. Mais les minutes passaient, et il se disait:
--C'est donc bien vrai. Je suis riche, je suis noble... Le passé est bien mort, et devant moi s'ouvre l'avenir brillant....
Et, au milieu de ces mirages, apparaissait, dans un rayonnement vague, la forme d'une créature admirable qui lui souriait et lui tendait la main.
Car il aimait la duchesse de Torrès. Était-ce bien de l'amour? C'était surtout un irrésistible désir qui l'entraînait vers cette femme, en qui se résumaient à ses yeux toutes les fascinations de la beauté, du luxe, de la richesse. Cette passion tenait de la surprise: elle se compliquait d'éblouissement. Il n'espérait rien, il n'osait pas même réfléchir; mais lorsque ce nom, tout bas répété, retentissait dans son cerveau, il en frissonnait tout entier et son coeur battait à rompre sa poitrine.
M. de Belen, obéissant aux instructions de Biscarre, plutôt par une sorte de curiosité que par soumission réelle, s'était mis tout entier à la disposition du jeune homme.
Au premier coup d'oeil, Jacques lui avait plu.
Aux questions du duc, il avait répondu avec une simplicité naïve dont l'autre avait souri intérieurement. Jacques ne dissimulait rien; il disait avec franchise ses surprises et ses hésitations timides. Et c'était avec la plus complète bonne foi qu'il racontait cet incroyable roman de sa vie qui, du pauvre ouvrier de la veille, faisait le gentilhomme d'aujourd'hui. Tout lui était matière à admiration, car il exprimait ses enchantements sans cesse nouveaux avec une verve qui amusait de Belen.
Jacques, d'ailleurs, par une sorte de révélation, s'était aussitôt senti à l'aise dans cette atmosphère, si différente cependant de celle où il avait vécu. Son intelligence naturelle, l'élégance dont la nature l'avait doué, tout le rendait apte à prendre sa place dans ce monde qui lui était ouvert tout à coup, comme par la baguette d'une fée.
De Belen avait cru tout d'abord que le récit débité par Mancal n'était qu'une fable, et que ce prétendu novice n'était qu'un aventurier jouant un rôle. Mais, en l'interrogeant soigneusement, il ne pouvait trouver la clef de cette énigme. Les titres qui établissaient ses droits au nom de Cherlux étaient d'une régularité indiscutable.
Cette aventure n'en était que plus mystérieuse pour le duc.
Quel pouvait être le but de l'homme d'affaires? Dans la conversation que le duc avait eue avec le faux Germandret, celui-ci lui avait promis, en échange du service réclamé, que lui, de Belen, deviendrait enfin l'époux de Lucie de Favereye. Quelle relation existait entre ces deux faits?
Après tout, ce service ne présentait aucun caractère criminel. De Belen avait pris au sérieux son rôle de Mentor, et son élève devait en peu de temps faire excellente figure dans la société. Le duc, malgré son égoïsme, ne pouvait se défendre d'un certain intérêt pour cette nature au coeur vivace, à l'esprit actif, et il se sentait presque touché par les élans de la reconnaissance dont Jacques lui donnait sans cesse de nouveaux témoignages.
Telle était leur situation le jour où de Belen apprit, avec tout Paris, la disparition de Mancal.
C'était un coup imprévu et qui ne laissait pas de lui être pénible. En somme, il avait fait un marché de dupe, car il avait accueilli, piloté, présenté comme son protégé un homme qu'il ne connaissait pas... et la compensation qui lui avait été offerte devenait nulle.
De Belen, quelle que fût la sympathie passagère que lui avait inspirée Jacques de Cherlux, ne se sentait aucun goût pour le rôle de saint Vincent de Paul. Ce n'était point son affaire que de recueillir des enfants sans père....
Aussi à peine eut-il jeté les yeux sur le journal qui lui annonçait le sinistre de la maison Mancal, que, sans perdre une minute, il voulut vérifier par lui-même si le fait était exact.
Il courut à la boutique du faux Germandret; on se souvient que c'était le nom sous lequel s'était présenté le bandit, lorsqu'il avait surpris de Belen dans le souterrain de la rue de Seine.
Il y avait déjà plusieurs jours que le pseudo-bibliomane avait vendu ses livres et quitté la maison.
De Belen se fit conduire à la rue Louis-le-Grand. Les faits annoncés par le journal étaient absolument exacts. Il se mêla aux groupes qui stationnaient sur le trottoir.
C'étaient des imprécations, des cris de fureur. Les volés maudissaient celui qui les ruinait. Mais rien de plus. Pas un seul mot qui mît de Belen sur la piste.
Mais, encore une fois, à quel mobile pouvait avoir obéi cet homme?
--Je suis un enfant et un niais! murmura de Belen en revenant à son hôtel. Ma première idée était juste. Ce M. de Cherlux est un de ces aventuriers précoces qui trompent même les vieux renards comme moi... Il est temps de mettre un terme à cette mystification.
En attendant que Jacques eût trouvé une installation qui lui convînt, le duc avait mis obligeamment à sa disposition un appartement voisin du sien.
Dans cet étroit espace était réuni tout ce qui pouvait flatter la fantaisie la plus exigeante: c'était en quelque sorte un boudoir d'homme du monde.
Et Jacques trouvait une sorte de plaisir enfantin à rester quelquefois pendant des heures entières immobile, comme si tout ce qui l'entourait n'eût été qu'une vision que le moindre mouvement, le moindre souffle pouvait emporter.
Ce matin-là, Jacques s'était éveillé de bonne heure; mais il s'était plongé dans cette vague extase qui donne aux pensées un charme magique.
Les yeux à demi fermés, il poursuivait en imagination une forme vaporeuse et tout adorable qui s'enfuyait devant lui; puis, quand il l'appelait, elle s'arrêtait et se tournait vers lui en lui tendant les bras.
Celle à qui il pensait ainsi, c'était la duchesse de Torrès.
--Monsieur de Belen! annonça tout à coup le valet de chambre attaché au service de Jacques.
Le duc, pour lequel, on le comprend, cette introduction n'était qu'une formalité, était entré derrière le valet.
--Ah! mon cher ami, dit Jacques en riant, en vérité, j'ai honte de me trouver encore au lit... quand vous avez peut-être déjà brassé plus d'affaires, étudié plus de questions que je n'en connaîtrai dans toute ma vie... mais je suis un enfant... vous le savez... et je suis convaincu d'avance que vous ne me gronderez pas trop.
De Belen ne répondit pas tout d'abord: les yeux fixés devant lui, sans regarder Jacques, il étirait, par un mouvement nerveux qui lui était habituel, ses favoris qui accentuaient sa ressemblance avec le souverain régnant.
--Voyons! voyons!... pardonnez-moi! fit encore Jacques. Parbleu! je n'ai pas comme vous l'habitude du sybaritisme et je ne suis point blasé... Dites-moi vite quelle bonne circonstance vous a guidé ici... et si, d'aventure, il ne me serait pas donné, à moi indigne, de vous rendre quelque service....
De Belen releva brusquement la tête.
--Cher monsieur, dit-il en accentuant ironiquement chaque mot prononcé, je viens vous demander la faveur d'un entretien....
--Je suis à vos ordres, fit Jacques, qui croyait à une plaisanterie.
--J'espère que vous daignerez répondre franchement à mes questions... maintenant....
--Maintenant?...
Ce mot et la façon dont il était prononcé avaient surpris Jacques.
--Ai-je donc jamais manqué de franchise envers vous?...
--Oh! trève de protestations, je vous prie... je connais assez bien Mancal pour comprendre toutes les roueries chez un de ses élèves....
Jacques s'était soulevé: et les yeux grands ouverts, le rouge au visage, il examinait curieusement de Belen.
En vérité, il croyait encore que tout cela n'était qu'un jeu; seulement il commençait à trouver qu'il se prolongeait trop.
--Décidément... c'est une forte réprimande, reprit-il en souriant encore, et je vois que j'ai commis quelque grand crime... Je suis tout prêt à accepter les pénitences qu'il vous plaira de m'imposer....
De Belen haussa les épaules avec impatience.
--Décidément, répéta-t-il presque brutalement, je vois que, pour vous contraindre à jeter votre masque, il faut vous parler franc... Monsieur Jacques de Cherlux,--comte ou non,--je sais tout... votre ami et protecteur, M. Mancal, est un misérable voleur... sinon pis... et il ne me convient pas d'être plus longtemps sa dupe... ni la vôtre....
Il s'interrompit.
Un cri de colère s'était échappé de la poitrine du jeune homme.
--Ah! ah! il paraît que vous vous réveillez enfin, reprit de Belen en ricanant, et il ne sera pas nécessaire d'avoir recours à de grands moyens pour vous forcer à parler... Mal joué! monsieur le chevalier d'industrie!...
Il se trouvait auprès du lit.
La main de Jacques s'abattit sur son poignet, et par un mouvement brusque l'attira, de telle sorte que son visage touchait presque celui de M. de Belen.
--Monsieur, dit Jacques haletant de colère, livide, hors de lui, je ne sais ce qui me retient de vous souffleter comme vous le méritez.
--Des violences! Faudra-t-il que j'appelle mes laquais!
Jacques lui lâcha le poignet et le repoussa:
--Non!... en somme, je suis votre hôte... veuillez passer dans le petit salon... je vous rejoins dans quelques minutes... et puisque vous désirez des explications, nous verrons si vous pouvez vous-même me donner celles que j'exigerai de vous.
Sa voix était si nette et si ferme, son oeil lançait un éclair si étincelant, que, malgré toute sa hardiesse, de Belen se sentit troublé, presque intimidé.
--Vous m'avez entendu, reprit Jacques. Allez!
--Vraiment! s'écria de Belen, il vous appartient bien de parler avec ce ton d'autorité!...
--Monsieur, je ne suis pas ce que vous appelez un homme du monde... Seulement je vous ferai remarquer que voici deux fois que vous me reprochez d'avoir accepté votre hospitalité....
--C'est bien, fit le duc subitement rappelé au calme, je vous attendrai dans la pièce à côté; seulement ne tardez pas, je vous prie!...
--Oh! soyez tranquille!... il me tarde de connaître le fond de votre pensée....
--A cet égard, je vous jure que vous serez satisfait.
De Belen sortit. Au moment où il pénétrait dans le petit salon, un laquais se présenta:
--Une lettre qu'on vient d'apporter pour monsieur le duc.
--C'est bien.
De Belen prit le pli qui lui était remis et, absorbé dans ses réflexions, il le mit dans sa poche sans le lire. Puis il se promena de long en large avec impatience.
--Ou c'est un coquin, ou c'est un imbécile, murmurait-il. Mais je pourrais douter, si cet ennemi,--c'en est un, je le sens,--n'avait été introduit dans la place par ce Mancal....
Il s'arrêta brusquement et frappa du pied avec colère:
--Ce Mancal connaît tous mes secrets. N'a-t-il pas surpris ma conversation avec Silvereal? Ce niais de baron a la manie de rappeler sans cesse le passé, comme si nous ne le connaissions pas... Si bien que je suis au pouvoir de ce Mancal... et aussi en celui de ce Cherlux, qui doit être Cherlux comme je suis Belen!
Il se laissa tomber sur un fauteuil.
--Est-il bien prudent d'engager la lutte? et les hostilités ne me seront-elles pas plus préjudiciables qu'une alliance?
Il réfléchissait profondément.
--J'ai commis peut-être une imprudence. Je me suis laissé trop vite entraîner, et puis ce jeune aventurier est d'une vivacité!... Le diable m'emporte!... n'a-t-il pas parlé de me souffleter?... Il est vrai que j'ai été dur, beaucoup trop dur... La véritable force consiste à tenir compte des circonstances... Je ne l'oublierai plus.
Au même instant la porte s'ouvrit, et Jacques parut.
Le jeune homme était pâle: une teinte mate s'était répandue sur son beau et mâle visage. Il y avait dans son attitude tant de distinction, tant de noblesse, pour tout dire, que de Belen se leva avec une nuance involontaire de respect.
Froidement, sans forfanterie, Jacques s'approcha de lui:
--Monsieur, lui dit-il de sa voix qui tremblait un peu, mais qui se raffermissait par l'effort de sa volonté, nous avons échangé tout à l'heure de graves et cruelles paroles: je me suis laissé entraîner à des menaces que je regrette, et maintenant, plus calme, sûr de moi, je viens réclamer de vous les explications que vous m'avez promises.